Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus

Part 6

Chapter 63,355 wordsPublic domain

13°. Thaïs à Euthydème.--Tu fronces le sourcil!--Tu t'es mis la philosophie en tête!--En allant à l'académie, tu passes fièrement devant ma maison sans y entrer.--Pauvre fou! sais-tu ce qu'est ce fameux sophiste dont tu vas payer les leçons?--Hier, il m'offrit de l'argent pour ce que tu devines.--Il poursuit la servante de Mégara.--Moi qui prise mieux tes caresses que tout l'or des sophistes, je l'ai refusé.--Si tu veux, je te ferai voir comment cet ennemi des femmes renchérit sur les plaisirs accoutumés.--Tu penses donc qu'il y ait bien loin d'un sophiste à une courtisane?--C'est quasi tout un; car l'un et l'autre vivent de présens.--Nous, du moins, nous ne renions pas les dieux; nous ne prêchons pas l'inceste et l'adultère.--Eh bien! quoi? ils savent disserter sur la cause des nuages, sur la nature des atomes!--J'en disserte aussi bien qu'eux; car je n'y connais rien.--Aspasie a formé Périclès, et Socrate Critias.--Lequel des deux élèves préfères-tu?--Allons, trève de ces insipides folies, Cher Euthydème!--Reviens: je te montrerai le souverain bien.--La vie s'envole: ne la perds pas en bagatelles ni en recherches d'énigmes.

14°. Pétala! je ne demanderais pas mieux que les courtisanes pussent vivre des pleurs de leurs amans:--J'aurais contentement avec toi;--Mais il n'en est rien:--Il leur faut du solide.--Nous avons besoin d'argent, de vêtemens, de parures, de servantes, mon tendre ami!--Depuis tantôt un an, je maigris avec toi, que c'est pitié!--Il est vrai que tu m'aimes, que jour et nuit tu pleures à mes côtés, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre.--Encore une fois, n'y a-t-il donc rien dans la maison de ton père et de ta mère, ni or, ni argent, ni provisions; rien absolument, hormis des larmes?--Tu m'apportes aussi, je le sais, des roses, comme on apporte des fleurs sur un tombeau.--C'est trop peu:--Tâche de venir désormais avec les mains mieux garnies et les yeux plus secs; ou bien tu auras sujet de pleurer.

Telle est la matière, telle est la forme de ces cent seize lettres, divisées en trois livres, que les biographes ont trop peu appréciées, en disant qu'elles ne manquent pas de naturel; car elles sont tout naturel et toutes graces, riches en peintures de mœurs, en traits de sentiment et d'esprit, et partout empreintes de ce cachet de vérité dont le recueil d'Aristenète est absolument dépourvu. Nous aurions pu, en multipliant nos extraits sommaires, étendre les preuves de cette assertion; mais la nudité de certains tableaux, la hardiesse, pour ne rien dire de plus, de certaines expressions nous ont arrêtés. Le lecteur français peut d'ailleurs se satisfaire aisément, s'il le veut, puisque l'abbé Richard a donné une traduction d'Alciphron, en 3 vol. in-8°, Paris, 1785. La meilleure édition de l'original avec l'interprétation latine est celle-ci, que M. Wagner a reproduite avec quelques additions, en 2 vol. in-8°, Leipsig, 1798. Notre exemplaire est du petit nombre de ceux qu'on trouve en papier fort de Hollande. Jean Leclerc, dans sa _Bibliothèque ancienne et moderne_, pense que ceux qui font Alciphron contemporain d'Alexandre n'appuient pas cette opinion sur des fondemens très solides.

HIÉROCLÈS.

SUR LES VERS DORÉS.

Edition _princeps_. Padoue, Bartholomée de Val de Zuccho. 1474. In-4, lettres rondes, 91 feuillets.

(450-1474.)

C'est ici la première édition de Hiéroclès. Elle fut publiée en latin, sans texte grec, sur la traduction du savant Jean Aurispa, traducteur aussi d'Archimède, secrétaire et ami du pape Nicolas V (Thomas de Sarzane). Ce ne fut, au rapport de M. Brunet, qu'en 1583, à Paris, chez Nivellius, que fut imprimé le texte grec, avec la traduction latine de Jean Curterius. Cette édition de Padoue, la plus rare, est fort précieuse, comme tenant de plus près aux manuscrits. Ce fut d'ailleurs Jean Aurispa qui découvrit à Venise, vers 1447, ce beau livre, monument le plus pur de la morale de l'antiquité; il est donc juste que nous lui rendions tous les honneurs de la publication. Son édition est très belle dans sa simplicité, et si correcte que, malgré les perpétuelles abréviations dont elle est chargée, comme toutes les éditions _Princeps_, l'œil saisit facilement l'ensemble des mots.

Il n'y a point de titre général. Le volume débute par une épître ou préface d'Aurispa au pape Nicolas V; ensuite vient le titre particulier, dont la forme est singulière.

Hieroclis philosophi sto ici et sanctissimi in aureos versus Py thagoræ opu sculum prœ stantissi mum et Reli gio ni Christianæ consenta neum incipit.

A la fin du texte, on lit ces mots: _Laus Deo, amen_, et cette devise: _Duce virtute et comite Fortuna_. (_Pour guide la Vertu et pour compagne la Fortune._) Après quoi, sur le verso du dernier feuillet, se trouve répété le titre particulier de cette addition:

........ Hic faciliter completum est ac impressum. Anno Christi M.CCCC. LXXIIII. Pata vii. IV. ka lendas ma ia s. Bartholomæus de Val de Zoccho. FF. Telos.

Qu'on nous permette de ne pas finir cette description sans dire que notre exemplaire, qui vient de la bibliothèque de Girardot de Préfond, relié en maroquin rouge par l'ancien Derome, nous a coûté 130 francs, en 1833. Nous ne serions pas étonnés que ce fût le même qu'un amateur paya 80 francs à la vente du comte Maccarthy. La progression du prix de ces sortes de livres est naturelle et rapide; elle sera constante.

Maintenant, parlons un peu des vers dorés; car la forme n'est pas tout, le fond est aussi quelque chose. Nous ne saurions mieux rendre hommage à Hiéroclès qu'en rapportant la préface d'Aurispa au pape Nicolas V, dont il était l'ami, dès avant que ce digne pontife eût été cardinal, évêque de Bologne, et chef de l'Eglise, après Eugène IV, le 14 mars 1447. On se rappelle que Nicolas V, auquel succéda Calixte III, était d'un caractère doux, paisible, libéral, et même magnifique; qu'il fut protecteur éclairé des lettres et des arts, et grand acheteur de manuscrits grecs et latins; qu'il termina heureusement, après 71 ans, le grand schisme d'Occident, par la démission obtenue de Félix V, pape d'Avignon; enfin qu'il mourut, à 57 ans, le 24 mars 1454, de chagrin de la prise de Constantinople par les Turcs. Voici donc la lettre qu'Aurispa lui adresse, et que nous n'avons vue nulle part ailleurs.

«Je m'étonnais et je cherchais la cause de l'infériorité de nos modernes sur les anciens, tant dans les lettres que dans les édifices et les monumens; et, cette infériorité remarquable, je croyais devoir l'attribuer tout ensemble à la négligence des hommes, au peu de moyens mis à leur disposition, à leur nature moins heureuse; mais, très Saint-Père, vos vertus et votre protection ont jeté un si grand éclat sur nos derniers temps, que ces pensées me sont sorties de l'esprit; et j'ai bien reconnu alors que ce fut à la haute faveur de ses princes que l'antiquité dut surtout ses monumens et ses génies. Nous voyons, en effet, un si grand nombre de temples et de magnifiques bâtimens publics et particuliers, rétablis ou élevés par votre ordre, ou même à vos frais, qu'à peine nous, qui sommes témoins de ces merveilles, pouvons-nous croire qu'elles aient pu s'effectuer en si peu d'années; merveilles telles que, pour les décrire toutes, il faudrait un gros livre. Je me permettrais de le faire en détail, si je me confiais dans mes talens, et je le ferais, sans doute, à ne consulter que mon désir. Oui, je désire écrire votre vie entière, préférant d'être accusé de témérité, sous une apparence d'amour, que de l'être d'un silence prudent; mais peut-être quelqu'un plus éloquent se présentera-t-il pour cette œuvre hardie. Il ne se peut qu'entre tant d'habiles gens que vos bienfaits ont soutenus il ne s'en trouve un digne d'écrire cette vie si pleine, si variée, si brillante de vertus diverses. Les études, en tout genre, ont fait de tels progrès depuis peu, grâce à vous, que le nombre des auteurs ou traducteurs dépasse celui des huit derniers siècles; et, en cela, vous n'avez pas seulement rendu service aux contemporains, mais encore aux hommes passés et à venir; aux uns, en les sauvant de l'oubli; aux autres, en leur fournissant, avec des modèles, une précieuse facilité de s'améliorer. Vous avez fait chercher, en tout lieu, des ouvrages que l'incurie et l'ignorance avaient ensevelis depuis six cents ans. Vos envoyés ont parcouru le monde et poursuivi partout la trace des manuscrits grecs et latins, les achetant de votre argent; et moi, qui vous honorai et vous aimai toujours, j'en ai traduit plusieurs, que je vous ai dédiés avant votre exaltation. Ce fut pendant votre séjour à Venise, où je m'étais rendu par vos ordres, que j'achetai, entre d'autres livres par moi découverts, le Hiéroclès sur les vers de Pythagore, dits _les Vers dorés_; ouvrage où la philosophie pythagoricienne est toute contenue, et si utile, qu'à mon âge de quatre-vingts ans, je n'ai rien lu, soit en grec, soit en latin, qui m'ait plus profité. Aux miracles près, cet écrit diffère peu des livres chrétiens. Je l'ai donc traduit en latin, et je l'offre à Votre Sainteté, seulement pour qu'elle le lise; car, du reste, il ne saurait rien ajouter à la science d'un aussi docte personnage, à la vertu d'un homme aussi vertueux; mais il ne laissera pas que de vous plaire, en confirmant vos propres sentimens. Tout en traduisant, j'ai fait des vers grecs plutôt que des vers latins, mais qui rendent le sens mot à mot, afin que l'explication de Hiéroclès s'y rapporte exactement; et vous remarquerez que, dans le grec, la quantité requise pour le vers héroïque, n'est pas conservée, les Pythagoriciens ayant toujours regardé, dans le discours, l'utilité plus que les paroles.»

Les Pythagoriciens et Jean Aurispa avaient raison. Eh! qui donc songerait à la mesure des vers en lisant des préceptes tels que ceux-ci?

--Honore les dieux immortels comme ils sont établis et ordonnés par la loi!

--Honore aussi les héros, les génies! honore ton père et ta mère, et tes plus proches parens!

--De tous les hommes, fais ton ami de celui qui se distingue par sa vertu!

--Ne hais pas ton ami pour une faute!

--La puissance habite près de la nécessité!

--Triomphe d'abord de la gourmandise, puis de la paresse, de la luxure, de la colère!

--Pense que la destinée n'envoie pas la plus grande portion de malheurs aux gens de bien!

--Réfléchis avant d'agir!

--Songe toujours que les biens du monde sont fragiles, et que la mort y mettra bientôt un terme!

--Examine ta journée chaque soir, et sois-toi alors un juge sévère!

--Tu connaîtras que les hommes s'attirent leurs malheurs volontairement.

--Misérables qu'ils sont! pour la plupart, ils n'entendent pas que les vrais biens sont près d'eux.

--La race des hommes est divine; ainsi, prends courage!

--Laisse-toi guider par l'entendement qui vient d'en haut!

--Quand tu auras dépouillé ton corps mortel, tu arriveras dans l'air le plus pur;

--Et tu seras un immortel incorruptible, etc., etc.

Quelle sagesse! quelle haute et profonde philosophie! quelle céleste simplicité. Que cela est au dessus des rêveries et des ambages de la dialectique de Platon, malgré son _Timée_! au dessus des subtilités et des sécheresses de l'analyse d'Aristote! et que cette secte italique, née avec Pythagore, 590 ans avant l'Évangile[15], mère de l'Académie et du Lycée, aurait dû éclipser ses enfans, qui l'ont éclipsée elle-même! Ne nous troublons pas de la théorie du _Quartenaire_[16], du _Système des démons_, des _Symboles_, de la _Transmigration des ames_, de l'_Abstinence de la chair des animaux_; tout cela n'est pas Pythagore: c'est par là qu'il est homme et vulgaire! Cherchons-le dans les _Vers dorés_, dans cette sublime pensée, que la solide philosophie repose, non sur la métaphysique, mais sur la morale; car c'est par là qu'il s'accorde avec _les plus beaux livres qui soient sortis de la main des hommes_! Il faut traverser sept siècles, et se rendre (qui l'eut imaginé?) à la cour de Néron pour lui trouver, dans Épictète, un égal? non, mais un émule au sein de l'Europe idolâtre. Encore un pas, et Marc Antonin se rencontre; puis rien pour discipliner le monde païen, rien hors de Hiéroclès, interprète des maîtres, puisque Cicéron, tout éloquent, tout sage qu'il était, ne fut pas doué de cet ascendant qui subjugue les passions; et que l'habile, le courageux rhéteur Sénèque, parut n'avoir de morale que dans la tête. Il y avait, nous croyons, à Crotone, une loi qui ordonnait à chacun de lire les _Vers dorés_, le matin et le soir de chaque jour; loi vénérable dans sa naïveté, que l'on peut traduire ainsi: Ordre à chacun de consulter chaque jour les tables de sa conscience! Du reste, ces _Vers dorés_ sont, ainsi que l'érudition antique et moderne l'a reconnu, le résumé de la philosophie pythagoricienne, mais ne sont pas de Pythagore. Lysis[17], son disciple, et maître d'Épaminondas, passe pour les avoir écrits. Quant au fils de Parthenis, il n'écrivait guère; il voyageait, parlant de Dieu, de la vertu qui unit les hommes, prêchant d'exemple encore plus que de paroles, et on le suivait. Que cette vie sacrée eût été belle à bien connaître! et combien on doit regretter le récit qu'en avait composé ce Xénophon, si digne de lui, qui naquit 160 ans seulement après lui; réduits que nous sommes à vivre sur les froids documens de Diogène Laërce, et sur les histoires désordonnées et fantastiques de Jamblique et de Porphyre, tout savamment compilées qu'elles peuvent être par Dacier! Heureusement, si la suite des actions de Pythagore s'est comme perdue dans la nuit des âges, son esprit revit dans le commentaire de Hiéroclès, disciple inspiré par cette grande intelligence, et, chose mémorable! inspiré après 800 ans révolus. C'est là qu'on trouve ces belles sentences:

[15] D'autres disent 540 ans.

[16] Théorie qu'il ne faut pas confondre avec la découverte du carré de l'hypothénuse, qu'on doit à Pythagore.

[17] Jean Le Clerc, dans sa _Bibliothèque choisie_, s'étayant du témoignage de M. Dodwel, laisse percer quelques doutes sur l'opinion que Lysis même soit l'auteur des _Vers dorés_; mais comme, à cet égard, on ne peut plus arriver à la certitude, autant vaut s'en tenir à l'opinion commune, qui est ici favorable au maître d'Épaminondas.

--D'où viendrait l'amour du beau et du bon, si l'ame n'était pas immortelle?[18]

[18] Nous nous servons librement ici de la traduction de Dacier, comme nous l'avons fait plus haut.

--Si l'ame est immortelle, comment appeler malheur autre chose que le vice qui nous éloigne de Dieu?

--Une preuve que la droite raison est naturellement dans l'homme, c'est que l'injuste juge avec justice, quand la passion ne le domine pas.

--Ne nions pas la providence à cause de nos maux; car, puisque la vertu les adoucit, il est évident qu'une providence veille sur nous.

--Savez-vous quels biens vous auriez, si vous aviez toujours pratiqué la vertu?

--Les maux dont vous vous plaignez sont le fruit de vos fautes. Mais la mort? la mort n'est point un mal pour l'homme qu'elle réunit à Dieu. Mais la mort des animaux? laissons cette difficulté à résoudre à celui qui prend soin des animaux comme de tout l'univers, où règne un ordre évident, lequel ne saurait exister sans Dieu.

--Si, en suivant la raison, nous diminuons nos douleurs; si, en la délaissant pour céder à nos passions, nous augmentons nos douleurs, qu'en faut-il conclure? sinon que l'ame humaine vient de Dieu, dont la loi doit être pratiquée et sera couronnée.

--Si les déréglemens de l'homme viennent de l'empire qu'il donne à ses sens, ne convient-il pas de régler ses sens, en commençant par la pratique de la tempérance?

--Dieu est la source de tous les dons, et la prière est un milieu entre notre recherche des dons de Dieu et ces dons mêmes. C'est pourquoi il faut prier.

--Mais, en priant il faut agir, de peur qu'en agissant sans prier, nous n'embrassions qu'une vertu impie et stérile, ou qu'en priant sans agir nous ne proférions que de vaines et inutiles paroles, etc., etc., etc.

Après avoir lu ce qui précède, comment a-t-on pu confondre le commentateur des _Vers dorés_ avec cet autre Hiéroclès, président de Bithynie, puis gouverneur d'Alexandrie, qui persécuta les chrétiens sous Dioclétien; qui écrivit contre eux, en quoi il fut combattu victorieusement par Eusèbe et Lactance; enfin, qui mettait Aristée et ce fou d'Apollonius de Thyane au dessus de Jésus-Christ? M. Dacier repousse avec une force et une science invincibles cette erreur grossière, soutenue par Vossius. Il dégage notre Hiéroclès très habilement de six autres personnages homonymes, et prouve suffisamment, contre l'autorité du docte Pearson, que le digne interprète de Pythagore, celui qui ressuscita sa doctrine dans Alexandrie, vers la fin du IVe siècle, et qui composa sept livres sur la providence et le destin, dont Photius nous a conservé des extraits, était originaire de Carie, et fut d'abord athlète, avant d'être un des plus sages et des derniers philosophes de l'antiquité.

PREMIERS MONUMENS

DE LA LANGUE FRANÇAISE

ET

DE SES PRINCIPAUX DIALECTES,

EXTRAITS DES ÉCRITS DE DIVERS SAVANS FRANÇAIS, ANCIENS ET MODERNES.

(800-13-41--1204-1566-1818.)

Entre les sujets qui ont exercé l'érudition et la dialectique de nos philologues, il n'en est point qui ait amené plus de controverses que les origines de notre langue. A la vérité, la matière était importante et ardue. Quel plus digne objet des recherches savantes que la source d'un idiome devenu l'agent le plus actif et le plus répandu de la civilisation moderne; et, aussi, quel champ plus vaste ouvert à la discussion, vu l'indigence dans laquelle les siècles antérieurs au XVIe nous ont laissés, par rapport aux documens capables de verser la lumière sur ces origines ténébreuses!

Plusieurs savans, entraînés par un sentiment naturel d'orgueil national, et frappés de la physionomie constante et particulière des coutumes et du langage des contrées armoricaines, voulurent voir presque tout le français dans le celtique, et le pur celtique dans le bas-breton. De ce nombre fut, au commencement du XVIIIe siècle, le fameux religieux de Saint-Bernard, Pezron, originaire de Bretagne. Selon lui, les Celtes descendaient directement de Gomer et d'Ascénaz, fils et petit-fils de Japhet; les divers peuples de l'Europe sortaient de cette souche, et toutes les langues européennes dérivaient du celtique gomérite; opinion qu'il put appuyer du célèbre géographe Cluvier, mort en 1623, lequel, ayant aperçu, dans la langue allemande, des rapports avec certaines racines celtiques, en avait inféré que le celtique était le principe de l'allemand.

Le ministre réformé Pelloutier, historien des Celtes, venu peu après dom Pezron, tout en traitant ce dernier de visionnaire, ne s'engagea guère moins que lui dans le système celtique, sauf qu'il ne remonta point jusqu'à Noé; car, du reste, il fit descendre des Scythes, ou anciens habitans du grand plateau de l'Asie, nos aïeux les Celtes; puis, de ceux-ci, sans difficulté, les Germains, les Scandinaves, les Moskowites, les Polonais, les Angles, les Pictes, les Grecs, les Étrusques, les Umbres, les Siciliens, etc., etc.; et, par suite, il fit découler du celtique les langues principales de l'Europe, notamment le grec, le latin et l'allemand, sur la foi de quelques termes conformes, quant au son et à la signification dans les quatre langues, tels que _πατερ_, _vater_, _père_; _μητερ_, _muster_, _mère_; _γουν_, _knie_, _genou_, etc., etc.

Le Brigant[19] se fit depuis un nom, en poussant les mêmes idées à l'extrême.

[19] Elémens de la langue des Celtes-Gomérites, ou Bretons, Strasbourg, 1779, in-8. Jean-Baptiste Bullet, académicien de Besançon, mort en 1775, auteur d'une Histoire et d'un Dictionnaire de la langue celtique, 3 vol. in-fol., 1754-59-70, doit aussi compter parmi les plus notables défenseurs de nos origines du langage, tirées du Celtique. Il y a bien des rêveries, sans doute, dans son savant Mémoire; mais il s'y rencontre également beaucoup de faits et de recherches qui méritent l'estime et doivent faire réfléchir les partisans du système anti-celtique.

Dom Martin et dom Brezillac, dans leur estimable _Histoire des Gaules_, qui parut en 1752, apportèrent, sans être aussi tranchans, des secours nouveaux à l'appui d'un système d'antiquités pour notre langue, bien propre à rehausser le rang qu'elle occupe justement parmi les idiomes connus. Un tel système devait obtenir faveur chez nous. Aussi lui fit-on fête, lorsqu'il parut ou reparut ainsi dans tout l'appareil de la science, en pompeux cortége d'assertions, de notes, de dissertations nébuleuses. Nous vîmes alors pulluler les origines celtiques. Une académie celtique se forma, qui se recommanda par d'ingénieux et pénibles travaux; et rien, enfin, ne manqua aux Celtes renouvelés, rien que les preuves trop souvent; car les contradicteurs, violens d'ailleurs, ne leur manquèrent pas plus que les partisans fanatiques.