Anatole, Vol. 1

Part 4

Chapter 43,767 wordsPublic domain

Au bout de huit jours le commandeur de Saint-Albert revint de la campagne, et son premier soin, en arrivant, fut de se rendre à l'invitation de madame de Saverny. Elle était seule quand il se fit annoncer chez elle; l'entretien tomba naturellement sur le danger qu'elle avait couru. «J'ai bien regretté, dit le commandeur, de ne pouvoir vous témoigner, madame, à quel point je partageais les inquiétudes de vos amis, mais un devoir impérieux me retenait à dix lieues d'ici, auprès d'un malade; cela ne m'a point empêché d'avoir tous les jours de vos nouvelles.--Je ne méritais pas tant de sollicitude, dit Valentine; ce n'est pas moi qui ai souffert des suites de cet événement, mais on assure que la personne à qui j'ai tant d'obligation, est dangereusement blessée. A ces mots la physionomie de M. de Saint-Albert prit un air si triste, que Valentine ajouta, avec émotion: Ah! mon Dieu! serait-ce un de vos amis?--Que je le connaisse ou non, reprit-il, en s'efforçant de paraître calme, il a fait une action très-simple, et quand il lui en coûterait quelque chose pour vous avoir secourue, il ne serait pas fort à plaindre.--Certainement il ne le serait pas plus que moi, car l'idée de savoir que je puis être cause d'un semblable malheur, ne me laisse aucun repos. Encore si je pouvais découvrir à qui j'en dois témoigner ma reconnaissance.--Il serait trop récompensé vraiment, s'il était témoin de votre inquiétude; mais ce n'est peut-être, de votre part, qu'un peu de curiosité. Ne vous blessez pas de cette supposition, ajouta-t-il, en remarquant l'air offensé de Valentine; il est aussi naturel de vouloir connaître son bienfaiteur, que de l'oublier; passez-moi de grace ces petites vérités-là; j'aime à penser qu'elles n'en sont pas pour vous, mais l'habitude m'emporte: j'ai tant vu le monde, qu'il me reste bien peu d'illusion sur les motifs qui le font agir; j'ai surtout le tort de les dire aussitôt que je les devine, même au risque de me tromper; et je vous demande, pour ma franchise, la même indulgence que l'on accorde ordinairement à la dissimulation.--Ce ne serait pas beaucoup exiger de moi, car je hais tout ce qui trompe; mais si je réclame toute la sévérité de votre franchise, je ne veux pas qu'elle me calomnie.--Vous me croyez donc injuste?--En ce moment, par exemple.--Eh bien! tant mieux, vous vous défendrez et vous me verrez bientôt persuadé de mon injustice.--Je suis fort honorée de cette preuve de confiance, et.....--Il n'est pas besoin de confiance pour entendre la vérité.--Et si je ne la disais pas? reprit en souriant Valentine.--Je le verrais.--Vous êtes bien heureux de savoir distinguer ainsi la vérité.--C'est un talent bien commun, je vous jure; et les dupes sont plus rares qu'on ne pense. Les discours sont devenus une monnaie de convention dont chacun sait la valeur réelle. Quand un ministre promet une place au solliciteur qui le comble de remerciements, ils savent parfaitement ce qu'ils doivent attendre l'un de l'autre. Un amant jure de se donner la mort, sans causer le moindre effroi à sa maîtresse, et lorsqu'elle paraît s'évanouir, en entendant sa menace, il sait que c'est un procédé reçu, et qu'elle n'en est pas moins bien décidée à lui survivre. Les souverains mêmes ne sont plus dupes des flatteries de leurs courtisans, et n'ignorent pas qu'en langage de cour: _Vous êtes le plus grand des rois_: veut dire tout simplement, _accordez-moi une faveur_. Enfin, depuis que l'on s'écoute des yeux, personne ne s'abuse; car rien n'est aussi franc que la physionomie; et je puis vous assurer que, si dans le monde on ment beaucoup, on trompe fort peu.--Alors pourquoi se donner une peine inutile?--Je pense comme vous, qu'on pourrait se l'épargner avec beaucoup de gens, mais on en rencontre toujours un petit nombre dont l'inexpérience peut servir d'amusement.--Ceci n'est pas fort rassurant pour une femme qui débute dans le monde.--Ne croyez pas cela, le danger est tout entier pour celle que la vanité aveugle: la femme qui ne cède qu'aux impulsions de son coeur est rarement trompée; pour l'attendrir il faut l'aimer; et la plus ignorante sait si bien apprécier la sincérité des sentiments qu'elle inspire!--Vous m'étonnez; j'avais toujours entendu dire que sur ce point les plus spirituelles étaient souvent dupes des hommes les moins fins.--Elles le disent, parce que c'est une manière d'excuser leurs faiblesses, et d'exciter l'intérêt qu'on a pour la victime d'une perfidie; mais le fait est que rien ne s'imitant aussi mal que le véritable amour, il faut bien se prêter aux ruses d'un trompeur pour en être séduite. Vous avez peut-être déja remarqué des preuves de cette vérité, car je vous crois l'esprit assez juste pour apprécier la valeur des hommages que l'on vous prodigue. On a dû vous répéter souvent que vous étiez belle, qu'on vous adorait; et vous avez sagement jugé que de ces deux choses, l'une était vraie et l'autre fort douteuse.» En disant ces mots, le commandeur regarda Valentine attentivement. Il semblait vouloir deviner si son coeur ignorait encore le bonheur d'être aimée. La naïveté qu'elle mit à lui répondre, ne lui laissa aucun doute à ce sujet: elle ne lui cacha point l'espèce d'effroi que lui causait ce tourbillon du monde où elle se trouvait lancée malgré elle, et lui fit entendre qu'elle attacherait un grand prix aux conseils d'un homme assez éclairé pour la bien guider. C'était réclamer ceux de M. de Saint-Albert. Touché de tant de confiance et de modestie, il lui promit tout le zèle d'un ami dévoué, et finit par lui dire:--Savez-vous qu'il faut bien vous aimer pour consentir ainsi à vous déplaire; car le rôle d'un vieil ami est parfois celui d'un censeur.--Rappelez-vous le premier mot que j'ai entendu de vous, et vous conviendrez qu'on peut me censurer sans me déplaire.--Ah! je ne doute pas de votre indulgence pour les sots jugements, je ne crains que pour ceux qui sont justes et sévères; ce sont les seuls qu'on ne pardonne pas.--Qu'avez-vous à craindre, je supporte bien vos injurieux soupçons, quand il vous plaît de mettre sur le compte d'une curiosité frivole, le desir si naturel de connaître une personne qui s'est blessée pour moi.--Ah! vous y revenez: cela vous inquiète donc véritablement?--Plus que je ne saurais vous le dire.--Aimable personne! ajouta le commandeur, en voyant l'émotion de Valentine. Votre bon coeur ne peut supporter l'idée du malheur d'un autre! même de l'être le plus indifférent pour vous! Peut-être n'avez-vous pas même aperçu celui qui excite votre reconnaissance?--Je crois... l'avoir... vu, répondit-elle, en hésitant, et madame de Nangis assure qu'il est remarquable par la tournure la plus distinguée.--Il l'est bien davantage par son esprit et son coeur, dit en soupirant M. de Saint-Albert.--Vous le connaissez, s'écria Valentine, en laissant tomber son ouvrage; ah! de grace nommez-le moi!--Je ne le puis.--Quelle raison peut vous en empêcher?--Ma parole.--On vous aura demandé le secret pour se soustraire à des remerciements souvent importuns, et vous aurez promis de seconder cet excès de délicatesse; mais on peut trahir sans inconvénient une promesse de ce genre.--S'il fallait calculer l'importance d'un engagement pour le tenir, on risquerait souvent d'être infidèle: il est si commun de regarder comme une chose indifférente celle qui ne touche que nos amis.--Ah! vous êtes incapable de tant d'égoïsme; et votre raison vous éclaire assez pour distinguer le serment qu'on doit tenir de la promesse qu'on peut enfreindre.--Je n'entends rien à ces distinctions-là. Sans examiner si le secret en vaut la peine, je le garderai; mais je ne serai pas si discret sur votre sensibilité, et je vous demande la permission d'en répéter les expressions touchantes.» En finissant ces mots, le commandeur salua Valentine, et partit sans attendre sa réponse.

CHAPITRE XI.

La première idée de madame de Saverny fut d'avoir recours à son frère pour tâcher d'en apprendre davantage de M. de Saint-Albert; mais elle pensa que le commandeur pourrait lui savoir mauvais gré de cette indiscrétion. «Puisqu'il m'a refusée, se dit-elle, sa politesse ne lui permet plus de céder aux instances d'un autre. D'ailleurs la cause de ce mystère est peut-être respectable.» A cette réflexion se joignirent toutes les suppositions qu'on pouvait faire sur une aventure aussi étrange. Valentine essaya de traiter ce prétendu secret comme une plaisanterie qui cesserait bientôt, mais son esprit s'obstinait à y penser sérieusement; et, sans se rendre compte des motifs qui la retenaient, elle résolut de n'en parler à personne.

Peu de jours après l'entretien du commandeur, mademoiselle Cécile vint annoncer à sa maîtresse que ce pauvre Saint-Jean, à qui madame la marquise avait bien voulu promettre sa protection, venait la réclamer. On dit à mademoiselle Cécile de le laisser entrer; et Saint-Jean après avoir longuement parlé de sa reconnaissance, apprit à Valentine qu'il trouvait à se placer, mais que son nouveau maître exigeait un mot de recommandation de la main de madame de Saverny.--«Vous vous trompez, Saint-Jean, dit la marquise, c'est sûrement de la recommandation de ma belle-soeur dont on vous a parlé, et je m'engage à vous la faire obtenir.--J'en demande bien pardon à madame, reprit Saint-Jean, mais je ne puis pas me tromper, car ayant bien pensé qu'on ne pouvait me demander un certificat que des maîtres que j'avais servis, j'ai nommé madame la comtesse de Nangis; mais on m'a répondu qu'il était inutile de prendre des informations auprès d'elle, et que je ne serais reçu que sur un mot de recommandation de madame la marquise de Saverny.--Voilà un singulier caprice! Comment nommez-vous ce monsieur, si confiant dans mes recommandations?--Je ne sais pas son nom, madame;--Mais vous l'avez vu?--Non madame, j'étais hier soir tout tranquillement chez ma mère, quand un monsieur fort élégant, que j'ai bien vîte reconnu pour être un valet de chambre, est venu me demander si c'était moi qui étais cause de la chûte que madame avait faite à la sortie de l'opéra. Je ne lui dis d'abord ni oui, ni non, car je pensais bien que s'il s'agissait d'une place, on ne voudrait peut-être pas d'un cocher qui avait fait une si grande sottise. Mais, comme il vit mon embarras, il m'engagea à lui dire la vérité, et m'apprit qu'il était chargé de proposer une bonne place à celui qui venait de perdre la sienne pour avoir si mal retenu ses chevaux.--Et vous ne lui avez pas demandé qui l'avait chargé de cette commission, interrompit Valentine, avec un peu d'impatience.--Si fait, madame, mais il m'a répondu que je le saurais quand je serais au service de son maître.--On vous propose peut-être là une fort mauvaise maison.--Oh! cela n'est pas possible, madame, on me donne encore plus de gages que je n'en avais chez madame la comtesse; et si ce que dit le valet de chambre est vrai, on n'est pas plus généreux que son maître.--Quoi, vous ne savez pas même où il demeure?--Je sais seulement qu'il est à la campagne, à dix lieues de Paris, et que si madame la marquise a la bonté de me donner le petit mot qu'on me demande, on viendra me prendre demain pour me conduire au château qu'il habite.--Enfin, dit Valentine, après un moment de silence, puisqu'un si grand avantage pour vous est attaché à un mot de moi, je vais vous le donner: je ne crois pas me compromettre en affirmant le bien que j'ai entendu dire de vous.--Ah! madame peut s'informer, et tout le monde lui dira bien dans l'hôtel, que sans ce maudit déjeûner de noce, on n'aurait jamais eu de reproche à me faire.» Valentine fit cesser les regrets de Saint-Jean, en lui remettant son billet, et l'invita à venir lui dire à son retour de la campagne, s'il était content de son nouveau sort. Saint-Jean se trouva fort honoré d'une semblable preuve d'intérêt. Il ne l'attribua qu'à l'extrême bonté de madame de Saverny, et laissa à la finesse de mademoiselle Cécile l'honneur de découvrir qu'il pouvait bien ne devoir tant de protection qu'à la curiosité de la marquise.

Il est certain que Valentine commençait à s'impatienter de l'obscurité répandue sur tout ce qu'elle desirait savoir, et sans la crainte d'entendre sa belle-soeur raconter en riant, à tous ses amis, ce que Saint-Jean venait de dire, elle l'aurait consultée pour savoir ce qu'on devait en penser. Mais l'ironie continuelle de madame de Nangis intimidait la confiance de Valentine; elle était sûre que la comtesse se récrierait sur le romanesque des aventures qui se succédaient, et ne manquerait pas de soupçonner tout haut que ce _bel inconnu_, dont elle avait déja tant ri, faisait courir après le cocher qui avait failli tuer Valentine, et lui assurerait sans doute une pension, en reconnaissance du bonheur qu'il lui devait d'avoir sauvé son héroïne. La certitude d'avoir à supporter ces mauvaises plaisanteries, confirma Valentine dans le dessein de ne pas plus parler du récit de Saint-Jean, que de la visite du commandeur. C'est ainsi que la moquerie détruit tout épanchement, même dans l'amitié; et l'on peut affirmer que la peur d'être trahi empêche moins de confidences, que la crainte d'être plaisanté.

CHAPITRE XII.

Plusieurs jours s'écoulèrent sans que le commandeur reparût chez madame de Nangis. Valentine, alarmée de cette absence, pensa que le danger de son mystérieux ami pouvait en être cause, et se persuada qu'il était de son devoir d'en témoigner quelque inquiétude. Mais elle en parla de la manière la plus réservée, dans un billet où toutes les graces de la politesse ne dissimulaient pas la contrainte qui l'avait dicté; car l'idée que ce billet pourrait être montré, avait intimidé Valentine: l'événement justifia sa prévoyance. M. de Saint-Albert était à la campagne, et le surlendemain elle reçut la lettre suivante:

MADAME,

«Ne me plaignez pas de l'événement le plus heureux de ma vie, mais de la fatalité qui me prive du bonheur d'aller vous remercier de votre aimable inquiétude. Hélas! ma blessure est guérie! et je vais perdre tous mes droits à votre intérêt, sans être moins digne de votre pitié.

«Je suis, etc.

ANATOLE.»

A cette lettre était jointe la réponse du commandeur, qui annonçait son prochain retour à Paris, sans dire un mot d'Anatole.

«Anatole, répéta tout haut Valentine, je sais enfin son nom, et je connaîtrai bientôt celui de sa famille... Mais que m'importe le secret de sa naissance, j'aimerais mieux savoir celui de ses chagrins. Il paraît malheureux. On n'emploie tant de mystère que pour cacher un tort ou un malheur; et l'ami de M. Saint-Albert ne peut être un homme coupable. Il n'en faut pas douter, il est malheureux. Mais, de quel malheur est-il affligé!» Voilà le sujet sur lequel s'exerça long-temps l'esprit de Valentine. Plusieurs indices lui prouvaient que la fortune n'avait point de torts envers lui. La nature semblait l'avoir comblé de ses faveurs, et l'amour seul devait causer ses peines. Peut-être avait-il été indignement trahi, et s'était-il juré de fuir toutes les occasions de se laisser de nouveau séduire: sa retraite était la suite de cette résolution: et Valentine trouvait qu'un tel motif expliquait fort clairement tout ce qui lui avait paru si étrange jusqu'alors. «Si j'étais trompée, se disait-elle, je voudrais comme lui me soustraire aux yeux de tout le monde, et même à la reconnaissance que l'on voudrait me témoigner; je ne verrais partout que perfidie.»

C'est ainsi que l'on trouve toujours le moyen de justifier les manies des gens qu'on favorise. En réfléchissant un peu mieux, Valentine aurait vu que ce projet de retraite absolue s'arrangeait mal avec sa rencontre à l'Opéra; bien que ce soit assez la mode de nos misanthropes modernes de haïr les hommes sans pouvoir se passer de leur société, et de fuir les femmes sans manquer un jour d'Opéra; cependant il est rare d'y rencontrer celui qui cherche la solitude; et madame de Saverny aurait du s'attendrir un peu moins sur les malheurs d'un amant accessible à de pareilles distractions. Mais à l'âge de Valentine, on raisonne avec son imagination, et l'on calcule d'après son coeur; elle se dit qu'Anatole avait été au spectacle par complaisance, qu'il ne l'avait si tendrement regardée que par curiosité, et ne s'était généreusement exposé pour elle, que par humanité et dégoût de la vie.

Après avoir relu plusieurs fois le billet d'Anatole, elle le serra avec soin, et se rendit chez sa belle-soeur, où l'assemblée la mieux choisie se plaignait depuis long-temps de son absence. «Qui donc vous a retenue si tard, ma chère Valentine, s'écria madame de Nangis, nous vous attendons depuis un siècle pour chanter les couplets de M. de S...., prendre le thé, et commencer le quinze.--En vérité, ma soeur, je ne méritais guère l'honneur d'être attendue pour tout cela, répondit Valentine; vous savez que je chante fort peu, et joue encore plus mal; Monsieur, ajouta-t-elle en se tournant vers le chevalier d'Émerange, voudra bien me remplacer, et l'auteur des couplets y gagnera beaucoup.--Gardez-vous bien de lui rien demander, reprit la comtesse, il est ce soir d'une humeur détestable; il dit qu'il n'y a pas assez de monde pour jouer, qu'il y en a trop pour faire de la musique, que la conversation est trop brillante pour qu'il s'en mêle, enfin, il blâme tout en demandant la permission de ne rien faire; voilà la seule réponse qu'on en puisse obtenir.--Puisque c'est ainsi, je vais me rendre aux ordres de Madame, dit le chevalier en s'adressant à Valentine.» Et se levant ensuite pour demander à M. de S.... ses couplets, il laissa madame de Nangis un peu déconcertée de ce nouveau caprice. Pendant que le chevalier essayait l'air qui conviendrait le mieux à cette chanson, et que l'auteur se confondait en phrases modestes, pour prouver qu'il connaissait la médiocrité du genre et de l'exécution de ce _petit ouvrage_, un indiscret s'avisa de dire qu'il voudrait bien savoir quelle douce occupation avait fait oublier l'heure à madame de Saverny.--Il faut le deviner, répondit M. de Nangis; moi je crois qu'elle finissait quelques-uns de ces romans que ces dames prétendent ne pas pouvoir quitter; et vous, chevalier, quelle est votre idée?--Madame écrivait peut-être aux heureux voisins du château de Saverny, dit le chevalier, d'un air malin.--Bah! dit la comtesse, je parie qu'elle achevait sa toilette: il manque toujours quelque chose à une robe neuve.--Qui sait, dit une voix qui surprit Valentine, pour occuper long-temps une jeune femme, il ne faut souvent qu'un billet.--Vous ici, M. le commandeur, s'écria Valentine en se retournant, je vous croyais à la campagne!--J'en arrive à l'instant, Madame, et si je n'ai pas eu l'honneur de me présenter chez vous, c'est que j'espérais vous rencontrer ici.» Madame de Saverny s'excusait avec embarras de n'avoir point aperçu le commandeur en entrant dans le sallon, lorsque le son du piano se fit entendre. Après avoir préludé, le chevalier décida qu'une épigramme n'avait pas besoin d'accompagnement, et se mit à chanter, sans le secours du piano, des couplets dirigés contre un ministre nouvellement nommé: plusieurs femmes de la cour y étaient désignées de la manière la moins décente, et la malignité ne s'arrêtait même pas aux courtisans. Chacun parut enchanté de cette oeuvre du démon, et la meilleure des satires de Boileau n'aurait pas excité plus d'enthousiasme. On combla l'auteur d'éloges; ceux que lui adressa le chevalier furent les mieux tournés, les plus outrés et par conséquent les plus flatteurs. M. de Nangis seul ne rit point des couplets, et témoigna à sa femme le regret de les avoir laissé chanter chez lui; mais la comtesse devinant sa pensée, lui répondit: Qu'il n'y avait rien à craindre du ressentiment des personnes attaquées dans cette chanson; dans le fonds, ajouta-t-elle, il n'y a que le prince de maltraité, et vous savez sur ce point jusqu'où va son indulgence. Madame de Nangis avait raison: à cette époque on risquait moins à faire une chanson contre le Roi, qu'une épigramme sur un commis des finances.

De retour auprès de madame de Saverny, le chevalier se pencha vers elle pour lui dire à voix basse: «Concevez-vous rien au caprice de Mme de Nangis, de me faire chanter des pauvretés pareilles?--N'avez-vous pas dit que vous trouviez ces couplets charmants?--Oui, vraiment, je l'ai dit à l'auteur; ne voulez-vous pas que je me fasse un ennemi de cet homme-là?--Mais il me semble que, sans blesser son amour-propre, vous auriez pu être moins prodigue d'éloges.--Ah! vous connaissez bien mal ces sortes de gens-là: vous blâmez mon exagération envers lui, eh bien! je ne serais pas étonné qu'il m'eût trouvé très-froid dans mes éloges, et que pour s'en venger il ne méditât quelques petits refrains joyeux contre moi.--En effet, si la mauvaise foi se devine, j'ai peur pour vous; mais qui peut obliger à recevoir une personne dont l'aimable esprit cause une si vive terreur?--On espère toujours l'avoir pour soi, et comme il ne vous montre jamais que les méchancetés adressées aux autres, à moins qu'il ne se trompe de poches, on ne risque pas de savoir celles qu'on lui inspire.--Mais savez-vous bien que cela fait un très-vilain métier.--Pas plus vilain qu'un autre. Au bout du compte, cet homme-là ne fait que rimer la prose de tout le monde, sa malice a rarement le mérite de l'invention; il peint ce qu'il voit, copie ce qu'il entend, médit de tous; et l'on sait qu'il a son couvert mis à la table de chacune de ses victimes.--Je puis vous assurer qu'il ne sera jamais admis à la mienne.--Il n'en voudrait pas de la vôtre: que ferait-il chez une femme qui ne peut ni goûter ni inspirer la satire?--Ah! prenez-y garde, vous me flattez; me croiriez-vous méchante?--Vraiment cette réflexion pourrait bien m'en donner l'idée, et c'est me punir cruellement d'avoir compromis mes éloges; mais je m'en rapporte à votre esprit, pour distinguer le compliment que l'on cherche, de la vérité qui échappe. Au reste, quelle que soit votre opinion, je ne me donnerai jamais la peine de me justifier auprès de vous, tant je suis convaincu que vous savez déja mieux que moi tout ce que je pense.» Le chevalier quitta son ton léger pour dire ces derniers mots, qui furent interrompus par les instances réitérées de madame de Nangis, qui voulait absolument faire jouer sa belle-soeur. Valentine sut bon gré à la comtesse de lui épargner l'embarras de répondre au chevalier; elle alla se placer auprès d'elle, à la table de jeu, et fut étonnée de voir le chevalier s'y établir aussi malgré le refus absolu qu'il avait fait de jouer de la soirée. Madame de Nangis n'en fit point la remarque tout haut; mais ses regards et l'inflexion de sa voix, quand elle lui adressait la parole, prouvaient trop qu'elle était vivement blessée. Pour la première fois Valentine souffrit du mécontentement de sa belle-soeur, des soins empressés du chevalier, et de la présence du commandeur.

CHAPITRE XIII.