Anatole, Vol. 2

Part 6

Chapter 62,135 wordsPublic domain

Cet événement causa un effroi général; on transporta Valentine sur le lit de la princesse, où les plus prompts secours lui furent prodigués par le docteur P... qui se trouvait présent. Il ordonna que chacun se retirât pour laisser respirer la malade, et ne laissa près d'elle que la princesse et madame de Réthel. Lorsque Valentine reprit ses sens, un violent accès de fièvre se déclara, et le docteur craignit que ce ne fût le symptôme d'une véritable maladie; il insista pour que la marquise restât à Paris, en disant qu'il serait plus à portée de lui donner ses soins. La princesse joignit ses instances à celles du docteur pour la déterminer à accepter un appartement chez elle; mais rien ne put faire renoncer Valentine au projet de retourner le soir même à Auteuil; et l'on fut obligé de céder à sa volonté. Elle pria madame de Réthel d'avertir son oncle qu'elle était décidée à partir sur-le-champ. Elle adressa d'une voix éteinte ses remerciements à la princesse, lui serra tendrement la main, promit au docteur de suivre ses avis, et se fit porter dans sa voiture. Elle arriva bientôt à Auteuil. Le commandeur et sa nièce qui l'avaient accompagnée, passèrent la nuit auprès d'elle. Ils l'engagèrent vainement à prendre quelque repos; ses sens étaient agités, ses yeux égarés, sa tête en délire; mais, au milieu de ses souffrances, l'ardeur de la fièvre la délivrait au moins du tourment de penser.

CHAPITRE XXXIX.

«L'auriez-vous jamais deviné? s'écria madame de Nangis, lorsqu'elle se trouva seule avec M. d'Émerange, en sortant de chez la princesse. Vraiment je conçois qu'on en meure de surprise. Voilà une découverte bien autrement dramatique que celle de madame de V...., lorsqu'elle reconnut son amant dans un marchand d'étoffes. C'est quelque chose de fort glorieux sans doute que d'inspirer de l'amour à un jeune homme beau, riche, et qui, par-dessus tout cela, porte le nom de duc de Linarès. Mais c'est acheter un peu cher ce grand avantage, que d'être réduite au plaisir de faire signe à son amant, qu'on l'aime.--Au moins peut-on compter sur sa discrétion, dit en riant le comte.--Vous vous trompez, reprit la comtesse, on n'est pas plus en sûreté avec ces muets-là qu'avec vous. Depuis que l'abbé de l'Épée s'est imaginé de leur donner une éducation savante, ils se dédommagent du malheur de ne pouvoir bavarder par la manie d'écrire; et la seule différence qui existe entre leurs billets et les propos d'un indiscret, est celle de la preuve au soupçon. Celui-ci vous en offre un exemple, et sa lettre à Valentine vous en a certainement plus dit que toutes les conversations possibles.--Rien n'était plus clair, j'en conviens; et si je connaissais quelques moyens de me faire entendre aussi clairement de ce beau silencieux, je ne me refuserais point la petite satisfaction de lui prouver ma reconnaissance.--Quelle folie! n'allez vous pas chercher à vous battre avec un pauvre infirme?--Ah! quand je lui couperais un peu les oreilles, pour ce qu'il en fait, il n'y aurait pas grand dommage.--Allons donc, ce serait une lâcheté; voulez-vous qu'on dise dans le monde que vous vous êtes battu avec un muet pour ses propos? Il y aurait là de quoi vous couvrir d'un ridicule éternel.--Cependant, il m'a grièvement insulté!--Bah! qui s'en doute?--Mais, lui et moi, par exemple, et cela suffit bien.--Si l'on est convenu d'excuser les injures d'un rival ordinaire, on doit encore moins se blesser de celles d'un pauvre homme qui ignore peut-être la valeur des mots dont il se sert. Qui sait? Dans le langage de l'abbé de l'Épée, _fat_ veut peut-être dire, _amant heureux_?--Oui, tout aussi bien que _Belmen_ veut dire en turc, pour M. Jourdain: _Allez vîte vous préparer pour la cérémonie, afin de voir ensuite votre fille, et de..._--Ah! vous êtes insupportable, interrompit la comtesse, en éclatant de rire; on ne saurait parler raison un instant avec vous.--C'est votre faute, vraiment, en cherchant à me mystifier avec votre langage muet, vous me rappelez tout naturellement la meilleure mystification que je connaisse en ce genre. Mais, puisque vous l'exigez, parlons sérieusement. Que pensez-vous du résultat de ce coup de théâtre qui a fait tant de sensation ce soir chez la princesse?--Mais je ne serais pas étonnée que, ce premier moment de surprise une fois passé, Valentine ne s'accoutumât petit à petit à l'idée d'aimer un homme de cette espèce: il est passionné; elle est romanesque, et s'il lui est bien prouvé qu'aucune femme ne puisse être capable d'un pareil dévouement, vous verrez qu'elle en fera la folie.--C'est ce qu'il faut empêcher au nom de l'humanité; mais je m'en rapporte bien à M. de Nangis pour cela. Vraiment, je regrette qu'il n'ait pas retardé de deux jours son départ pour la campagne; j'aurais voulu voir de quel air il eût appris cette étrange nouvelle!--Ah! je puis vous assurer que le nom du duc de Linarès aurait seul captivé son intérêt, et qu'il ne se serait point embarrassé du reste. Dans son opinion, il est si convaincu qu'il ne manque jamais rien à un grand seigneur pour rendre une femme heureuse!--Ah! vous le vantez, et je ne saurais jamais lui supposer tant de respect pour les grandeurs. C'est une vertu de parvenus....--Dont beaucoup de gens de qualités sont susceptibles, interrompit la comtesse. Mais si vous doutez de l'exactitude de mon jugement sur M. de Nangis, venez vous en convaincre en lui apprenant vous-même le nom et les agréments du rival à qui sa soeur vous sacrifiait.--Quoi! vous voulez sitôt...?--Vous savez à quelle condition j'ai promis de rejoindre le comte à Varennes, et s'il me serait possible d'aller m'enterrer à la campagne seule avec lui; c'est uniquement à vos sollicitations que j'ai cédé, en consentant à partir cette semaine: j'ai déja prévenu toutes les personnes qui doivent m'accompagner; mais si vous n'êtes pas du nombre, je reste. Enfin, je ne tiendrai ma parole qu'autant que vous serez fidèle à la vôtre. Cette déclaration intimida M. d'Émerange. Il promit à la comtesse de partir avec elle pour sa terre, en se réservant un prétexte de revenir à Paris où différents intérêts le rappeleraient bientôt. Le plus vif était bien certainement de savoir quel parti allait prendre madame de Saverny dans cette circonstance. Il lui semblait impossible que son amour résistât au coup qui venait de lui être porté. Braver les convenances, les obstacles, les devoirs les plus sacrés, lui paraissait l'effort d'un courage ordinaire; mais braver le ridicule, était à ses yeux le comble de l'héroïsme; et, malgré toute l'admiration que lui inspirait le caractère de Valentine, il ne la supposait point capable d'une vertu qu'il regardait comme au-dessus de l'humanité.

Le bruit de la maladie de la marquise étant parvenu à madame de Nangis, elle se contenta d'envoyer savoir de ses nouvelles; et, comme on lui fit répondre au bout de quelques jours qu'elle était hors de danger, la comtesse partit pour la campagne, suivie d'une partie de sa cour. Fière d'entraîner à son char M. d'Émerange, elle ne s'occupa que des moyens de l'enchaîner près d'elle par l'attrait des plaisirs les plus variés; mais combien il entre d'amertume dans cette peine continuelle de rechercher des plaisirs étrangers à l'amour, pour retenir près de soi l'objet qu'on aime! et qu'il est douloureux de s'avouer qu'on ne doit ses succès qu'à son _adresse_ à plaire! Oui, le tourment de sacrifier au devoir un amant justement adoré, vaut mieux que le triste bonheur de captiver quelques instants un infidèle.

CHAPITRE XL.

Après huit jours de fièvre, Valentine revint à la santé, et au souvenir de ses peines. Mais l'affaiblissement qui suit la maladie calme aussi les idées, et l'on croirait qu'après avoir ainsi approché de la mort, l'ame renaît dégagée des illusions qui égarent dans la vie. Ce repos des sens, que produit la raison, n'est pas toujours de longue durée; et Valentine en desira profiter pour entendre du commandeur le récit de tout ce qui lui restait encore à apprendre sur Anatole. M. de Saint-Albert voulut d'abord se justifier, par le serment qui l'engageait, du secret qu'il avait gardé envers elle. Mais Valentine lui ayant répondu que sa discrétion était un titre de plus à l'estime qu'elle lui portait, il lui dit: «Vous avez raison de m'en louer, car elle m'a bien coûté; mais vous allez voir si je pouvais moins faire pour l'être que j'aime le plus au monde.

J'avais vingt-huit ans, une fortune médiocre, et le peu d'avantages que vous me connaissez, lorsque je devins passionnément amoureux de la fille du marquis de Belduc. Sa beauté a fait tant de bruit dans le temps, que M. de Saverny vous en aura peut-être parlé. Les attraits qui captivaient les hommages d'un grand nombre d'adorateurs, ne m'auraient pas séduit, si l'intimité de son père avec toute ma famille ne m'avait fourni les occasions de la voir souvent, et de me convaincre qu'il était possible de réunir les qualités d'une ame sensible aux ornements d'un esprit supérieur, et tous les charmes de la modestie à ceux de la figure. Cette découverte décida du destin de ma vie; je me reprochai le temps que j'avais perdu dans ce commerce de galanterie, où plusieurs femmes s'étaient livrées au plaisir de me trahir sans se donner la peine de me tromper, et je consacrai tous mes instants au soin de prouver à Mélanie que je ne vivais que pour elle. Son coeur me devina bientôt, et répondit au mien. Modestie à part, je ne puis expliquer cette préférence que par l'excès de mon amour; car, dans le nombre de mes rivaux, il y en avait de très-séduisants; et je crois que s'ils avaient pu se résoudre à s'aimer un peu moins eux-mêmes, ils auraient été plus aimés que moi.

Lorsque je reçus l'aveu de Mélanie, je me crus roi de l'univers, et je défiai toutes les puissances du monde de s'opposer à l'accomplissement de notre bonheur mutuel. Nous en avions déja fixé l'époque; et, comme nous formions tous ces projets sous les yeux de nos parents, nous ne doutions pas de leur consentement. Mais le marquis de Belduc ne nous laissa pas long-temps jouir d'une si douce illusion: il entra un matin chez sa fille, l'embrassa plus tendrement qu'à l'ordinaire, et lui déclara qu'il touchait enfin au moment de voir son ambition satisfaite. Ce début glaça l'ame de Mélanie; elle pressentit nos malheurs; et ce fut avec tous les signes d'un profond désespoir qu'elle apprit de son père qu'il venait de promettre sa main au duc de Linarès. Mélanie, insensible à l'honneur de devenir la femme d'un Grand d'Espagne, osa le refuser. Son père, furieux, l'accusa de caprice; elle crut se justifier en avouant notre amour. En effet, cette nouvelle fut assez bien accueillie de son père; il approuva son choix tout en déplorant la nécessité de le sacrifier aux grands intérêts de sa famille, et finit par lui dire qu'il connaissait assez la noblesse de mes sentiments pour attendre de moi la soumission qui servirait d'exemple à Mélanie. A peine eut-il terminé cet entretien, qu'il se rendit chez moi, et commença sans préambule le récit de ce qui venait de se passer entre sa fille et lui.--«J'ai répondu de votre honneur, ajouta-t-il, et ne crois pas m'être trop engagé en assurant ma fille que vous étiez incapable d'abuser de votre empire sur son coeur pour l'encourager dans une désobéissance qui détruirait mon bonheur sans accomplir le vôtre. Vous savez comme moi le résultat de ces mariages d'inclination qui font d'abord le désespoir des parents, et bientôt après celui des époux. D'ailleurs, avec Mélanie, vous n'auriez même pas la ressource de tenter cette folie; elle est trop attachée à ses devoirs pour que la passion la plus vive l'égare au point de se déshonorer. Mais vous pouvez la rendre malheureuse toute sa vie: dites-lui que le sublime de l'amour est de résister aux obstacles; qu'elle doit refuser le plus beau sort pour vivre d'un sentiment dont la constance finira par m'attendrir. Elle croira toutes ces belles phrases, persistera dans son refus; je l'enfermerai au couvent; elle y prendra le voile; et je partirai pour Saint-Domingue, où j'irai vivre du produit de la seule habitation qui me reste.» J'essayai vainement d'opposer à toutes ces raisons les intérêts de notre amour et le bonheur que je trouverais à donner ma fortune à Mélanie, sans rien attendre de celle de son père. Il répondait à tout: «Je suis ruiné: le duc de Linarès, épris de Mélanie, consent à l'épouser sans dot: il a déjà obtenu de son souverain la promesse d'un gouvernement qu'il me destine; vous voyez que ce mariage, en plaçant ma fille au rang le plus distingué, illustre ma maison et répare ma fortune. Jugez maintenant si un galant homme peut se permettre de priver toute une famille d'aussi grands avantages, sans s'exposer aux reproches de sa conscience, et même à ceux de la femme qu'il rendrait victime de son amour.» Ce dernier argument l'emporta sur tous les autres. L'honneur parut m'ordonner ce grand sacrifice. Je le promis au marquis; et je tins parole.