Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus
Part 9
An 841-42. 2°. =SERMENS DES ENFANS= de l'empereur Louis le Débonnaire et de leurs principaux sujets. Le 16 des calendes de mars 842, Charles le Chauve et son frère, Louis le Germanique, se prêtèrent un serment mutuel à Strasbourg ainsi que leurs vassaux, pour terminer leurs différends. Dans cette circonstance solennelle, et pour se donner réciproquement plus de garanties, les princes contractans seulement échangèrent leurs langues; c'est à dire que Charles, et non les seigneurs français, jura en tudesque, et Louis le Germanique, et non les seigneurs allemands, en langue romane. Ces actes, qui ont été le sujet de longues controverses entre les partisans et les adversaires du système latin, ont fourni à M. Bonamy une intéressante dissertation, insérée dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, où il les analyse mot par mot, pour prouver que tout y est d'origine latine, hors les noms propres; ce qu'à notre avis il ne parvient pas à faire complètement; mais, l'eût-il fait, il faut se rappeler qu'il n'y a que cent mots dans ces actes. Nous copierons les textes en langue romane seulement, d'après M. de Roquefort qui les a rapportés, dans les deux langues, avec une fidélité jusqu'alors non obtenue, et cela sur le manuscrit du Vatican, n° 1964, dit le manuscrit de Nithard, en y joignant un _fac-simile_ précieux de l'original écrit par Nithard lui-même, abbé de Saint-Riquier, attaché à la maison de Charles le Chauve.
SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE.
«Pro deo amur, et pro christian poplo, et nostro commun salvament, _dist_ di en avant, in quuant Deus savir et podir me dunat, si salvara _jeo cist_ meon Fradre _Karlo_, et in _adjuha_, et in _cadhuna_ cosa, si cum om per dreit son Fradra Salvar dist, in o quid il mi altre si Fazet, et ab Ludher nul plaid numquam prindrai, qui meon volt _cist_ meon Fradre _karle_ in damno sit.»
SERMENS DES SEIGNEURS FRANÇAIS.
«Si _Lodhuvihs_ sagrament que son Fradre Karlo jurat, conservat et _Karlus_ meas _Sendra_ de suo part no lo _stanit_, si _jo_ returnar non _lint_ pois, ne jo, ne _neuls_ cui eo returnar _int_ pois in nulla _adjudha_ contrà _loduwig_ num li _juer_ (Fuero).»
Du Cange, dans la préface de son Glossaire, analyse aussi les expressions de ces sermens, et y reconnaît des traces celtiques.
An 850. 3°. =FRAGMENT DE TRADUCTIONS DES ACTES DE SAINT-ETIENNE=, donné par l'abbé Lebeuf, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, comme étant du IXe siècle, en accordant que le style en a pu être retouché au Xe.
«Saint Esteuves fut pleins de grant bonté, »_emmen_ tot _celo_ qui creignent en diex, (mêmement comme tous ceux qui, etc.) »Feseit miracle o nom de Dieu _mende_; (demandés au nom de Dieu.) »_as_ cuntrat et _au_ ces, _a_ tot dona sante: (aux estropiés, _contracti_, et aux aveugles, _cæci_.) »por ce haïerent _autens li_ Juve (les Juifs). ............................................. »Encontre lui se _dresserent trestui_, »diserent _ensemble, mauvais mes cetui_: »_il_ a deabble qui _parole_ en lui, etc., etc., etc.»
An 940. 4°. =FRAGMENT DE CHARTE D'ADALBÉRON=, premier évêque de Metz, de l'an 940, rapporté par Borel dans sa Préface du _Trésor des Recherches et Antiquités gauloises et françaises_.
«Bon vis sergens et feaules enjoieti; car pour _cest_ que tu _as estais_ feaules sus _petites_ coses _je tansuseray_ sus grandes coses, entre en la joie de ton _signour_.»
Ce qui veut dire, d'après saint Mathieu: «O bon et fidèle serviteur, réjouissez-vous; parce que vous avez été fidèle en de petites choses, je vous établirai sur de grandes! Entrez dans la joie de votre Seigneur.»
An 950. 5°. =LE ROMAN DE PHILUMENA.= Cette chronique fabuleuse peut jusqu'ici passer pour le plus ancien de nos romans, avec la Chronique latine de Turpin, que dom Rivet n'est pas éloigné de croire postérieure. Le savant bénédictin dit que cet ouvrage, de l'an 950 environ, était déjà réputé si vieux, en 1015 et 1019, quand Bernard, abbé de Notre-Dame-de-la-Grasse, le fit traduire en latin, qu'on le supposait composé du temps même de Charlemagne. Le sujet en est le triomphe de cet empereur sur Martaut, roi des Sarrasins, sous les murs de Notre-Dame-de-la-Grasse, et la prise de Narbonne par les Français. L'auteur, Philumena, se dit historiographe de Charlemagne. S'il dit vrai, il est l'aîné des auteurs nationaux. Son ouvrage existait en Languedoc manuscrit dans la bibliothèque de M. Ranchin, conseiller au parlement de Toulouse. C'est peut-être là que l'historien Catel a pu le consulter, et en tirer les documens curieux qu'il nous donne dans son histoire, pages 404-547-69. Le traducteur latin fut un nommé _Gilles_, qu'ailleurs on nomme quelquefois _Vidal_, ou _Vital_. Cependant, sur l'exemplaire de la traduction qui se conserve dans la bibliothèque laurentienne, à Florence, le nom du traducteur est _Paduanus_. Un grand combat y est décrit entre Roland et Martaud. Il y est dit qu'au siége de Narbonne, un chevalier du pays assista si bien Charlemagne, qu'après la ville prise, l'empereur donna à ce chevalier, qui s'appelait Aymery, la troisième partie de la seigneurie de Narbonne, avec les gouvernemens de Béziers, Agde, Maguelonne, Uzès, Nismes, Arles, Avignon, Orange, Lyon, Carcassonne, Tolose, Rodez, Cahors, Collioure, Gironde, Barcelone, et lui dit: _per Narbonam eris dux, et per Tolosam comes_. Le second tiers de Narbonne fut donné à l'archevêque et le dernier aux Juifs. Tout le livre est en prose, ainsi que celui de Turpin. M. Raynouard, dans sa _Grammaire romane_, en cite plusieurs passages, tels que ceux-ci: «_Quascuna de las parts partic se, los crestias gausens, elhs Sarrasis dolens... Karles maines dix: adonques aissi sia, si a Thomos platze a toitz...» «e Karles, quanto o hac ausit, se gracias a Dieu e lanzors.... Karles partic se de sa compayhna, e anec ferir lo rei de Fudelha, aissi que elh e'lh caval fendec per mieg....._»
An 988. 6°. =LAMBEAUX DE VERS FOURNIS= par l'abbé Lebeuf, d'après un _Ms._ de saint Benoît sur Loire du XIe siècle, et qu'il croit composés dans le Xe.
«Nos jove omne quan Dius estam »De grand _Follia_ per _Folledar parlam_ »Quar no nos _membra_ per cui vivri esperam »Qui nos _soste_ tanquam per terra nam »E qui nos _pais_ que no murem de fam... ».................................... »Nos e molt libres e _troban_ »Legendis breus esse gran _marriment_ »Quant cla carcer avial cor dolens »Molt wal los _bes_ que lom fai e _couent_.»
Sans même excepter toujours les lois, les actes publics et les discours sacrés, presque tout était versifié dans ces temps novices. Il en est des nations qui naissent à la vie intellectuelle comme des enfans; ou ne leur parle pas, on leur chante.
An 995. 7°. =DISCOURS D'OUVERTURE DU CONCILE DE MOUSON=, par l'évêque de Verdun, en 995, cité par dom Rivet, qui renvoie pour le texte aux conciles du père Labbe, tom. IX, page 747.
An 1010-25. 8°. =Le Roman de Guillaume au Court nez.= Dom Rivet, en assignant pour date approximative à ce Roman l'année 1010, avance qu'à cette époque les romans tant en prose qu'en vers affluaient. Il remarque, justement, que celui-ci détruit l'assertion de Galland contre l'antiquité du rhythme de dix syllabes, puisqu'il est écrit dans ce rhythme. Le héros en est le vicomte de Narbonne, nommé Guillaume au _Court nez_. On y voit l'histoire travestie de saint Guillaume de Gellone, sur lequel fut faite une chanson fameuse chez nos aïeux, vers l'an 1050. En attendant l'édition complète, si désirable, qu'on nous promet de ce poème, on peut recourir à l'histoire du Languedoc de Catel, qui en contient de nombreux fragmens, dont voici quelques uns. Dans le livre ou chant qui a pour titre le _Charroy de Nisme_, l'auteur s'exprime ainsi:
Oies Seignor dex vos croisse bonté Li glorieux li roys de majesté Bone chanson est vous a escouté Des meillor hom qui ains creusten dé C'est de Guillaume le Marchis au Cort nés Comme il print nismes par le charroy monté Apres conquist Orange la Cité, etc., etc.
Et ailleurs:
Mes que mon nés ay un pou acourcié Je ne sçay certe com sera allongié Li Cuens mesmes cest ilhuec baptisé Desoresmes qui moy ayme et tient cher Trestuit mappellent François et Berrujer Comte Guillaume au Court nés le guerrier, etc., etc., etc.
Suit la description d'un beau combat de Guillaume contre le géant sarrasin _Isore_. Comme de raison le géant succombe. M. de Sainte-Palaye dit que le Roman d'Aymery de Narbonne et de Guillaume d'Orange, surnommé au _Court nez_, connétable de France, fameux par son mérite et ses différentes branches, est en partie de li Roi Adenès, poète de l'an 1260. Ceci ne doit s'entendre que d'une dernière branche ou continuation de cet ancien Roman. M. de Bure, catalogue de la Vallière, tom. II, donne les premiers vers des seize divisions de ce Roman, qui en contient, dit-il, 77,000.
An 1050. 9°. =TRADUCTION DES QUATRE LIVRES DES ROIS.= Le _Ms._ s'en trouvait, du temps de notre bénédictin, aux cordeliers de Paris, et venait des religieuses cordelières de Longchamp. Il est attribué à l'an 1050 environ.
An 1050. 10°. =TRADUCTION EN PROSE DES PSAUMES=; tiré du _Ms._ de la Bibliothèque du Roi, n° 8177. On y lit ce verset:
«Li hons es beneures qui non ala el conseill des _Felons_ et non esta »En la veoïe des pecheors et non cist en la chaere de pestilence.»
C'est du français de l'an 1050, comme la précédente traduction.
An 1066. 11°. =LA CHANSON DE RONCEVAUX.= Chanson de geste, peut-être le même ouvrage, dit dom Rivet, que le poème de Roland et Olivier. Robert Wace, l'auteur normand du Roman de Rou, dont nous parlerons en détail, rapporte que les soldats de Guillaume le Conquérant chantaient la chanson de Roncevaux, en 1066, à la bataille d'Hastings. Nos modernes philologues nous en promettent aussi une édition complète; ce sera un véritable présent fait à la littérature française. Nos extraits nous apprennent qu'il y a deux Romans ou chansons de Roncevaux; l'une, ancienne, c'est celle-là qu'il nous faut; l'autre, beaucoup plus moderne, en vers alexandrins, laquelle est de Jean Bodiaux. Du Cange cite les vers détachés suivans, de l'ancienne.
«Mil grifles sonnent, moul en sont cler li ton »............................................. »S'en fu suis matès et recreans »............................................. »Qui tuit auront et miches et meriaux. »............................................. »Tint durandars dont librans fu lettrés.»
M. de Roquefort dit que cette chanson fut chantée pour la dernière fois en 1066; comment le sait-il?
An 1069-77. 12°. =LES LOIS DES NORMANDS=, par Guillaume le Conquérant. Notre exemplaire de l'Histoire littéraire de la France, enrichi de plusieurs notes autographes de M. l'abbé Mercier de Saint-Léger, en contient une, entre autres, où ce savant reproche justement aux bénédictins, avec M. Raynouard, de n'avoir pas consacré un article particulier à ce monument, l'un des plus anciens de notre prose, que l'on fait remonter aux années 1069-77. L'Evêque de la Ravallière a prétendu que ces lois normandes n'avaient pas été d'abord écrites en langue d'oil, et que le texte, imprimé à Londres, en 1721, n'en est qu'une ancienne traduction; mais dom Rivet persiste à regarder ce texte comme original. M. Duclos nous fournira, dans un de ses Mémoires pour l'Académie des Inscriptions, les citations qu'on va lire.
«Ce sont les leis et les cuttumes que li reis William garantut à tut le peuple de Engleterre apres la conquest de la terre. Ice les meisme que li reis Edward son cosin tint devant lui.
1°. _De azylorum jure et immunitate ecclesiasticâ._
«Co est a saveir; puis a saincte eglise; de quel forfait que hom ont fait en cel tens, et il pout venir a saint eglise ou pais de vie et de membre. E se alquons meist main en celui qui la mere eglise requireit, se ceo fust u abbeie, ulglise de religion, rendeist ce que il javereit pris, e cent sols de forfait, e de mer eglise de paroisse XX sols e de chapelle X sols e que enfriant la pais le reis en merchenelae (_lege merciorum_) cent sols les amendes, altresi (_similiter_) de Heinfare (_homicidiis_) e de aweit (_insidiis_) purpensed, etc., etc., etc.»
2°. Art. 37. _De Adultera a patre deprehensa._
«Si pere trovet sa fille en adulterie, en sa maison u la maison son gendre ben li leist occire ladultere, etc., etc., etc.»
A l'inspection de ce texte, il nous paraît que si le style peut en être original, l'orthographe en est singulièrement modernisée.
An 1090. 13°. =TRADUCTION DU LIVRE DE JOB=, _Ms._ de la fin du XIe siècle, indiqué par l'abbé Lebeuf, qui l'a découvert dans la bibliothèque du chapitre de Paris.
«Un home estoit en la terre us ki ot nom Job, parce est dit u li Sainz hom pemoroit ke li merites de sa vertu soit expresseiz. Quar ki ne sacheit que res est terre de paiens et la paierie fut en tant plus enloié de visces ke de n out la conissance de son faiteor. Dunkes dict lhom u il demorat, par ke ses loi crasset cant il fut bons entre les malvais, etc., etc., etc.»
An 1099-1250-1369. 14°. =ASSISES ET BONS USAGES DE JERUSALEM.= Encore un débat entre l'Evêque de la Ravallière et dom Rivet, au sujet de ce _Ms._ précieux, qu'on nous promet de réimprimer; le premier avance que ce fut Philippe de Navarre, et non Jean d'Ybelin, comte de Japhe, qui traduisit, vers 1250, les assises ou réglemens de Godefroy de Bouillon, écrits en latin, et donnés en 1099; et que le _Ms._ du Vatican, qui les renferme, n'est que de l'an 1369. Le bénédictin soutient que l'original du temps fut écrit en langue vulgaire, et retouché seulement par Jean d'Ybelin, vers l'an 1250. L'édition de 1690, in-folio, est devenue rare. Duclos adopte, quant à la date de 1369, le sentiment de M. de la Ravallière, et cite ce début de l'ouvrage.
«Quant la sainte cité de Jerusalem fu conquise sur les ennemis de la crois, en lan M.XCIX par un vendredi et remise el pooir des feaus J.-C. par les pelerins qui schmurent à venir conquerre la, par le preschement de la crois, qui fu preschée par Pierre lErmite, et que les princes et barons qui lorent conquise orent ehleu a roy et a signor dou royaume de Jerusalem le duc Godefroy de Bouillon, etc., etc., etc.»
Ce n'est certainement pas là du style ni du langage de 1099; mais ce n'est pas davantage une composition de 1369, et dom Rivet paraît fondé à croire que c'est un ouvrage retouché en 1250 environ, ou peu plus tard.
An 1110. 15°. =ICI SONT LI QUATRE LIVRES DES DIALOGUES GRÉGOIRE LE PAPE DEL BORS (BOURG) DE ROME DES MIRACLES DES PÈRES DE LOMBARDIE=. Manuscrit du commencement du XIIe siècle, reconnu par l'abbé Lebeuf.
Voici un échantillon du style avec la traduction.
«En un jor je depreissez de mult grandes noises des alquanz seculiers, asqueiz en lur negosces a la foix sumes destraint solre meisme ce ke certe chose es no nient devoir. Si requis une secrete liue qui est amis a dolor, u tot ce ke la moie occupation desplaisoit a moi et ouvertement soi demosterroit.»
«Un jour, fatigué de la multitude d'embarras séculiers dont, pour la plupart, nous sommes tourmentés, et dont, certes, nous ne devons pas nous mêler, je cherchai un lieu secret, ami de la douleur, où tout ce qui faisait le sujet de mon souci se découvrît à moi ouvertement.»
An 1123. 16°. =LE POEME DE MARBODE, SUR LES PIERRES PRÉCIEUSES.= Ce poème, auquel on assigne la date de 1123, nous ne savons pourquoi, puisque c'est celle de la mort de son auteur, est écrit en style plus barbare que la prose du même temps. Marbode, évêque de Rennes, puis religieux de l'abbaye de Saint-Aubin-d'Angers, où il se retira et mourut, se rendit célèbre par ses talens dans les conciles de Tours, en 1096, et de Troyes, en 1114. Ses Œuvres furent recueillies avec celles d'Hildebert, évêque du Mans, par Beaugendre, à Paris, 1708, in-fol. Selon M. Brunet, il y avait déjà trois éditions latines de son poème en l'honneur des pierres précieuses, une de Paris 1531, _De lapidibus pretiosis enchiridion_; une 2e de Cologne, 1539, _De Gemmarum lapidumque pretiosorum formis_; et une 3e de Basle, 1555, _Marbodei galli dactylyotheca_, à laquelle fut joint _de lapide molari et de cote panegericum carmen, auctore Geornio pictorio_. Le poème de Marbode se nommait jadis _le Lapidaire_, comme la traduction des Fables d'Esope se nommait _le Bestiaire_, à ce que nous apprend l'abbé Lebeuf. Il est écrit en vers de huit pieds.
An 1133. 17°. =CHARTE DE L'ABBAYE DE HONNECOURT=, de l'an 1133. M. Duclos en rapporte ainsi le début:
«Jou Renaut Seigneur de Haukourt Kievaliers et jou Eve del _Cries_ del _Eries_ Kuidant ke on jar ki sera nos ames kieteront no kors, por si traira Dius no Seigneurs et ke no paieons rakater no Fourfait en emmonant as iglises de Dius et as povre, par chou desorendroit avons de no kemun assent Fach no titaument (testament) et desrains vouletat en kil foermanch (forme), etc., etc., etc.»
C'est bien là du véritable picard. Il ne faut donc pas mépriser nos patois de provinces.
An 1137. 18°. =SERMONS ET INSTRUCTIONS DE SAINT BERNARD.= Bien des personnes ont pensé que saint Bernard avait toujours prêché en latin, et que ce qui nous a été transmis sous son nom en langue vulgaire était traduit; cependant dom Rivet tient que ce grand docteur fit souvent ses instructions au peuple en langue vulgaire. M. Duclos nous donne le commencement d'un des quarante-quatre sermons de ce saint, copié d'après un manuscrit de 1178 (25 ans après la mort de l'orateur), lequel manuscrit vient des Feuillans de Paris, et avait été donné à leur père Goulu par Nicolas Lefèvre, précepteur de Louis XIII; mais l'académicien ne décide pas si le texte, qui est en langue vulgaire, est un original ou une traduction[29].
[29] Le savant abbé de la Bouderie, dans son nouveau _Journal des Paroisses_, n° du 1er janvier 1834, fournit de très solides preuves de l'opinion que saint Bernard prêcha la plupart du temps en langue vulgaire, et non en latin. Il fait mieux, il donne, suivant l'édition de Mabillon, tout un sermon de la Nativité de Jésus-Christ, en vieux français, prêché par ce père de notre éloquence sacrée. «Trois merveillouses choses eswart, chier freire, en ceste nexance, etc., etc., etc.»
«Ci commencent li sermon saint Bernard kil fait de lavent et des altres festes parmei lan.
«Nos faisons vi, chier freire, lencommencement de lavent cuy nous est asseiz renomeiz et connis al munde, si cum sunt li nom des altres solampniteiz. Mais li raison del nom nen est mie par aventure si connüe. Car li chetif fil dAdam nen ont cure de veriteit, ne de celles choses ka lor salveteit appartiennent, anz quierent icil les choses defaillans et trespessantes. A quel gens ferons nos semblans les homes de cele generation, ou a quel gens enverrons nos cui nos veons estre si ahers et si enracineiz ens terriens solas et corporiens, kil departir ne sen puyent, etc., etc., etc.»
Nous ferons observer que la prose de cette époque est beaucoup moins contournée, contractée et plus intelligible que les vers.
An 1150. 19°. =LE ROMAN DE ROBERT GROSSE TÊTE.= M. de Roquefort met ce Roman au nombre des premiers en date avec ceux de Brut et de Rou, et le croit de l'an 1150 environ. S'il est fondé dans cette opinion, on doit désirer que quelque généreux éditeur fasse pour cet ouvrage ce que MM. Pluquet, Auguste le Prévost et Frère ont fait si bien pour le roman de Rou, que nous citons ici pour mémoire, devant lui consacrer un article à part dans ce recueil.
An 1160. 20°. =LA CHRONIQUE DE TURPIN OU TILPIN.= L'ancienne chronique de Turpin, source de tous les romans de Charlemagne, au moins postérieure de deux siècles aux faits qu'elle retrace fabuleusement, était originairement latine. Dom Rivet nous apprend que, vers la fin du XIIe siècle, un écrivain français, nommé maître Jehans, la traduisit en langue vulgaire. C'est donc seulement cette traduction que nous rangeons sous l'année 1160. Nous lisons dans la _Bibliothèque française_ de la Croix du Maine et du Verdier, que Guy-Allard attribue l'original latin de cette chronique à un moine de Saint-André-de-Vienne, vivant en 1023; Guy-Allard était Dauphinois. M. de Marca la donne à un Espagnol du XIIe siècle. Gaguin en fit aussi une traduction, par ordre du roi de France Charles VIII. La _Chronique de Turpin et trahison de Gannelon_, comte de Mayence, fut encore traduite par Michel Mickius de Harnes, Lyon, 1583, ainsi que la _Conquête de Charlemagne et les Vaillances des douze pairs et de Fier-à-Bras_. C'est ce que nous apprend le Catalogue de la Vallière.
An 1160. 21°. =LA VIE DE SAINTE BATHILDE.= L'abbé Lebeuf parle d'un Manuscrit donné à la maison de Sorbonne par le cardinal de Richelieu, contenant une traduction, faite au XIIe siècle, probablement par Lambert, de Liége, instituteur des béguines, d'une _Vie_, en latin, de _sainte Bathilde_, veuve de Clovis II, illustre reine régente du royaume, pendant la minorité de son fils, Clotaire III, laquelle mourut en 685, après avoir fondé les abbayes de Chelles et de Corbie. L'original de cette _Vie_ est une composition contemporaine. Voici le début de la traduction, où l'on reconnaît le patois picard:
«Cheste dame fut née de Sessoigne et extraite de royal lignie, et fu en sa jonece ravie des mescréans: et fu par la porveanche nostre Seigneur amenée en cest pais et vendue a un haut home qui avoit nom _Enchenvalx_ et estoit a che tans mareschaux de France, etc., etc., etc.»
An 1180. 22°. =FRAGMENS DE TRADUCTION D'UNE EPITRE DE SAINT BERNARD=, faite en 1180, par les frères convers des chartreux de Mont-Dieu, diocèse de Reims, à qui l'Epître est adressée. Ce Fragment nous est fourni par l'abbé Lebeuf, dans un de ses Mémoires pour l'Académie des Inscriptions.
«Tres chier freire en Jhesu Clist aouerte est a vous ma boche a bien pres outre mesure. Ne me puis retenir: Deus lo seit; pardonnez le moi, etc., etc., etc.»
Ce début est excellent et respire l'autorité et la charité tout d'abord.
An 1198. 23°. =TRADUCTION DE LA PASSION DE N. S. J.-CH.= Probablement celle qui fut faite, en 1198, pour les diocésains de Metz. Manuscrit très ancien, de la bibliothèque du cardinal de Rohan. En voici un fragment tel que nous le donne encore l'abbé Lebeuf.