Anatole, Vol. 1

Part 6

Chapter 63,835 wordsPublic domain

La princesse était encore au lit quand la marquise arriva. Un valet-de-chambre alla s'informer si elle était visible, et madame de Saverny entra dans le salon pour y attendre sa réponse. On peut se figurer sa surprise lorsqu'elle aperçut sur la table de la princesse le même jasmin qu'elle y avait vu la veille. Sans pouvoir expliquer ce nouveau mystère, elle chercha un autre motif à donner à sa visite. Car, sans se rendre compte du sentiment qui la retenait, elle ne voulait point parler du présent qu'elle avait reçu, avant d'avoir découvert celui qu'elle en devait remercier. Elle était encore dans l'embarras de choisir un prétexte raisonnable, quand on vint l'avertir que la princesse l'attendait. Elle arriva près d'elle avec toute la confusion d'une personne qui ne sait ce qu'elle va dire. La princesse ne s'en aperçut point, et termina son embarras en lui disant: «Je devine ce qui m'attire le plaisir de vous voir d'aussi bonne heure, ma chère Valentine, vous savez ce qui s'est dit hier soir chez moi, et combien je me suis plainte de votre silence. Me laisser apprendre la nouvelle de votre prochain mariage par le bruit qu'il fait dans le monde, vous conviendrez que c'est me traiter avec bien peu de confiance, et que mon amitié méritait mieux de vous.» La princesse ajouta tant d'autres reproches obligeants à ceux-ci, qu'elle donna à Valentine le temps de se remettre un peu de son étonnement, et de chercher à profiter de la méprise.--Avant de me justifier, lui dit-elle, d'un tort que je n'ai point, permettez-moi, madame, de me plaindre aussi de votre facilité à m'accuser.--Quoi! interrompit la princesse, ce mariage n'est point vrai?--Je ne sais même pas à qui l'on me fait l'honneur de m'accorder.--Ah! vous savez au moins que le chevalier d'Émerange brûle de vous obtenir.--Moi... madame... répondit Valentine avec embarras.--Pourquoi vous troubler, ma chère Valentine? je ne veux pas arracher votre secret; croyez plutôt que si vous me réduisiez à le deviner, je saurais le respecter. Votre situation m'est connue; je sens tous les égards que vous devez à votre belle-soeur; mais quand vous aurez beaucoup sacrifié à sa sensibilité, il faudra toujours finir par lui porter le coup fatal, et je vous prédis que son caractère emporté ne vous tiendra pas compte de vos ménagements.--Ah! madame, pouvez-vous faire une semblable supposition?--Je ne suppose rien, je vous jure, et ne fais que vous répéter ce qui se dit dans le monde.--Oserait-on y calomnier la conduite de madame de Nangis? Ce serait une indignité!--Je le pense ainsi; mais ni vous ni moi n'avons la puissance de l'empêcher. Tant qu'on voit une femme recevoir les soins d'un homme aimable, on dit qu'elle les encourage; s'attriste-t-elle de ses assiduités auprès d'une autre, on la dit jalouse. C'est une vieille routine adoptée par la malignité, et que rien ne saurait changer: mais remarquez que ces mêmes gens si prompts à supposer les torts qu'on leur cache, n'en sont pas moins indulgents pour tous ceux qu'on leur montre, et que souvent, pour les désarmer, il suffit de paraître ne les pas craindre.--Et comment ne craindrait-on pas une méchanceté dont les suites peuvent devenir si funestes? Le caractère de mon frère est assez connu, je pense, pour ne pas laisser supposer qu'il endurât patiemment de tels propos.--Soyez tranquille, le bruit n'en parviendra jamais à ses oreilles; sur ce point, la discrétion française l'emporte sur le plaisir de nuire: on verrait avec horreur celui qui troublerait par une lâche trahison la paix conjugale d'un mari; et la société en ferait bientôt justice.»

Ce ne fut pas sans peine que la princesse parvint à faire comprendre à Valentine les subtilités de ce code des lois mondaines, qui condamne la délation sans punir la calomnie. Les idées que madame de Saverny s'était faites du véritable honneur s'accordaient mal avec cet honneur de convention, parfois sévère et parfois complaisant, qu'on lui assurait avoir un si grand empire dans le monde. Si toute autre personne lui en eût ainsi parlé, elle l'aurait accusée d'une légèreté blâmable; mais les vertus, la conduite de la princesse de L..., ne laissaient aucun doute sur la pureté de ses principes. Elle parlait des travers de la société comme de ces infirmités incurables qu'il faut bien tolérer chez les autres, mais dont on ne saurait trop se garantir pour son propre compte; et ce fut d'elle que Valentine reçut la première leçon de cette aimable indulgence, qui est le sceau de la supériorité en tous genres.

CHAPITRE XVI.

De tous les sentiments qui tourmentent l'esprit, l'impatience étant bien certainement le plus difficile à dissimuler, on aime à s'y livrer sans témoin; aussi madame de Saverny forma-t-elle le projet de s'enfermer chez elle pendant quelques jours, pour calmer l'agitation que fesaient naître en son ame tant d'incidents étranges, et méditer sur la conduite qu'elle devait tenir.

Elle s'occupa d'abord des moyens de détruire les espérances du chevalier d'Émerange sur son prétendu mariage, et de faire cesser un bruit dont elle se plaisait à exagérer les conséquences dangereuses, sans oser s'avouer celle qu'elle redoutait le plus. La difficulté était de faire connaître ses intentions au chevalier; comment imposer silence à un homme qui ne s'explique point, et l'obliger à nier un projet qui n'a peut-être jamais été le sien? Ces réflexions arrêtaient Valentine, et plus encore, l'idée de partager le ridicule attaché aux femmes qui se croient adorées au premier mot galant qu'on leur adresse, et qui se vantent de leurs rigueurs avant qu'on ait songé à leur plaire. Après s'être long-temps consultée sur le parti qu'elle devait prendre à ce sujet, Valentine résolut d'avoir recours aux conseils de son frère: elle était sûre de trouver en lui un défenseur des usages du monde, qui ne lui permettrait pas de les blesser en cette circonstance, et pleine de confiance dans la manière dont il la guiderait, elle ne chercha plus qu'à se distraire d'une pensée qui l'agitait péniblement, pour se livrer à des conjectures plus agréables.

L'envoi de ce beau jasmin, et le mystère qui l'accompagnait, étaient bien dignes d'exercer l'imagination d'une femme déja tourmentée par un sentiment de curiosité qui s'augmentait de jour en jour. Mais pour cette fois Valentine se crut au moment de voir cesser l'obscurité qui lui causait tant d'impatience. Elle ne pensa pas qu'il lui fût permis d'accepter ce présent sans savoir de qui elle le tenait, et il lui parut fort simple de questionner le duc de Moras sur un fait qu'il ne pouvait ignorer. Dans cette résolution elle ne chercha plus qu'une occasion prochaine de rencontrer l'ambassadeur d'Espagne; mais mademoiselle Cécile entra, remit une lettre à sa maîtresse, et la marquise changea de projet.

A la seule vue de l'adresse, Valentine reconnut l'écriture, et rougit; elle hésita quelque temps à rompre le cachet; et voyant que mademoiselle Cécile ne se disposait point à sortir, elle demanda si l'on attendait la réponse. Non, madame, répondit Cécile, cette lettre est venue par la poste, mais j'attends, pour savoir les ordres de Madame, et quelle robe je dois lui apprêter.--Je m'habillerai plus tard, reprit avec impatience la marquise.--Madame ne dînera donc pas aujourd'hui chez madame la comtesse, car le maître d'hôtel vient de me dire que l'on était au moment de servir.--Non, je resterai chez moi: faites dire à ma belle-soeur qu'une légère indisposition m'y retient.--Si Madame est malade, je puis en prévenir le docteur Petit; je viens de le voir entrer, il n'y a qu'un instant, chez madame de Nangis.--Elles Gardez-vous en bien; je n'ai besoin que de repos et ne veux être troublée par personne.» Ces derniers mots furent dits d'un ton à prouver à mademoiselle Cécile qu'on ne fesait point d'exception pour elle. Aussi s'empressa-t-elle d'aller remplir sa commission, tout en méditant sur l'émotion qu'elle avait remarquée dans les yeux de sa maîtresse en lui remettant cette lettre, et sur le desir qu'elle avait si franchement manifesté de la lire sans témoin.

Voici ce qu'elle contenait:

«S'il est vrai, Madame, qu'un heureux hasard m'ait donné quelques droits à votre reconnaissance, permettez que je les réclame, en vous suppliant de me sacrifier le faible intérêt de curiosité que je vous inspire; encore un mot de vous, et le mystère qui me dérobe à vos yeux cesserait bientôt; mais alors tout serait anéanti pour moi. Réduit à fuir l'objet d'un sentiment divin qui remplit mon ame, mon existence ne serait plus qu'un long deuil. Ah! par pitié, laissez-moi l'unique bonheur auquel je puisse prétendre! Si vous saviez combien l'idée d'occuper quelquefois sa pensée fait tressaillir mon coeur! avec quels soins je m'informe de ses projets, de ses desirs! à quels transports me livre la seule espérance de l'apercevoir! non, jamais vous ne consentiriez à me ravir une si douce félicité.

«Je n'en doute point, Madame, vous accueillerez ma prière; le ciel n'a pas réuni tant de charmes, sans y joindre la sensibilité qui sait respecter et plaindre le malheur; et je vous devrai encore le seul bien qui puisse m'attacher à la vie.

«Je suis, etc.

«ANATOLE.»

«Oui, s'écria Valentine, après avoir lu; sa prière est sacrée, et la reconnaissance me fait une loi de la respecter; je renonce dès ce moment à tout espoir de le connaître: il aime, il est malheureux, son sort paraît dépendre du mystère qui l'entoure. Ah! que je meure plutôt que de troubler la vie de celui à qui je dois la mienne! Mais comment le rassurer? comment lui faire savoir le serment que je fais de ne plus chercher à pénétrer le secret qu'il exige?» En disant ces mots, les yeux de Valentine retombèrent sur la lettre d'Anatole, et y virent, auprès de la signature, l'adresse du ministre des affaires étrangères. Elle présuma que c'était là qu'Anatole attendait sa réponse, et qu'il avait probablement chargé un des secrétaires du ministre de recevoir pour lui les lettres dont l'adresse ne portait que son nom de baptême. Persuadée qu'elle remplissait un devoir indispensable, elle s'empressa d'écrire un billet dont les expressions nobles et simples attestaient la franchise du sentiment qui les avait dictées. Pas un trait piquant, pas un mot dont la coquetterie eût pu tirer parti. C'était la promesse positive d'observer religieusement le silence imposé par Anatole, et dont la reconnaissance lui fesait un devoir.

Lorsque l'ame est émue d'un sentiment généreux, les petites considérations disparaissent; aussi Valentine ne fut-elle point troublée dans cette démarche par l'idée de répondre à un inconnu, dont le but était peut-être de s'amuser de sa crédulité, et de profiter de la lettre qu'il avait si facilement obtenue d'elle, pour divertir ses confidents; une telle supposition n'entra pas dans son esprit, malgré sa disposition naturelle à un peu de méfiance. Cependant la conduite mystérieuse d'Anatole en pouvait inspirer à de plus confiants. Mais, sait-on jamais bien par quel motif on doute, ou l'on croit? N'a-t-on pas vu des illusions durer toute la vie, malgré l'évidence attachée à les détruire! Et la vérité qui prouve n'est-elle pas souvent sacrifiée à l'erreur qui persuade?

CHAPITRE XVII.

Mademoiselle Cécile avait si bien exagéré l'indisposition de sa maîtresse, qu'aussitôt après le dîner, madame de Nangis, suivie de tous ses convives, arriva chez la marquise, pour s'informer des nouvelles de la malade, et lui tenir compagnie. Ce projet dérangeait beaucoup celui que Valentine avait formé de passer la soirée toute seule; mais elle n'en témoigna point d'humeur. En entrant, le docteur s'écria: «Vraiment, je ne m'étonne pas qu'on ait la migraine dans une chambre ainsi parfumée de fleurs!» Et sans attendre de réponse, il donna l'ordre à un laquais de sortir tous les vases de fleurs qui se trouvaient dans l'appartement; madame de Nangis, accoutumée à ce despotisme doctoral, ne s'y opposa point. Mais Valentine demanda grace pour son jasmin d'Espagne, dont le parfum était trop doux, à ce qu'elle assurait, pour l'incommoder. Cette exception lui valut bien des commentaires sur l'envoi du jasmin, jusqu'au moment où chacun s'accorda pour le mettre sur le compte de l'ambassadeur d'Espagne. Pendant que l'on s'occupait de ce grand intérêt, le chevalier d'Émerange s'apercevant qu'il tenait encore à la main une branche d'héliotrope, qu'il avait cueillie chez madame de Nangis, la jeta dans le feu, en s'excusant auprès de la marquise, de n'avoir pas pensé plutôt que cette fleur pouvait l'incommoder. La comtesse s'aperçut de ce mouvement, et le trouva tout simple; mais quand elle vit le chevalier remplacer le bouquet qu'il venait de jeter, par une branche du jasmin de madame de Saverny, elle prit un air boudeur qui ne la quitta plus. Cette familiarité déplut aussi à Valentine; elle avait toujours présente à l'esprit la conversation de la princesse, et convenait que les manières du chevalier pouvaient bien avoir donné lieu au bruit qui circulait; pour en détruire l'effet, elle prit avec lui un ton de réserve qu'il remarqua avec étonnement; il crut d'abord que c'était un caprice, et voulut en triompher, en redoublant de soins et de gaîté; mais s'apercevant de l'inutilité des frais de son esprit, il joua le dépit, et devint silencieux. Le docteur profita de l'auditoire qu'on lui cédait, pour raconter un certain nombre d'anecdotes burlesques, dont il connaissait pour le moins aussi bien l'effet que celui de ses recettes. Il dut en être content, car l'on rit aux éclats; et ce fut au milieu du bruit qu'il avait provoqué, que le docteur sortit enchanté de son succès, et persuadé que lui seul s'entendait à guérir de la migraine.

Le dépit du chevalier ne le servant pas mieux que sa coquetterie, il résolut de demander franchement à madame de Saverny en quoi il avait eu le malheur de lui déplaire? Chez beaucoup de gens la franchise est encore une ruse, et souvent celle qui leur réussit le mieux. Le chevalier en fit une heureuse épreuve. Valentine n'avait pas prévu qu'il dût lui demander l'explication de sa nouvelle manière de le traiter, et l'embarras qu'elle mit à lui répondre quelques mots insignifiants, fut interprété par le chevalier en faveur de son amour-propre. Il supposa que l'humeur jalouse de madame de Nangis avait inspiré à Valentine le désir généreux de calmer les inquiétudes de sa belle-soeur, en affectant plus de froideur pour lui; et, sans laisser apercevoir le plaisir qu'il ressentait de cette prétendue découverte, il dit à voix basse à la marquise, que si elle persistait à le traiter avec tant de sévérité, il regarderait ce changement de manière, comme un ordre de ne la plus revoir, et qu'il s'y résignerait malgré toute l'étendue du sacrifice. En écoutant le chevalier, Valentine, qui n'osait lever les yeux sur lui, les jeta sur madame de Nangis; elle la vit pâlir et se trouver mal; son premier mouvement fut d'aller la secourir, mais la comtesse revenant bientôt à elle, la remercia sèchement de l'intention qu'elle avait de la ramener dans son appartement pour lui donner ses soins; elle prétendit n'avoir besoin de ceux de personne, et prit le bras de M. d'Émerange, qui lui offrit de la reconduire. Les amis qu'avait amenés madame de Nangis, troublés par cet événement, prirent congé de Valentine, sans qu'elle y fît attention. L'oreille encore frappée des derniers mots de sa belle-soeur, et le coeur oppressé du refus qu'elle avait fait de ses soins, elle sentit ses yeux se remplir de larmes, et s'affligea d'un procédé dont elle craignit de deviner la cause. L'arrivée d'Isaure la tira de sa triste rêverie. «Eh mon dieu! qu'est-ce donc qui se passe, s'écria la petite, en embrassant Valentine. Quoi! vous pleurez! Est-ce que maman vous a grondée aussi?--Non, mon enfant, mais je l'ai vue souffrir, et cela m'a fait de la peine.--Elle a été malade, n'est-il pas vrai? Mademoiselle Cécile nous l'avait bien dit.--Cela n'est pas inquiétant, elle est beaucoup mieux maintenant.--Ah! je le sais bien, puisque j'ai été la voir tout-à-l'heure. Mais elle était si en colère contre M. d'Émerange, qu'elle m'a renvoyée en disant à ma bonne de me coucher tout de suite; cependant il n'est pas encore neuf heures. Aussi j'ai demandé à venir passer un petit moment avec vous. Savez-vous qu'il faut que ce M. d'Émerange ait bien désobéi à maman, pour qu'elle se fâche ainsi?--Que cela te fait-il? Je t'ai cent fois répété qu'à ton âge on comprenait tout de travers ce que les grandes personnes se disent entre elles, et que le mieux était de ne jamais le répéter.--Eh bien! je ne répéterai plus rien, je vous le promets, ma tante.--Si tu tiens parole, je te récompenserai.--Ah! que je suis contente, que me donnerez-vous?--Choisis ce que tu voudras.--Voici bientôt le temps des étrennes, je sais que mon papa doit me donner une montre, maman une grande poupée, il ne me manque plus qu'un collier avec un joli médaillon; ah! si vous vouliez m'en donner un avec votre portrait dessus, je serais aussi belle que la petite fille de la princesse de L..., qui porte à son cou le portrait de la Reine.--Puisque tu le desires, tu auras le collier et le portrait, mais tu connais nos conditions.--Ah! je n'ai pas envie de les oublier.--En disant ces mots, Isaure souhaita le bonsoir à sa tante, et se promit bien de lui obéir.

CHAPITRE XVIII.

Plusieurs jours se passèrent sans que Valentine pût rejoindre sa belle-soeur. Elle était toujours sortie, ou n'était point visible. Justement offensée de cette affectation à ne la pas recevoir, madame de Saverny n'insista plus, et se refusa même le plaisir de voir son frère, dans la crainte d'être obligée de répondre aux questions qu'il lui ferait probablement sur le motif qui l'éloignait de sa femme. Cependant l'ayant rencontré un soir chez la princesse de L..., et s'étant approchée de lui pour lui témoigner ses regrets d'être restée si long-temps sans le voir, elle fut très-étonnée d'en être accueillie d'un air sévère, et de lui entendre dire qu'il était tout naturel de sacrifier ses amis à ses adorateurs. Elle se serait justifiée sans peine d'une aussi injuste accusation, si les témoins qui les entouraient le lui avaient permis. Mais les réunions du grand monde ont cela de particulier, qu'on y peut toujours lancer une injure, et jamais entrer en explication; de là vient l'habitude que tant de gens d'esprit ont contractée, de se justifier d'un tort par une épigramme.

Tourmentée par de pénibles réflexions, Valentine pria la princesse de la dispenser de faire une partie, et se plaça auprès de sa table de jeu. Le commandeur de Saint-Albert vint bientôt l'y rejoindre, et voyant l'expression de mécontentement répandue sur son visage, il lui dit: «Comment se fait-il qu'on ait le regard aussi triste quand on vient de causer tant de joie?--Je ne sais, répondit madame de Saverny, sans avoir l'air de comprendre la fin de cette phrase, mais il est vrai qu'aujourd'hui je suis assez maussade.--C'est une manière de répondre que vous ne vous souciez pas de me dire ce qui vous importune; tranquillisez-vous, je suis discret, et ne demande jamais ce que je sais.--Puisque vous êtes si bien instruit, faites-moi, je vous en prie, la confidence de ce que j'éprouve?--Non, vraiment; je n'aime point à me mêler des affaires de famille; d'ailleurs vous savez si l'on perd son temps à m'interroger?--Aussi n'ai-je plus envie de rien savoir de vous.--C'est dommage, car je me sens ce soir une certaine disposition au bavardage, dont votre curiosité aurait pu profiter.--Je ne suis plus curieuse.--Je l'avais bien prévu que ce caprice ne durerait pas plus qu'un autre.--En vérité, vous jugez de tout admirablement, reprit Valentine avec dépit; au reste, quand on prend la reconnaissance pour du caprice, on peut bien prendre le silence pour de l'oubli.--Que la colère vous sied bien! et que de gens aimables m'envieraient le bonheur de vous animer ainsi?--Ah! par grace, épargnez-moi votre ironie, je ne saurais la supporter aujourd'hui; c'est de votre amitié seule que j'ai besoin.--Vous y pouvez compter, reprit le commandeur d'un ton plus affectueux, et le moment approche où cette amitié déconcertera, j'espère, plus d'un projet.» Ces derniers mots auraient laissé une impression profonde dans l'esprit de madame de Saverny, si une lettre qu'on lui remit en rentrant chez elle n'eût changé le cours de ses idées. Cette lettre contenait les remerciements d'Anatole; et comme une prière exaucée en autorise nécessairement une autre, il suppliait Valentine, dans les termes les plus humbles de lui accorder la permission de lui écrire quelquefois. «Puisque le ciel me condamne, ajoutait-il, à ne jamais goûter le bonheur de ceux qui vous entourent, ne me privez pas du plaisir de vous peindre des sentiments dignes de vous. Ils sont sans danger pour votre repos; et votre coeur fût-il libre, vous n'y sauriez répondre. Je vous la répète, madame, un obstacle invincible me sépare à jamais de vous; mais la fatalité qui s'oppose à mes voeux ne me rend point indigne de votre confiance ni de votre intérêt, et vous pouvez recevoir en toute assurance l'hommage d'un culte qui n'est dû qu'à la divinité.» Plus bas on lisait que le renvoi de cette lettre serait regardé comme l'ordre de n'en plus adresser.

Il serait trop long d'analyser tous les sentiments que fit naître cette lecture; le plus vif était bien certainement celui dont Valentine n'osait convenir avec elle-même. C'était ce plaisir qui ravit l'ame au premier aveu d'un amour qu'on désire; c'était cette ivresse du coeur qui trouble la raison au point d'ôter tout souvenir du passé, pour se livrer uniquement à l'espoir d'un avenir enchanteur. Les chagrins, les obstacles, tout disparaît devant l'idée d'être aimée; on croit sincèrement que l'amour a borné son ambition à cet excès de félicité, et l'on défie le malheur. Heureuse illusion, dont rien ne remplace la perte!

Absorbée dans sa douce rêverie, Valentine se demandait comment Anatole pouvait avoir conçu pour elle un sentiment aussi vif, sans la connaître. A cette question fort raisonnable, son coeur répondait par un retour sur lui-même qui lui expliquait mieux ce mystère que n'auraient pu le faire tous les calculs de son esprit. D'ailleurs M. de Saint-Albert avait probablement instruit son ami de ce qui l'intéressait, peut-être même s'était-il plu à parer Valentine de toutes les qualités aimables, pour mieux séduire l'imagination exaltée d'Anatole. Ce projet n'avait d'abord été que l'effet d'une plaisanterie fondée sur l'aventure romanesque de l'Opéra; mais il arrive parfois que le même événement qui fait rire un vieillard, fait rêver un jeune homme; et tout prouvait que celui-là avait laissé des traces profondes dans le souvenir d'Anatole; il est si naturel de s'attacher aux objets de son dévouement, et de vouloir aimer une femme déja captivée par la reconnaissance! Voilà les suppositions qui occupèrent long-temps l'esprit de Valentine, avant de s'arrêter sur la pensée de cet _obstacle invincible_, qui aurait été le premier sujet des réflexions de toute autre personne. Son imagination n'en fut pas vivement tourmentée: elle se peignit Anatole soumis aux volontés d'un père ambitieux, et peut-être lié par des promesses qu'il n'osait ni accomplir, ni enfreindre, réduit à attendre sa liberté d'un malheur: elle ne voyait dans sa conduite mystérieuse qu'une preuve de la délicatesse qui doit interdire à un homme d'honneur le desir de faire partager un sentiment malheureux. Enfin, à travers cette obscurité profonde, elle voyait clairement tout ce qui expliquait à son gré la situation d'Anatole. C'est ainsi que tout l'esprit imaginable ne sauve pas des absurdités du coeur.

CHAPITRE XIX.