Part 5
Avant de se séparer, M. d'Émerange ailleurs dit: «Que je suis étourdi! j'oubliais de vous parler de la nouvelle qui occupe aujourd'hui tout Paris! de l'arrivée de ce fameux philosophe, qui prétend deviner les défauts du coeur d'après les traits du visage!--Quoi! Lavater est ici, s'écria madame de Nangis? Que je voudrais le voir! je suis folle de son système, et je m'en sers déja passablement bien. Cependant je n'en sais que les masses; ses détails me paraissent trop incertains; mais sur les nez aquilins, et les mentons crochus, je ne me tromperais guères.--Fiez-vous à ces belles connaissances-là, reprit le chevalier, j'ai voulu aussi me mêler de physiognomonie, et n'ai recueilli d'autre fruit de mes études que le tort de supposer à mes amis beaucoup plus de défauts que je ne leur en connaissais déja.--C'est que vous étiez mal-instruit; d'ailleurs c'est une science que bien des gens ne se soucient guères d'accréditer. Moi, qui ne me donne pas trop la peine de cacher mes défauts, je serais charmée de connaître aussi bien ceux des autres.--Je croyais, dit Valentine, qu'il y avait plus à gagner à ne les pas voir; et je suis presque tentée de plaindre ce pauvre M. Lavater, de n'avoir pas même les plaisirs de l'illusion.--Ce doit être un homme d'une conversation bien intéressante, dit la comtesse. On va se l'arracher; mais j'espère bien être une des premières à le voir.--Ce ne sera pas une chose facile, reprit le chevalier, car on le dit fort sauvage.--C'est dans l'ordre, dit le commandeur, un homme qui a le secret de tout le monde doit se cacher.--Mais il a des amis peut-être, reprit la comtesse. On le rencontrera quelque part.--Je ne pense pas que ce soit à la cour, dit en riant M. de Saint-Albert; mais si vous êtes, mesdames, si curieuses de le rencontrer, je crois pouvoir vous en offrir l'occasion.--Ah! M. le commandeur, s'écria madame de Nangis, si vous me rendez un pareil service, je vous promets de ne plus me plaindre de ces petites vérités que vous m'adressez avec tant de ménagements.--Non, vraiment, je serais bien fâché que le plaisir de vous obliger me coûtât une de vos injures. J'aime les réparties, et les vôtres sont trop piquantes pour les sacrifier. C'est donc sans aucune condition que je vous propose de me faire l'honneur de dîner samedi chez moi. Lavater m'a promis ce matin de me donner cette journée. Nous devions la consacrer au plaisir de nous rappeler les moments que nous avons passés ensemble dans son hermitage en Suisse; mais il ne m'en voudra pas de le tromper ainsi.»
Madame de Saverny accepta avec empressement l'invitation du commandeur. Une secrète espérance de rencontrer chez lui cet Anatole, dont le souvenir revenait souvent à sa pensée, ranima sa gaîté. Elle redoubla de soins pour le commandeur, et jamais son desir de plaire ne s'était montré plus visiblement. M. de Saint-Albert n'osant pas s'en faire honneur, lui supposa un autre motif, et dit à voix basse à Valentine: «Vous ne me diriez seulement pas d'inviter le chevalier; et cependant vous en mourez d'envie. Mais on ne peut jamais espérer de franchise de la part d'une femme bien élevée.» A ces mots, Valentine se sentit rougir d'impatience; elle allait répondre de manière à détromper le commandeur, lorsque le chevalier vint s'informer des projets qu'elle avait pour le lendemain. M. de Saint-Albert profita de cette occasion pour remplir ce qu'il disait être le voeu de madame de Saverny; et la reconnaissance que lui en témoigna M. d'Émerange, dut le confirmer dans l'opinion que la moitié de ses conjectures était au moins bien fondée.
Au jour convenu on se rendit chez le commandeur. Madame de Nangis s'étonna d'en être reçue d'une manière aussi affectueuse; elle ignorait le respect de M. de Saint-Albert pour les devoirs de l'hospitalité, et ne concevait pas comment ce même homme, si frondeur, si brusque chez les autres, pouvait devenir chez lui aussi prévenant qu'aimable pour tous ceux qui s'y trouvaient. Un vieux préjugé d'éducation avait persuadé au commandeur, qu'en général il faut être reconnaissant envers les personnes qu'on reçoit; car il est rare qu'elles ne fassent point un sacrifice en quittant leur maison, même pour s'amuser dans celle d'un autre. D'ailleurs il prétendait que la manière de recevoir plus ou moins bien les gens étant toujours un aveu des sentiments d'estime qu'on leur portait, ils avaient le droit de se blesser d'une distraction, ou de se venger d'une impolitesse.
En entrant dans le salon, Valentine était vivement émue; son premier regard n'avait osé s'arrêter particulièrement sur personne, et ce ne fut que long-temps après qu'elle put vérifier que son espérance était vaine. La réunion n'était pas nombreuse: madame de Réthel, nièce de M. de Saint-Albert en fesait les honneurs; elle paraissait fort occupée du soin d'observer Valentine, et plus encore de lui témoigner la préférence la plus flatteuse. Le chevalier, à qui le trouble de madame de Saverny n'avait point échappé, en éprouvait une joie d'amour-propre qui se décelait dans tous ses discours. Il s'empressa de venir lui dire:--Sur lequel de tous ces visages placeriez-vous l'esprit ingénieux de Lavater.--Je voudrais, répondit-elle, en désignant quelqu'un, que cette figure, dont l'expression est si noble et si calme, fût celle d'un philosophe;--et le ciel, qui veut tout ce que vous voulez, a donné cette belle figure à Lavater.--Ah! je suis bien aise de l'avoir deviné, reprit Valentine; et, si j'osais, je m'en vanterais à lui pour lui prouver la vérité de son systême.» Dans ce moment, le commandeur vint prendre la main de ces dames pour les conduire à table. Selon le desir de madame de Nangis, Lavater fut placé près d'elle; mais sa curiosité n'y gagna rien. En vain son esprit trouva-t-il le moyen d'amener la conversation sur tous les sujets qu'elle croyait devoir l'intéresser: en vain lui témoignait-elle par ses prévenances le desir qu'elle avait de l'entendre causer; il garda le plus profond silence. La comtesse crut que c'était par _dédain philosophique_, et changea au même instant son enthousiasme pour Lavater, en indignation contre lui:--Savez-vous bien, dit-elle au commandeur, que votre savant ami n'est qu'un ennuyeux? Nous croit-il indignes de ses paroles, ou trop sots pour le comprendre?--Il serait possible, répondit M. de Saint-Albert, qu'avec tout votre esprit, vous ne le comprissiez pas.--Voilà bien cet orgueil masculin, reprit la comtesse, qui, tout en accordant beaucoup d'esprit aux femmes, les croit incapables d'apprécier le mérite d'un homme supérieur. On s'imaginerait à vous entendre que Dieu, vous ayant faits à son image, nous devons aussi vous adorer sans vous comprendre?--Pourquoi pas? nous vous donnons assez souvent l'exemple d'un pareil culte.--Cela n'excuse pas vos dédains pour notre esprit, et la peine que vous prenez à nous persuader que la nature l'a réduit au bonheur de vous amuser, sans pouvoir jamais atteindre à l'honneur de vous imiter, même dans la moindre de vos productions.--Ah! ce serait par trop injuste, reprit tout haut le commandeur, et ces messieurs me sont témoins qu'hier encore je vantais les jolis ouvrages de plusieurs femmes, et sur-tout les petits vers de madame de B... Ce n'est pas ma faute à moi si ces dames ne font pas de belles tragédies: je les vanterais d'aussi bon coeur.--Cela n'est pas sûr, dit la comtesse.--Et moi j'en réponds, dit le chevalier. Les succès littéraires des femmes ne peuvent être disputés que par des hommes médiocres. C'est la rivalité qui rend injuste, et plus encore le sentiment de son infériorité. Comment voulez-vous qu'un pédant ennuyeux pardonne à madame de La Fayette d'occuper une place dans toutes les bibliothèques, tandis que les misérables brochures qu'il enfante avec tant de peine, expirent en naissant? Il n'appartient qu'aux gens d'un vrai mérite de savoir approuver le talent par-tout où il se trouve, et j'affirmerais bien que Racine ne médisait pas des vers de madame Deshoulières, malgré son injustice envers lui.» La discussion s'établit sur ce sujet si souvent rebattu. Le chevalier plaida la cause des femmes en chevalier français, et fut bien étonné d'avoir à combattre madame de Saverny, dont l'avis était, que les talents les plus distingués, et le succès qui en résultait, ne pouvaient dédommager une femme du malheur attaché à la célébrité. Madame de Nangis insista pour savoir l'opinion de M. Lavater sur cette réflexion de Valentine, et le commandeur fut obligé de lui avouer que Lavater entendait assez bien le français, mais ne répondait jamais qu'en allemand. C'est pourquoi, ajouta-t-il, j'ai osé vous dire que vous pourriez bien ne pas le comprendre.» Cet aveu rendit à la comtesse toute sa bienveillance pour Lavater; elle pria le commandeur de lui servir d'interprète, et la conversation s'engagea bientôt comme elle le desirait. Elle eut beaucoup à se louer de l'aimable indulgence du philosophe pour celles qu'il appelait _ses chères pécheresses_; mais elle fut souvent contrariée de son attention à considérer Valentine. En effet, rien ne pouvait le distraire du plaisir qu'il prenait à contempler l'ensemble de ce beau visage: ses yeux y restaient fixés comme sur un livre dont chaque page augmente l'intérêt. C'est en regardant Valentine qu'il s'écria: «L'expression d'une ame pure sur des traits enchanteurs n'a-t-elle pas tout le charme d'une _harmonie céleste_!»
Vers la fin du dîner, M. de Saint-Albert parla d'un billet qu'il venait de recevoir, où se trouvaient mêlés des vers adressés à Lavater, et qu'il croyait dignes de lui. De qui sont-ils, demandèrent aussitôt plusieurs personnes, car pour un grand nombre de gens, le jugement qu'on doit porter sur un ouvrage est tout entier dans le nom de l'auteur. Le commandeur répondit que le billet était d'un de ses amis, qui s'excusait de ne pouvoir profiter de l'honneur de dîner avec ces dames; et que les vers étaient anonymes. On voulut les connaître. Madame de Réthel fut charge de les lire. C'était un parallèle de Fénelon et de Lavater, où les plus nobles pensées étaient exprimées avec autant d'énergie que de grace; cet éloge semblait être plutôt le jeu d'une imagination qui aime à comparer, que l'oeuvre de ce démon de flatterie qui inspire tant de madrigaux; et l'on devinait en lisant ces vers, que l'auteur les avait faits bien plus pour son plaisir que pour vanter le génie de Lavater. Ils obtinrent tous les suffrages; après les avoir entendus, on voulut les lire, et lorsqu'ils arrivèrent à madame de Saverny, elle ne réussit pas à cacher sa surprise, en reconnaissant que ces vers avaient été tracés de la même main que la lettre d'Anatole. Le mouvement involontaire qu'elle fit, fut remarqué de tout le monde: on devina qu'elle avait reconnu l'écriture de l'auteur; et pour la première fois, elle se félicita d'ignorer son nom de famille, afin d'affirmer avec plus d'assurance qu'elle ne le connaissait pas.
CHAPITRE XIV.
Le commandeur, qui savait seul le secret de l'embarras de Valentine, voulut y mettre fin en proposant de se lever de table; mais elle était à peine remise de cette première émotion, qu'il en fallut dissimuler une plus vive encore. Madame de Nangis avait desiré voir la bibliothèque de M. de Saint-Albert; c'était une des plus complètes de Paris. Il fesait remarquer sa plus belle édition à madame de Saverny, lorsqu'on entendit la comtesse s'écrier en éclatant de rire: «C'est lui, c'est lui-même: Valentine, ajouta-t-elle en montrant un des bustes qui décoraient ce cabinet, ma chère amie, dites-moi un peu à qui vous trouvez que ce buste ressemble?--Vraiment, interrompit avec empressement le commandeur, il doit ressembler au troyen Hector; c'est du moins ce qu'assure le Romain qui me l'a vendu.--Il s'agit bien de votre guerrier troyen, reprit la comtesse, moi je vous dis que c'est le portrait frappant de notre _inconnu_, et qu'il est bien aussi beau, aussi brave, que tous vos héros d'Homère. Mais, répondez donc, Valentine, n'êtes-vous pas d'avis de cette ressemblance?» Madame de Saverny en était trop frappée pour oser en convenir. L'affectation du commandeur à détourner l'attention de la comtesse sur cette ressemblance, et plus encore le souvenir de ces traits si bien empreints dans la mémoire de Valentine, lui firent soupçonner que l'artiste chargé d'exécuter ce buste, n'avait eu pour modèle qu'Anatole. Elle s'étonna du trouble que cette idée fesait naître en son ame, et s'efforça d'en triompher, en répondant avec gaîté aux plaisanteries de sa belle-soeur; mais Valentine était loin de posséder cet art de dissimuler les émotions du coeur sous les apparences d'un esprit léger. Son regard, sa rougeur, combattaient avec son sourire. Elle sentit bientôt l'impossibilité de continuer une conversation qui lui coûtait tant d'efforts, et tâcha de porter l'attention de madame de Nangis sur un nouvel objet; n'y pouvant réussir, elle se décida à profiter de sa position pour satisfaire une partie de sa curiosité. Elle conduisit Lavater auprès de ce buste, et lui témoigna le desir de savoir, d'après son systême, le caractère qu'il supposait au modèle de cette belle tête. Entraîné par le plaisir d'intéresser Valentine, Lavater surmonte la timidité qui l'empêchait ordinairement de s'exprimer en français, et rassuré par l'idée de n'avoir à dénoncer que les défauts de quelque héros antique, il fait l'analyse la plus détaillée de ce portrait moral, en donnant à chaque mot une nouvelle preuve de sa profonde observation. Il démontre par tous les principes de sa science, qu'un homme doué de cette physionomie, doit posséder un esprit élevé, indépendant, mais trop prompt à s'exalter; un coeur généreux et passionné, sensible jusqu'à la faiblesse, jaloux jusqu'à l'emportement, timide et courageux, modeste et fier, docile dans ses habitudes, inébranlable dans ses résolutions; on peut l'occuper vivement, mais jamais le distraire; il ajoute enfin que son imagination ardente, modérée par un sentiment profond de mélancolie, lui promet de brillants succès en poésie et en peinture, et de vifs chagrins en amour.
Jamais oracle ne fit plus d'impression sur les Grecs, que le jugement de Lavater n'en produisit sur l'esprit de Valentine. A mesure qu'il le prononçait, les yeux fixés sur le commandeur, madame de Saverny cherchait à en vérifier l'exactitude, et voyait avec plaisir le sourire d'approbation qui se répandait sur le visage de M. de Saint-Albert, à chaque détail que Lavater se plaisait à donner du caractère de son jeune ami. Convaincue de la fidélité de ce portrait, elle dit au commandeur de manière à n'être entendue que de lui:--Vous le voyez, tout le monde n'est pas aussi discret que vous. Il ne me reste plus qu'un nom à savoir; je le saurai bientôt, et j'aurai regret de ne rien devoir à votre confiance.--Vous devez déja trop à mon indiscrétion, reprit-il; mais comment un intérêt de ce genre peut-il vous occuper à travers tous ceux qui vous captivent?--C'est qu'il est peut-être le plus vif, répondit ingénûment Valentine.» Ce mot parut surprendre le commandeur; il prit un air méfiant, se mit à rêver, et son regard semblait dire: Serait-il vrai?
Pendant que Valentine se reprochait l'excès de sa franchise, le chevalier riait de sa crédulité, et profitait du départ de Lavater pour dire:--Je crois, en vérité, que vous ajoutez foi à cette nouvelle magie! et que l'esprit éloquent de Lavater vous a subjuguée au point de.....--Elle ne saurait mieux faire que de le croire, interrompit madame de Nangis, puisqu'il donne à son héros toutes les qualités de Grandisson, sans compter les défauts charmants qu'il lui accorde.--Quoi! toujours ce personnage mystérieux, reprit le chevalier, en témoignant de l'humeur. Ah! par grace, mesdames, respectez son secret; il le garde si bien!--Il le garderait cent fois mieux encore, reprit la comtesse, que je le saurais demain s'il m'intéressait autant que vous le supposez.» Valentine fut frappée de cette réflexion, et n'en entendit pas davantage de la petite querelle qui s'engagea entre sa belle-soeur et le chevalier. Accoutumée à les voir souvent d'un avis contraire, elle s'inquiétait peu de leurs différends. Cependant elle aurait pu remarquer qu'ils étaient plus fréquents, et qu'il régnait dans tous les discours de la comtesse une sorte d'aigreur qui devenait chaque jour moins supportable. L'innocence de Valentine l'empêcha long-temps d'en soupçonner la cause; mais elle ne pouvait se dissimuler que madame de Nangis paraissait souvent importunée de sa présence; et, sans oser interpréter ce changement, elle en profitait pour se livrer quelquefois à son goût pour la retraite. Ces jours-là elle ne permettait qu'à la petite Isaure de venir la troubler, et c'est en prodiguant les plus tendres soins à la fille qu'elle se vengeait des caprices de la mère.
CHAPITRE XV.
La réflexion de madame de Nangis sur le secret d'Anatole, revint si souvent à l'esprit de Valentine, qu'elle finit par la trouver toute simple, et s'étonna d'avoir cessé aussi vîte les démarches qui pouvaient lui offrir des renseignements certains sur ce qu'il lui restait à savoir d'Anatole. Après avoir rejeté celles qui ne lui paraissent pas convenables, elle se fit conduire un matin à l'opéra, et sous prétexte de louer une loge à l'année, elle demande celle où elle a vu pour la première fois Anatole. On lui répond que la loge qu'elle désigne n'est pas libre, mais qu'on ne doute pas que l'ambassadeur d'Espagne n'ait la complaisance de la lui céder dès que Son Excellence apprendra que c'est madame la marquise de Saverny qui le desire. Valentine insiste pour que l'on n'adresse point à l'ambassadeur une demande aussi indiscrète, et défend positivement qu'on la fasse en son nom. Le commis chargé de la location des loges, ne voyant que l'intérêt de son administration, promet bien à la marquise de se conformer à ses ordres, mais c'est en formant le projet de lui désobéir. A peine l'a-t-elle quitté, qu'il écrit à l'intendant de l'ambassadeur tout ce qu'il avait promis de ne pas dire; il y ajouta quelques-unes des questions échappées à la curiosité de Valentine, et finit par offrir à Son Excellence le choix de deux autres loges en face de la sienne, qu'il assura être meilleures.
La réponse du duc de Moras ne se fit pas attendre, et Valentine l'ayant rencontré quelques jours après chez la princesse de L***, resta interdite quand il vint la remercier de lui avoir offert l'occasion de faire une chose qui lui fût agréable, en lui cédant sa loge à l'opéra. «Elle sera bien mieux occupée, ajouta-t-il, et je m'assure la reconnaissance de mes anciens voisins. Quelle agréable surprise pour eux de voir arriver une aussi belle personne à la place de leur vieux diplomate!» Valentine, révoltée de l'indiscrétion commise en son nom, s'en défendit avec tant de chaleur, qu'elle s'en justifia mal. Son trouble, en écoutant le duc de Moras, son indignation contre ce commis qu'elle menaçait de faire punir de son impertinence, enfin, ce dépit qu'on éprouve toujours à la suite d'une démarche imprudente, et mal interprétée, lui donna l'air d'une personne qui craint d'être devinée. On avait trouvé tout simple le caprice qui l'avait engagée à desirer la loge du duc de Moras, on s'étonna de lui voir mettre tant d'importance à s'en défendre; et chacun y prêta le motif qui lui parut le plus probable. C'est ainsi qu'on juge souvent dans le monde de l'étendue d'une inconséquence par le plus ou moins de soin qu'on porte à s'en disculper.
Fort heureusement pour Valentine, la princesse interrompit les excuses et les remerciements qu'elle adressait au duc de Moras, en disant: «Regardez, madame, le joli présent que je viens de recevoir!» Et elle conduisit la marquise auprès d'une table sur laquelle se trouvait un jasmin d'Espagne d'une rare beauté. Il avait la forme d'un oranger: sa tige élancée était recouverte d'un buisson de fleurs, et tout attestait qu'il avait déja bravé bien des hivers. Valentine convint qu'elle n'en avait jamais vu de pareil, et cependant son goût pour les fleurs lui avait fait souvent rechercher les plus belles; et les serres du château de Saverny étaient citées parmi les plus complètes en ce genre. Aux airs modestes que le duc de Moras prit en voyant chacun admirer cet arbuste, Valentine devina que c'était lui qui l'avait offert, et lui en fit compliment. Il y répondit en avouant qu'il le tenait d'un de ses amis qui l'avait fait venir d'Espagne, et qu'il ne croyait pas qu'il y en eût d'aussi grand en France.
En sortant de chez la princesse, madame de Saverny se rendit chez la présidente de C..., où devait se trouver madame de Nangis. Elles y passèrent toutes deux le reste de la journée; et lorsque Valentine rentra chez elle, le premier objet qui frappa sa vue fut un jasmin semblable à celui qu'elle avait admiré le matin même chez la princesse de L...: elle reconnut jusqu'au vase qui le contenait, et ne douta pas un instant que la princesse ne lui en eût voulu faire le sacrifice. Pour mieux s'en assurer, elle demanda à sa femme de chambre de quelle part on l'avait apporté; mais mademoiselle Cécile, qui avait toujours le talent d'ignorer ce qu'elle ne voulait pas dire, répondit que deux hommes qu'elle avait pris pour des jardiniers l'avaient déposé dans l'antichambre, en recommandant de le placer auprès du lit de Madame. Cette réponse affermit Valentine dans l'idée que la princesse, ayant remarqué son admiration pour cet arbuste, avait voulu s'en priver pour elle. C'était à ses yeux une indiscrétion de plus que de l'accepter, et cependant comment refuser un sacrifice offert avec tant de délicatesse? Après s'être vivement reproché tout ce qu'elle croyait avoir dit et fait d'inconvenant depuis plusieurs jours, Valentine décida qu'elle irait le lendemain au lever de la princesse, la remercier de son aimable attention, et la conjurer au nom de l'ambassadeur, qu'elle privait déja de sa loge, de conserver les fleurs qu'il lui avait offertes avec tant de plaisir.