Anatole, Vol. 2

Part 5

Chapter 53,897 wordsPublic domain

La crainte de voir la marquise recevoir quelques soins du petit nombre de personnes qui ne jouaient pas, les lui fit rassembler autour de lui, et captiver leur attention par des récits amusants. Souvent on l'accablait de questions auxquelles il répondait en élevant le ton: «Non, ce n'est pas cela, vous êtes par trop méchant; puis, jetant un regard sur Valentine, il reprenait à voix basse la défense de l'accusée, et l'entremêlait de plaisanteries si piquantes, que les auditeurs riaient encore plus des ridicules de la coupable, qu'ils ne s'indignaient de ses fautes. Ce manège dura jusqu'au moment où la soirée finit. Valentine en vit approcher le terme avec toute l'impatience d'un prisonnier qui attend sa délivrance. Et lorsque ses chevaux l'entraînèrent loin de ce séjour où l'intrigue est un mérite, et l'innocence un ridicule, elle s'écria, le coeur oppressé de larmes. «Ah! fuyons pour toujours des lieux où la bonté du souverain ne garantit pas de tant d'insultes, où le moindre succès s'achète par tant d'humiliations! Je n'y dois plus paraître, puisque le ciel m'a refusé la fausseté, la souplesse et l'audace.»

CHAPITRE XXXVI.

ANATOLE A VALENTINE.

«Puisque l'ordre m'en vient de vous, j'obéirai, Valentine; demain, à cette même heure, je serai déjà bien loin de tout ce que j'adore. Ah! si le tort d'avoir compromis votre repos mérite le plus grand supplice, je le subirai... Mais non, rien ne saurait me punir assez du malheur d'avoir fait couler vos larmes. C'est ma coupable imprudence qui vous livre au ressentiment d'un frère; c'est avec l'assurance de ne pouvoir jamais causer votre bonheur que j'ose y attenter! Ah! ce n'est point assez de ma vie pour expier un tel crime, et sans les remords qui déchirent mon coeur, vous ne seriez point assez vengée.

«Avant d'accomplir ma triste destinée, j'ai voulu m'enivrer encore une fois du plaisir de contempler tout ce que la nature a formé de plus divin; mais grands dieux! quels transports inconnus ont agité mon ame, lorsque j'ai vu paraître au milieu de cette assemblée brillante celle dont la beauté céleste éclipsait jusqu'à l'éclat du trône! A son aspect enchanteur, j'ai cru voir la cour entière partager mon délire! le souverain lui-même, séduit par la réunion de tant de charmes à tant de modestie, semblait fier de compter au nombre de ses sujets une femme si digne de régner sur tous les coeurs. Mais il faut vous avouer ma faiblesse, tout en jouissant de l'admiration qu'inspirait Valentine au plus puissant roi de l'Europe, j'ai frémi en pensant à ce que j'aurais redouté de cette admiration sous un roi, d'une vertu moins austère, et, dans ce moment, je n'ai pas regretté le siècle de Louis XIV.

«Ce triomphe si beau, ce doux instant a passé comme un songe. Un regard de Valentine, ainsi que celui d'Orphée, après avoir comblé les voeux d'une ame passionnée, l'a replongée dans le néant. Bonheur, espoir, courage, j'ai tout perdu avec votre présence. L'affreuse idée d'en être privé pour toujours est venue me frapper d'un coup mortel, et les moments que j'ai passés depuis semblent ne plus appartenir à l'existence. Mais que l'excès de ce désespoir ne vous afflige pas, Valentine, je ne souffre déja plus. Ne vous accusez point sur-tout, des peines qui m'accablent; le ciel m'avait dès ma naissance condamné au malheur. C'est par vous seule que j'ai connu le charme de la vie. En me permettant de vous aimer, je vous ai dû une félicité au-dessus de mes espérances; et ce n'est pas votre faute si mon amour insensé a besoin de joindre un autre bonheur à celui de penser à vous... Je le sens: cet amour qui me dévore devait m'entraîner à tout braver pour tout obtenir de votre pitié... La mort la plus inévitable ne m'aurait pas arrêté... Mais s'exposer au mépris de Valentine... se voir l'objet de son dédain..... Ah! plutôt mille fois succomber à la douleur de s'éloigner d'elle. C'en est fait, mon sort est rempli; je l'ai vue, je l'ai adorée, ses yeux ont daigné quelquefois se fixer sur les miens; tant d'heureux souvenirs valent plus que ma vie. Adieu. Valentine! Adieu.»

Cette lettre fut remise à madame de Saverny, à son retour de Versailles; et de tous les événements de la journée, le seul qui resta dans son souvenir, ce fut le moment où elle avait vu pour la dernière fois Anatole. «Il est parti, disait-elle avec l'accent d'un désespoir concentré; il est parti, et c'est pour m'obéir qu'il m'abandonne à tout l'excès de ma douleur!... Accablée d'injustices, rejetée par ma famille, je n'avais pour consolations que les preuves de son amour?... Ah! pourquoi sa barbare générosité m'a-t-elle sauvé la vie!... Que ferai-je d'un bien que je ne puis plus lui consacrer!... Car c'est en vain que je chercherais encore à m'abuser sur le sentiment qu'il m'inspire. Ce cruel sentiment règne seul dans mon coeur; l'amitié même ne peut m'offrir de secours contre les regrets qui me tuent.... Ah! puisque je consentais à t'aimer sans espoir de bonheur, cruel! pourquoi m'as-tu ravi les tourments délicieux qui agitaient mon ame?...»

C'est en exhalant ainsi sa douleur, que Valentine passa le reste de la nuit; lorsqu'elle se rendit le matin auprès du commandeur, il fut frappé de l'altération de son visage. «Ah! lui dit-il en prenant sa main avec affection, ménagez-moi, Valentine, je ne suis pas en état de supporter l'accablement où je vous vois; si votre courage ne soutient pas le mien, je m'accuserai de vos peines, et vous me verrez mourir du remords d'avoir empoisonné votre existence.--Eh! quel reproche pourrait troubler votre repos? N'est-ce pas à vous, mon ami, que je dois l'unique consolation qui me reste.--Non, reprit M. de Saint-Albert, c'est peut-être à moi seul que vous devez tous vos malheurs. La connaissance du monde qui m'a servi tant de fois, m'a trompé celle-ci; j'avais remarqué toute ma vie, dans le caractère des femmes, un fond de légèreté qui devait les rendre incapables d'éprouver un sentiment profond. Les plus estimables mêmes ne me semblaient pas à l'abri des séductions de la vanité; et tout en rendant justice à leur sensibilité, à la durée de leurs affections, et au noble dévouement qui en était souvent la suite, je croyais qu'on ne pouvait obtenir autant de leur coeur, qu'en flattant leur amour-propre. J'en ai tant vu préférer la gloire d'être affichées publiquement, au bonheur d'être aimées en secret! Mais vous m'avez prouvé que ce bonheur pouvait suffire à l'ame la plus pure. Vous avez dissipé mon erreur, et vous me livrez maintenant au regret d'avoir fait naître dans votre coeur un sentiment que je n'y saurais détruire.--Ah! cessez de vous accuser d'un mal qui n'est pas votre ouvrage, interrompit Valentine, son image était gravée dans mon coeur, bien avant que vous ne l'eussiez fait battre en me parlant de lui!--Vous voulez en vain me justifier; à mon âge on ne se fait plus d'illusion sur ses torts. C'est en vous parlant des vertus d'Anatole, que je vous ai fait oublier le danger de l'aimer; c'est, rassuré par l'idée que cette passion qui égarait sa raison, ne troublerait jamais la vôtre; c'est peut-être aussi par je ne sais quelle vague espérance de voir récompenser tant d'amour par un sacrifice héroïque, que je me suis aveuglé moi-même sur les malheurs qui pouvaient résulter d'une intimité de ce genre. Enfin, je reconnais toute l'étendue de mon imprudence, et je ne me sens pas la force de vous en voir souffrir.»

La première des consolations est d'en pouvoir offrir, et Valentine, en s'efforçant de consoler son ami des chagrins qui la désolaient, finit aussi par en être moins oppressée. Elle lui parla sans contrainte de son amour, et lui avoua qu'elle doutait que l'absence et le temps parvinssent à en triompher.--«Eh bien! faites-en toujours l'épreuve, reprit le commandeur; et, s'il est vrai que votre constance sache braver ces deux grands ennemis de l'amour, vous aurez peut-être le courage d'être heureuse en dépit de tous les obstacles.»

Malgré le mystère répandu dans cette dernière phrase, Valentine sentit qu'elle ranimait sa vie en lui rendant quelque espoir. Dès ce moment, elle promit au commandeur de surmonter sa faiblesse, et se prêta de bonne grace à tous les moyens qu'il imagina pour la distraire. L'ingénieuse bonté de madame de Réthel en inventait chaque jour de nouveaux; mais Valentine refusait obstinément de jouir d'autres plaisirs que de ceux de la campagne. Le récit qu'elle avait fait à madame de Réthel de sa soirée de Versailles, lui donnait bien le droit de fuir le grand monde; et le commandeur était d'avis qu'elle laissât passer ce premier feu de méchanceté, qui s'éteint comme tant d'autres, quand il n'est pas alimenté par la présence de l'objet qui l'excite. Ainsi Valentine passa l'été chez madame de Réthel, dans cette retraite agréable, où les charmes de l'esprit et les douceurs de l'amitié se disputaient le plaisir de tromper ses regrets. Occupée de répondre aux soins de ses amis, elle vivait dans l'ignorance de ce qui se passait chez les personnes dont elle avait tant à se plaindre, et se consolait de la haine de ses ennemis, par le souvenir de l'amour d'Anatole.

CHAPITRE XXXVII.

Deux mois s'écoulèrent dans cette vie paisible, pendant lesquels le commandeur avait reçu plusieurs lettres d'Anatole. Valentine était souvent présente quand on les lui remettait, mais il gardait le plus profond silence sur leur contenu; et si elles n'avaient pas porté le timbre de Madrid, Valentine eût ignoré jusqu'au pays où vivait Anatole. Tant de discrétion lui paraissait quelquefois pénible à supporter. Cependant elle n'osait s'en plaindre; et, forte de la sagesse de son ami, elle se livrait à toute la folie de son amour.

La patience et le beau temps ayant triomphé de la goutte de M. de Saint-Albert, il arriva un matin chez madame de Saverny, et lui dit: «Pour cette fois, il n'y a pas moyen de refuser. Lisez ce billet, et voyez si nous pouvons nous dispenser de céder aux instances d'une personne qui vous aime tant.» Ce billet contenait une invitation de la princesse de L..., qui priait le commandeur d'employer tout son ascendant sur Valentine, pour l'engager à venir souper chez elle le sur-lendemain. C'était le jour de sa fête, et elle ajoutait dans les termes les plus affectueux, qu'elle douterait de l'amitié de Valentine, si elle ne venait pas se joindre aux amis qui devaient la fêter. Le commandeur n'eut pas besoin d'insister pour faire sentir à Valentine combien un refus de sa part serait déplacé dans cette circonstance; et il fut convenu entre eux et madame de Réthel, qu'on se rendrait le sur-lendemain à Paris, d'assez bonne heure, pour aller voir le salon des tableaux dont on venait de faire l'exposition au Louvre; et qu'après avoir dîné chez le commandeur, on se rendrait chez la princesse. Ce ne fut pas sans beaucoup d'émotion que Valentine passa devant l'hôtel de Nangis, pour se rendre au Louvre. Mais elle en éprouva bien davantage lorsqu'elle entra dans ce palais des arts et du génie. Ses yeux furent d'abord éblouis par le mélange de ces vives couleurs, dont les jeunes élèves se plaisent à recouvrir les défauts de leurs dessins, sans penser qu'ils ne tirent d'autre avantage de ce charlatanisme, que d'absorber l'effet des tableaux des grands maîtres. Son bon goût admira les premiers essais de ces beaux talents qui devaient un jour faire l'orgueil de la France. Elle envia au pinceau d'une femme charmante cette grace enchanteresse qui, dans chacun de ses portraits, semblait passer de l'artiste au modèle. Enfin la curiosité la conduisit auprès d'un tableau qui attirait la foule des amateurs. Elle fut long-temps sans pouvoir en approcher, et prenait patience en écoutant les éloges que tout le monde en fesait. «C'est, disait-on, d'une composition admirable, d'une vérité parfaite. L'ensemble du monument, le fini des détails, le dessin des figures, le coloris, enfin tout en est ravissant.» Chacun de ces éloges donnait à Valentine le desir de les vérifier; mais lorsque la politesse d'une personne qui lui céda sa place la mit à portée d'en juger, le dessin, les détails, le coloris ne furent pas l'objet de son admiration. Ses yeux frappés d'étonnement croyaient se tromper en reconnaissant cette chapelle de l'abbaye de Saint-Denis, qui renfermait le tombeau de Valentine de Milan. On voyait sur le premier plan une enfant en prière sur les marches d'un autel; plus loin, une femme était posée de manière à ne laisser voir que la beauté de sa taille et une partie de son profil, que des cheveux flottants dissimulaient encore. Un voile de mousseline venait de tomber à ses pieds, et l'on voyait un jeune homme sous le costume d'un simple ménestrel se prosterner pour ramasser le voile, et le presser sur son coeur. A cet aspect inattendu, Valentine fut saisie d'un tremblement si violent, qu'elle se vit obligée de s'appuyer sur la balustrade qui entoure la galerie. Quand l'émotion causée par un souvenir aussi vif lui eut permis de reprendre ses sens, elle appela madame de Réthel, et lui dit: «Sortons d'ici, je ne me sens pas bien.» Madame de Réthel, effrayée du trouble où elle la vit, l'entraîna sur-le-champ hors de la salle.

Le commandeur vint bientôt les rejoindre dans le vestibule, en se plaignant de leur fuite précipitée qui l'avait privé, disait-il, du plaisir d'admirer ce tableau qui captivait tous les suffrages du public. Valentine lui répondit qu'en regardant ce même tableau, elle avait été saisie d'un étourdissement qui l'avait forcée de sortir pour venir prendre l'air. «Si ce tableau magique produit d'aussi grands effets, reprit en souriant le commandeur, j'en regrette moins la vue.--Je dois avouer, dit Valentine, qu'il m'a fait une vive impression.--Il est donc d'une grande beauté, dit madame de Réthel?--Vraiment, je n'en sais rien, repartit Valentine; tout ce que je puis vous en dire, c'est qu'il est d'une exacte vérité.--On vous a sûrement dit quel en est l'auteur?--Je n'ai pas pensé à le demander, mais comme je me souviens qu'il est sous le nº 63, nous pouvons le voir dans le livret.» Alors Valentine chercha l'article qui concernait le tableau, et n'y lut que ces mots: Vue de l'intérieur d'une chapelle de l'abbaye de Saint-Denis, par un anonyme. «Ah! le succès qu'il obtient, dit madame de Réthel, nous promet que l'auteur ne gardera pas long-temps son secret; d'ailleurs les amateurs vont s'empresser d'acquérir cet ouvrage pour en décorer leurs galeries; et l'on sait que, pour la plupart de ces amateurs, le nom du peintre a presqu'autant de prix que le mérite du tableau.--Si je savais que celui-là fût à vendre, dit Valentine, je ferais de grands sacrifices pour l'acheter.--Vous le payeriez peut-être trop cher, reprit le commandeur; chargez moi du soin de cette affaire; je connais la personne qui préside aux expositions du Louvre; il est par sa place dans la confidence de tous les artistes; et je suis sûr qu'il m'indiquera le moyen d'obtenir à peu de frais le tableau que vous desirez.» Un regard plein de reconnaissance, fut le seul remerciement de Valentine. L'idée de posséder bientôt ce charmant ouvrage, qui ne pouvait avoir été fait ou commandé que pour elle, remplit son ame d'une douce joie. Quelle manière ingénieuse, se disait-elle, de m'assurer de son souvenir; et comment pourrais-je oublier celui qui se rappelle sans cesse à mon coeur par tant de preuves d'amour!

CHAPITRE XXXVIII.

A l'heure indiquée, on se rendit chez la princesse de L... Dès les premières marches du palais, on sentait le parfum des fleurs; les vestibules étaient ornés de caisses remplies d'arbustes étrangers, de plantes odoriférantes. Chacun de ces tributs semblait avoir été déposé par la reconnaissance. Enfin, on y voyait jusqu'au bouquet des pauvres de la paroisse.

Arrivées dans le sallon qui précédait celui de la princesse, madame de Réthel et Valentine se trouvèrent au milieu d'un petit bal d'enfants dont les cris joyeux l'emportaient sur le bruit de l'orchestre. Il y avait un grand désordre dans la marche des contredanses; et, malgré les efforts d'un petit monsieur qui, l'épée au côté et la tête droite, semblait commander d'une voix enrouée à toute une armée, la déroute était complète, et le maître à danser se désespérait de voir ses élèves sauter et se divertir ainsi contre toutes les règles de l'art. Ce fut encore bien pis lorsque Isaure laissant-là son danseur, vint se jeter dans les bras de sa tante. Le plaisir que Valentine éprouva en l'embrassant fut un peu troublé par l'idée qu'elle allait probablement rencontrer sa mère. Elle aurait préféré le plaisir de rester toute la soirée dans cette petite réunion, à l'honneur de s'offrir aux regards d'une plus grande assemblée. Elle frémissait déja de l'effet qu'allait produire son entrée dans le sallon de la princesse, et tâchait par mille prétextes d'en reculer l'instant, mais le commandeur qui devinait sa pensée vint lui prendre la main; elle entendit annoncer «Madame la marquise de Saverny»; elle fut bien obligée de paraître. A ce nom, le silence de l'étonnement régna dans l'assemblée; chacun se retourna pour voir s'il était bien vrai que la marquise reparût tout-à-coup dans le monde, après s'en être éloignée si long-temps. La princesse ayant remarqué le mouvement qui s'était fait à l'arrivée de Valentine, se leva pour aller au-devant d'elle, et la conduisit, ainsi que madame de Réthel, à des places qui avaient été réservées à côté de la sienne. Cette aimable attention toucha sensiblement Valentine; elle pensa que la princesse avait appris les mauvais procédés dont elle avait souffert la dernière fois qu'elle s'était trouvée dans une semblable réunion, et qu'elle voulait la protéger par les marques d'une considération particulière contre l'impertinence de ses ennemis. En pensant ainsi, elle rendait justice à la princesse, et ne se doutait pas que l'influence de l'opinion d'une personne aussi respectable dût ramener celle de tous les gens raisonnables. En effet, tous ceux que les manières inconsidérées et l'ironie continuelle de madame de Nangis commençaient à importuner, trouvèrent assez simple que sa belle-soeur eût témoigné le desir de ne plus vivre avec elle, et finirent par conclure qu'une femme honorée par la constante amitié de la princesse de L..., et par l'attachement du commandeur, ne pouvait être indigne de l'estime des gens comme il faut. D'après ce raisonnement, plusieurs personnes vinrent s'informer, d'un ton respectueux, des nouvelles de madame de Saverny, et se plaindre de son goût pour la retraite, qui les privait aussi long-temps du plaisir de la voir. Madame de Nangis, placée en face, de l'autre côté du salon, voyait avec humeur les marques de considération que l'on donnait à Valentine, et mettait tous ses soins à cacher le dépit qu'elle en ressentait, par les signes d'une gaîté factice. Cherchant par différents moyens à détourner l'attention favorable qui se portait sur sa belle-soeur, elle demanda la lecture des vers dont chaque poëte, invité à la fête, s'était cru obligé d'accompagner son bouquet. A cette proposition, les plus modestes réclamèrent l'avantage de passer les premiers, pour s'épargner, disaient-ils, le désagrément d'arriver après un succès. Le fait est qu'ils savaient bien à quoi s'en tenir sur la nouveauté de leurs pensées à tous, et qu'ils préféraient le plaisir de les dire, à l'ennui de les répéter.

Déja plusieurs d'entre eux avaient assiégé l'Olympe pour en rapporter les comparaisons les plus exagérées, et l'on commençait à s'ennuyer de ce cours de Mythologie, lorsque le chevalier de Florian, et le chevalier de Boufflers, vinrent au secours des auditeurs, l'un avec une fable ingénieuse, l'autre avec des couplets charmants. Ceux que le premier avait attendris par les traits d'une sensibilité touchante étaient transportés par l'esprit piquant et la gaîté de l'auteur d'Aline; il est vrai que son nom et son état dans le monde lui donnaient les moyens de faire valoir à son gré tous les agréments de son esprit. Quand un homme de la cour se donne la peine d'avoir des talents, et qu'il daigne y joindre quelque instruction, ses succès n'ont plus de bornes, il peut prendre à son choix tous les tons; sa gravité passe pour celle d'un homme d'état, et sa gaîté ne paraît jamais trop familière; tandis qu'un pauvre poëte est toujours obligé de soumettre son talent au ton de la flatterie.

On croit peut-être qu'après les applaudissements si justement prodigués aux jolis couplets du chevalier de Boufflers, personne n'osa plus se présenter pour en chanter d'autres. Mais s'il y a des gens qui ne doutent de rien dans le monde, c'est bien sûrement dans la classe des feseurs de madrigaux qu'on peut les rencontrer. Un des plus intrépides entamait déja son préambule, lorsque la princesse, fatiguée du retour de ces éternelles rimes: _de la fête, qu'on apprête, et de l'ivresse, de la tendresse_, vint en suspendre le cours en priant le comte d'Émerange de chanter quelques romances. C'était prévenir ses desirs; et il se rendit aussitôt à ceux de la princesse. En préludant sur le piano, ses yeux se portèrent sur madame de Saverny, et il la regarda d'une manière qui semblait dire à chacun: C'est d'elle que je vais vous parler. Lorsque le plus profond silence l'eut assuré de l'attention générale, il commença cette romance de M. de Moncrif, qui n'était alors connue que de ses intimes amis, et dont voici le premier couplet:

Elle m'aima cette belle Aspasie, En moi trouva le plus tendre retour; Elle m'aima: ce fut sa fantaisie; Mais celle-là ne lui dura qu'un jour.

La malignité fit bientôt l'application de ces paroles à madame de Saverny. Les chuchotements des femmes et cet empressement à mettre leur éventail devant leur visage pour cacher un rire moqueur que décelait leur attitude, apprirent sans peine à la marquise le succès qu'obtenait la fatuité du comte. Elle résolut de la déjouer, en dissimulant l'embarras qu'elle en ressentait, et fit bonne contenance. La joie que montra madame de Nangis dans cette circonstance, et son affectation à conjurer M. d'Émerange de recommencer cette romance dont les paroles étaient si piquantes, déplurent à beaucoup de personnes, et particulièrement à la princesse, qui fit changer sur-le-champ la conversation, en demandant à Valentine si elle avait été à l'exposition du Louvre. Dès-lors la discussion s'engagea sur le mérite des peintres modernes et de leurs ouvrages, et il ne fut plus question de musique.

On ne tarda pas à parler de ce tableau qui fesait tant de bruit, et chacun s'étonna de n'en pouvoir connaître l'auteur. «C'est, m'a-t-on assuré, dit la baronne de T..., l'ouvrage d'un amateur.--Un amateur de cette force, reprit une autre, sera bientôt connu.--Mais il y a quelqu'un ici, reprit un troisième, qui pourra nous tirer d'incertitude; c'est le marquis d'Alvaro. Je lui ai entendu dire qu'il avait vu l'esquisse de ce tableau dans l'atelier d'un amateur de ses amis.»--Il faut absolument qu'il nous dise son nom, s'écria tout le monde; et plusieurs personnes s'empressèrent d'aller chercher le marquis d'Alvaro, qui fesait une partie d'échecs dans une pièce voisine. Si le coeur de Valentine avait battu dès les premiers mots qui s'étaient dits sur ce tableau, on peut s'imaginer l'agitation où elle se trouva pendant que l'on cherchait le marquis d'Alvaro, et le tremblement qui la saisit en le voyant paraître. D'abord, on lui adressa cent questions à-la-fois; ce qui ne lui permit d'en distinguer aucune. Mais la princesse lui ayant expliqué ce qu'on desirait savoir de lui, il répondit que ce tableau, qui excitait si vivement la curiosité, était l'ouvrage du jeune duc de Linarès, dont le talent en peinture égalait celui des plus grands professeurs. Quoi! s'écria la princesse, c'est le parent de l'ambassadeur d'Espagne? ce jeune Anatole, si beau, si spirituel, qui est sourd-muet de naissance?... Valentine n'en entendit pas davantage. Un froid mortel circula dans ses veines; sa tête se pencha vers madame de Réthel; et elle perdit connaissance.