Part 3
La marquise n'eut pas l'air de faire grande attention au rapport de mademoiselle Cécile, et feignit de regarder la curiosité de sa belle-soeur comme une preuve de l'intérêt qu'elle portait à sa santé; mais elle s'affligea en secret de voir jusqu'où s'abaissait la fierté de la comtesse. Qu'aurait-elle donc pensé si elle avait pu deviner que l'excès du ressentiment de cette insensée la porterait ce jour-là même à user de son autorité dans sa maison, pour se faire remettre dans le plus grand mystère les lettres adressées à madame de Saverny. L'espérance d'en trouver une de M. d'Émerange, qui lui apprendrait plus sûrement la vérité de ses rapports avec Valentine, était le seul motif de cette indigne action, dont le vil confident vint bientôt chercher la récompense. Vingt-cinq louis furent le prix de trois lettres remises à la comtesse par un laquais infidèle. De ces trois lettres l'une portait le timbre de Nevers, la seconde était un simple billet d'invitation qu'on pouvait lire sans le décacheter, et, sur la troisième, on ne reconnaissait pas l'écriture de M. d'Émerange. C'était donc inutilement pour cette fois que madame de Nangis venait de se laisser entraîner au plus indigne procédé; mais elle en pouvait assurer le secret en rendant les trois lettres comme elle les avait reçues. Sa conscience accueillait cette idée; avec une morale peu sévère, on se croit facilement innocent du mal dont on ne recueille pas le fruit. La comtesse se parait déja à ses propres yeux du mérite de résister au mouvement d'une curiosité sans objet, lorsqu'un nouveau soupçon vint triompher de tous ses scrupules. Elle pensa que M. d'Émerange pouvait bien se servir d'une autre main que la sienne pour écrire l'adresse de ses lettres à madame de Saverny. C'était un moyen souvent employé pour tromper les regards des jaloux; et madame de Nangis se rendait justice en supposant aux autres le desir d'échapper à son indiscrétion; à force de supposer ce qu'elle espère, elle croit céder à la certitude de tout apprendre, et rompt le cachet.... Bientôt une joie féroce étincelle dans ses yeux. Elle tient enfin l'instrument d'une vengeance sûre, qui va frapper du même coup l'ingrat qui la trahit, et la femme qu'on lui préfère. Munie de ce précieux dépôt, elle attend dans toute l'agitation d'une affreuse espérance le moment où le comte d'Émerange a promis de se rendre chez elle. Pour obtenir de lui cette promesse, il avait fallu employer la ruse, et lui cacher sur-tout ce qu'on avait appris de M. de Nangis. Ce soin important était le sujet des billets dont mademoiselle Cécile avait parlé à sa maîtresse, et auxquels le comte venait de répondre, en cédant avec peine aux instances de madame de Nangis.
Lorsque M. d'Émerange parut, la comtesse prit un air riant pour le complimenter sur son futur mariage et sur le bonheur d'être aimé d'une femme accomplie; elle se vanta d'avoir prévu que cette provinciale, dont on prétendait se moquer, serait avant peu l'héroïne d'un roman nouveau, qui finirait par le dénoûment ordinaire. Avant de répondre à ces compliments ironiques, le comte chercha a démêler la véritable pensée de madame de Nangis sur cet événement. Il crut un instant que sa fierté l'emportait sur sa jalousie, et que le dédain triomphait de sa colère; il se réjouissait de lui voir prendre un parti si convenable. Mais le dépit d'une femme, ainsi que son amour, se trahit par ses soins mêmes à le cacher; et ce fut à la gaîté factice de la comtesse, que M. d'Émerange devina l'excès de son ressentiment. Cette découverte l'engagea à nier l'amour qu'on lui supposait pour la marquise; il convint seulement d'avoir consenti au projet de M. de Nangis, qui mettait la plus grande importance à ce mariage, et en avait fait toutes les démarches, avant même qu'il les eût approuvées. Il ajouta, en regardant finement la comtesse, que des raisons faciles à comprendre l'avaient empêché d'apporter beaucoup de résistance aux volontés de son mari, et que d'ailleurs on lui avait fait sentir la nécessité de se marier, comme étant l'unique rejeton de sa famille. Toutes ces considérations, dit-il, m'ont déterminé à laisser agir le zèle de mes amis; leur choix est tombé sur madame de Saverny, dont le rang et l'éducation sont dignes de la place que le Roi veut bien destiner à ma femme. Et c'est plus encore par convenance que par inclination que je me décide à l'épouser.--Je suis bien aise de voir tant de raison dans votre amour, reprit la comtesse, en s'apercevant aussi de la mauvaise foi du comte, il en sera moins surpris du sort qu'on lui réserve.--Vous savez que sur ce point je suis très-philosophe.--On l'est sans peine quand on se croit aimé.--Je ne saurais me prévaloir de cet avantage, car votre belle-soeur ne m'a point fait d'aveu; elle prétend au contraire avoir une raison de refuser ma main, qu'elle ne veut avouer à personne.--La voulez-vous savoir?--Vous m'allez dire comme M. de Nangis, qu'elle a peur de ma légèreté.--Non, elle vous rend trop de justice.--Au fait, répliqua-t-il, en jetant un regard tendre sur la comtesse, elle ferait mieux peut-être de redouter ma constance.--Non, Monsieur, elle a, pour dédaigner votre amour, de meilleures raisons que toutes celles-là. Tenez et jugez-en vous-même. En disant ces mots elle remet au comte la lettre suivante, et savoure le plaisir de la lui voir lire en tremblant de colère.
«Vous partez, Valentine, et c'est le desir d'échapper aux importunités d'un fat qui vous éloigne des lieux que vous embellissez! L'honneur de l'emporter sur vos rivales, celui de briller à la cour de tout l'éclat de la fortune et de la beauté; le triomphe plus grand encore de fixer un coeur voué à l'inconstance; enfin, tous ces plaisirs enivrants de la vanité ne peuvent donc vous séduire? Vous réalisez le voeu que je formai en vous voyant pour la première fois. Ah! me disais-je alors, si j'étais le créateur d'un aussi bel ouvrage, je voudrais le parer de toutes les vertus.
«Vous partez, et des pleurs de regrets ne viennent pas obscurcir mes yeux, et je ne maudis point cet exil volontaire! Tant de courage doit vous sembler un prodige, à vous qui savez que j'ai besoin pour vivre du même air que vous respirez; mais songez à ces timides oiseaux, qui, sans oser approcher du soleil, traversent les mers pour jouir en tout temps des bienfaits de sa présence, et vous aurez bientôt le secret de ma résignation.»
Après un moment de silence, pendant lequel M. d'Émerange cherchait à modérer sa rage, il jeta les yeux sur madame de Nangis, et fut frappé de la joie qu'il vit éclater dans les siens. L'idée qu'elle se repaissait du plaisir de le voir humilié, lui inspira l'envie de s'en venger en l'humiliant elle-même. «Cette lettre n'est point signée, dit-il avec mépris, et rien ne prouve qu'elle soit destinée à la marquise.--Quoi, s'écria la comtesse, transportée de fureur, le nom de la marquise de Saverny, n'est-il pas sur l'adresse; et ne lisez vous point celui de Valentine?--Belle preuve! chacun en peut écrire autant à la femme qu'il veut calomnier ou compromettre. D'ailleurs, si cette lettre était connue de la marquise, comment se trouverait elle entre vos mains? Ici madame de Nangis resta interdite, son front se couvrit de rougeur; mais tout-à-coup, bravant la honte par la colère, elle arracha la lettre des mains du comte, et dit: «Puisque votre misérable amour préfère m'outrager par le plus odieux soupçon que d'en croire l'évidence, je saurai bien vous convaincre sans m'abaisser à me justifier. Mais si je me livre à tout l'excès de mon indignation, n'accusez que vous des malheurs qui en seront la suite. Le ciel m'est témoin que d'aussi barbares sentiments n'ont jamais possédé mon ame; je vous les dois tous et vous en subirez l'effet. J'ai appris de vous comment on peut joindre la perfidie à l'insulte; vous apprendrez de moi comment on se venge du mépris.» En finissant ces mots, la comtesse sortit avec précipitation de la chambre; et, défendant au comte de la suivre, elle alla s'enfermer dans son cabinet.
CHAPITRE XXXI.
Le bruit d'une voiture qui entrait dans la cour réveilla madame de Nangis de l'espèce d'anéantissement qui avait succédé à sa colère; elle craignit de se faire voir dans le désordre où elle était, et s'empressa d'ordonner qu'on éloignât, sous un prétexte quelconque, la visite qui arrivait: mais on lui répondit que le carosse dont elle avait entendu le bruit, était celui de M. le comte, qui venait de rentrer. En effet, le comte arrive presque aussitôt. Frappé de l'altération qu'il remarque sur le visage de sa femme, il lui en demande la cause: elle hésite à répondre; son mari insiste; elle se trouble encore davantage; et la nécessité de sortir d'embarras venant ajouter au desir de se venger, la comtesse feint de trahir avec peine le secret de sa belle-soeur. Elle raconte qu'un hasard, dont on ne doit accuser que la négligence de Valentine, a fait tomber entre ses mains la lettre qu'elle montre à M. de Nangis, et donne pour prétexte de l'émotion que son mari a remarquée, le chagrin profond que lui cause la conduite d'une personne qu'elle n'aurait jamais soupçonnée d'une pareille intrigue. Cette première dénonciation accueillie l'oblige à de nouveaux mensonges. Plus cette indigne action coûte à sa conscience, et mieux elle en veut assurer le prix. Enfin, l'esprit, la ruse, la trahison, la fausse pitié, tout fut employé pour abuser la tendresse d'un frère, et le porter à la plus coupable injustice.
Lorsque, par ses différentes insinuations, la comtesse eut exalté la colère de son mari contre Valentine, elle pensa que c'était le moment de les mettre en présence. La marquise venait justement de rentrer. Son frère la fit prier de se rendre auprès de lui. Elle arrive: à son aspect la comtesse frémit. Il lui semble que la preuve de ses torts est tout entière dans l'air innocent de Valentine, et que l'accusée n'a qu'à lever ses yeux pour se justifier de tant de calomnies.
«Connaissez-vous cette lettre? dit alors M. de Nangis, du ton d'un juge sévère.»--J'ignore ce qu'elle contient, reprit en balbutiant Valentine, qui avait déjà reconnu l'écriture d'Anatole.--Cependant elle vous est adressée, reprit le comte, et celui qui l'écrit se croit probablement assez connu de vous pour n'être pas obligé de la signer.--Ici la marquise prit la lettre des mains de son frère, en lut l'adresse, et lança à sa belle-soeur un regard de mépris qui ne laissa à la comtesse aucun doute sur le soupçon qui venait d'éclairer Valentine. Confuse de voir sa lâcheté devinée, elle n'en supporta la honte que dans l'espérance de jouir à son tour de la confusion où se trouverait sa rivale, en lisant les expressions de cet amour qu'elle voulait cacher, et en répondant à l'espèce d'interrogatoire que M. de Nangis ne manquerait pas de lui faire subir. Mais elle fut bien étonnée, lorsqu'elle s'aperçut que cette lecture, loin de troubler Valentine, sembler ranimer son courage, et calmer son agitation. Le comte, surpris lui-même de cette tranquillité, dit avec impatience: Eh bien! madame, daignerez-vous m'expliquer ce mystère, et m'apprendre si vous connaissez l'auteur de cette lettre?--Je pourrais avant tout, reprit la marquise avec dignité, demander comment il se fait qu'elle se trouve dans vos mains avant de m'être parvenue; mais je veux ignorer sur qui doit tomber le mépris attaché à de tels procédés. Votre âge, le titre de chef de notre famille, et plus encore, la tendresse que vous m'avez toujours témoignée, vous donnent sur moi les droits d'un père; et c'est au nom de ces droits que je consens à vous répondre avec toute la sincérité que vous devez attendre de mon caractère. Cette lettre m'était destinée, et j'en connais l'auteur.--Je desire infiniment savoir le nom de ce monsieur qui traite si bien de fat l'homme le plus aimable que je connaisse.--Son nom? Je l'ignore.--Quoi? s'écria la comtesse, en éclatant de rire d'une manière impertinente, vous ignorez le nom de celui qui veut vous suivre au-delà des mers?--Valentine ne daigna point faire attention à cette épigramme; mais elle en punit bientôt la comtesse, en la livrant à la plus cruelle inquiétude. Après s'être épuisé en sentences plus ou moins éloquentes sur l'extravagance des femmes, M. de Nangis dit à sa soeur;--«Il ne faut pas douter que l'amour de ce beau sylphe ne soit l'unique cause des refus que vous adressez à M. d'Émerange!--Non, répondit Valentine, cet amour n'est pas la seule cause de mon refus.--C'est pourtant de cette belle passion dont vous avez voulu parler, en nous assurant qu'un motif secret vous empêchait d'accepter sa main.»--En cet instant, les yeux de Valentine se tournèrent sur madame de Nangis, elle la vit dans l'attitude d'un coupable qui attend le prix de ses méchancetés. Un affreux tremblement agitait ses membres; elle écoutait d'un air avide les mots qui allaient sortir de la bouche de sa belle-soeur, et semblait implorer la pitié de sa victime. Il fallait s'être laissée entraîner à tous les torts d'une passion insensée pour méconnaître ainsi le coeur de Valentine; mais le premier châtiment de ceux qui renoncent à la vertu est de n'y plus croire. Aussi l'étonnement de madame de Nangis fut-il à son comble, lorsqu'elle entendit Valentine donner pour raison de son refus la différence de son caractère avec celui de M. d'Émerange, et beaucoup d'autres motifs, sans ajouter un mot qui pût faire soupçonner les sentiments de la comtesse. Ce procédé généreux, en dissipant sa crainte, la livra au remords; et rien ne saurait peindre ce qu'elle souffrit en voyant son mari s'animer de plus en plus contre sa soeur, et finir par l'outrager au point d'appeler du nom d'intrigue son intimité avec Anatole. Valentine avait supporté cette injure avec la résignation qui naît de l'innocence; mais quand elle se vit en même temps accuser de tous les manèges de la coquetterie envers le comte d'Émerange, la fierté de son ame se révolta de cette insulte. Elle déclara qu'aucune considération ne pouvait l'engager à souffrir les expressions du mépris de personne, pas même de son frère; et elle sortit en l'assurant que désormais il n'aurait plus l'occasion de la traiter avec tant d'injustice.
«Le voilà donc arrivé ce fatal moment que j'ai si souvent redouté! s'écria Valentine, quand elle fut seule. Mon imprudence et la plus indigne calomnie m'enlèvent jusqu'à l'estime de mon frère, je ne puis plus habiter sa maison, sans trahir l'horreur que m'inspire tout ce qui s'y passe. Il faut m'en éloigner; il faut quitter cette famille que j'avais regardée comme un asyle protecteur, et emporter avec moi le mépris et la haine de deux êtres sur qui j'avais placé mon respect et ma tendresse!» En se livrant à ces tristes pensées, Valentine fondait en larmes. Mais son attendrissement, loin d'affaiblir sa résolution, redoublait le desir qu'elle avait de cacher sa peine à tous les yeux. Dans ce dessein, elle écrivit au commandeur qu'un obstacle imprévu l'obligeait à renoncer au projet d'aller en Italie; qu'elle était à la veille de partir pour Saverny, où une affaire importante la rappelait, mais qu'elle desirait vivement le voir avant de s'éloigner de Paris. Le domestique chargé de porter ce billet eut ordre de n'en remettre la réponse qu'à la marquise elle-même. Cette réponse se fit attendre jusqu'à dix heures du soir; le domestique s'excusa de la rendre aussi tard, en disant qu'il s'était cru obligé d'aller la chercher jusque chez madame de Réthel, à Auteuil, ou M. de Saint-Albert devait dîner. Il ajouta, qu'en sortant de table le commandeur avait été pris subitement d'une attaque de goutte qui l'avait forcé de se mettre au lit. Le billet était écrit de la main de madame de Réthel, qui donnait à Valentine les détails de ce fâcheux accident, et l'engageait à venir s'établir quelques jours à Auteuil, pour adoucir par sa présence les maux de leur vieil ami. La plus sincère affection, la reconnaissance, tout fesait un devoir à Valentine de se rendre à cette invitation, qui lui offrait en même temps une occasion de prodiguer ses soins au seul protecteur qui lui restât, et un prétexte de s'éloigner de la maison de son frère.
Elle résolut de partir le lendemain, de grand matin, pour qu'on ne s'étonnât point dans la maison de ne lui voir faire ses adieux à personne, et chargea mademoiselle Cécile d'instruire les gens de la comtesse du motif qui la déterminait à se rendre sans délai chez madame de Réthel. Ces arrangements finis, Valentine essaya de prendre quelque repos, mais le sommeil ne vint point calmer ses sens en la délivrant du souvenir de ses peines. L'idée de reposer pour la dernière fois sous le toit fraternel remplissait son ame d'amertume: elle contemplait avec douleur cet appartement si élégamment orné pour la recevoir, où elle croyait passer sa vie au sein de sa famille. La place où elle relisait les lettres d'Anatole, la table sur laquelle elle y répondait, tout, jusqu'au petit fauteuil d'Isaure, excitait ses regrets. Le coeur attache tant de prix aux moindres objets qu'il va perdre! Valentine avait souvent desiré de n'être jamais venue dans ces lieux témoins de ses chagrins; mais il fallait s'en exiler pour toujours, et ses larmes coulaient à la seule pensée de ne les plus revoir. C'est ainsi que la cause de nos malheurs l'est quelquefois aussi de nos regrets.
CHAPITRE XXXII.
Sept heures venaient de sonner, les chevaux étaient déjà à la voiture, et madame de Saverny, assise auprès d'une croisée, attendait en silence que mademoiselle Cécile eût fermé tous ses paquets pour se mettre en route; Antoinette venait à chaque instant demander s'il était nécessaire d'emporter telle robe ou tel chapeau, et mademoiselle Cécile s'empressait de lui répondre: «Cela est très-inutile, puisque madame ne doit rester que huit jours à la campagne.» Cette réponse fit soupirer Valentine, et la replongea dans une triste rêverie, dont elle sortit tout-à-coup en se sentant presser par les bras d'un enfant qui l'accablait de ses caresses. «Quoi, dit-elle, en embrassant Isaure, déja levée, chère petite! le bruit qu'on a fait dans la cour t'aura sans doute réveillée?--Oh! non, ma tante, reprit l'enfant; je savais que vous deviez partir de bonne heure; j'étais déja couchée depuis long-temps, lorsque mademoiselle Cécile est venue le dire hier soir à ma bonne: elles me croyaient endormie, et j'ai entendu tout ce qu'elles ont dit. Quand j'ai su que j'allais rester huit jours entiers sans voir ma bonne tante, j'ai voulu l'embrasser avant son départ. Mademoiselle Cécile avait souvent répété que les chevaux étaient commandés pour sept heures; je me suis dit: En comptant toutes les heures qui sonneront à la pendule, je me réveillerai à temps. En effet, j'avais si peur de me lever trop tard, que j'ai très-peu dormi. Quand j'ai entendu du bruit dans la maison, je me suis habillée tout doucement, et je suis vîte accourue ici.--Chère enfant, dit Valentine, en la baignant de ses larmes!--Tu t'en vas donc pour toujours? s'écria Isaure en voyant l'excès de la douleur de sa tante.--Non, je te reverrai bientôt, je l'espère. Ne m'oublie pas.... Dis à ton père que je pars en pleurant.... que je vous aime tous.... et que je vous regretterai toute ma vie.» Ces paroles entrecoupees par des sanglots achevèrent de désoler Isaure. Elle se jeta au cou de Valentine, en pleurant aussi, et dit: «Encore, si j'avais ton portrait pour me consoler quand tu n'y seras plus!--Eh bien, qu'est-il devenu? demanda Valentine, avec une sorte d'inquiétude.--Je ne voulais pas vous le dire, reprit Isaure en baissant les yeux, mais l'autre jour, en jouant avec M. d'Émerange, la chaîne qui soutient le médaillon s'est cassée, et le verre s'est brisé en tombant par terre; j'ai bien pleuré quand j'ai vu ce malheur! Mais M. d'Émerange m'a promis que bientôt il n'y paraîtrait plus. Il a pris le collier en se chargeant de le faire raccommoder par son bijoutier, et il doit me le rendre la semaine prochaine: c'est encore bien long à attendre.» Valentine apprit avec peine que son portrait était entre les mains du comte, mais elle ne fit aucun reproche à Isaure de le lui avoir livré. Le mal était fait; il était inutile d'en apprendre les conséquences à une enfant trop innocente pour les comprendre. Elle se contenta de recommander à Isaure de ne plus s'adresser qu'à elle lorsqu'il s'agirait de confier son portrait. Mademoiselle Cécile vint en ce moment annoncer à sa maîtresse que tout était prêt. Valentine fit un effort pour s'arracher des bras d'Isaure qui voulait absolument la suivre, et ne consentit à la laisser partir qu'à la condition d'aller la rejoindre à Auteuil aussitôt que madame de Nangis en aurait accordé la permission. Quand il fallut se séparer de _Love_, les pleurs d'Isaure redoublèrent. Enfin on calma son chagrin par des cadeaux et des promesses; mais on ne put obtenir d'elle de la faire rentrer dans la maison avant que la voiture ne fût sortie de la cour; et Valentine était déjà bien loin, que la petite voix d'Isaure lui criait encore adieu.
Le premier soin de la marquise, en arrivant à Auteuil, fut d'instruire Anatole du séjour qu'elle comptait y faire, et d'une partie des raisons qui la contraignaient à s'éloigner de sa famille. La nécessité d'empêcher Anatole de lui adresser de nouvelles lettres à l'hôtel de Nangis, l'obligeait à lui apprendre le sort qu'avait eu la dernière; mais elle évita soigneusement de lui laisser soupçonner la véritable cause de cette indiscrétion, qu'elle mit sur le compte de la maladresse d'un laquais et d'une distraction de son frère. Elle parla seulement des justes reproches qu'il lui avait fallu supporter de la part de M. de Nangis, sur le tort de s'être ainsi compromise; et finit par dire que l'impossibilité d'expliquer sa conduite sans trahir un secret inviolable, lui avait fait prendre le parti d'attendre loin de son frère le moment où elle pourrait se justifier des soupçons qu'on osait concevoir contre elle. Mais, pour atteindre à ce but, il fallait s'imposer des sacrifices, et réduire aux plus simples expressions de l'amitié une correspondance qui n'aurait jamais dû être fondée sur un autre sentiment. C'était à cette seule condition que Valentine consentait à recevoir encore des lettres d'Anatole; et elle en parlait déjà comme d'une chose convenue, sans se douter qu'elle demandait l'impossible.
La douleur qui l'accablait se dissipa un peu à l'aspect du plaisir que causa son arrivée chez madame de Réthel. Le commandeur prétendit que la goutte pouvait s'amuser à ses dépens aussi long-temps qu'il plairait à Valentine de lui servir de garde-malade; «Car, disait-il en riant, qu'est-ce que cela me fait de souffrir, pourvu que je ne le sente pas.» Cette folie paraîtra bien sensée à tous ceux qui ont reconnu le pouvoir magique de la présence d'un ami sur les souffrances les plus aiguës.