André Cornélis

Chapter 11

Chapter 113,347 wordsPublic domain

M. Termonde se tenait dans son cabinet de travail. Lorsque j'entrai, il fumait, assis sur un fauteuil bas, frileusement, au coin du feu. Lui aussi, comme moi dans mes mauvaises heures, se grisait de tabac, ne quittant un cigare que pour en prendre un autre. Cette pièce, où je venais rarement, n'offrait aucun caractère très spécial et qui permît de rien préjuger sur la personne qui s'était choisi ce décor intime. C'était une vaste chambre, luxueuse à la fois et insignifiante. Les voussures de bois du plafond, toutes sombres, le cuir de Cordoue tendu, sur les murs, de couleur feuille-morte avec des rehauts d'or, la nuance du tapis d'un rouge obscur et les teintes effacées des gobelins des portières, s'harmonisaient avec le demi-jour, tamisé par des vitraux mobiles, en ce moment fermés. Et c'était une profusion de meubles de toutes provenances qui rappelaient les voyages du diplomate élégant: deux _bargueños_ d'Espagne aux éclatants reflets de pourpre, des chaises basses aux dossiers sculptés de style florentin, dans la cheminée, de hauts chenets en fer forgé achetés à Nuremberg, avec les monstres chimériques de leur ciselure, et, au-dessus de cette cheminée, une vieille copie du portrait de César Borgia par Raphaël. Une large bibliothèque occupait un des pans de la pièce. Les livres d'histoire et d'économie politique y montraient leur reliure verte ou noire, au-dessus des casiers où s'empilaient d'autres livres brochés, aux couvertures claires, qui étaient les romans à la mode. Un grand bureau plat s'étendait au milieu de la chambre, avec les objets nécessaires pour écrire, soigneusement rangés, et quelques photographies dans leurs cadres de maroquin, celle de ma mère, celles du père et de la mère de M. Termonde. Ce cabinet de travail révélait au moins un trait dominant de celui qui l'emplissait, en ce moment, de la fumée bleuâtre de son cigare: le souci méticuleux de la correction. Mais ce souci, qui lui était commun avec tant de personnes de son monde, peut servir de paravent à la banalité la plus entière, comme à l'hypocrisie la plus raffinée. Ce n'était pas seulement dans la tenue extérieure de sa vie que mon beau-père se montrait ainsi impénétrable, sans qu'on devinât s'il cachait ou non des pensées profondes derrière sa politesse et son élégance. Ces réflexions, je les avais faites souvent, à une époque où je n'avais guère qu'un intérêt de curiosité à comprendre le plus intime repli de ce caractère d'homme. Elles me saisirent avec une extrême intensité, à cette minute où je venais à lui avec une volonté si nette de lire dans son passé. Cependant, nous nous serrions la main, je prenais place à l'autre côté de la cheminée, j'allumais, moi, une cigarette, et je lui disais afin d'expliquer mon insolite présence:

--Maman n'y est pas?

--Mais ne t'a-t-elle pas raconté, l'autre jour, qu'elle déjeunait chez Madame Bernard?... me répondit-il. C'est une petite expédition dans l'atelier de Lozano,--c'était le nom d'un peintre espagnol très goûté depuis deux ans,--pour voir le portrait qu'il termine de Madame Bernard... Est-ce que tu as quelque chose à faire dire à ta mère?... ajouta-t-il simplement.

Ce peu de mots suffisaient à me montrer qu'il avait remarqué la singularité de ma visite. Devais-je m'en affliger ou m'en réjouir?... Je le voyais donc prévenu que j'arrivais poussé par un motif particulier, mais cela même donnerait toute leur portée à mes paroles. Je commençai par mettre la conversation sur une matière indifférente, parlant de ce peintre dont je connaissais un bon tableau, une danse de gitanes dans une chambre d'auberge à Grenade. Je lui décrivais les poses hardies, les teints pâles, les oeillets rouges dans les cheveux noirs, la face de Maure du guitariste, et je le questionnais sur l'Espagne. Visiblement, il me répondait par simple politesse. Tout en continuant de fumer son cigare, il fouillait le feu avec des pincettes, prenant entre leurs pointes un morceau de braise, puis un autre. Au frémissement de ses doigts, le seul signe de sa sensibilité nerveuse qu'il ne sût pas bien dompter, je constatais que ma présence lui était, comme toujours, désagréable. Il causait cependant avec son habituelle courtoisie, de cette voix douce, presque sans timbre, qui donnait l'impression qu'il s'était dressé à parler ainsi; ses yeux étaient fixés sur la flamme, et son visage, que je voyais de profil, avait cet air d'infinie lassitude que je connaissais bien, un je ne sais quoi d'immobile et de triste, avec de longues rides et comme une contraction de la bouche dans une pensée toujours amère. À un moment, je le fixai, ce profil détesté, avec tout ce que j'avais en moi d'attention, et, passant d'un sujet à un autre, sans transition, je laissai tomber cette phrase.

--J'ai fait, ce matin, une visite bien intéressante.

--C'est ce qui te distingue de moi, répliqua-t-il d'un ton indifférent, qui ai gâché ma matinée à mettre au courant ma correspondance.

--Oui, continuai-je, bien intéressante... J'ai passé deux heures chez M. Massol...

J'avais beaucoup compté sur l'effet de ce nom qui devait lui rappeler tout d'un coup l'enquête sur le mystère de l'hôtel Impérial. Les muscles de son visage ne bougèrent pas. Il posa les pincettes, se pencha en arrière sur son fauteuil, et me demanda d'un air distrait:

--L'ancien juge d'instruction? Que fait-il maintenant?...

Était-il possible qu'il ne sût réellement pas où vivait cet homme, celui dont il devait se défier le plus, s'il était coupable? Comment savoir si cette indifférence était jouée? Le traquenard que j'avais tendu me sembla soudain la conception d'un enfant naïf. En admettant que mon beau-père eût maintenant le coeur serré, que son pouls battît la fièvre, qu'il se demandât avec angoisse: «Où veut-il en venir?»--mais c'était une raison pour lui de mieux cacher son émotion... N'importe. J'avais commencé. Il fallait continuer et frapper fort.

--M. Massol est conseiller à la Cour, répondis-je, et j'ajoutai,--quoique ce ne fût plus vrai:--Je le vois souvent... Nous avons causé, ce matin, des criminels qui échappent au châtiment. Imaginez-vous qu'il est persuadé que Troppmann avait un complice. Il croit cela sur les détails du crime, qui, d'après lui, supposent deux hommes... Si cela est vrai, il faut avouer que Messieurs les assassins ont leur honneur à eux, quelque bizarre que cela paraisse, puisque ce monstrueux tueur d'enfants s'est laissé couper le cou sans dénoncer l'autre... C'est égal, le complice a dû passer de mauvaises heures à partir de la découverte des cadavres et de l'arrestation de son camarade... Je ne m'y fierais pas, à cet honneur-là, et, si la fantaisie me prenait de commettre un crime, j'agirais seul... Et vous? demandai-je, comme en plaisantant.

Ce n'était rien, ces deux petits mots, rien qu'une insignifiante plaisanterie, si celui à qui je posais cette bizarre question était innocent. Dans le cas contraire, ah! c'était de quoi lui geler la moelle dans les os. Il m'avait écouté en s'enveloppant de fumée, les paupières à demi-abaissées sur les yeux. Je ne voyais plus sa main gauche qu'il laissait pendre de l'autre côté du fauteuil, et il avait passé la droite dans la poche de sa jaquette. Il mit un peu de temps à me répondre--bien peu, mais cette minute peut-être qui sépara ma demande et sa réponse, s'écoula pour moi si brûlante. Mais quoi? Les conversations précipitées n'étaient pas dans ses habitudes, puis, ma question n'offrait rien d'intéressant pour lui s'il n'était pas coupable, et, s'il l'était, ne lui fallait-il pas calculer dans un éclair la portée de la phrase qu'il me lancerait? Comment le savoir encore?... Il ferma les yeux tout à fait, ainsi que cela lui arrivait souvent, et il me dit avec l'accent détaché d'un homme qui parle d'idées générales:

--Il est certain que des morceaux de conscience demeurent intacts chez des gens très corrompus. Cela se voit surtout quand on habite des pays où les moeurs sont plus vraies que chez nous, plus voisines de la nature. Tiens, cette Espagne qui t'intéresse tant, lorsque j'y vivais, elle avait encore ses brigands... On passait des traités avec eux pour traverser en sûreté un bout de sierra... Il n'y avait guère d'exemple qu'ils manquassent au contrat... L'histoire des causes célèbres fourmille en scélérats qui ont été des amis excellents, des fils dévoués, des amants accomplis... Mais je suis comme toi, et je pense que le mieux est de n'y pas trop compter...

Il souriait, lui aussi, en prononçant ces derniers mots, et, maintenant, il me regardait avec ses prunelles d'un bleu si clair tout ensemble et si mystérieux, si intraversable. Non, je n'étais pas de taille à lui lire de force dans le coeur. Il fallait un autre talent que le mien, une autre acuité de regard, une autre énergie pour jouer vis-à-vis de ce personnage le rôle du policier qui magnétise un coupable. Pourquoi, néanmoins, mes soupçons augmentaient-ils à sentir cet homme si dissimulé, si masqué, si boutonné? N'y a-t-il pas des natures faites ainsi, qui se ferment sans motifs comme d'autres s'ouvrent, des âmes d'obscurité comme des âmes de jour?... Allons, du courage et frappons encore.

--M. Massol et moi, repris-je, nous nous sommes aussi demandé quelle vie pouvait bien mener ce complice de Troppmann ou encore ce Rochdale, que nous n'avons pas renoncé à retrouver, ni lui ni moi... Car M. Massol a eu bien soin, avant de quitter son cabinet, de faire un acte interruptif de la prescription, et nous avons des années devant nous pour chercher... Ces criminels dorment-ils en paix? Sont-ils punis, même dans leur sécurité momentanée, par l'appréhension du danger, par le remords?... Ce serait une ironie singulière s'ils étaient à présent de bons et tranquilles bourgeois, fumant leur cigare comme vous et moi, amoureux, aimés?... Est-ce que vous croyez au remords, vous?

--Oui, j'y crois, répondit-il.

Était-ce le contraste entre la légèreté affectée de mon discours, et le sérieux avec lequel il avait parlé, qui me fit paraître sa voix grave et profonde? Mais non, je me trompais, car il avait supporté sans un frisson la nouvelle que la prescription du crime avait été interrompue,--nouvelle effrayante pour lui s'il était mêlé au meurtre, et il ajouta d'un ton paisible,--ne retenant de ma question que son côté philosophique.

--Et M. Massol, croit-il au remords?...

--M. Massol, fis-je, est un cynique. Il a vu trop de vilaines histoires. Il dit que c'est là une question d'estomac et d'éducation religieuse. Il prétend qu'un homme qui digèrerait à merveille, et à qui, tout enfant, on n'aurait jamais parlé de l'enfer, pourrait voler et tuer du matin au soir, sans jamais connaître d'autres remords que la crainte des gendarmes... Cette question de l'autre vie, on ne sait pas quel rôle elle joue dans la solitude, prétend ce sceptique, et je crois qu'il a raison, car bien souvent je me mets, sans raison, la nuit, à penser à la mort, moi qui ne crois plus à grand chose, et j'ai peur... Oui, j'ai peur... Et vous, continuai-je, croyez-vous à un autre monde?...

--Oui, dit-il... Et cette fois je crus bien discerner une altération dans sa voix.

--Et à la justice de Dieu? insistai-je.

--À sa justice et sa miséricorde, répondit-il avec un accent singulier.

--Étrange justice, m'écriai-je, qui, pouvant tout, attendrait pour punir! C'est ce que ma pauvre tante me disait toujours, quand je lui parlais de venger mon père: Laisse à Dieu le soin de punir... Eh bien! ajoutai-je, si je tenais l'assassin, si je l'avais là devant moi, si j'étais sûr... Non, je n'attendrais pas l'heure de cette justice de Dieu...

Je m'étais levé en prononçant ces paroles, en proie à une involontaire exaltation dont je sentis aussitôt l'enfantillage. M. Termonde s'était, lui, penché de nouveau sur le feu; il avait repris les pincettes. Il ne répliqua rien à ma sortie. Avait-il vraiment, comme je l'avais cru pendant une seconde, ressenti un peu de trouble à m'entendre parler de cet inévitable et redoutable lendemain du tombeau, dont j'ai si peur, moi, aujourd'hui que j'ai du sang sur mes mains? Je n'en pus rien savoir. Son profil était, comme tout à l'heure, impassible et triste. L'agitation de ses mains, qui me rappelait tant le geste avec lequel il tournait et retournait sa canne de jonc, tandis que ma mère lui annonçait la disparition de mon père, autrefois, oui, l'agitation de ses mains était extrême, mais tout à l'heure elles tisonnaient avec une fièvre pareille. Le silence s'était abattu entre nous subitement, mais que de silences semblables nous avions traversés, à chaque tête à tête!... Et puis, contre l'explosion de ma douleur et de ma haine d'orphelin, qu'avait-il à dire ou à faire? Innocent ou coupable, il devait également se taire, et il se taisait. Un découragement immense me saisit. Ah! dans cette minute, j'aurais souhaité avoir à mon service les instruments de torture du moyen âge, les chevalets, les fers rouges, le plomb fondu, de quoi arracher leur secret aux bouches les mieux fermées. Stérile et impuissante fureur! Mon beau-père avait regardé la pendule; il s'était levé à son tour, et il me disait: «Veux-tu que je te mette quelque part sur ma route? J'ai demandé la voiture pour trois heures, j'ai rendez-vous au cercle à la demie afin de nous entendre sur une élection qui aura lieu demain...» J'avais devant moi, au lieu du criminel terrassé que j'avais rêvé, un homme du monde en train de penser à ses devoirs de club. Je déclinai son offre presque en balbutiant. Il me reconduisit jusque dans le hall avec un sourire... Pourquoi donc, un quart d'heure plus tard, lorsque nous nous croisâmes sur le quai, par hasard, moi m'en retournant à pied, lui, dans son coupé...--oui, pourquoi son visage me sembla-t-il si bouleversé, si tragique, si sombre? Il ne me vit pas. Il était dans le coin. Sa face se détachait, toute terreuse, sur le fond de cuir vert... Ses yeux regardaient... où et quoi?... C'était une vision de détresse qui passait devant moi, tellement différente de la physionomie souriante de tout à l'heure, qu'elle me fit soudain me redresser avec une émotion extraordinaire et me dire, comme épouvanté de mon succès: «Aurais-je touché juste?»

XII

Cette impression d'épouvante me domina durant tout le soir de cette journée et celles qui suivirent. Il y a une distance infinie entre nos imaginations, si précises soient-elles, et le moindre atome de réalité. Certes, les lettres de mon père avaient remué en moi des fibres profondes, évoqué devant mes yeux des tableaux tragiques. Ce simple petit fait: le bouleversement du visage de mon beau-père au sortir de notre entretien me secoua, pourtant, d'une autre secousse. Au fond de moi, après la lecture des lettres même répétée, j'avais gardé la secrète espérance que je me trompais, qu'une épreuve légère dissiperait des soupçons que je jugeais insensés, peut-être parce que j'appréhendais à l'avance le formidable devoir qui surgirait devant moi, au jour de la certitude. J'avais ressemblé à un amant que le hasard instruit d'une infidélité de sa maîtresse. Trop fier pour supporter la trahison, il procède à une enquête minutieuse, avec le désir, inavoué, mais cuisant, mais passionné, que cette femme soit innocente; car, une fois l'enquête finie, et si elle est démontrée coupable, il faudra vouloir. Il sait trop bien ce que lui coûtera cette volonté!... Moi aussi, dès la première heure, j'avais entrevu l'inévitable résultat, si mon beau-père se trouvait coupable. Il me faudrait vouloir... Vouloir?... Je n'osais pas regarder en face cette nécessité. Non, je ne l'avais pas regardée, avant cette rencontre de mon ennemi, terrassé de douleur sur les coussins de son coupé. Maintenant, je m'aventurais à y songer. Qu'aurais-je à vouloir, s'il était coupable?... Une fois rentré chez moi, j'eus l'énergie de me poser ce problème, nettement, et j'aperçus toute l'horreur de la situation. De quelque côté que je me tournasse, je rencontrais une souffrance impossible à soutenir.--Que les choses durassent comme elles étaient, non, je ne le supporterais pas! Je voyais ma mère s'approcher de M. Termonde comme elle faisait souvent, lui toucher le front de la main par un geste amical, mettre un baiser sur ce front... Qu'elle fut ainsi avec l'assassin de mon père, les os me brûlaient rien que d'y penser, et c'était comme une pointe de flèche qui me pénétrait la poitrine. Soit! J'agirais, j'aurais la force d'aller à ma mère et de lui dire: «Cet homme est un assassin...» et de le lui démontrer; et voici que je ressentais déjà l'effrayante douleur qu'elle éprouverait, elle, à ce discours. Il me semblait que je verrais, en lui parlant, ses yeux s'ouvrir, et, à travers ses prunelles, un déchirement de tout son être, jusqu'à son coeur, et que, sur-le-champ, là, devant moi, elle deviendrait folle ou tomberait morte... Non, je ne lui parlerais pas moi-même. Si je tenais en main la preuve convaincante, j'irais à la justice, et une scène nouvelle s'évoquait. J'apercevais ma mère, maintenant, à la minute où l'on arrêtait son mari. Elle serait là, dans la chambre, auprès de lui. «Et de quel crime est-il accusé?...» demanderait-elle, et elle devrait entendre la terrible réponse. Et j'en serais la cause volontaire, moi qui avais, depuis mon enfance et pour lui épargner une tristesse, tout étouffé de mes plaintes, à l'époque où mon coeur contenait tant de soupirs, tant de larmes, tant de douleurs, que me plaindre à elle eût été un soulagement suprême. Je ne l'avais pas fait alors. Je la savais heureuse de sa vie et que ce bonheur seul la rendait aveugle à mes peines. Je l'aimais mieux aveugle et heureuse. Et maintenant?... Je ne pouvais pas te porter ce coup, Être fragile, Être si cher! Cette première vue de la double perspective d'infortune offerte à mon avenir, si mes soupçons se trouvaient justes, fut trop cruelle. Et, tout de suite, je me raidis de toutes mes forces contre une vision qui devait emporter avec elle de pareilles conséquences. Au rebours de mon habitude, je me fis le complice des hypothèses heureuses... Mon beau-père triste dans son coupé, qu'est-ce que prouvait cette apparition? N'avait-il pas dix motifs possibles de soucis, à commencer par sa santé, plus chancelante chaque jour? Un seul fait m'eût été la preuve absolue, indiscutable: s'il avait tressailli d'un sursaut épouvanté tandis que nous causions, si je l'avais vu, comme l'oncle d'Hamlet, de mon frère en agonie, se lever livide, la face convulsée, devant le spectre de son crime évoqué subitement. Pas un muscle de son visage n'avait bougé, pas un éclair n'avait échappé à ses yeux. Pourquoi donc interpréter, et cette froideur comme une hypocrisie prodigieuse, et le bouleversement des traits que j'avais constaté une demi-heure plus tard comme le véritable aveu?.. C'étaient là des raisonnements justes, ou du moins ils me paraissent tels, aujourd'hui que j'écris de sang-froid ces souvenirs. Ils ne prévalaient pas contre l'espèce d'instinct funeste qui me forçait de suivre cette piste. Oui, c'était absurde, c'était fou de supposer presque gratuitement cette chose énorme: que M. Termonde eût fait assassiner mon père par un autre. Cette histoire invraisemblable, je ne pouvais pas m'empêcher de l'admettre, à tous les moments comme possible, et, à quelques minutes, comme certaine. Quand on a laissé place dans son esprit à des idées de cet ordre, on n'est plus maître d'aller, de venir. Ou l'on est un lâche, ou bien on coule à fond sa pensée. Je devais à mon père, je devais à ma mère, je me devais à moi-même de savoir. Je me promenai des heures entières dans mon cabinet de travail, roulant ces sinistres rêves. Il m'arriva plus d'une fois de prendre un pistolet, de l'armer, de me dire: «Une petite pression sur la gâchette, un tout faible mouvement comme celui-ci...--je faisais le geste,--et je suis à jamais guéri de cette mortelle angoisse.» Mais de manier seulement cette arme, de sentir le froid du canon lisse, me rappelait la mystérieuse scène où mon père avait été frappé. Je me représentais le salon de l'hôtel Impérial, l'homme grimé qui attendait, mon père qui entrait, qui s'asseyait à la table, feuilletant des papiers, et un pistolet, comme celui-ci, braqué à quelques centimètres de la nuque, et le foudroiement subit, la tête s'abattant sur la table, l'assassin enveloppant de serviettes ce cou troué d'où jaillissait le sang, et il lavait ses mains comme s'il eût achevé une besogne ordinaire, posément, à loisir. La rage de la vengeance grondait en moi à ces images. J'allais vers le portrait du mort qui me regardait de ses yeux immobiles... Et j'avais des soupçons sur l'instigateur de ce meurtre, et je les laisserais sans les vérifier parce que j'avais peur d'agir ensuite! Ah! je me déterminerais après. Il fallait savoir d'abord, à tout prix.