Chapter 12
Je passai ainsi trois jours à me torturer parmi ces irrésolutions coupées de projets sans cesse rejetés comme impraticables. Savoir?... C'était bientôt dit, mais je ne pourrais jamais extorquer son secret, s'il en avait un, à cet homme si maître de lui qui était mon beau-père, moi si passionné, si énervé, si peu capable de dominer la frénésie de mes émotions changeantes! Ce sentiment de sa force et de ma faiblesse me faisait redouter sa présence autant que je la désirais. Au vague et douloureux malaise qui m'avait toujours rendu intolérable de respirer, de parler, de manger à côté de lui, allait se joindre l'impression plus pénible encore de la difficulté de mon attitude. J'étais comme un novice qui doit se battre en duel avec un adversaire très adroit;--il veut se défendre et vaincre, il est courageux, résolu, mais il doute de son propre sang-froid. Que faire maintenant que j'avais porté un premier coup, et qui ne s'était pas trouvé décisif? Si cet entretien avait eu réellement une portée sur sa conscience, comment m'y prendre pour redoubler le premier effet, pour achever de bouleverser cette âme? J'en étais là de mes réflexions, formant, reformant des plans toujours détruits, quand un billet de ma mère arriva, se plaignant que je ne fusse pas revenu depuis le jour où je ne l'avais pas rencontrée, et m'annonçant que, l'avant-veille, mon beau-père avait été repris d'une crise de foie très violente... L'avant-veille? C'était donc le lendemain même de notre conversation! Encore ici on eût dit que le sort se complaisait à redoubler l'ambiguité des indices, principe de mes pires désespoirs. Cette crise imminente expliquait-elle la physionomie angoissée de mon beau-père dans sa voiture? Était-elle une cause ou bien simplement l'effet de la foudroyante terreur dont il avait dû être écrasé sous son masque d'indifférence, s'il était coupable, tandis que je lui lançais en face mes phrases menaçantes? Ah! l'abominable incertitude et que ma mère augmenta encore, dès que je me fus rendu auprès d'elle, par ses paroles: «C'est la second crise depuis deux mois, disait-elle; jamais les attaques du mal n'avaient été aussi rapprochées... Ce qui m'effraye le plus, ce sont les doses de morphine qu'il arrive à prendre pour échapper à ses douleurs... Il n'a jamais eu un bon sommeil... Voici des années qu'il ne dort pas, une nuit, sans avoir recours aux narcotiques, mais il était raisonnable, au lieu qu'aujourd'hui...» Elle secouait la tête bien tristement, la pauvre femme, et moi, au lieu de compatir à son chagrin, je me demandais si ce n'était pas encore là un signe, si cette perte de sommeil n'était pas liée à un atroce, à un invincible remords; et cela pouvait être aussi la banale conséquence d'un désordre organique. «Veux-tu le voir?...» continuait ma mère, presque timidement, et, comme j'hésitais, arguant de ma crainte de le fatiguer, en réalité tout surpris de cette offre: «C'est lui-même qui t'a demandé... Il voudrait avoir de toi des nouvelles sur l'élection d'hier au cercle...» Était-ce bien le véritable motif de ce désir de me voir, que je ne pouvais m'empêcher de trouver singulier, ou voulait-il me prouver qu'il était demeuré indifférent à notre entretien? Devais-je apercevoir dans cette commission, dont il avait chargé ma mère, un signe de plus de l'extrême importance qu'il attachait aux détails de sa vie mondaine, ou bien, appréhendant mes défiances, les prévenait-il? Ou encore était-il lui-même torturé par l'idée de savoir, par le besoin de repaître sa curiosité de la vue de mes traits, pour y déchiffrer ma pensée?
Je me retrouvais, en pénétrant dans cette chambre à coucher qui, tout enfant, avait été la mienne, mais où je ne venais plus guère depuis des années, dans la même disposition anxieuse de l'âme que l'autre jour, alors que le valet de chambre m'ouvrait la porte du cabinet de travail de mon beau-père. J'avais pourtant une espérance de moins, celle que M. Termonde fût terrassé par mes allusions directes au crime hideux dont je l'imaginais coupable. Ma première sensation, quand la portière retomba, fut cruelle. J'avais encore dans la mémoire quelques phrases des lettres de mon père, où il indiquait, sans insister, le secret divorce d'existence peu à peu établi entre lui et sa femme, et, tout de suite, le seul aspect de cette chambre à coucher de mon beau-père me fournissait une preuve nouvelle de l'étroite intimité dans laquelle ma mère avait vécu avec son second mari. Avec sa couchette mince, avec son mobilier un peu nu, cette pièce n'avait pas cette physionomie habitée qui atteste une présence continuelle. Mon beau-père n'y dormait que malade. En temps ordinaire, il ne faisait que s'y habiller. La tenture d'un vert sombre, mal éclairée par l'unique lampe, à globe rose, posée sur une petite colonne et assez loin du lit pour ne pas fatiguer le malade, avait pour toute décoration un portrait de ma mère, une des premières études de femme qu'ait exécutées Bonnat. Ce n'était qu'un buste et qu'une tête, mais d'un relief surprenant, et qu'augmentait encore le jour incertain de la chambre. La toile était pendue entre les deux fenêtres, en face du lit, de manière à ce que M. Termonde, quand il dormait là, pût reposer son dernier regard, la nuit, et son premier, le matin, sur ce visage, dont le peintre avait rendu très fortement la beauté de race, et très finement aussi le je ne sais quoi d'à demi théâtral, le pli un peu affecté de la bouche, le regard distant, la coiffure compliquée. Je regardai d'abord ce portrait, qui s'offrit à moi dès que j'eus passé la porte qui ouvrait au pied du lit. Puis, dans ce lit, j'aperçus mon beau-père, et, parmi les oreillers, sa tête aux cheveux blanchis, au masque jauni et creusé. Il avait autour du cou un foulard d'un bleu pâle que je reconnus pour l'avoir vu au cou de ma mère; je reconnus aussi la couverture de laine rouge qu'elle lui avait tricotée, toute pareille à une autre qu'elle avait faite pour moi, un gentil ouvrage de femme auquel je l'avais vue s'occuper pendant des heures, passementé de rubans et doublé de soie. Toujours et toujours les plus minces détails renouvelleraient donc la cruelle impression de partage dont j'avais si longtemps souffert! Aujourd'hui, cette impression m'était rendue plus cruelle encore par mon soupçon. Je sentis que mes yeux devaient trahir le tumulte de ces sentiments, et, tout en m'asseyant au chevet du lit de mon beau-père et lui demandant de ses nouvelles, avec une voix que j'entendais comme si c'eût été celle d'un autre, j'évitai de rencontrer ses yeux à lui. Ma mère était sortie, aussitôt après m'avoir introduit, sans doute pour vaquer durant ma visite à quelques menus soins relatifs à la santé de son cher malade. Ce dernier me questionnait sur cette élection au cercle qu'il avait donnée comme prétexte à son désir de me voir. J'avais le coude appuyé sur le marbre de la table de nuit et le front dans ma main. Quoique je ne visse point son regard, je sentais qu'il étudiait mon visage, et je m'obstinais à fixer dans le tiroir à demi-ouvert de cette table,--à côté d'une montre et d'une bourse de soie brune, autre ouvrage de maman,--un tout petit pistolet de poche, de fabrication anglaise. Quelles préoccupations tragiques révélait la présence de cette arme, placée là ainsi, à la portée de la main et probablement par une habitude constante? Devina-t-il mes pensées à la fixité de mon attention? Ou bien lui-même avait-il rencontré des yeux cette arme, par hasard, et s'abandonnait-il aux idées que lui suggérait cette vue, afin de ne pas laisser tomber la causerie toujours difficile entre nous? Le fait est qu'il me dit comme répondant à la question que je m'adressais mentalement:
--Tu regardes ce pistolet... Il est joli, n'est-ce pas?...--Il le prit, le tourna, le retourna, puis le remit dans le tiroir qu'il repoussa.--J'ai cette bizarre manie... Je ne pourrais pas dormir sans une arme chargée, là, tout près de moi... Après tout, c'est une habitude qui ne fait de mal à personne et qui peut avoir son avantage... Si ton pauvre père avait eu sur lui une arme comme celle-là quand il est allé à l'hôtel Impérial, les choses se seraient passées moins simplement pour l'assassin...
Cette fois je ne pus me retenir de lever mes yeux et de chercher les siens. Comment, s'il était coupable, osait-il rappeler ce souvenir? Pourquoi, s'il ne l'était pas, cette brisure soudaine, cette fuite de son regard sous le mien? En parlant ainsi de la mort de mon père, obéissait-il à une simple association d'idées, ou bien tenait-il à marquer la parfaite liberté de son esprit sur ce qui avait fait la matière de notre dernier entretien? Ou bien encore était-ce un coup de sonde destiné à mesurer la profondeur de ma défiance? Il ajouta, prenant texte de cette allusion au meurtre mystérieux qui m'avait rendu orphelin:
--Et, à ce propos, as-tu revu M. Massol?...
--Non, lui dis-je, pas depuis l'autre jour...
--C'est un homme bien intelligent, continua-t-il. Lors de cette terrible histoire, en ma qualité d'ami intime du cher mort et de ta mère, j'ai causé beaucoup avec lui... Si j'avais su que tu le voyais, ces temps-ci, je t'aurais dit de le saluer de ma part...
--Il ne vous a pas oublié... répondis-je.--Et je mentais; car M. Massol ne m'avait jamais parlé de mon beau-père; mais je me sentais repris de cette rage froide qui m'avait fait, dans la conversation de l'autre soir, redoubler mes attaques presque follement. Cette place endolorie que je cherchais dans cette âme obscure, ne la rencontrerais-je donc jamais? Ses yeux, cette fois, ne faiblirent point. Ce que ma phrase pouvait présenter d'énigmatique ne l'entraîna pas à m'interroger davantage. Tout au contraire, il mit un doigt sur sa bouche. Habitué aux moindres bruits de la maison, il venait d'entendre qu'un pas approchait, celui de ma mère. Me trompais-je? Y avait-il dans ce geste, par lequel il me demandait le silence, une supplication de respecter la sécurité de l'innocente femme? Devais-je traduire ainsi le regard dont ce mouvement s'accompagna: «N'éveille pas de soupçons dans le coeur de ta mère, elle souffrirait trop?...» Était-ce simplement la préoccupation d'un homme qui veut éviter à sa femme un réveil de tristes souvenirs?... Elle entra. Elle nous vit, d'un même regard, réunis sous le même rayon de la lampe, et elle nous envoya un même sourire, qui nous enveloppait d'une même tendresse. Ç'avait été le rêve de toute sa vie, que nous fussions ainsi l'un auprès de l'autre, et tous les deux auprès d'elle. Elle attribuait à mon caractère ombrageux,--elle m'en avait parlé à Compiègne,--les difficultés éprouvées dans la réalisation de ce désir. Et toujours souriante, elle venait à nous, ayant à la main un plateau d'argent avec un verre rempli d'eau de Vichy, qu'elle tendit à mon beau-père. Celui-ci but avidement et rendit le verre vide à sa femme en lui baisant la main. «Laissons-le reposer, dit-elle, sa tête est brûlante...» Et rien qu'à toucher l'extrémité de ses doigts qu'il abandonna dans les miens, je sentis qu'en effet, il avait la fièvre. Mais de quelle manière interpréter ce symptôme, aussi ambigu que tous les autres, et qui pouvait, comme eux, signifier également le malaise physique et le malaise moral? Je m'étais juré de savoir. Mais comment? Comment?...
Si j'avais été surpris du désir de me voir, exprimé par mon beau-père durant sa maladie, je le fus bien davantage, quinze jours plus tard, d'entendre mon domestique l'annoncer chez moi en personne, tandis que j'étais dans mon cabinet, en train de classer de nouveaux papiers de mon père rapportés de Compiègne. J'avais passé ces deux semaines dans cette ville, prenant pour prétexte la suite de mes affaires à régler, en réalité pour réfléchir longuement sur la conduite à tenir vis-à-vis de M. Termonde, et ces réflexions avaient encore accru mes doutes. Sur ma demande, ma mère m'avait écrit à trois reprises pour me donner des nouvelles du malade. J'avais su ainsi qu'il allait mieux et qu'il sortait. Revenu de la veille, j'avais choisi, pour me rendre à leur hôtel, un moment où j'étais presque sûr de ne rencontrer personne. Et voici que, tout de suite, mon beau-père accourait chez moi, lui qui n'y était pas venu dix fois depuis que je m'étais installé dans mon appartement.--Ma mère l'avait, me disait-il, chargé pour moi d'une commission. Elle m'avait prêté deux numéros de revue, dont elle avait besoin pour envoyer toutes les livraisons de l'année à la reliure; et, comme il passait devant ma porte, il était monté afin de me les redemander... Je l'examinai, tandis qu'il me donnait cette explication de sa visite, sans deviner si ce prétexte cachait ou non quelque motif secret. Il avait le teint plus brouillé que d'habitude; le regard de ses yeux brillait davantage; sa main maniait son chapeau, nerveusement. «Les revues ne sont pas là, lui répondis-je; peut-être les trouverons-nous dans le fumoir...» C'était faux que les deux volumes fussent là-bas, et je connaissais très exactement leur place sur la table de mon cabinet, mais dans le fumoir se trouvait le portrait de mon père, et l'idée m'avait saisi d'entraîner M. Termonde en face de cette peinture, pour voir de quel front il soutiendrait la rencontre. Il ne l'aperçut pas tout d'abord, mais je me dirigeai du côté du chevalet qui le supportait, ses yeux qui suivaient tous mes mouvements rencontrèrent la toile, ses paupières battirent, une espèce de sombre frisson courut sur son visage, puis il détourna ses regards vers un autre petit tableau accroché au mur. Je ne lui laissai pas le temps de se remettre de la secousse, et, fidèle au système presque brutal qui ne m'avait pourtant réussi qu'à moitié, j'insistai.
--Ne trouvez-vous pas, lui dis-je, que ce portrait de mon père me ressemble d'une manière frappante? Un de mes amis prétendait, l'autre jour, qu'avec la même coiffure, j'aurais exactement la même tête...
Il me regarda, moi d'abord, puis la toile longuement. On eût dit un expert en tableaux examinant une oeuvre d'art sans autre motif que d'en apprécier l'authenticité. Si cet homme avait fait tuer celui dont il étudiait ainsi le portrait, son empire sur lui-même était véritablement extraordinaire. Mais l'épreuve n'était-elle pas décisive pour lui? Montrer son trouble, c'était avouer. Que j'aurais voulu mettre la main sur son coeur, à cette minute, et en compter les battements!
--Tu lui ressembles... dit-il enfin, pas à ce degré... le bas du menton surtout, le nez et la bouche; mais ce n'est pas du tout le même regard, ni la même coupe de sourcils, du front et des joues...
--Croyez-vous, repris-je, que cette ressemblance soit assez grande pour que je pusse faire tressaillir l'assassin s'il me rencontrait tout à coup, là, ainsi?...--Et je m'avançai en le regardant jusqu'au fond des prunelles, comme si je mimais une scène dramatique.--Oui, continuai-je, cette analogie des traits serait-elle suffisante pour que je lui fisse l'effet d'un spectre, en lui disant, reconnaissez-vous le fils de celui que vous avez tué?
--Nous retombons dans notre discussion de l'autre soir, répliqua-t-il, sans que son visage se contractât davantage; cela dépendrait des remords de cet homme, s'il en avait, et de son système nerveux.
Nous nous tûmes de nouveau tous les deux. Son masque pâle et tourmenté, mais immobile, m'exaspérait par son absence complète d'expression. Dans ces minutes-là,--et combien de scènes pareilles n'avons-nous pas jouées ensemble depuis cette première époque de mes soupçons,--je me sentais aussi énergique, aussi résolu que je l'étais peu, tout seul, en tête-à-tête avec ma propre pensée. Cette impassibilité m'affolait, et, encore à ce moment, je ne me bornai pas à cette seconde tentative. J'en imaginai aussitôt une troisième qui devait, s'il était coupable, l'angoisser autant que les deux autres. J'étais comme un homme qui frappe son ennemi en tenant à plein poing la lame d'un couteau dont le manche est brisé. Le coup qu'il porte l'ensanglante lui-même; ses doigts se déchirent sur le fil, tandis qu'il fouille la blessure avec la pointe. Mais non, je n'étais pas exactement cet homme... Je ne pouvais pas douter du mal que je me faisais à moi-même par ces cruelles épreuves; et lui, mon adversaire, cachait si bien sa plaie que je ne la voyais pas. N'importe, la folie de savoir était plus forte que ma douleur.
--Que ces ressemblances sont étranges, lui dis-je, nous avons, mon père et moi, exactement la même écriture... Voyez plutôt...
J'ouvris le coffre-fort scellé dans le mur où j'enfermais les papiers auxquels je tenais particulièrement. J'y avais caché la correspondance de mon père avec ma tante. Je pris les lettres qui étaient posées sur le paquet, les premières. Je savais, que c'étaient aussi les dernières en date, et je les lui tendis, telles que je les avais rangées, dans leurs enveloppes. Ces lettres portaient comme suscription le nom et l'adresse de ma tante: «Mademoiselle Louise Cornélis, à Compiègne». Elles avaient sur elles le sceau de la poste, et, bien visiblement, la marque du jour de l'expédition, en avril et en mai 1864. C'était toujours le même procédé. Si M. Termonde était coupable, il devait se dire que ces lettres expliquaient le changement subit de mon attitude à son égard, l'audace de mes allusions, l'énergie de mes attaques, et aussi que j'avais trouvé ces lettres dans les papiers de ma tante morte. Il était impossible qu'il ne se demandât pas, avec une anxiété affreuse, ce que ces lettres contenaient pour avoir éveillé en moi de tels soupçons. Quand il eut les enveloppes entre les mains, je vis son sourcil se froncer. Une seconde, j'eus l'espérance d'avoir brisé ce masque derrière lequel il cachait son vrai visage, celui où se reflètent les intimes sentiments de l'âme. Ce n'était que la contraction des muscles de l'oeil, familière à celui qui regarde minutieusement. Son front se rasséréna tout de suite et il me rendit les lettres sans me poser aucune question sur leur contenu.
--Cette fois, dit-il simplement, la ressemblance est réellement surprenante;--puis revenant à l'objet officiel de sa visite:--Et les revues?... demanda-t-il.
J'aurais versé des larmes de rage. De nouveau, je venais d'avoir la sensation que j'étais un enfant nerveux en train de lutter contre un homme absolument calme. J'avais enfermé les lettres dans le coffre-fort. Je bousculai la petite bibliothèque du fumoir, puis la grande, celle du cabinet. Je finis par feindre un grand étonnement à retrouver les deux livraisons sur ma table, parmi d'autres journaux. Puérile comédie! Mon beau-père en avait-il été seulement la dupe? Quand il eut les deux numéros, il se leva du coin du feu où il s'était assis pendant ma recherche, dans le fumoir qu'il n'avait pas quitté, le dos tourné au portrait. Mais que prouvait encore cette attitude? Pourquoi se serait-il complu dans la contemplation d'une image qui ne pouvait lui être que pénible, même innocent.
--Je vais profiter de ce soleil pour faire un tour au Bois, dit-il, j'ai mon coupé; viens-tu avec moi?...
Était-il sincère en me proposant cette promenade en tête à tête si contraire à nos habitudes? À quel mobile obéissait-il: désir de me démontrer qu'il n'avait seulement pas compris mes attaques, ou bien attendrissement de malade qui redoute l'isolement?... J'acceptai à tout hasard, pour continuer mes observations, et, un quart d'heure plus tard, nous roulions tous les deux vers l'Arc de Triomphe, dans cette même voiture où je l'avais vu passer, vaincu, brisé, comme tué, à la suite de notre premier entretien. Cette fois-ci, on eût dit un autre homme. Enveloppé dans son pardessus fourré de loutre, fumant un cigare, saluant de la main celui-ci ou celui-là par la fenêtre ouverte, il parlait, parlait, me racontant, sur les personnes dont la voiture croisait la nôtre, des anecdotes de toutes sortes, que j'ignorais ou que je connaissais. Il semblait causer devant moi, et non pas avec moi, tant il se préoccupait peu de me répéter ce que je pouvais savoir ou de m'apprendre ce que je ne savais pas. J'en concluais,--car, dans certaines dispositions d'esprit, toute nuance devient un signe,--qu'il parlait ainsi pour se dérober à quelque nouvel assaut de ma part. Mais je n'avais pas l'énergie de recommencer aussitôt mes vains et douloureux efforts pour faire saigner la blessure de son coeur. Je l'écoutais donc, et, une fois de plus, je remarquai l'étrange contraste de ses pensées intimes avec les rigides doctrines qu'il affichait d'ordinaire. On eût dit qu'à ses yeux cette haute société dont il défendait habituellement les principes n'était qu'une caverne. C'était l'heure où les femmes du monde sortent pour leurs courses et leurs visites, et il me dénombrait leurs scandales, ou vrais ou faux. L'une était, d'après lui, la maîtresse du frère de son mari; une autre était notoirement entretenue par un vieux diplomate, enrichi lui-même par un mariage déshonorant; une troisième avait épousé un veuf imbécile, et, pour hériter de toute la fortune, précipité le fils de cet homme dans des débauches qui l'avaient tué à dix-neuf ans... Il me débitait ces médisances et ces calomnies avec une horrible gaieté, comme s'il se fût réjoui de trouver l'humanité abominable. Fallait-il y voir la facile misanthropie d'un ancien viveur, habitué à ces conversations de club ou de retour de chasse, durant lesquelles chacun montre à nu la férocité de son égoïsme, et outre volontiers la noirceur de son désenchantement pour mieux prouver son expérience? Était-ce le cynisme d'un scélérat, chargé du forfait le plus hideux et content de se démontrer que les autres valent moins que lui? À l'entendre ainsi rire et parler, je tombai dans une tristesse singulière. Les derniers hôtels de l'avenue du Bois étaient dépassés. Nous suivions une allée à droite dans laquelle les coupés se faisaient rares. C'était, sur les taillis dépouillés, une jolie et fine lumière, ce ciel léger, d'un bleu tout pâle, qui ne se voit qu'à Paris. Il continuait de ricaner, et je songeais qu'il avait peut-être raison, que c'était là l'envers infâme du monde... Pourquoi pas?... J'étais bien là, dans la même voiture que cet homme, et je le soupçonnais d'avoir fait assassiner mon père! Tout le fiel de la vie me crevait à la fois sur le coeur... Mon beau-père comprit-il, à mon silence et à mon visage, que sa gaieté me mettait au supplice? Se trouva-t-il lui-même lassé de son effort? Brusquement, il cessa de causer. Nous étions arrivés à un coin désert du bois. Nous descendîmes de voiture pour marcher un peu. Comme cette image est présente à ma mémoire: le sentier écarté, tout gris entre les gazons pauvres et les arbres nus, le ciel froid d'hiver, la route à quelques pas de nous, sur laquelle le coupé vide avançait lentement, traîné par le cheval bai, qui remuait sa tête, et conduit par le cocher au visage immobile;--puis, devant moi, lui qui marchait, avec sa haute taille prise dans un long pardessus! Le sombre collet de fourrure faisait mieux ressortir la blancheur prématurée de ses cheveux. Il tenait de sa main gantée une canne avec laquelle il chassait les cailloux, comme impatiemment. Pourquoi cette silhouette me revient-elle à cette heure avec une précision insoutenable? C'est qu'à le voir cheminer ainsi, la tête un peu penchée, dans ce paysage d'hiver, je fus saisi, comme je ne l'avais jamais été, du sentiment de son absolue, de son irrémissible misère. Était-ce l'influence de notre conversation de cette après-midi, de la tristesse où m'avait jeté son ricanement, de la mort de la nature autour de nous? Pour la première fois depuis que je le connaissais, une surprise de pitié se mélangea en moi à la haine, tandis qu'il marchait, essayant de se réchauffer à ce pâle soleil et si contracté, si évidemment lassé, si lamentable. Combien de temps allâmes-nous ainsi?... Tout d'un coup, il se retourna et me dit, avec un visage altéré de douleur.
--Je ne me sens pas bien. Rentrons...
Quand nous fûmes en voiture, il reprit, mettant son malaise soudain sur le compte de sa santé: