Anatole, Vol. 2

Part 7

Chapter 73,556 wordsPublic domain

Je ne vous dirai pas ce qu'il m'en coûta pour déterminer Mélanie à se soumettre aux ordres de son père. Dès que j'eus obtenu de son amour la promesse de m'oublier, je m'enfuis en Angleterre pour n'être pas témoin de ce fatal mariage. Quelques mois après, je passai à Malte, où je prononçai des voeux dictés par le désespoir. Lorsque je revins en France au bout de deux ans, Mélanie était en Espagne: j'appris qu'elle était mère, et qu'elle devait peut-être la vie à son enfant; car, lors de son départ de Paris, elle était atteinte d'une maladie de langueur qu'elle ne voulait combattre d'aucune manière. Le desir de conserver son enfant fut le seul motif qui l'engagea à prendre quelque soin de sa santé; et je crois que c'est à cette maladie qu'on doit attribuer l'infirmité d'Anatole. On fut quelque temps sans s'en apercevoir, et plus encore à espérer pour lui un heureux changement. Il paraissait impossible que la nature, en comblant cet enfant de ses dons les plus précieux, eût voulu en détruire l'effet par la privation la plus cruelle. Le duc de Linarès, après avoir mis à bout la science de tous les médecins d'Espagne, se décida à venir consulter ceux de Paris. C'est alors que je revis Mélanie; elle me présenta à son mari en lui disant: «Voici un ancien ami de ma famille, je l'aime comme un frère;» et tout me prouva à mon grand regret la sincérité de cet aveu. L'amour maternel remplissait uniquement le coeur de Mélanie, et j'aurais pu penser qu'elle avait perdu jusqu'au souvenir de ma passion pour elle, si le nom d'Anatole qu'elle avait donné à son fils, ne m'avait prouvé que ce nom, qui est le mien, lui était encore cher. Un sentiment très-blâmable et très-commun chez la plupart des hommes, me fit tenter plusieurs moyens de ranimer dans le coeur de Mélanie l'amour qu'elle avait sacrifié au devoir; mais ce coupable projet faillit me coûter jusqu'à l'estime de Mélanie; je n'obtins le pardon d'en avoir conçu l'idée que par le serment d'y renoncer à jamais, et plus encore peut-être par le penchant qui m'entraînait à partager sa tendresse pour son fils. Dès-lors l'état de cet aimable enfant devint l'objet de toutes mes sollicitudes; je fis plusieurs voyages dans la seule intention de courir après de prétendus docteurs dont les journaux attestaient les miracles, et dont les consultations prouvaient l'ignorance. Enfin, lorsqu'il nous fut bien démontré qu'il n'existait aucun moyen de guérir de cette infirmité, nous prîmes le parti de chercher à en triompher, en confiant Anatole aux soins de ce bienfaiteur de l'humanité, dont les élèves sont autant de prodiges. L'abbé de l'Épée fut bientôt frappé des dispositions inouies d'Anatole; il prédit tout ce qu'il serait un jour; mais, pour accomplir une éducation qui lui promettait tant de succès, il exigea du duc et de la duchesse de Linarès une entière confiance, et la promesse de ne déranger par aucune distraction le plan qu'il formait pour son élève. Comme la faiblesse de Mélanie ne lui aurait pas permis de tenir cet engagement dans toute la rigueur nécessaire, elle consentit à retourner avec son mari en Espagne, après m'avoir fait jurer de veiller sur son fils aussi tendrement que s'il était le mien. C'est à ce devoir sacré que j'ai dû toutes les consolations de ma vie. Avec quel plaisir je rendais compte à cette tendre mère de tous les progrès de son enfant! Et comment vous peindrai-je la joie qui pénétra mon ame, lorsqu'après dix années d'absence, je conduisis cet aimable jeune homme dans les bras de sa mère. Je crus qu'elle succomberait à l'excès de son bonheur, en retrouvant dans son fils la sensibilité, l'esprit, et toutes les qualités qui le mettent au rang des gens les plus aimables. Dans sa reconnaissance pour l'abbé de l'Épée, elle aurait voulu pouvoir lui faire accepter sa fortune entière; mais on sait que le désintéressement de ce philosophe égalait sa bienfesance. A cette époque, je fus rappelé en France pour le mariage de ma nièce, et quelques affaires de famille, dont le résultat vint augmenter de beaucoup ma fortune. J'appris, peu de temps après, la mort du duc de Linarès, et la faveur dont le roi d'Espagne venait d'honorer son fils, en employant ses talents dans la diplomatie. Il avait alors vingt ans, et le séjour de la cour commençait à devenir dangereux pour lui; plusieurs des femmes qu'il y rencontrait sans cesse, affectaient d'abord de le traiter avec le dédain ou la protection qu'on a pour un infirme; mais s'apercevant bientôt que ce défaut était racheté par les agréments et les qualités les plus séduisantes, on les voyait changer de manières et devenir aussi prévenantes pour lui qu'elles avaient paru dédaigneuses. Sa fierté naturelle le garantit quelque temps des pièges de la coquetterie; il sentait que dans sa position le succès pouvait seul mettre à l'abri du ridicule, et son coeur n'étant pas encore atteint, il triomphait sans peine du trouble de son imagination; mais quand on n'est soutenu dans sa sagesse que par la crainte d'un revers, on doit facilement succomber à la certitude de réussir: et c'est ce qui arriva. Anatole, se trouvant un soir chez la reine, reçut deux mots tracés au crayon sur l'éventail de la jolie comtesse d'Alméria. Cette jeune veuve, aussi emportée dans ses desirs, qu'inconstante dans ses affections, avait imaginé que le plus sûr moyen de lui inspirer une passion folle, était de l'attacher par la reconnaissance. L'idée de captiver tous les sentiments d'un homme que son malheur et ses avantages rendaient également intéressant, flattait son amour-propre. Ce caprice lui présentait tous les charmes d'une liaison piquante, qui pouvait se changer en attachement sérieux, et devenir le but de son ambition, après avoir été celui de son amusement. Mais la duchesse de Linarès, qui redoutait l'empire qu'une femme de ce caractère pourrait exercer sur le coeur exalté de son fils, mit tous ses soins à l'éloigner d'elle. L'état de sa santé lui en fournit bientôt l'occasion. A la suite d'une maladie grave, les médecins ordonnèrent à la duchesse les eaux de Pise, et son fils s'empressa de l'y accompagner. Quelque temps après le départ d'Anatole, la comtesse Alméria le punit du tort d'être absent. C'était un crime qui n'obtenait jamais grace à ses yeux. Le bruit de sa vengeance parvint bientôt à la duchesse; elle en instruisit Anatole avec tous les ménagements convenables, et fut très-étonnée de le trouver beaucoup plus modéré dans ses regrets qu'elle ne l'aurait espéré. La précipitation avec laquelle il avait obtenu son bonheur lui avait souvent donné l'idée qu'il pourrait le perdre de même; et d'ailleurs cette félicité fugitive avait plus enivré ses sens, que pénétré son ame. Loin d'éprouver ce vide affreux où laisse l'abandon du seul objet qu'on puisse aimer au monde, quelque chose l'avertissait que la perte d'une femme, qui n'était que jolie, se réparait facilement par la possession d'une autre; et il fut bientôt convaincu de cette vérité, lorsque les préférences de plusieurs belles Italiennes vinrent achever de le distraire du chagrin d'être trahi. La duchesse de Linarès, ravie de voir l'effet que produisait sur son fils le séjour de l'Italie, résolut de s'y fixer quelques temps. Elle se rendit à Rome dans l'intention d'y passer l'hiver; mais lorsque le printemps vint parer de sa verdure les beaux sites et les ruines dont raffolait Anatole, il fut impossible de l'arracher de cette terre de souvenirs. Son imagination s'enflamma à l'aspect de tant de merveilles; le desir de les chanter et de les retracer le rendit peintre et poëte; et il se livra aux arts avec toute la passion de son caractère. Mais, comme ce genre d'étude est celui qui dispose le mieux un coeur tendre aux impressions de l'amour, on le vit bientôt tomber dans des accès de mélancolie qui menaçaient d'altérer sa santé. Sa mère s'en inquiéta, et voulut en savoir la cause. C'est alors qu'il lui fit l'aveu du sentiment pénible qui attristait son ame, en pensant que le ciel l'avait condamné à ne jamais goûter l'unique bonheur qui lui fesait envie. Je n'ai rien lu de plus touchant que la lettre où il demandait pardon à sa mère d'oser desirer la tendresse d'une autre femme, lorsqu'il était l'objet de son amour maternel. Mais, lui disait-il, peignez-vous le désespoir d'un coeur dévoré du besoin d'aimer, sans jamais pouvoir prétendre à inspirer le moindre retour. Quoi! ce délire enchanteur dont je vois partout les traces, ce feu qui anima le Tasse et Pétrarque, cette reconnaissance divine qui naît des faveurs d'un sentiment partagé; enfin, tous ces bienfaits de l'amour, je ne les connaîtrai jamais: réduit au misérable avantage de profiter d'un instant de caprice, ou des calculs de l'intérêt, je dois mourir sans rencontrer un coeur qui réponde jamais aux battements du mien. La duchesse affligée de le voir se livrer ainsi aux idées d'un malheur sans espoir, imagina de distraire Anatole par un voyage à Paris. Elle le chargea d'y faire l'acquisition d'une terre qu'elle viendrait habiter aussitôt qu'elle aurait obtenu de la reine d'Espagne la permission de se retirer de la cour. Ce fut par pure obéissance qu'Anatole se sépara de sa mère pour se rendre ici, suivi de son ancien gouverneur. Ils me remirent une lettre de la duchesse qui m'instruisait de ses craintes sur son fils, et le confiait encore une fois à mes soins. Vous devinez sans peine avec quel plaisir je les lui prodiguais. En recherchant toutes les occasions de le distraire, je me crus simplement inspiré par le desir d'accomplir les volontés d'une femme chérie; mais bientôt, captivé par tout ce qu'Anatole a d'aimable, je sentis que son bonheur était indispensable au mien, et dès ce moment je ne m'occupai plus que des moyens de l'assurer. L'acquisition du château de Merville fut celui qui me réussit le mieux. Anatole s'obstinait à fuir les plaisirs du grand monde. Vainement l'ambassadeur d'Espagne, son parent, l'ancien ami de son père, voulut le présenter dans les maisons les plus agréables de Paris. Excepté à la cour, où il consentit à le suivre quelquefois, il refusa de l'accompagner dans les endroits où ses manières et son rang lui promettaient l'accueil le plus flatteur. Dans cette disposition d'esprit, le séjour de la campagne lui parut le seul convenable à ses goûts. Il s'y fixa pour faire exécuter sous ses yeux le plan tracé par lui, et qui devait rendre Merville un des plus beaux lieux de la France. Le soin d'embellir la retraite destinée à sa mère parvint à le distraire, pendant plusieurs mois, de ses tristes rêveries; mais j'en prévoyais le retour, et je cherchais à l'éloigner en attirant Anatole à Paris sous différents prétextes. Ses amis se joignaient à moi pour imaginer sans cesse de nouveaux motifs de l'y retenir: mais nous commencions à nous voir au bout de nos ressources en ce genre, lorsqu'un soir, d'heureuse ou fatale mémoire, dit le commandeur en fixant les yeux sur Valentine, je vis entrer chez moi M. de Selmos, cet ancien gouverneur d'Anatole, la pâleur sur le front, et dans tout le désordre d'un homme qui vient annoncer une affreuse nouvelle. L'excès de sa douleur ne lui permit pas de me préparer au spectacle qui allait me frapper, et je pensai mourir d'effroi en voyant déposer sur mon lit le corps inanimé de ce pauvre Anatole. Le désespoir de son gouverneur, les larmes que répandaient ses gens, tout me persuada qu'il n'existait plus, et je frémis encore du souvenir de ce qui se passa dans mon ame à cette horrible idée. Mais le chirurgien qu'on avait fait appeler vint me rendre la vie en m'assurant que le malade ne tarderait pas à revenir de l'évanouissement où l'avait plongé la violence du coup qu'il avait reçu. En effet, Anatole ouvrit bientôt les yeux: son premier mouvement fut de me tendre la main, ensuite il la porta sur sa blessure, en me fesant signe qu'elle n'était point dangereuse. Cependant il avait l'épaule cassée, et une forte contusion à la poitrine. On le saigna après avoir pansé sa blessure, et je fus étonné de voir son visage conserver, au milieu des souffrances les plus aiguës, une expression de bonheur que j'y remarquais pour la première fois. Impatient d'expliquer ce mystère, je questionnai M. de Selmos, qui me raconta ce qui venait de se passer à l'Opéra. Quand j'appris que c'était pour vous que mon ami venait de risquer sa vie, et peut-être celle de sa mère; je vous en demande pardon, Valentine, je me fis le reproche de lui avoir peint, trop fidèlement, le plaisir que j'avais eu à vous rencontrer, et celui que je trouvais chaque jour à découvrir autant de sensibilité que de modestie dans une femme que son esprit et sa beauté auraient pu rendre vaine. Je me reprochai surtout de lui avoir dit qu'il existait entre vous et la duchesse de Linarès, une ressemblance qui me rappelait sa mère à votre âge. Car, à dater de ce moment, il ne chercha plus qu'une occasion de vous voir; le hasard la lui fourni bientôt; et j'ai su qu'il avait déja joui plusieurs fois du plaisir de vous admirer avant d'avoir eu le bonheur de vous secourir.

La joie qu'il ressentait de vous avoir peut-être sauvé la vie, approchait du délire; je tentai vainement de lui persuader que sa blessure exigeait le plus parfait repos: il voulut être transporté sur le champ à Merville, pour mieux cacher les suites de cet événement; et, après m'avoir déclaré que son existence entière tenait au secret qu'il voulait garder auprès de vous, il défendit à ses gens de dire un mot de ce qui lui était arrivé a la sortie de l'Opéra. Le chirurgien reçut la même recommandation, et je le décidai à nous suivre à Merville, pour y soigner Anatole jusqu'à son parfait rétablissement. Ce voyage ne parut pas augmenter les souffrances du malade, ou du moins il n'osa point s'en plaindre. Pour obtenir de lui quelque soumission aux ordres du docteur, j'étais obligé de lui donner chaque jour de vos nouvelles, et de répondre à toutes les questions qu'il ne cessait de me faire sur votre compte. Comme son état exigeait une parfaite immobilité, nous ne lui permettions aucun signe, mais il s'en vengeait en écrivant au crayon sur ses tablettes, des phrases auxquelles je répondais dans son langage; ensuite il essayait de tracer un profil dont je reconnaissais les traits, et que pour rendre plus frappant il effaçait, puis retraçait encore; enfin, je reconnus tous les symptômes d'une passion qui allait ranimer sa vie. Je pressentis les chagrins qu'elle pourrait lui coûter, et lui en fis un tableau effrayant; mais je me sentis forcé de l'approuver, lorsqu'il m'assura que tous les tourments de l'amour étaient préférables à cet état de langueur qui menaçait d'éteindre toutes les facultés de son ame. D'ailleurs il prétendait être fort heureux du seul bonheur de vous aimer, pourvu qu'il n'eût jamais à supporter vos dédains. L'idée de vous attacher par la reconnaissance, en vous restant inconnu, l'égarait au point de croire que, s'il obtenait cette faveur, il ne lui resterait plus rien à desirer. Ce sentiment si désintéressé, si peu dangereux pour vous, me toucha vivement, et je le regardai comme un moyen d'occuper dignement le coeur d'Anatole. En pensant ainsi, j'étais loin de me flatter du moindre succès pour son amour; mais je dois vous avouer que voyant tout ce que la reconnaissance vous inspirait pour lui, je n'ai pas eu le courage d'en diminuer l'impression, en vous cachant qu'il était aussi digne de votre estime que de votre intérêt; comment aurais-je pu me refuser au plaisir de voir ses yeux briller de la plus pure joie, quand je lui parlais de vous, comment n'aurais-je pas été entraîné par la certitude plus séduisante encore de lui faire passer des moments enchanteurs, en lui disant seulement que vous pensiez souvent à lui. Ici Valentine leva les yeux au ciel, et le commandeur répondit à ce regard en ajoutant: Je sens combien cette complaisance vous paraît coupable, mais, avant de blâmer ma conduite, voyez un peu ce qui la justifie: d'abord j'étais lié par un serment qui ne me permettait pas d'arrêter les conjectures de votre imagination par le moindre mot qui aurait pu vous faire soupçonner la vérité; je savais que la loyauté du caractère d'Anatole s'opposerait toujours à ce qu'il vous trompât, et que, loin de profiter de l'intérêt romanesque que son mystérieux amour devait vous inspirer, il vous avait avoué qu'un obstacle invincible le condamnait à s'éloigner éternellement de vous. Ensuite je vous dirai que cet obstacle, qui paraît si insurmontable aux yeux de beaucoup de personnes et peut-être aux vôtres, ne me frappait pas de même. Habitué à voir Anatole depuis son enfance, je me suis plus occupé des avantages qui le distinguent, que de la disgrace qui l'afflige. D'ailleurs, ayant appris sans peine son langage, je ne sentais aucun des inconvénients de ce malheur; j'étais avec lui comme auprès d'un étranger dont on entend la langue, et qui s'exprime avec toute la vivacité d'une imagination ardente et d'un esprit supérieur. Combien de fois cette conversation originale et piquante m'a-t-elle consolé de l'ennui d'un bavardage insipide! Enfin, les moments que j'ai passés près d'Anatole sont au nombre des plus heureux de ma vie; et l'on ne doit pas s'étonner que, trouvant en lui la réunion de toutes les qualités aimables, j'aie pu concevoir un instant l'espérance de le voir aimé.

CHAPITRE XLI

Le récit du commandeur fit rêver long-temps Valentine; elle ne l'avait interrompu par aucune réflexion, et n'en fit pas davantage après l'avoir attentivement écouté, mais elle adressa à M. de Saint-Albert plusieurs questions sur différents petits événements qui avaient excité sa surprise, et que l'intimité secrète de Saint-Jean et de mademoiselle Cécile lui expliqua bientôt. Le prix des innocents services de mademoiselle Cécile, qui se bornait à dire à Saint-Jean les projets de sa maîtresse, était tout entier dans l'espérance d'épouser ce brave garçon, que son maître récompensait généreusement; et Valentine n'osa pas punir des indiscrétions qu'elle feignit de regarder comme un excès de confiance amoureuse.

Le commandeur s'apercevant de l'espèce d'abattement où paraissait être Valentine, s'excusa de l'avoir fatiguée par un aussi long entretien, et voulut se retirer pour lui laisser prendre quelque repos; mais elle n'y consentit qu'après lui avoir fait promettre de cacher au duc de Linarès quelle avait découvert son secret. Il lui en donna l'assurance: Comptez sur ma parole, lui dit-il: j'y serai d'autant plus fidèle que je ne saurais vous trahir sans le désespérer; jugez-en vous-même. En finissant ces mots, le commandeur remit à Valentine la lettre suivante, et il sortit:

ANATOLE, A M. DE SAINT-ALBERT.

«J'apprends, mon excellent ami, que le marquis d'Alvaro vient d'exposer, au salon du Louvre, le tableau que je lui avais envoyé pour le faire encadrer, et vous l'offrir. Je tremble que cette indiscrétion ne me coûte plus que la vie, en apprenant à Valentine mon nom et mes malheurs. La seule idée de perdre avec mon secret jusqu'au souvenir qu'elle me conserve, me livre au plus affreux désespoir. Car il n'en faut pas douter, l'instant qui lui dévoilerait à quel supplice la nature m'a condamné, changerait tous ses sentiments pour moi. A la place de ce tendre intérêt, dont je relis chaque jour les témoignages, la dédaigneuse pitié viendrait accabler mon amour du poids de ses humiliations; au lieu d'inspirer à Valentine cette affection qui fesait mon bonheur, je serais réduit à sa reconnaissance; ou peut-être son coeur, indigné de l'audace du mien, ne me pardonnerait pas d'oser l'adorer. Ah! mon ami! sauvez-moi de ce malheur cent fois pire que la mort; et n'essayez plus de me prouver que mes craintes à ce sujet sont exagérées. Je sais comme vous de combien d'éléments divins le ciel a composé l'ame de Valentine; mais, plus elle est supérieure à tout ce qu'on admire, plus elle a le droit d'exiger de celui qui aspire à lui plaire. Je me rends justice; les faibles qualités qui m'ont acquis votre amitié pourraient me mériter la sienne. Mais le même sentiment qui dans votre coeur est la source de mes plus douces consolations, de sa part ne me semblerait qu'un outrage fait à mon amour. Songez qu'un moment dans ma vie j'ai joui du plaisir enivrant de contempler sur ses traits enchanteurs une partie de l'émotion qui pénétrait mes sens; que plus d'une fois ses yeux ont répondu aux miens; et voyez si je pourrais survivre à l'illusion qui m'a valu tant de félicité.»

A cette lettre en était jointe une autre pour le marquis d'Alvaro, par laquelle on le priait de faire porter sans délai le tableau d'Anatole chez le commandeur. Deux jours après, Valentine sortit pour la première fois de son appartement, et lorsqu'elle entra chez M. de Saint-Albert, elle ne s'étonna point d'y trouver ce tableau à la place d'un ancien portrait de famille, qui jusqu'alors avait eu les honneurs du salon. Souvent, les yeux fixés sur l'ouvrage d'Anatole, elle le considérait sans proférer une parole. Ses amis respectaient son silence, et bornaient leurs soins à distraire son esprit, sans chercher à pénétrer ce qui se passait dans son ame. Discrétion bien rare en amitié!

Les médecins venaient de déclarer que la santé de Valentine était parfaitement rétablie; cependant son teint n'avait point repris son éclat; son regard était triste; et tout en elle montrait un état languissant; mais lorsque madame de Réthel en témoignait quelque inquiétude au docteur, il lui répondait, avec cette assurance que l'on met assez souvent à décider des choses que l'on ne comprend pas, que les maladies inflammatoires étaient toujours suivies d'un accablement profond, qui n'empêchait pas de se bien porter; et madame de Réthel, sans y rien comprendre non plus, adoptait cette sentence.