André

Chapter 15

Chapter 153,924 wordsPublic domain

--Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies cela. Je te prie d'en parler un peu dans le pays: c'est une expérience que j'ai faite, un nouveau fourrage essayé pour la première fois dans nos terres.

--Comme cela, s'appelle-t-il?

--Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom anglais ou irlandais que je ne peux jamais me rappeler. La société d'agriculture de Paris envoie tous les ans à notre société départementale (dont tu sais que je suis le doyen) différentes sortes de graines étrangères. Ça ne réussit pas dans toutes les mains.

--Mais dans les vôtres, voisin, il paraît que ça prospère. Il faut convenir qu'il n'y a peut-être pas deux cultivateurs en France qui sachent comme vous retourner une terre et lui faire produire ce qu'il vous plaît d'y semer. Vous êtes pour les prairies artificielles, n'est-ce pas?

--Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ça, et que celui qui voudra avoir du bétail un peu présentable dans notre pays ne pourra jamais en venir à bout sans les regains. Nous avons trop peu de terrain à mettre en pré, vois-tu; il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme l'Arabie. Ça aura de la peine à prendre: le paysan est entêté et ne veut pas entendre parler de changer la vieille coutume. Cependant ils commencent à en revenir un peu.

--Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marché des boeufs comme les vôtres, on est forcé d'y faire attention. Pour moi, c'est une chose qui m'a toujours tourmenté l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu passer une paire qui allait à Berthenoux, et je me disais: Que diable leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce poil, et cette mine!

---Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois cette luzerne anglaise, cela m'a rapporté vingt charrois de fourrage l'année dernière.

--Vingt charrois là-dedans! Votre parole d'honneur, voisin?

--Foi de marquis?

--C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux de cette graine-là, marquis; je veux la faire essayer dans mon petit domaine de Granières.

--Je te les donnerai, et je t'apprendrai la manière de t'en servir.

--Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette terre-là auparavant?

--Rien du tout, du mauvais blé. C'était cultivé par ces vieux Morins, les anciens métayers du père de ma femme, de braves gens, mais bornés. J'ai changé tout cela.

Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant un air étrangement mélancolique, «C'est une jolie prairie, dit-il; ce serait dommage qu'elle changeât de maître!»

Cette parole tira subitement le marquis de sa béatitude: il tressaillit.

--Est-ce que tu crois, dit-il après un instant de silence, qu'il y aurait quelqu'un d'assez hardi pour me chercher chicane sur quoi que ce soit?

--Je connais bien des gens, répondit Joseph, qui se ruineraient en procès pour avoir seulement un lambeau d'une propriété comme la vôtre.

Cette réponse rassura le marquis. Il crut que Joseph avait fait une réflexion générale, et, ayant escaladé pesamment un échalier, il s'enfonça avec lui dans les buissons touffus d'un pâturage.

--Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre vierge de culture où depuis un temps immémorial les troupeaux broutaient l'aubépine et le serpolet; je n'aime pas le terrain que l'on ne travaille pas. Les métayers ne veulent pas sacrifier les pâturages, parce que cela leur épargne la peine de soigner leurs boeufs à l'étable. Moi, je n'aime pas ces champs d'épines et de ronces où les moutons laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pâture. J'ai déjà mis la moitié de celui-ci en froment, et l'année prochaine je vous ferai retourner le reste. Les métayers diront ce qu'ils voudront, il faudra bien qu'ils m'obéissent.

--Certainement, si vos prairies à l'anglaise vous donnent assez de fourrage pour nourrir les boeufs au dedans toute l'année, vous n'avez pas besoin _pâturaux_. Mais est-ce de la bonne terre?

--Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais rien fait! N'as-tu pas vu sur ma cheminée des brins de paille.

--Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds de haut.

--Eh bien! c'étaient les plus petits. Dans tout ce premier blé les moissonneurs étaient debout dans les sillons, aussi bien cachés qu'une compagnie de perdrix.

--Diable! mais c'est une dépense que de retourner un pâtural comme celui-là.

--C'est une dépense qui prend trois ans du revenu de la terre. Peste! je ne recule devant aucun sacrifice pour améliorer mon bien.

--Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'André est coupable de mécontenter un père comme le sien! Il sera bien avancé quand il aura retiré son héritage des mains habiles qui y sèment l'or et l'industrie, pour le confier à quelque imbécile de paysan qui le laissera pourrir en jachères!

Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque temps les mains croisées derrière le dos et la tête baissée. «Tu crois donc qu'André aurait cette pensée? dit-il enfin d'un air soucieux.

--Que trop! répondit Joseph avec une affectation de tristesse laconique. Heureusement, ajouta-t-il après cinq minutes de marche, que son héritage maternel est peu de chose.

--Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles cela peu de chose! un bon tiers de mon bien, et le plus pur et le plus soigné!

--Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit Joseph; des bâtiments tout neufs!

--Et que j'ai fait construire à mes frais, dit le marquis.

--Le bétail superbe! reprit Joseph.

--La race toute renouvelée depuis cinq ans, croisée mérinos, moutons cornus, dit le marquis. Il m'en a coûté cinquante francs par tête.

--Ce qu'il y a de joli dans cette propriété de Morand, reprit Joseph, c'est que c'est tout rassemblé, c'est sous la main: votre château est planté là; d'un côté les bois, de l'autre la terre labourable; pas un voisin entre deux, pas un petit propriétaire incommode fourré entre vos pièces de blé, pas une chèvre de paysan dans vos haies, pas un troupeau d'oies à travers vos avoines. C'est un avantage, cela!

--Oui! mais, vois-tu, si j'étais obligé par hasard de faire une séparation entre mon bien et celui qui m'est venu de ma femme, les choses iraient tout autrement. Figure-toi que le bien de Louise se trouve enchevêtré dans le mien. Quand je l'épousai, je savais bien ce que je faisais. Sa dot n'était pas grosse, mais cela m'allait comme une bague au doigt. Pour faucher ses prés, il n'y avait qu'un fossé à sauter; pour serrer ses moissons, il n'y avait pas de chemin de traverse, pas de charrette cassée, pas de boeuf estropié dans les ornières; on allait et venait de mon grenier à son champ comme de ma chambre à ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique du reste son caractère ne me convînt pas, et qu'elle m'ait donné un fils malingre et boudeur qui est tout son portrait.

--Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y prenez garde, voisin!

--Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde avec les sacrées lois que nous avons?

--Il faut tâcher, dit Joseph, de s'emparer de son caractère.

--Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et gouverner un fils rebelle, répondit le marquis, il me semble que c'était moi! Mais que faire avec ces êtres qui ne résistent ni ne cèdent, que vous croyez tenir, et qui vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts du pêcheur?

Joseph vit que le marquis commençait à s'effrayer tout de bon; il le fit passer habilement par un crescendo d'épouvantes, affectant avec simplicité de l'arrêter à toutes les pièces de terre qui appartenaient à André, et que le pauvre marquis, habitué à regarder comme siennes depuis trente ans, lui montrait avec un orgueil de propriétaire. Quand il avait ingénument étalé tout son savoir-faire dans de longues démonstrations, et qu'il s'était évertué à prouver que le domaine de sa femme avait triplé de revenu entre ses mains, Joseph lui enfonçait un couteau dans le coeur en lui disant: «Quel dommage que vous soyez à la veille d'être dépouillé de tout cela!»

Alors le marquis affectait de prendre courage.

--Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours assez pour vivre: me voilà vieux.

--Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire.

--Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours moyen d'être aimable et de faire de petits cadeaux à mes bergères quand je serai content d'elles.

--Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez le tablier de cotonnade; au lieu de la jupe de drap fin, la jupe de droguet. Quand c'est le coeur qui reçoit, la main ne pèse pas les dons.

--Ces drôlesses aiment la toilette, reprit le marquis.

--Eh bien! vous ne réduirez en rien cet article de dépense; vous ferez quelques économies de plus sur la table: au lieu du gigot de mouton rôti, un bon quartier de chèvre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison du mois de mai. Avec de vrais amis, on dîne joyeusement sans compter les plats.

--Mes gaillards de voisins font pourtant diablement attention aux miens, reprit le marquis; et, quand ils veulent manger un bon morceau, ils regardent s'il y a de la fumée au-dessus de la cheminée de ma cuisine.

--Il est certain qu'on dîne joliment chez vous, voisin! _Il en est parlé._ Eh bien! vous établirez la réforme dans l'écurie. Que faites-vous de trois chevaux? Un bon bidet à deux fins vous suffit.

--Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas deux poneys pour tenir la Saint-Hubert?

--Mais votre gros cheval?

--Mon grison m'est nécessaire pour la voiture: veux-tu pas que je fasse tirer mes petites bêtes?

--Eh bien! laissons le grison au râtelier et descendons à la cave... Vous faites au moins douze pièces de vin par an?

--Qui se consomment dans la maison, sans compter le vin d'Issoudun.

--Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; vous vendrez six pièces de votre crû, et vous couperez le reste avec de l'eau de prunes sauvages: ce qui vous fera douze pièces de bonne piquette bien verte, bien rafraîchissante.

--Va-t'en à tous les diables avec ta piquette! je n'ai pas besoin de me rafraîchir: ne me parle pas de cela. A mon âge être dépouillé, ruiné, réduit aux plus affreuses privations! un père qui s'est sacrifié pour son fils dans toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui appliquer une bonne volée de coups de bâton? Qu'en penses-tu, Joseph?

--Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre vous, et il ferait pire: il faut tâcher plutôt de le prendre par la douceur, entrer en arrangement, le rappeler auprès de vous.

--Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer avec moi; qu'il abandonne sa Geneviève, et je lui pardonne tout.

--Généreux père! je vous reconnais bien là; mais qu'il abandonne sa Geneviève! Abandonner sa femme! c'est chose impossible: il serait capable de m'étrangler si j'allais le lui proposer.

--Mais c'est donc un vrai démon que ce morveux-là? dit le marquis en frappant du pied.

--Un vrai démon! répondit Joseph; vous serez forcé, je le parie, de vous charger aussi de sa sotte de femme et de son piaillard d'enfant.

--Il a un enfant! s'écria le marquis; ah! mille milliards de serpents! en voilà bien d'une autre!

--Oui, dit Joseph: c'est là le pire de l'affaire. Est-ce que vous ne saviez pas que sa femme est grosse?

--Ah! grosse seulement?

--L'enfant n'est pas né; mais c'est tout comme. André est si glorieux d'être père qu'il ne parle plus d'autre, chose; il fait mille beaux projets d'éducation pour monsieur son héritier. Il veut aller se fixer à Paris avec sa famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles circonstances, il n'entendra pas facilement raison sur la succession.

--Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis.

--C'est ce que je ferais à votre place, répondit tranquillement Joseph.

--Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait fort juste quand on ne le contrariait pas: la loi est toute en sa faveur.

--Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingénuité.

--Je n'en suis que trop sûr.

--Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la femme? C'est à quoi vous ne pourrez jamais consentir, et vous aurez bien raison!

--Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans mon poulailler qu'une grisette dans ma maison.

--Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous débarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent comptant, et ils vous laisseront en repos.

--De l'argent comptant, bourreau! où veux-tu que je le prenne? Avec ce que j'ai dépensé pour retourner ce pâtural, une paire de boeufs de travail que je viens d'acheter, les vins qui ont gelé, les charançons qui sont déjà dans les blés nouvellement rentrés; c'est une année épouvantable: je suis ruiné, ruiné! je n'ai pas cent francs à la maison.

--Moi, je vous conseille de courir les chances du procès.

--Quand je te dis que je suis sûr de perdre: veux-tu me faire damner aujourd'hui?

--Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-là vous attriste, et il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agréable.

--Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir à quoi s'en tenir. Puisque te voilà, et que tu dois voir André ce soir ou demain, je voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part.

--Je ne sais que vous dire, répondit Joseph; cherchez vous-même ce qu'il convient de faire: vous avez plus de jugement et de connaissances en affaires que moi lourdaud. En fait de générosité et de grandeur dans les procédés, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer.

--Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et que j'aime à faire les choses noblement. Eh bien! va lui dire que je consens à le recevoir et à l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa femme et tous les enfants qui pourront survenir, à condition qu'il ne me demandera jamais un sou et qu'il me signera un abandon de son héritage maternel.

--Vous êtes un bon père, marquis, et certainement je n'en ferais pas tant à votre place; mais je crains qu'André, qui a perdu la tête, ne montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits: il vous demandera une pension.

--Une pension! jour de Dieu!

--Ah! je le crains; une petite pension viagère.

--Viagère encore! Qu'il ne s'y attende pas, le misérable! Je me laisserai couper par morceaux plutôt que de donner de l'argent: je n'en ai pas; je jure par tous les saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne me chasser de ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose.

Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-là; il crut avoir déjà fait beaucoup en arrachant la promesse d'une espèce de réconciliation; il savait que c'était ce qui ferait le plus de plaisir à Geneviève, et il espéra qu'une nouvelle tentative sur le marquis pourrait ramener à de plus grands sacrifices; il voulut donc laisser à cette première négociation le temps de faire son effet, et il prit congé du marquis avec force louanges ironiques sur sa magnanimité, et en lui promettant de porter sa généreuse proposition aux insurgés.

XVIII.

Le bon Joseph retourna à la ville d'un pied leste et le coeur léger. Arriver vers des amis malheureux et leur apporter une bonne nouvelle à laquelle ils ne s'attendent pas, c'est une double joie. Il trouva Geneviève seule et contemplant, à la lueur de sa lampe, une branche artificielle de boutons de fleurs d'oranger. Il était entré sans frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par précipitation ou par étourderie; il entendit Geneviève qui parlait seule et qui disait à ces fleurs: «Bouquet de vierge, j'ai été forcée de te porter le jour de mon mariage; mais je t'ai profané, et mon front n'était pas digne de toi. J'étais si honteuse de ce sacrilège que je t'ai caché bien avant dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. Cependant tu ne t'es pas effeuillé sur ma tête; pour t'en remercier, je veux t'emporter dans ma tombe.

--Qu'est-ce que vous dites, Geneviève? dit Joseph, épouvanté de ces paroles qu'il comprenait à peine.

Geneviève fit un cri, jeta le bouquet, et devint pâle et tremblante.

--Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en s'asseyant à son côté: André est réconcilié avec son père; le marquis est réconcilié avec vous; il vous attend, il veut vous voir tous deux, tous trois près de lui.

--Ah! mon ami, dit Geneviève, ne me trompez-vous pas? comment le savez-vous?

--Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens de le quitter et que je lui ai fait donner sa parole.

--Ah! Joseph! répondit Geneviève, embrassez-moi; grâce à vous, je mourrai tranquille.

--Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une émotion qu'il eut bien de la peine à cacher; ne parlez pas de cela, c'est une idée de femme enceinte. Où est André?

--Il se promène tous les soirs au bord de la rivière, du côté des _Couperies._

--Pourquoi se promène-t-il sans vous?

--Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes si tristes que nous n'osons plus rester ensemble.

--Mais vous allez vous égayer, de par Dieu! dit Joseph; je vais le chercher et lui apprendre tout cela.

Il courut rejoindre André. Celui-ci fut moins joyeux que Geneviève à l'idée d'un rapprochement entre lui et son père. Il désirait le voir, obtenir son pardon, l'embrasser, lui présenter sa femme, et rien de plus. Demeurer avec lui était un projet qui l'effrayait extrêmement. Au milieu de ses hésitations et de ses répugnances, Joseph fut frappé de l'indolence et de l'inertie avec laquelle il envisageait sa position et la pauvreté où se consumait Geneviève.

--Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que l'important n'est pas de jouer une scène de comédie sentimentale, mais d'avoir du pain pour ta femme et l'enfant qu'elle va te donner! Il faut bien se garder d'accepter cette première proposition de ton père sans arracher de son avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire au moins, et une moitié de ton revenu, s'il est possible.

--Mais par quel moyen? dit André; je ne puis avoir recours aux lois sans que Geneviève en soit informée; tu ne connais pas sa fermeté: elle est capable de me haïr si je viole sa défense.

--Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement mes démarches et me laisser faire.

André s'abandonna à la prudence et à l'adresse de son ami, trop faible pour combattre son père et trop faible aussi pour empêcher un autre de le combattre en son nom. Toujours effrayé, inerte et souffrant entre le bien et le mal, il retourna auprès de sa femme, feignit de partager son contentement, et s'endormit fatigué de la vie, comme il s'endormait tous les soirs.

Quelques jours s'écoulèrent avant que Joseph pût revoir le marquis. Une foire considérable avait appelé le seigneur de Morand à plusieurs lieues de chez lui, et il ne revint qu'à la fin de la semaine. Il rentra un soir, s'enferma dans sa chambre, et déposa dans une cachette à lui connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de ses bestiaux. «Ceux-là, dit-il en refermant le secret de la boiserie, on ne me les arrachera pas de si tôt. Il revint s'asseoir dans son fauteuil de cuir et s'essuya le front avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est pas fatigué en vain. En ce moment ses yeux tombèrent sur une petite lettre d'une écriture inconnue qu'on avait déposée sur sa table; il l'ouvrit, et après avoir lu les cinq ou six lignes qu'elle contenait, il se frotta les mains avec une joie extrême, retourna vers son argent, le contempla, relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme il entrait dans la cuisine, il se trouva face à face avec Joseph, qui attendait son retour depuis plusieurs heures, et qui était venu pour lui porter le dernier coup; mais cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent déjouées.

--Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant amicalement sur l'épaule une tape capable d'étourdir un boeuf, nous sommes sauvés; tout est réparé, arrangé, terminé, tu sais cela? c'est toi qui as apporté la lettre?

--Quelle lettre? dit Joseph renversé de surprise.

--Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants ont entendu raison; ils se confessent, ils s'humilient; c'est à tes bons conseils que je dois cela, j'en suis sûr; tiens, lis.

Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant l'écriture.

«MONSIEUR,

Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris avant-hier que vous aviez la bonté de pardonner à l'égarement de notre amour, et que vous tendiez les bras à un fils repentant. Dans l'impatience de voir s'opérer une réconciliation que j'ai demandée à Dieu tous les jours depuis six mois, je viens vous supplier de hâter cet heureux instant. J'espère que Joseph vous dira combien mon respect pour vous est sincère et désintéressé. Si André avait jamais eu la pensée de vous vendre sa soumission, j'aurais cessé de l'estimer et j'aurais rougi d'être sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer à vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je vous demande.

Votre respectueuse servante, GENEVIÈVE.»

«Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, pensa Joseph; ce qu'il me reste à faire, c'est de réparer de mon mieux le tort que j'ai pu faire à André dans l'esprit de son père par mes abominables mensonges.»

Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine à faire oublier au marquis les prétendues menaces qui l'avaient effrayé. Le hobereau était si content de ressaisir à la fois ses terres et son argent qu'il était dans les meilleures dispositions envers tout le monde; il se grisa complètement à souper, devint tendre et paternel, et prétendit qu'André était ce qu'il avait de plus cher au monde.

--Après votre argent, papa! lui répondit étourdiment Joseph, qui, par dépit, s'était grisé aussi.

--Qu'est-ce que tu dis? s'écria le marquis; veux-tu que je te casse une bouteille sur la tête pour t'apprendre à parler?

La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, et Joseph se sentait une mauvaise humeur inquiète et agissante qui lui donnait envie d'être dehors et de faire galoper François à bride abattue. Avant de le laisser partir, M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain avec André et Geneviève.

Le lendemain de bonne heure, Joseph, reposé et dégrisé, alla trouver ses amis. Il avait bien envie de les gronder; mais la candeur et la noblesse de Geneviève, au milieu de ses perfidies obligeantes, le forçaient au silence. Ils montèrent tous trois en patache, et arrivèrent au château de Morand sans s'être dit un mot durant la route. André était triste, Joseph embarrassé; Geneviève était absorbée dans une rêverie douce et mélancolique. Les embrassements du marquis et de son fils furent convulsivement froids. La douce figure de Geneviève, son air souffrant, ses respectueuses caresses, firent une certaine impression sur la grossière écorce du marquis. Il ne put s'empêcher de lui témoigner des égards et des soins qu'il n'avait peut-être jamais eus pour aucune femme, hors les cas d'amour et de galanterie, où il se piquait d'être accompli. Le jeune couple fut installé au château assez convenablement, et richement en comparaison de l'état misérable dont il sortait. Le marquis eut l'air de faire beaucoup, quoiqu'il ne fit que prêter une chambre et céder deux places à sa table. André ne se plaignit pas; Geneviève était reconnaissante des plus petites attentions. Joseph venait de temps en temps; il était mécontent et découragé d'avoir manqué sa grande entreprise. La conduite sordide du père le révoltait, la résignation indolente du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se taire et boire le vin du marquis.