Anatole, Vol. 1

Part 7

Chapter 73,899 wordsPublic domain

Le jour de la semaine où madame de Nangis recevait du monde étant arrivé, Valentine pensa qu'à moins de se dire malade, elle ne pouvait se dispenser de paraître chez sa belle-soeur; mais, pour éviter l'effet de quelque nouveau caprice, elle lui fit demander si elle serait visible. Tant de cérémonial rappella à madame de Nangis ses impolitesses envers madame de Saverny, et lui inspira quelque desir de les réparer. Elle fit répondre qu'elle la verrait avec le plus grand plaisir. Mais quand Valentine entra chez elle, brillante de fraîcheur et d'élégance, la comtesse sentit expirer sa bonne volonté, et quelques mots plus froidement polis qu'affectueux remplacèrent l'accueil qu'elle s'était promis de lui faire.

La curiosité avait attiré beaucoup de monde chez madame de Nangis. La jalousie que lui inspirait sa belle-soeur n'était plus un secret pour personne; il est vrai que M. d'Émerange, en la niant partout, ne manquait pas une occasion de la provoquer; chaque jour amenait, entre lui et la comtesse, de ces petites scènes qui font ordinairement le désespoir des acteurs et l'amusement du public; on s'attendait à tous moments à quelque bon scandale dont les détails piquants alimenteraient pendant trois jours au moins la conversation générale; et chacun desirait pouvoir les raconter avec toute l'autorité d'un témoin.

M. de Nangis était, comme c'est assez l'ordinaire, le seul qui ne s'aperçût pas du trouble qui régnait dans sa maison; il allait se plaignant à tous ses amis de la mauvaise santé de sa femme, dont les maux de nerfs augmentaient d'une manière inquiétante. Les plus charitables l'engageaient à faire faire un voyage à la comtesse, soit à Plombières ou à Barège; mais la saison ne permettait pas de prendre les eaux, et ce conseil restait au nombre de ceux qu'on donne sans y penser, bien sûr qu'ils seront écoutés de même. Après avoir longuement fait remarquer que sa femme maigrissait et changeait beaucoup, M. de Nangis s'approcha de sa soeur, et par l'effet d'un de ces à-propos dont la malignité est si reconnaissante, il s'écria: «Vous voilà donc enfin? J'ai cru que c'était un parti pris de nous abandonner. Savez-vous bien que depuis près de quinze jours on n'a pas eu le plaisir de vous voir ici.--Ce n'est pas ma faute, répondit Valentine, en cachant mal l'embarras que lui causait la position ridicule de son frère aux yeux des gens qui l'écoutaient en souriant.--Ah! je m'en doute bien, reprit le comte, en s'efforçant de prendre un ton léger, c'est peut-être une plume, un chapeau, ou quelques grands intérêts de ce genre qui nous ont valu cette longue absence. Il faut si peu de chose pour brouiller deux jeunes femmes!» Fort heureusement pour tous deux, la visite d'un grand personnage vint interrompre cette conversation. Valentine tenta de se rapprocher de quelques femmes avec lesquelles elle causait habituellement, mais elle ne vit pas sans surprise que toutes semblaient l'éviter, et affecter de lui répondre avec une sorte de dédain qui tenait de l'indignation. La plupart se levaient à chaque instant pour aller demander à la comtesse comment elle se trouvait, et cela d'un ton de pitié qui semblait dire: Pauvre femme! comme elle vous rend malheureuse. L'une d'elles, moins discrète que les autres, se mit à dire, de manière à être entendue de madame de Saverny: «C'est une véritable indignité; jouer un pareil tour à une amie qui vous accueille ainsi!» Fatiguée de toutes ces impertinences, Valentine se serait retirée chez elle, si madame de Nangis n'était venue la prier de faire le whist de trois graves personnes de qui l'âge et le rang réclamaient des attentions particulières, et dont la comtesse était bien aise de s'acquitter, par les soins complaisants de sa belle-soeur. Reléguée, pour ainsi dire, dans un autre siècle, madame de Saverny passa la soirée dans l'ignorance de ce qui occupa le reste de la société; elle entendit seulement quelques éclats de rire de madame de Nangis, qui lui firent présumer que le chevalier d'Émerange racontait une histoire dont le récit plaisant avait triomphé de la langueur de la comtesse. Lorsque ce long whist fut terminé, le chevalier s'approcha de Valentine, dans l'intention de reprendre la conversation que madame de Nangis avait si tragiquement interrompue; mais le souvenir de cette scène ridicule inspira à Valentine une si vive frayeur de la voir recommencer, qu'elle s'éloigna du chevalier sans presque se donner le temps de lui répondre. Cet empressement à le quitter parut d'autant plus affecté, que Valentine resta seule quelques moments au milieu du salon sans savoir à qui adresser la parole; madame de Nangis, qu'un plus long entretien entre le chevalier et sa belle-soeur aurait sans doute portée à quelque nouvelle extravagance, se blessa du motif qui avait déterminé Valentine à s'éloigner si brusquement de lui; tant il est vrai que rien ne peut calmer les agitations d'un amour-propre jaloux! Tout l'offense ou l'humilie, et, pour l'orgueil irrité, les égards mêmes sont encore des outrages.

La situation de madame de Saverny au milieu de ce cercle de curieux, d'envieux ou d'ennemis, lui devint bientôt insupportable, et elle profita de la première occasion qui s'offrit, pour s'y soustraire. Quand elle se vit heureusement délivrée des ennuis qui l'avaient accablée dans cette soirée, elle réfléchit aux moyens de s'en épargner de semblables. Cette manière de vivre lui présageait des chagrins de famille qu'il fallait éviter à tout prix; mais comment y parvenir? Elle ne pouvait réclamer les conseils de son frère dans cette circonstance, sans trahir la comtesse; et son coeur en était incapable. Cependant elle sentait la nécessité de s'éloigner d'une maison où sa présence jetait autant de trouble; et si la saison l'avait permis, elle serait retournée au château de Saverny. Mais quitter ainsi Paris au milieu de l'hiver, et sans pouvoir donner à son voyage un motif raisonnable, c'était presque constater une rupture dont le public aurait tiré de grandes conséquences; et puis s'éloigner de l'objet de sa reconnaissance pour aller vivre seule et livrée à de tristes souvenirs, c'était renoncer à tout espoir de bonheur. Ces inconvénients se représentant sans cesse à l'esprit de Valentine, la décidèrent à se résigner encore quelque temps à supporter ceux de sa situation présente. Elle se flatta de l'idée que, touchée de ses soins à détruire toute apparence de rivalité entre elles, sa belle-soeur reviendrait bientôt à la raison, et par conséquent à ses devoirs. Ce n'est pas que Valentine supposât qu'elle y eût jamais complètement manqué; elle pensait avec justice qu'une femme dominée par la vanité peut se donner bien des torts avant d'être tout-à-fait coupable. Mais elle sentait bien aussi que le monde ne jugeait pas avec la même indulgence, et elle redoutait pour la comtesse les arrêts de ce tribunal sévère qui condamne sans entendre. Elle en eût été moins effrayée, si l'expérience lui avait appris que ces funestes arrêts ne tombent jamais sur les gens heureux.

CHAPITRE XX.

Une de ces matinées où les rayons du soleil semblent engager les élégantes de Paris à braver le froid pour venir se promener en foule sur la terrasse des Tuileries, Isaure vint proposer à sa tante de l'y conduire. Valentine, après s'être assurée que madame de Nangis y consentait, fit monter Isaure dans sa voiture, et toutes deux arrivèrent bientôt dans ce beau jardin, qui était alors le rendez-vous de la meilleure compagnie. Valentine n'y resta pas long-temps sans rencontrer un grand nombre de personnes de sa connaissance; mais la seule dont elle voulut accepter le bras fut M. de Saint-Albert, qui dit, en la remerciant du choix: Voilà les profits de mon âge. En achevant ces mots, il sentit tressaillir le bras de Valentine. Surpris de ce mouvement, il regarde ce qui peut l'avoir occasionné, et ses yeux rencontrent ceux d'Anatole. Il le voit saluer respectueusement madame de Saverny; puis s'approchant de lui, Anatole lui serre la main en levant les yeux au ciel, comme pour lui dire: _Que vous êtes heureux!_

Sans faire la moindre réflexion sur l'émotion qu'il avait remarquée, le commandeur proposa à Valentine de s'asseoir dans un endroit échauffé par le soleil; elle y consentit d'autant mieux, qu'elle avait assez de peine à se soutenir. L'aspect inattendu d'Anatole avait produit sur tous ses sens une impression nouvelle qui la dominait au point de ne plus être en état de parler que de lui; mais comme elle voulait avant tout respecter son secret, elle chercha ce qu'elle en pourrait dire sans risquer de violer la promesse qu'elle lui avait faite, et ne trouva rien de mieux que de vanter l'extrême ressemblance du buste qui se trouvait dans la bibliothèque du commandeur.--En effet, reprit ce dernier, j'en ai été frappé comme vous lorsque je le vis pour la première fois dans l'atelier du fameux G... Il revenait alors d'Italie, d'où il rapportait des objets d'art précieux, que se disputèrent bientôt les amateurs. Ravi de retrouver les traits d'un de mes amis dans cette belle tête, j'en fis l'acquisition; l'artiste crut en rehausser le prix à mes yeux, en m'assurant qu'elle était copiée d'après l'Hector antique; mais lorsque je lui dis franchement le motif qui me déterminait à l'acheter, il m'avoua de même qu'ayant eu le bonheur de rencontrer à Rome un jeune homme d'une figure admirable, il s'était permis de faire plusieurs copies du portrait qui lui en avait été demandé. Après diverses questions, j'acquis la certitude que ce bel Hector n'était autre qu'Anatole, et la ressemblance fut expliquée.--Il dut être fort étonné, je pense, reprit Valentine, de se retrouver ainsi chez vous.--Comment donc! il m'a fait une véritable querelle pour avoir encouragé la mauvaise foi du sculpteur, qui se permettait de le vendre ainsi déguisé en grec; il prétendait que le ridicule en retombait sur lui; j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher de briser ce malheureux buste, et je ne l'ai conservé qu'à la condition de nier qu'il eût le moindre rapport avec ses traits.--Madame de Nangis peut attester que vous lui tenez votre parole.--Et madame de Saverny, que j'y manque: n'est-ce pas ce que vous voulez dire?--Non vraiment, vous savez bien qu'on ne se croit jamais indigne d'une confidence; d'ailleurs, votre ami a des droits à ma discrétion, et je crois déjà lui avoir prouvé qu'il y pouvait compter.--En effet, j'admire la vôtre, et je m'accuse même d'avoir voulu l'éprouver. Dans la joie qui l'enivrait, Anatole m'a confié la promesse qu'il a reçue de vous; je n'ai douté ni de votre sincérité en la donnant, ni de votre résolution d'y rester fidèle; mais entre la volonté de remplir un voeu, et la puissance de l'accomplir, la distance est fort grande, et j'ai été bien aise de me convaincre que, pour vous, prendre et tenir un engagement était une même chose.--Puisque vous savez la parole qui me lie, je ne crains pas d'y manquer avec vous. Mais, pour concilier ma religion sur ce point avec le plaisir de m'entretenir d'une personne à laquelle j'ai tant d'obligations, convenons d'un point qui tranquillisera ma conscience et la vôtre. Le motif du mystère qu'il exige vous est connu; eh bien! ne me répondez jamais sur ce qu'il faut que j'ignore; par ce moyen, je vous parlerai sans crainte, et je vous écouterai sans scrupule.--Rien ne s'oppose à cette condition, et je vous promets de l'observer; mais à quoi vous mènera-t-elle? Qui sait? peut-être aurai-je besoin de vos avis.--Pour l'aimer, interrompit en souriant le commandeur; ah! je ne donne jamais de conseils dans ces grands intérêts. Que voulez-vous que fasse la raison où règne la fantaisie?--Mais, qui vous parle d'aimer? Ne saurait-on réclamer vos conseils que pour une fantaisie? En vérité vous découragez la confiance.--J'ai cela de commun avec ceux qui la méritent; mais je ne veux pas perdre la vôtre pour une mauvaise plaisanterie, qu'Anatole ne me pardonnerait pas.--Ah! c'est uniquement par égard pour lui que vous me ménagez? Je me croyais plus de droits à votre complaisance.--Vous en avez sur tous mes sentiments; mais je dois l'avouer, les droits d'Anatole l'emportent dans mon coeur, et je ne puis vous cacher que s'il arrivait que je fusse obligé de sacrifier votre intérêt au sien, je n'hésiterais pas.--Voilà de la bonne foi; et, malgré ce que cette déclaration a de peu flatteur pour moi, je ne puis m'empêcher d'estimer beaucoup celui qui vous inspire une telle amitié. Je crois vous connaître assez pour être sûre que vous ne pouvez aimer autant, qu'un homme fort distingué.--Et vous avez raison, reprit le commandeur en se levant pour rejoindre madame de Réthel, qui l'attendait.

Dans ce moment le chevalier d'Émerange vint à passer, et fut arrêté par un jeune homme qui lui dit: «Ah, mon ami, dites-moi quelle est cette belle femme, qui parle tout près d'ici à une petite fille aussi fort jolie? J'arrive d'Allemagne, où mon père m'a laissé impitoyablement pendant un an, et je ne connais plus une de vos beautés à la mode.» A cette exclamation, le chevalier reconnut l'effet que produisait ordinairement la première vue de madame de Saverny. Il la nomma à son admirateur, qui s'empressa de lui demander s'il ne pourrait pas le présenter chez elle.--Non, certes, répondit le chevalier, d'un air qu'il s'efforçait de rendre modeste; je suis bien loin d'avoir assez d'intimité dans sa maison pour oser y présenter personne. En disant cela, il s'approchait de Valentine, qui venait de se lever dans l'intention de rejoindre sa voiture; il lui offrit de l'y conduire, et n'ayant point de bonnes raisons pour le refuser, elle fut contrainte de l'accepter. Le regret qu'elle en ressentait redoubla, lors qu'elle rencontra pour la seconde fois Anatole. Le desir d'éviter les plaisanteries du chevalier sur cette rencontre, lui fit tourner la tête de son côté, et lui adresser la parole pour fixer son attention, et l'empêcher de remarquer Anatole. Cette petite ruse réussit. Le chevalier enchanté de se montrer à tout Paris, presqu'en tête-à-tête avec madame de Saverny, et plus heureux encore de la bonne grace qu'elle mettait à lui parler, n'aperçut point Anatole; Valentine aussi s'efforça de ne le pas voir, et cependant la pâleur qu'elle remarqua sur son visage, vint attrister la fin d'une journée qui promettait d'assez doux souvenirs.

CHAPITRE XXI.

A dater de ce jour, madame de Saverny perdit de son goût pour la retraite, et en prit un très-vif pour la promenade et les spectacles; il est vrai qu'un hasard assez explicable l'y fesait rencontrer souvent Anatole, placé presque toujours dans l'endroit le plus obscur de la salle, aux loges du rez-de-chaussée; il était plutôt deviné qu'aperçu par Valentine, à qui la moindre lueur suffisait pour lire sur les traits d'Anatole tout ce qui se passait dans son coeur. Une certaine retenue l'engageait parfois à fuir ses regards; mais alors un attrait irrésistible semblait triompher de sa volonté, et ses yeux revenaient d'eux-mêmes puiser dans ceux d'Anatole le feu qui les animait.

Depuis que madame de Nangis affectait de s'éloigner de Valentine, madame de Réthel s'en rapprochait. Une grande conformité de principes et de goût rendait chaque jour leur liaison plus intime. Le commandeur s'en réjouissait, car c'était son ouvrage. En effet, révolté de l'abandon où madame de Nangis laissait sa belle-soeur, il avait conçu l'idée d'engager sa nièce à la suivre quelquefois dans le monde, où la réputation d'une jeune femme dépend si souvent de celle qui l'accompagne: madame de Réthel, flattée de cette préférence, se prêtait de bonne grace aux desirs que témoignait Valentine, et trouvait tout simple qu'ayant été élevée à la campagne, elle voulût un peu s'amuser des plaisirs de Paris. Madame de Nangis voyait naître cette intimité avec satisfaction; car elle connaissait l'antipathie de M. d'Émerange pour madame de Réthel, et elle espérait que tous les charmes de Valentine ne le détermineraient pas à braver le mal-aise qu'il éprouvait toujours en présence de madame de Réthel. Pendant quelque temps cette supposition se trouva juste; mais le chevalier se lassa bientôt d'un éloignement si contraire à ses projets. On le vit redoubler d'assiduités auprès de madame de Saverny, en dépit de tout ce qu'elle tentait pour s'y soustraire. Il imagina un moyen de la contraindre à recevoir ses soins, en confiant sous le secret, au comte de Nangis, le dessein qu'il avait de lui demander la main de sa soeur, aussitôt que la mort d'un vieil oncle le rendrait héritier d'un grand titre et d'une fortune considérable. M. de Nangis savait que les espérances du chevalier étaient bien fondées; et de plus que cet oncle, attaqué d'une maladie grave, ne pouvait prolonger long-temps l'impatience de son neveu. L'idée de ce mariage enchantait la vanité de M. de Nangis, et il ne doutait pas que sa soeur n'en fût aussi flattée que lui; il voyait d'avance dans son futur beau-frère, un homme dont l'esprit et la fortune obtiendraient bientôt le plus grand crédit à la cour; et l'on sait qu'aux yeux de M. de Nangis, avoir du crédit, c'était posséder toutes les qualités humaines.

D'après l'effet d'un sentiment délicat, que le chevalier sut bien faire valoir, il prévint le comte que rien ne l'engagerait à se déclarer à madame de Saverny, avant l'événement qui devait le mettre à portée de lui offrir une fortune digne d'elle. Cette réserve fut très-approuvée; et M. de Nangis promit de récompenser tant de délicatesse, en donnant au chevalier les occasions les plus fréquentes de témoigner à Valentine le desir qu'il avait de lui plaire. C'est par suite de cette convention que M. d'Émerange se fesait conduire par le comte, dans tous les lieux où il savait rencontrer madame de Saverny, et qu'il s'assurait l'accueil que l'on ne peut refuser à un ami de sa famille. On présume bien que le chevalier avait fait promettre avant tout à M. de Nangis, de ne point mettre la comtesse dans la confidence, sous le prétexte assez plausible qu'elle n'en saurait pas garder le secret à sa belle-soeur. Mais l'habitude que M. de Nangis avait de traiter sa femme à-peu-près comme un enfant, rendait la recommandation inutile.

Valentine, loin de deviner ce qui se passait entre eux, se demandait souvent comment la gravité de son frère pouvait s'arranger de la conversation d'un ami aussi léger; mais elle s'en étonnait moins en pensant à l'extrême facilité de M. d'Émerange, à prendre le ton qui convenait le mieux aux gens qu'il avait intérêt de captiver, et cette réflexion lui fesait craindre de voir cette amitié durer beaucoup trop long-temps pour le repos de toute sa famille. Le sien en fut le premier troublé, car à la suite d'une soirée que le chevalier avait passée dans la loge de madame de Saverny, voici le billet qu'elle reçut:

ANATOLE A VALENTINE.

«Serait-il possible que l'être le plus parfait se fût laissé séduire par les agréments frivoles d'un homme incapable d'aimer; tant de beauté, de qualités célestes, deviendraient le partage d'un coeur égoïste? et celui que le plus pur amour anime, n'obtiendrait pas même un souvenir! Non, sur ce fait, je n'en croirai que vous; s'il est vrai que l'insensibilité, l'ironie, enfin toutes les vertus d'un fat, aient le don de vous plaire, je ne dois plus rien adorer au monde, et vous me verrez fuir désespéré, comme le malheureux dont un profane vient de renverser l'idole.»

Le ton de ce billet offensa Valentine, et, sans pitié pour le sentiment qu'il exprimait, elle ne vit que l'injustice de vouloir dicter des lois sans s'exposer à en recevoir.

Puisqu'un obstacle que j'ignore, pensa-t-elle, doit me priver éternellement du plaisir de le voir, de quel droit m'imposerait-il le sacrifice des soins qu'un autre peut m'offrir? Certes, je n'encourage pas ceux du chevalier, et ne cache pas même assez à quel point je les redoute; mais si des motifs qui me sont personnels m'engagent à détruire ses espérances, je n'en veux recevoir l'ordre de personne. C'est ainsi que la fierté de Valentine s'indignait de l'empire qu'Anatole se croyait déja sur elle. Tant de despotisme lui semblait autorisé par la faiblesse qu'elle avait eue de recevoir ses lettres après l'aveu qu'il avait osé lui faire, elle se reprochait même d'avoir répondu à la première, et plus encore, de s'être laissée tromper par l'apparence de cette respectueuse soumission qui paraissait devoir la rassurer sur tous les sentiments d'Anatole. Cependant elle aurait bien voulu accorder les intérêts de son coeur et ceux de sa dignité; mais son imagination chercha vainement un moyen d'instruire Anatole de l'indifférence que lui inspiraient tous les agréments du chevalier, sans qu'elle fût obligée de se justifier elle-même du tort de le trouver aimable.

Une visite du commandeur vint très-à-propos la tirer de cet embarras. Il s'aperçut bientôt du ressentiment qu'elle tâchait de dissimuler, et sans en demander la cause, il s'amusa à la deviner; il parla d'abord des folies de madame de Nangis, comme d'un sujet très-propre à donner de l'humeur; mais Valentine se mit à excuser la comtesse avec tant de douceur et d'indulgence, que le commandeur se dit: Non, ce n'est pas cela: et il passa au chevalier d'Émerange. Valentine ne laissa point échapper cette occasion de lui avouer combien elle était contrariée du bruit qui se répandait dans le monde sur son prétendu mariage avec le chevalier; elle entra dans tous les détails qui devaient le mieux convaincre M. de Saint-Albert, du peu de succès du chevalier auprès d'elle, et comme elle en parlait naturellement et sans dépit, le commandeur se dit: Ce n'est pas encore cela. Après avoir tenté aussi inutilement plusieurs autres épreuves, il pria Valentine de lui montrer ce fameux jasmin dont madame de Réthel raffolait, et qu'elle prétendait être plus beau que celui de la princesse de L...--Je suis charmée qu'il lui plaise autant, répondit Valentine, avec un empressement extraordinaire, je vais le faire porter chez elle. En disant ces mots, elle sonna pour en donner l'ordre, et mit tant de vivacité dans ce mouvement, que le commandeur soupçonna qu'il était l'effet d'une résolution pénible; il assura que madame de Réthel ne consentirait jamais à causer tant de chagrin à celui qui lui avait offert ce bel arbuste.--Vraiment, reprit Valentine, en affectant un air gai que l'inflexion de sa voix démentait; en le donnant, je ne fais d'injure à personne, car j'ignore à qui je le dois.--Et moi, je le sais, répliqua le commandeur; et c'est au nom de l'amitié que je vous prie de le conserver. Ma nièce saura l'aimable intention que vous aviez de lui faire ce joli présent; un autre l'apprendra peut-être aussi, cela doit suffire à votre vengeance. En finissant ces mots, M. de Saint-Albert quitta madame de Saverny, et la laissa confondue de se voir ainsi devinée; mais il rit en lui-même du succès de sa petite ruse. En se rappelant les soins de Valentine à lui prouver qu'elle n'aimait point le chevalier, son agitation au premier mot qu'il lui avait adressé sur un sujet relatif à Anatole, et le dépit qu'elle avait montré en sacrifiant un présent qu'elle croyait tenir de lui, il présuma que quelques reproches dictés par la jalousie avaient excité cette grande colère; et il se dit: Pour le coup, c'est cela.

CHAPITRE XXII.

On était à la veille du jour de l'an, de ce jour où tout se fait par étiquette, même une visite à son ami. On voyait les boutiques de Paris remplies de gens qui, par économie ou par avarice, marchandaient avec acharnement des objets de fantaisie, achetés à regret, pour être quelquefois offerts et reçus sans plaisir. Chacun se tourmentait pour deviner comment il pourrait satisfaire à bon marché le caprice d'une parente ou d'une amie; après avoir rêvé aussi sérieusement à ce grand intérêt, que s'il s'agissait de tous ceux de l'Europe, le jour solennel arrivait et rien n'était décidé; alors on se détermine à payer, deux fois sa valeur, la première chose venue, pour s'acquitter à temps d'un impôt d'autant plus exactement perçu, qu'il est mis sur l'amour-propre.