Anatole, Vol. 2

Part 4

Chapter 43,856 wordsPublic domain

Si la gaîté de M. de Saint-Albert avait bravé la maladie, elle s'éteignit bientôt en écoutant le récit des nouveaux chagrins de Valentine. Il s'indigna de la voir l'objet d'une persécution aussi peu méritée, et, dans son premier mouvement, il voulait écrire à M. de Nangis pour l'éclairer sur l'excès de son injustice, et lui prouver qu'il était de son honneur de la réparer. Mais Valentine le conjura de renoncer à ce projet, en lui démontrant l'impossibilité d'instruire son frère des calomnies dont elle était victime, sans lui en dénoncer les auteurs. «Je ne le persuaderais pas, ajoutait Valentine, il persisterait à me demander l'explication d'un mystère que je ne comprends pas moi-même; et le silence qu'il me faudrait garder sur plusieurs points envers lui, ajouterait encore à l'idée des torts qu'il me suppose. Je ne regagnerais point sa confiance, et sa femme la perdrait pour toujours. Le ciel me préserve de jeter dans cette famille les premières semences du trouble qui doit y naître un jour! J'en conviens, les reproches d'un frère pèsent cruellement sur mon coeur, mais ceux que je pourrais m'adresser l'oppresseraient bien plus encore!--Eh bien, soit, reprit le commandeur, je vous obéirai; mais promettez-moi de ne plus vous exposer à des scènes inévitables partout ailleurs qu'ici. Vous ne savez pas encore ce que l'on vous réserve, et le parti que la méchanceté va tirer d'une aussi belle circonstance; moi, je m'en doute, et j'exige que vous choisissiez cette retraite pendant l'orage. L'éclat que nous redoutions ne peut plus s'éviter. La vengeance d'un amour-propre tel que celui de M. d'Émerange doit être sanglante; puissent tous nos soins vous en mettre à l'abri. Mais il est de la plus grande importance qu'il ignore à jamais le nom de l'imprudent qui s'est permis sur son compte une injure impardonnable. Vous ne doutez pas de toutes ses recherches pour le découvrir. Joignez-vous à moi pour ordonner à Anatole de s'y soustraire en s'éloignant de vous. Il est persuadé que sa lettre n'est tombée qu'entre les mains de votre frère, et ne soupçonne pas que M. d'Émerange en ait eu connaissance. Profitons de son erreur pour lui demander au nom de votre repos un sacrifice que les peines qu'il vous cause vous donnent bien le droit d'exiger. Sur-tout plus de lettres, vous en voyez le danger. Il n'est point de secret qui y résiste. Fiez-vous à mon amitié du soin de dissiper ses inquiétudes sur votre sort. Calmez les agitations qui tourmentent votre ame, et laissez lui croire en partant que son absence est le prix de votre bonheur.--Disposez de moi, reprit en soupirant Valentine, je souscris d'avance à tout ce que votre sage bonté imaginera pour nous épargner de nouveaux malheurs. Mais je n'ai plus le courage qui soutient la volonté; ordonnez pour moi.» L'émotion de Valentine l'empêcha d'en dire davantage; elle sortit précipitamment pour cacher l'excès de sa faiblesse, et s'enfuit dans un des bosquets du jardin que le printemps commençait à parer, et là, sans s'apercevoir des bienfaits d'une saison charmante, Valentine s'écriait en pleurant: Il faut donc que je renonce à tout dans la nature!

CHAPITRE XXXIII.

Si le démon de la jalousie enfante les querelles entre les plus tendres amants, celui de la vengeance sait réunir les plus fiers ennemis, et l'humanité s'afflige de voir les serments consacrés a cette furie, plus fidèlement gardés que les serments inspirés par l'amour. Depuis long-temps M. d'Émerange convaincu de son empire sur le coeur de madame de Nangis, dédaignait un succès facile que tout le monde lui croyait acquis. Uniquement occupé d'un triomphe plus flatteur pour sa vanité, la tendresse de madame de Nangis lui semblait importune. Mais le plus humiliant revers avait remplacé ce triomphe qu'il croyait certain. L'aveu de madame de Saverny, en reconnaissant la lettre présentée par son frère, prouvait assez la vérité; et la comtesse ne pouvait plus être accusée de mensonge. Enfin, l'homme le plus brillant de la cour, celui dont tant de femmes délaissées attestaient la séduction et l'inconstance, se voyait joué par la simplicité d'une femme de province, et insulté par un rival inconnu, dont l'obscurité semblait être le partage. Tant d'injures réunies demandaient une réparation éclatante; et comme la gloire d'un homme à la mode ne se soutient que par le déshonneur d'un grand nombre de victimes, c'est la perte de la réputation de madame de Saverny qui doit réhabiliter celle du comte d'Émerange.

Pénétré de cette idée, il se rend chez madame de Nangis, en obtient sans peine le pardon de ses torts; et, profitant de l'excès d'indulgence qu'inspire le retour au bonheur, il avoue que, séduit par les coquetteries de la marquise, il n'a pu se défendre d'un attrait passager pour elle; mais qu'ayant bientôt reconnu la différence du caprice au sentiment, il n'attendait plus qu'une occasion de rompre sans impolitesse, pour venir retomber aux pieds de la seule femme qu'il eût jamais aimée. Après ce perfide aveu, desirant offrir une preuve incontestable de la sincérité de son repentir, le comte sort d'un porte-feuille le portrait de Valentine, et le livre à la comtesse comme un sacrifice qui lui répond de la franchise de ses sentiments.

Dans tout autre moment la vue de ce portrait eût transporté de colère madame de Nangis; mais quand le coupable dont on pleurait l'abandon vient demander grace, s'indigne-t-on de quelque chose? Elle ne vit dans cette preuve d'infidélité que le plaisir d'en triompher; et son amour-propre satisfait trouva mille excuses aux torts de M. d'Émerange. Mais plus elle redoublait de clémence pour lui, et plus son ressentiment s'animait contre sa rivale. «Venir ainsi, disait-elle, afficher les dehors d'une conduite austère, parler de grands principes, se parer d'une candeur factice, et tout cela pour enlever à son amie l'affection qui fesait son bonheur, et sacrifier, l'amour d'un homme comme il faut à quelque aventurier! Certainement je ne me donnerai point dans le monde le ridicule de tolérer de semblables intrigues. M. de Nangis est bien libre d'approuver les nombreuses faiblesses de sa soeur; mais il ne peut m'obliger à jouer le rôle de confidente: aussi vais-je lui déclarer que je ne saurais habiter plus long-temps avec elle. Il sentira bien le tort qu'une intimité de ce genre pourrait faire à la réputation de sa femme, et je ne doute pas qu'il n'écrive dès demain à la marquise, pour l'engager à prolonger son séjour chez madame de Réthel. Probablement son héros est quelque ami de cette prude; et soit fierté, ou faiblesse, elle obéira sans murmurer aux volontés de son frère.»

Ce plan servait à merveille les intentions de M. d'Émerange, et il se félicitait en voyant à quel point on pouvait se servir de la passion d'une femme pour se venger du mépris d'une autre: il quitta la comtesse en la conjurant d'épargner sa belle-soeur auprès des personnes que leur séparation allait surprendre. «Songez qu'elle appartient à votre famille, disait-il, et que vous devez autant qu'il vous sera possible, lui garder le secret de ses fautes. D'ailleurs que vous importent ses caprices; vous êtes bien sûre maintenant qu'ils ne vous coûteront jamais rien, ajoutait-il en baisant la main de la comtesse. Ce qu'il faudrait seulement découvrir, pour nous amuser un peu, c'est le nom de ce monsieur qui m'honore d'une estime si particulière.--Pour peu que vous y teniez, reprit la comtesse, nous le saurons bientôt; mais, si je consens à vous servir dans la recherche que vous voulez en faire, c'est à condition que vous m'assurerez qu'il n'entre pas le moindre sentiment jaloux dans votre curiosité.--Moi, jaloux de ce chevalier invisible? Je vous jure de ne l'être jamais, à moins pourtant qu'il ne lui plaise aussi de vous tourner la tête.» Cette dernière flatterie acheva d'enivrer la comtesse. La joie de régner encore sur un coeur infidèle, la crainte de le voir s'échapper une seconde fois, et l'idée, si trompeuse de se l'attacher pour toujours par la reconnaissance, entraînèrent madame de Nangis dans tout l'excès d'une générosité coupable.

Mais si les folies du coeur sont suivies d'un aveuglement complet qui dissimule également à nos yeux les défauts de l'objet aimé et les torts de notre faiblesse, il n'en est pas de même des égarements de l'imagination. Ils mènent aussi loin, mais sans cacher les dangers qui nous menacent. Cette fièvre d'idées qui naît des agitations de l'amour-propre a ses intermittences; et c'est alors que la raison, la méfiance, et le regret, remplissent l'ame d'une mortelle inquiétude qui fait desirer le retour de l'accès. Madame de Nangis offrait une grande preuve de cette vérité. Tant que M. d'Émerange était resté près d'elle, elle n'avait pas douté un instant de sa franchise; pas la moindre rancune n'était venue troubler les plaisirs d'un retour aussi inattendu; et le comte venait de la quitter en lui répétant les assurances les plus tendres. Mais tout le prestige avait disparu avec sa présence. La réflexion avait succédé à l'ivresse, le soupçon à la confiance, le repentir au bonheur. Les yeux fixés sur le portrait de Valentine, il lui sembla difficile de ne pas regretter tant d'attraits. Une autre incertitude la tourmentait encore. Ce portrait paraissait un gage trop certain de la faiblesse de madame de Saverny, mais avait-il été donné par elle? Étonnée de n'avoir pas été plutôt frappée de cette pensée, la comtesse fait appeler sa fille, et lui demande ce qu'est devenu le portrait de sa tante: «Le voici, répond Isaure, en détachant de son cou le collier que M. d'Émerange lui a rapporté la veille.» La comtesse le prend, confronte les deux miniatures. Dans chacune des deux la pose est la même, mais le costume est différent. Cependant elle croit reconnaître que celle d'Isaure a servi de modèle à l'autre. La supposition que M. d'Émerange la trompe, et qu'elle ne doit peut-être ce portrait qu'à une supercherie, anime ses yeux de colère. «Je suis sûre, dit-elle à Isaure avec emportement, que vous avez prêté ce portrait à quelqu'un?--L'enfant effrayée se décide à mentir pour éviter d'être grondée, et se félicite de sa ruse, en voyant le bon effet qu'elle produit sur sa mère, qui prend un air riant, l'embrasse, et la renvoie.

La comtesse rassurée par cette première épreuve, en médite encore d'autres, pour se convaincre de ce qu'elle desire. Mais elle sent avant tout la nécessité d'éloigner une rivale dont la perte peut seule assurer sa tranquillité. Son esprit ne rêve plus qu'aux moyens d'abuser de la confiance de son mari, pour servir sa jalousie. Déja elle se réjouit des succès que lui promet sa supériorité dans l'art de tromper, sans se douter que pendant ce temps elle est dupe elle-même des erreurs de son imagination, des serments d'un perfide, et de la petite ruse d'une enfant.

CHAPITRE XXXIV.

Les voeux de madame de Nangis ne furent que trop tôt remplis. Son mari, convaincu par l'évidence des preuves qu'elle lui donne contre Valentine, avoue que la conduite de sa soeur ne mérite plus d'indulgence, et c'est presque sous la dictée de la comtesse, qu'il écrit à madame de Saverny la lettre qui doit lui fermer pour jamais l'entrée de sa maison. La rupture bien constatée, madame de Nangis ne songe plus qu'à la publier dans le monde avec tous les détails qui doivent justifier la sévérité de son mari, et perdre la réputation de Valentine. En moins de huit jours l'histoire s'en est tellement répandue, qu'elle est l'objet de toutes les conversations. Les hommes, piqués de n'être pour rien dans les torts d'une aussi jolie personne, se plaisent à les exagérer; les femmes en parlent avec tout le mépris qui sert à déguiser l'envie. L'une se promet bien de ne pas lui rendre son salut, si jamais elle la rencontre; l'autre court chez son amie pour la prévenir du danger de recevoir une folle qui vient de s'afficher ainsi; et lorsque quelque ame charitable ose demander la cause de ces mesures rigoureuses:

«Quoi, s'empresse-t-on de lui répondre, vous ignorez que cette belle marquise de Saverny, qu'on voulait nous donner pour modèle, et qui, disait-on, était insensible aux charmes de l'amour, menait tout doucement quatre intrigues à-la-fois? Vivent ces beautés timides pour savoir bien tromper leurs admirateurs! Ceux de la marquise en seraient peut-être encore dupes, si l'un de ses favoris n'avait eu la maladresse de laisser deviner son bonheur. On va jusqu'à dire que la preuve de ce bonheur oblige la marquise à faire une assez longue absence. Enfin, rien ne manque au scandale de ses aventures galantes; et pour peu qu'elle aime la célébrité, sa vanité doit être satisfaite.»

A ces calomnies on joignait les plus injurieux commentaires; mais ces bruits n'étant pas encore parvenus à Versailles, Valentine reçut une lettre de la dame d'honneur de la reine, qui lui annonçait que le jour de sa présentation à la cour était fixé au dimanche suivant. Cette lettre était la réponse de la demande que M. de Nangis avait adressée quelques mois après l'arrivée de madame de Saverny. Cette présentation aurait eu lieu beaucoup plutôt, sans la grossesse de la reine, mais on venait de célébrer son retour à la santé, et la naissance d'une auguste princesse. La cour allait reprendre ses habitudes, et déja l'on se félicitait d'y voir paraître une femme qui devait y briller à tant de titres.

C'était uniquement par condescendance aux volontés de son frère que Valentine avait consenti à réclamer l'honneur auquel sa famille et le nom du marquis de Saverny, lui donnaient des droits incontestables. Mais cette cérémonie qui, dans toute autre circonstance, aurait peut-être flatté son amour-propre, aujourd'hui devenait un supplice pour elle. L'idée de s'offrir à tout les regards dans un moment où le malheur et la méchanceté semblaient se réunir pour l'accabler effrayait son courage. Elle s'adressa encore à M. de Saint-Albert, pour le prier de lui indiquer un moyen de la dispenser de ce devoir pénible. Mais il lui répondit, qu'il en connaissait fort peu, et que tous offraient de grands inconvénients. «D'ailleurs, ajouta-t-il, votre position exige ce sacrifice. Quand, par l'effet d'un événement fâcheux, on a le malheur d'occuper de soi les oisifs d'une grande ville, on ne doit pas plus affecter de se montrer que de se cacher. Les mêmes gens qui vous blâmeraient s'ils vous voyaient braver dans le grand monde l'injustice de votre famille, ne manqueraient pas d'interpréter fort mal le motif qui retarderait votre présentation à la cour. Il y a tant de gens qui s'y feraient porter à l'agonie pour une semblable cérémonie, que vous ne leur persuaderez jamais qu'on s'en dispense volontairement; ils trouveront bien plus simple de supposer qu'on vous exclut de la cour, que de croire aux raisons qui vous en éloignent.» En lui tenant ce discours, le commandeur savait déja tous les bruits qui circulaient sur le compte de Valentine. La princesse de L... venait de les lui mander en lui marquant qu'elle ne saurait y ajouter foi, avant de les entendre confirmer par lui. On devine bien que malgré ses souffrances, M. de Saint-Albert ne perdit pas un moment pour aller convaincre la princesse de l'innocence de Valentine, et la conjurer d'accorder à cette intéressante victime de l'envie et de l'injustice, toute la protection qu'elle méritait. C'est dans la certitude que la princesse de L... partagerait l'indignation qui le transportait contre les ennemis de la marquise, et qu'elle prendrait hautement sa défense, qu'il engageait Valentine à paraître à la cour. Il pensait que l'appui d'une personne aussi justement révérée, devait servir d'égide contre les traits de la méchanceté; mais si la protection des princes est un grand titre à la bienveillance du souverain, elle en est un plus grand à la haine des envieux. Le respect des courtisans s'arrête aux favoris des rois; et c'est ordinairement sur les protégés de celui que la fortune favorise qu'on se venge des succès du protecteur.

Valentine, soumise aux avis de M. de Saint-Albert, envoya mademoiselle Cécile à Paris, pour commander ses habits de cour et rapporter avec elle le reste des effets qu'elle avait laissés à l'hôtel de Nangis. Tous les gens attachés au service de la marquise reçurent l'ordre de venir la retrouver à Auteuil; et lorsque mademoiselle Cécile fut au moment d'y retourner, Richard lui dit: «Eh bien! c'est donc un parti pris, vous nous quittez pour toujours; ma foi j'en suis fâché, car la marquise est une excellente maîtresse, et si j'en juge par les bonnes étrennes qu'elle nous a données cet hiver, à nous, qui ne lui rendions pas de grands services, je pense que les vôtres sont bien payés. Richard accompagna ces derniers mots d'un air malin qui fut très-bien compris de mademoiselle Cécile; elle dissimula l'indignation qu'elle en ressentait pour mieux savoir jusqu'où Richard portait ses conjectures. Il ne se fit pas prier pour lui raconter assez grossièrement tout ce qui se disait dans les antichambres, de la séparation de la marquise d'avec sa belle-soeur. De cet entretien il résulta une vive querelle dans laquelle mademoiselle Cécile prit avec chaleur le parti de sa maîtresse, en injuriant de tout son pouvoir celle de Richard, et finit par dire: «Eh bien! quand madame de Saverny aurait autant d'amants que sa soeur lui en donne, n'est-elle pas libre de vivre à son gré? A-t-elle un mari à tromper, ou des enfants à corrompre par son mauvais exemple? Allez, M. Richard, le temps viendra bientôt où la vérité se fera connaître: votre maître ne sera pas toujours aussi dupe, et c'est alors qu'il récompensera le fidèle porteur des petits billets de la comtesse.» Ravie d'avoir répondu par ce trait malin aux propos de son camarade, mademoiselle Cécile prit congé des femmes de madame de Nangis, sans oublier de leur faire le détail de la magnifique parure qui embellirait la marquise le jour de sa présentation. Elle fut récompensée de cette preuve de confiance, par plusieurs petites confidences; on lui raconta le chagrin de la pauvre Isaure, à qui sa mère avait positivement défendu d'aller voir sa tante, et qui de plus, avait reçu l'ordre de ne jamais prononcer le nom de madame de Saverny. Enfin, après s'être longuement livrée à tous les plaisirs du commérage, mademoiselle Cécile sortit de l'hôtel de Nangis, sans éprouver d'autre regret que celui de n'y pouvoir causer encore.

CHAPITRE XXXV.

La nouvelle de la prochaine présentation de la marquise, jointe à toutes celles qui se débitaient sur ses prétendues aventures, excita les clameurs de toute la brillante société de Paris. Plusieurs femmes d'un rang distingué furent sollicitées, par ces officieuses personnes que l'on trouve partout, pour tâcher de faire parvenir aux oreilles de la Reine les bruits qui couraient sur madame de Saverny. Mais quand on avait l'honneur d'approcher souvent de la Reine, on savait avec quel mépris elle recevait toute espère de dénonciation de ce genre; d'ailleurs c'était madame la princesse de L... qui devait présenter elle-même la marquise, et toutes les tentatives de la méchanceté échouaient devant cette marque de considération particulière.

Le dépit de ne pouvoir réussir à éloigner Valentine de la cour, redoubla la curiosité de voir l'accueil qu'elle y recevrait; et toutes les personnes qui par leur rang pouvaient y être admises ne manquèrent point à cette cérémonie. Déjà les galeries de Versailles étaient remplies de courtisans dont l'ironie s'exerçait, en attendant mieux, sur la famille de M. de Nangis, sans s'apercevoir que le comte était là très à portée de les entendre. Après y avoir bien réfléchi, il n'avait pas cru pouvoir se dispenser d'assister à la présentation de sa soeur, sur-tout en pensant qu'on l'avait accordée à sa sollicitation. Mais il avait conjuré la comtesse de n'en pas être témoin, pour éviter, disait-il, l'embarras d'une entrevue désagréable, et l'inconvénient d'offrir à toute la cour le spectacle de leur désunion.

Enfin, l'on vint avertir que le Roi allait passer dans les grands appartements, et tout rentra dans le plus profond silence. Lorsque toute la cour fut rangée auprès de Sa Majesté, on vit paraître la princesse de L... dans le costume le plus simple, et tenant par la main la marquise de Saverny, dont la magnifique parure semblait rivaliser avec l'éclat de sa beauté. Jamais plus de noblesse et plus de modestie n'avaient embelli tant d'attraits. La timidité qui colorait son teint en augmentait la fraîcheur; son regard à demi baissé semblait réclamer l'indulgence, en même temps que sa taille élégante et son noble maintien commandaient l'admiration. Elle fit ses révérences sans assurance et sans gaucherie, et ce fut avec toutes les graces de la simplicité, qu'elle répondit aux choses obligeantes que le Roi daigna lui dire.

Cette réception déconcertait bien de malignes espérances; les femmes en témoignaient tout haut leur dépit: «Voilà, disaient-elles, comme avec de la beauté on peut tout se permettre impunément: prêchons, après de pareils exemples, la vertu à nos filles! Mais si la vérité n'arrive jamais aux pieds du trône, le monde qui la connaît sait punir les erreurs.» A ces discours les hommes, déja séduits par l'aspect de Valentine, essayaient de répondre qu'avant de la juger aussi sévèrement, il fallait attendre des preuves plus positives de son inconséquence. Quelques-uns refusaient tout net de la croire coupable, et les plus malveillants ne savaient comment accorder tant de travers avec tant de modestie.

Valentine, un peu remise du premier trouble inséparable d'une solennité dont on est le principal objet, essaya de lever les yeux pour contempler ce spectacle brillant et nouveau pour elle; mais toute la pompe de la cour disparut bientôt à ses regards, lorsque les portant du côté où était placé le corps diplomatique, elle reconnut l'ambassadeur d'Espagne, et près de lui... Anatole. Qui pourrait peindre l'émotion qui s'empara d'elle au moment où leurs yeux se rencontrèrent! Elle eut besoin de tout son courage pour n'y pas succomber, et elle crut que la princesse de L..., touchée de son état, arrivait pour lui sauver la vie, quand elle vint la prendre pour la conduire chez les princesses du sang, et lui faire faire, suivant l'usage, quelques visites dans le château.

Elle fut invitée à souper le même jour chez la comtesse d'Art.... C'est-là que l'attendaient l'intrigue et la jalousie des femmes qui se promettaient de lui faire payer ses triomphes du matin par toutes les humiliations de la soirée; la princesse de L... était chez la Reine, et madame de Réthel se trouvant forcée de retourner auprès de son oncle, rien ne s'opposait au projet d'affliger la marquise. Il est vrai que la bonté de la comtesse d'Art... lui répondait d'un accueil agréable; mais les premières politesses finies, la comtesse et les princes ses frères se mettraient au jeu, et la pauvre Valentine resterait livrée à elle-même ou plutôt à la vengeance de toutes ses rivales. C'est ce qui arriva bientôt. Dès que la comtesse rompit le cercle pour s'approcher de la table, toutes les femmes s'éloignèrent de Valentine en lui prodiguant les marques du plus humiliant dédain. Confuse de se voir ainsi abandonnée au milieu du salon, elle fut se placer auprès de la jeune duchesse de M..., qu'elle avait souvent rencontrée chez madame de Nangis. Mais la duchesse qui la croyait de bonne foi coupable de tous les procédés que lui reprochait sa belle-soeur, se mit à lui tourner le dos, comme pour l'empêcher d'entendre ce qu'elle racontait d'elle à une autre personne. Malgré la paix de sa conscience, Valentine éprouvait le supplice de s'entendre calomnier sans pouvoir se défendre, et de se voir insultée sans oser se plaindre. L'arrivée de M. d'Émerange vint encore ajouter à l'horreur de sa position. A peine daigna-t-il la saluer. Cette impolitesse ne l'aurait pas affectée, s'il ne l'avait pas aggravée par les airs les plus impertinents.