Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus
Part 5
Sic mihi, sic miseræ nomina tanta refers! Quos primùm vidi fasces, in funere vidi...
».... Désormais, quand on viendra me dire: Voici votre fils Néron le vainqueur, je ne pourrai plus demander lequel? Ah! malheureuse que je suis! je tremble, je frissonne!...
Me miseram, extimui, frigusque per ossa cucurrit!....
»A présent, je crains toujours de voir mourir le second; j'étais si tranquille, quand ils vivaient tous les deux!... Du moins, Tibère, ne va pas me quitter! me laisser seule sur la terre! et que je t'aie pour me fermer les yeux!...»
Ainsi parla Livie, jusqu'à ce que les sanglots eussent étouffé sa voix!
.... Princesse, ne vous abandonnez pas ainsi! Pensez qu'il y a des consolations pour vous...; de précieux restes vous ont été rapportés. L'armée les couvrit de ses regrets; et il fallut que Tibère, pour ainsi dire, les lui arrachât... Toutes les villes de l'empire, par où ils ont passé, ont pris le deuil... Rome entière n'a plus qu'un seul discours, qu'un seul aspect, le deuil... Les lieux publics sont fermés; on sort, on court de tout côté, saisis d'effroi...; la justice est suspendue...; les temples sont déserts... Drusus! l'histoire consacrera ta vie!... ta statue ornera le Forum!... on dira que tu es mort pour la patrie! Et toi, Germanie cruelle, qui nous l'as enlevé, tu périras!... Tes enfans, si fiers de la mort de notre héros, seront traînés, par le bourreau, dans nos prisons... Je les verrai, je les contemplerai, nus, exposés sans honneur sur la voie publique, et je me réjouirai!
Carnifici in mæsto carcere dandus erit, Consistam, lætisque oculis, lentusque videbo Strata per obcœnas corpora nuda vias, etc., etc.
Mais, que dirai-je de vous, Antonie? digne épouse de Drusus, digne belle-fille de Livie! Hélas! vous étiez faits l'un pour l'autre, égaux en naissance, en biens, en vertus...; vous fûtes son unique amour, le charme de sa vie, le repos de ses travaux!... il ne vous racontera plus ses dangers et ses victoires!...; dans votre désespoir, vous arrachez votre belle chevelure, vous cherchez vainement cet époux absent à jamais...; vous interrogez vainement votre couche silencieuse et déserte... Telle fut Andromaque, telle Evadné... Mais, pourquoi désirer la mort! quand il vous reste, dans vos enfans, de précieux gages de Drusus?... Calmez ces fureurs insensées!... Drusus a rejoint ses glorieux ancêtres: il triomphe maintenant chez les dieux pour ne plus mourir... Songez, veuve infortunée, et vous aussi, mère illustre, à ne rien faire d'indigne de vous! La barque de Caron nous attend tous: à peine suffit-elle à la foule qui s'y précipite.
Fata manent omnes, omnes exspectat avarus Portitor, et turbæ vix satis una ratis...
Que dis-je? le ciel, la terre et la mer passeront...; comment vouliez-vous que Drusus échappât, seul, à la destinée?... Il est mort jeune, il est vrai, mais plein d'honneur et de gloire. Le Rhin, les Alpes, le Danube, et jusqu'au Pont-Euxin, ont vu ses exploits. L'Arménien en fuite, le Dalmate suppliant, la Germanie entière ouverte aux Romains, les attestent... Résignez-vous donc. Obéissez aux ordres d'Auguste, qui vous forcent à prendre de la nourriture!.... Qu'attendre des dieux qui n'ont pu rendre Achille aux larmes de Thétis?.... Entendez la voix de Drusus lui-même, qui vous crie: «J'ai le sort des héros; je meurs assez vieux, puisque j'ai beaucoup fait»; _his ævum fuit implendum, non segnibus annis_. Il m'est doux de voir les chevaliers romains honorer mes cendres, et se presser autour de mon lit funèbre..... Ma femme, ma mère, séchez vos pleurs!.... Princesses! vous avez entendu cette voix courageuse. C'est assez: contenez vos douleurs! et que la demeure d'Auguste ne soit plus troublée des images de mort; car les destins du monde sont confiés à notre empereur.
Un mot maintenant sur l'_Etna_ de Cornelius Severus. Ce poème descriptif est rempli de beaux vers. Il faut savoir gré à l'auteur de la difficulté qu'il eut à vaincre, aussi bien que Lucrèce, pour plier la langue poétique à l'explication technique des phénomènes naturels; mais, outre que sa théorie des volcans est aujourd'hui complètement surannée, elle ouvre, par elle-même, peu de champ à l'intérêt. Sans le récit heureusement amené, dès le début, du combat des géans contre Jupiter, et aussi sans l'épisode final des deux jeunes frères qui, dans une éruption de l'Etna, sauvèrent leur père et leur mère, en les chargeant sur leurs épaules, tandis que les autres habitans de Catane ne songeaient qu'à sauver leurs trésors, l'ouvrage paraîtrait sec et languissant. A la vérité, ces deux morceaux sont justement admirés, comme le remarque le traducteur exact et savant de Severus, Accarias de Sérione[13]. Sénèque, le philosophe, admirait aussi beaucoup un fragment du même auteur, sur la mort de Cicéron, dans un poème qu'il avait entrepris sur _la guerre civile_, disent les uns; sur _la guerre de Sicile_, disent les autres. Voici ce fragment que nous ferons suivre d'un essai de traduction en vers.
[13] L'_Etna_ de P. Cornelius, et les _Sentences_ de Publius Syrus, traduits en prose française par Accarias de Sérione. 1 vol. in-12. _Paris_, 1736, fig. (Vol. peu commun.)
Abstulit una dies civis decus, ictaque luctu Conticuit latiæ tristis facundia linguæ: Unica sollicitis quondam tutela, salusque, Egregium semper patriæ caput, ille senatûs Vindex, ille Fori, legum, ritusque, togæque Publica vox suavis æternum obmutuit armis. Informes vultus, sparsumque cruore nefando Canitiem, sacrasque manus, operumque ministras Tantorum pedibus civis projecta superbis, Proculcavit ovans: nec lubrica fata, deosque Respexit; nullo luet hoc Antonius ævo.
Un seul jour a ravi l'honneur de la cité! Par ce coup la voix manque au Latin attristé! L'appui des malheureux, le chef de la patrie, Le vengeur du sénat, la voix sainte et chérie, Et des grands et des dieux, du Forum et des lois, Sous un barbare fer succombent à la fois. Un monstre, sans égards pour le ciel qu'il outrage, Osa souiller de sang cet auguste visage, Flétrir ces cheveux blancs, ces glorieuses mains, Fier de fouler aux pieds le plus grand des Romains. Antoine détesté! ta honte est immortelle!
Cornelius Severus est un poète religieux; il cherche et voit la main divine partout: nous l'en félicitons comme poète et comme philosophe. Ce noble penchant couvre beaucoup d'erreurs en physique. Ne vaut-il pas mieux trouver, dans la main suprême, la cause première des volcans, ainsi que de tous les grands effets de la nature, que d'en mal expliquer les causes secondes, et de dire, par exemple, que les éruptions volcaniques ont lieu parce que le vent qui s'introduit dans les crevasses de la montagne, venant à souffler le feu, détermine la combustion? Severus vivait 24 ans avant Jésus-Christ; il fut précoce dans son talent, et mourut jeune.
APHTONII PROGYMNASMATA.
Partim à Rodolpho Agricolâ, partim à Johanne Mariâ Catanæo, latinitate donata: cum scholiis R. Lorichii (Reinhard). Novissima editio, superioribus emendatior et concinnior; adjecto indice utilissimo. Amstelodami, apud Lud. Elzevirium (1 vol. pet. in-12, br., portant 5 pouces 2 lignes de hauteur). ↀ.Ⅾ.XLIX.
(350-1515-1649.)
Le rhéteur Aphtonius vivait dans le IVe siècle de notre ère, temps de la décadence des lettres grecques et latines, et l'on s'en aperçoit à ses écrits. Il passe pour avoir reproduit les préceptes d'Hermogène, autre rhéteur fameux sous le règne de Marc-Aurèle. Suidas lui a fait de grands reproches, que nous adoptons avec empressement; ce qui n'a pas empêché qu'il vînt jusqu'à nous; qu'il ait été imprimé avec soin à Florence, chez les Giunti, dès l'année 1515; que l'on en ait fait, depuis, plusieurs éditions, sans compter celle-ci, qui est fort jolie, et que François Escobar en ait donné une traduction française, imprimée in-8, à Barcelonne, en 1611. Sa renommée a donc eu des destins fort heureux, en comparaison de celle de bien d'autres.
Il nous donne, dans quatorze chapitres, quatorze matières d'exercices pour la jeunesse, et commence, on ne sait pourquoi, par la fable; à la vérité, la fable devait lui plaire avant tout, en sa qualité de fabuliste. Les autres thèmes d'exercices sont, pour le genre délibératif, la narration, _chreïa_ ou l'utilité morale, la sentence et la thèse; pour le genre judiciaire, la réfutation ou le renversement, la confirmation, le lieu commun; et, pour le genre démonstratif, l'éloge, le blâme, l'imitation des mœurs ou l'éthopée, la description, et la législation ou induction des lois. Rien de plus sec, de plus aride que cette classification arbitraire des principes de la rhétorique, et généralement que la manière d'Aphtonius. Il définit en deux mots, divise et subdivise sans transition, sans explication aucune, se bornant ensuite à énoncer comment on doit procéder; ici, par l'éloge, la paraphrase, la cause, le contraire, le semblable, la parabole, l'exemple, les témoignages et l'épilogue; là, quand on réfute, par exemple, par des moyens tirés de l'obscur, de l'incroyable, de l'impossible, de l'inconséquent, du honteux, de l'inutile, etc., etc.; à peine daigne-t-il s'humaniser jusqu'à proposer quelques modèles pris d'Isocrate, de Théognis, de Thucydide; c'est à inspirer du dégoût pour l'étude de l'éloquence. Sans les scolies de Lorichius, qui rendent un peu de chair et de vie à ce squelette, les _Progymnasmata_ ne seraient d'aucun service. On doit penser qu'ils étaient de simples notes sur lesquelles le rhéteur construisait, en les développant, ses leçons orales; car, pour un livre, et surtout un livre utile, ce n'en est pas un. Comment les Grecs, même dégénérés, ont-ils pu ranger Aphtonius à côté des Aristote et des Longin? d'Aristote, grand Dieu! avec ses immortels chapitres des passions, des mœurs et de la diction, où revivent l'homme de la nature et l'homme de la société; où se représentent avec un ordre, une clarté, une précision d'analyse merveilleuse, toutes les formes du discours étudié! de Longin, qui élève l'ame, en éclairant l'esprit, et va chercher les sources du beau dans la sublimité des pensées, des images et des figures, dans la simplicité noble des expressions, en même temps que les causes de la splendeur de l'éloquence, dans la liberté! Quoi! Aphtonius professait ainsi la rhétorique après de tels maîtres? après ce Cicéron encore, qui a bien pu se montrer scolastique dans ses _Partitions oratoires_ et dans ses _livres à Herennius_, jusqu'au point de faire aujourd'hui douter qu'il en soit l'auteur; mais qui, là même, était toujours clair et substantiel; et qui, dans ses trois monumens élevés à l'orateur, semble faire passer son génie dans ceux qui le lisent et s'en nourrissent; après cet infortuné Quintilien, le plus complet et le plus philosophe peut-être de tous les maîtres, qu'on aime et qu'on plaint autant qu'on l'admire! Si, de ces hauteurs, nous descendons aux écrivains techniques, qu'avons-nous besoin d'Aphtonius pour instruire la jeunesse? dirons-nous encore, après les du Cygne, à qui l'on doit d'excellentes analyses des _Oraisons_ de Cicéron selon les règles de l'art, après les Gibert, les Crévier, les Rollin, les Dumarsais et tant d'autres. Conclusion, que les _Progymnasmata_ sont maintenant aussi peu à lire que lus. La triste chose, en tout, qu'un rhéteur qui n'est que rhéteur! Mieux vaut, croyons-nous, un logicien qui n'est que sophiste; car celui-ci, du moins, aiguise l'esprit en provoquant l'objection; tandis que l'autre ne sait rien qu'assommer et dessécher. Toutefois, l'Aphtonius Elzevir est un volume charmant; notre exemplaire n'est pas coupé: ce sont là des titres suffisans à une mention particulière dans ce recueil.
ARISTENETI EPISTOLÆ,
Gr. lat., ad fidem Cod. Vindob. Recensuit, Merceri, Pawii, Abreschii, Huetii, Lambecii, Bastii, aliorum, notisque suis instruxit Jo. Fr. Boissonade. Lutetiæ, apud de Bure fratres, regis et regiæ bibliothecæ bibliopolas, viâ Serpentinâ. (1 vol. in-8.) 1822.
(350-1566 et 1822.)
Ce Recueil épistolaire, qui fut publié pour la première fois, en grec seulement, par Sambuc, et imprimé, en 1566, à Anvers, Plantin, in-4°, est évidemment un ouvrage pseudonyme. Le manuscrit de Vienne, sur lequel les anciens et les nouveaux éditeurs exercèrent leurs veilles, porte le nom d'Aristenète. De là, plusieurs d'entre eux en ont fait honneur au personnage de ce nom, ami du rhéteur Libanius, le confident de l'empereur Julien, ce même Aristenète qui mourut, en 358, à Nicée, dans un tremblement de terre; mais les célèbres Paw et Mercier, suivis en cela par M. Boissonade, aussi habile helléniste qu'eux, et plus complet éditeur, n'ont voulu voir dans ces lettres, dont le style d'ailleurs est rempli de recherche et d'affectation, qu'un assemblage de divers contes et discours formé par un compilateur du Ve siècle au plus tôt, ou qu'un modèle plus ou moins heureux, offert à la jeunesse par quelque ancien sophiste, des ornemens du genre épistolaire, dans lequel il est impossible de reconnaître le ton naturel des simples communications de la vie commune. La raison principale qui fonde cette dernière opinion est, à notre avis, sans réplique. En effet, comment verrait-on cité, dans la lettre 26e du Ier livre, le pantomime Caramallus, contemporain de Sidoine Apollinaire, c'est à dire de 430 à 488, si l'auteur de cette lettre était l'Aristenète contemporain de Libanius, et l'un des hauts fonctionnaires de l'empire sous Julien? A ceci nous ajouterons que l'objet et la nature d'un tel recueil sont trop peu dignes d'un homme grave pour que, sans preuves évidentes, on le lui attribue, et nous oserons dire aux douze ou treize savans qui l'ont curieusement examiné, au point que tel d'entre eux a passé quinze ans de sa vie à l'éclaircir et à l'illustrer.
L'auteur ayant caché ses titres, A qui devons-nous ces épîtres? Messieurs les oracles du grec, Vainement votre esprit à sec Veut en doter Aristenète, Le recueil est de Proxénète.
Ce recueil n'est, en effet, qu'une suite de descriptions érotiques, de maximes, de ruses galantes et de récits libertins, qui ne sont pas toujours sans grace, ni sans détails piquans des mœurs de la Grèce dégénérée, mais qui manquent absolument de chaleur et de sentiment. La volupté conçue ainsi ne s'éloigne guère de la prostitution, et n'a rien à voir à la tendresse, au charme du véritable amour: c'est, tout au plus, du lupanar délicat. Les lettres en question n'en ont pas moins été reproduites ou imitées cinq fois en français, depuis l'an 1597 jusqu'à l'année 1797; cette sorte de sujet étant comme l'histoire, qu'on prend de toutes mains: elles sont divisées en deux livres, dont le premier en contient 28, et le second 23. C'est dans la première lettre, laquelle, adressée à Philocalus (amateur du beau), présente le portrait circonstancié de la charmante Laïs, que se trouve ce mot si connu, à la vérité fort joli: «_Vestem induitur, formosa; exuitur, forma est_. _Vêtue, elle est belle; sans vêtemens, elle est la beauté._ Nos chansonniers amoureux et nos faiseurs de madrigaux, qui s'extasient à froid sur le sein de leurs belles imaginaires, reconnaîtront leur image de prédilection dans ces mots: _Pænè excidit referre quanto Luctamine strophium impellant sororiantes Papillæ_.»
Dans la 2e lettre, un jeune homme attaqué par deux belles qui se le disputent les met toutes deux d'accord, après s'être fait prier, et si bien d'accord, qu'on ne saurait raconter comment.
La 3e lettre est tout simplement le récit des joies d'un galant et d'une courtisane, sous un arbre ombrageux, dans un site enchanté.
Dans la 4e, de deux adolescens fureteurs, l'un, plus expert, reconnaît une courtisane à sa démarche, et ne se trompe pas: _Sequere_, dit-il à son ami, _et disce_, etc., etc.
On rencontre, dans la 13e, tout le sujet de l'opéra de Stratonice; mais nous ne pousserons pas plus loin cette analyse, ne sachant pas le grec, et le faux Aristenète ne nous paraissant pas d'ailleurs mériter une plus longue mention. M. Boissonade a dédié son édition à M. Villemain, l'intention est honorable: toutefois l'hommage est fort au dessous d'un talent si élevé, si pur, et aussi d'un éditeur si savant. On trouve, dans le tome 3, de la bibliothèque ancienne et moderne de Jean Leclerc, une analyse très courte d'Aristenète, à laquelle celle-ci peut servir d'appendice.
ALCIPHRONIS RHETORIS EPISTOLÆ.
Gr. lat. ad editionem S. Bergleri, accuratissimè impressæ Trajecti ad Rhenum, apud B. Wild. et J. Alheer. (1 vol. in-8, Charta magna.) M.DCC.XCI.
(350-1715-91-98.)
1°. Philoscaphe[14], après trois jours d'horrible tempête, la mer est redevenue tranquille.--Dès les premiers rayons du soleil, nous avons embarqué nos filets.--Les voilà jetés!--Dieu! quelle provision de poisson! nos filets se rompent.--Nous avons porté notre butin, du promontoire de Phalère, à la ville. On nous a compté de bel argent, et nous avons eu, de reste, bon nombre de fretin à porter à nos femmes et à nos enfans.
[14] Amateur de barque.
2°. Cyrton, c'est en vain que nous pêchons jour et nuit:--la proie nous échappe.--C'est comme le tonneau des Danaïdes.--Cependant on ne se remplit pas le ventre avec des coquilles.--Notre maître veut du poisson et de l'argent.--Dernièrement il a commandé des provisions à notre jeune camarade Hermon.--Le pauvre enfant s'en est allé à Lesbos, privant ainsi notre maître d'un bon serviteur, et nous d'un bon compagnon.
3°. Galatée, c'est une belle chose que la terre ferme; elle vous nourrit et vous abrite, comme disent les Athéniens.--Là, point de flots écumans prêts à vous engloutir.--L'autre jour, à Athènes, j'attendais, dans la galerie de Pécilé, un de ces chanteurs enluminés, aux pieds nus, qui chantait je ne sais quel poème d'Aratus sur les dangers de la navigation.--Il avait raison, ma femme; pourquoi ne pas fuir le voisinage de la mort, puisque nous avons des enfans?--Nous n'avons pas grand'chose à leur donner; mais, du moins, nous les sauverons des flots; ils laboureront la terre, et vivront sans crainte.
4°. Tritonide, nous autres pêcheurs, ne ressemblons pas plus aux habitans des villes et des campagnes, que la mer ne ressemble à la terre.--Ceux-là sont empêchés de leurs affaires et de celles de la république, et attendent leur prix de la glèbe indocile: pour nous la mer est la vie, et la terre la mort, comme l'air est la mort pour les poissons.--D'où vient donc, ma femme, que tu quittes fréquemment ces rivages, pour aller célébrer, avec les riches femmes d'Athènes, la fête des Rameaux et celle de Bacchus?--Ce n'est pas pour cela que ton père d'Égine t'a fait naître et t'a élevée!--Si tu aimes la ville, va-t'en pour toujours! si tu aimes la vie des marins, reste avec ton mari, et oublie les trompeuses joies des cités.
5°. Euthybule, tu n'as pas pris en moi une femme vulgaire.--Sosthènes, mon père, et ma mère Démophile, m'ont donné une dot pour que nous eussions ensemble des enfans libres.--Cependant la volupté t'emporte:--Tu négliges et délaisses tes enfans:--Tu fréquentes cette Hermione, qui tient une maison de louage à Galène, où les jeunes marins vont faire toute sorte de débauches, et qui reçoit des présens du premier venu.--Tu es vieux; c'est pourquoi, non content de lui faire des cadeaux de pêcheur, tels que des surmulets et des anchois, tu lui donnes des réseaux de Milet et des robes de Sicile, avec de l'or en sus.--Finis cette vie indolente, ou laisse-moi retourner chez mon père.
6°. Glauca, ma chère femme, conseille-moi;--Tu sais que nous sommes pauvres.--Des pirates sont venus me proposer d'être des leurs, en faisant briller de l'or à mes yeux.--Moi, dont les mains sont pures de sang, je répugne à me rendre homicide.--Pourtant la misère est dure à soutenir:--Conseille-moi!
7°. La mer devient menaçante; les vents se déchaînent; les dauphins apparaissent en sautant sur les flots, présages d'une affreuse tempête.--Pourquoi oserions-nous aller, les uns vers le cap de Malée, les autres dans le détroit de Sicile, qui dans les eaux de Lycie, qui dans celles de Capharée, non moins périlleuses?--Attendons le retour du beau temps sur nos rivages:--Alors nous irons à la recherche des corps morts, et nous leur donnerons la sépulture.--Tôt ou tard les bonnes actions trouvent récompense. En tout cas, elles nourrissent le cœur de l'homme, et la conscience satisfaite épanouit l'ame.
8°. O Scopélès! les Athéniens songent à la guerre:--Déjà leurs bâtimens légers sont sortis pour porter des ordres à leurs vaisseaux du dehors;--Ils arment ceux du port; et, de tout côté, on force l'inscription des matelots, depuis le Pirée, Phalère et Sunium jusqu'aux frontières des habitans de Géreste.--Fuirons-nous le service de guerre, nous qui avons des enfans et des femmes, ou resterons-nous?--Il est plus sûr de fuir.
9°. Je ne savais pas à quel point les Athéniens poussent le luxe et la délicatesse.--L'autre jour, Pamphile, voulant aller à la pêche, fit marché avec moi.--Le voilà dans ma barque, se faisant dresser un lit voluptueux, s'abritant d'une riche tente, sous laquelle il rassemble de charmantes femmes et quantité de musiciennes; l'une jouant de la flûte, c'est Crumation, l'autre du psaltérion, c'est Erato; une troisième des cymbales, c'est Evépèse.--Ce ne fut que joie, bombance et chants joyeux tout le temps.--Rien de cela ne me faisait envie; mais, au retour, Pamphile m'a payé largement.--Alors je me suis réjoui. Viennent donc d'autres voluptueux qui égalent Pamphile en magnificence!
10°. Comment l'amour a-t-il blessé un pauvre pêcheur comme moi, qui gagne péniblement sa vie?--Toutefois il m'a blessé:--J'aime avec fureur la fille de Terpsichore, l'une de ces filles qui se sont sauvées, je ne sais comment, de la maison d'Hermione, la logeuse, pour venir au Pirée.--Je ne suis qu'un pêcheur; n'importe: à moins que son père ne soit fou, il me jugera digne de l'épouser.
11°. Je ne quitterai point cette femme, en dépit de tes conseils, Eupolus!--J'obéis à l'Amour.--Cet enfant est né d'une déesse marine:--La vierge pour laquelle il m'enflamme, est sans doute une compagne de Panope et de Galathée, les plus belles des Néréïdes:--J'obéis à l'Amour.
12°. L'autre jour, tandis que j'assistais, dans ses couches, la femme de mon voisin, tu t'es penché sur moi pour m'embrasser, vieux Anicétus!--Comme s'il était donné à quelqu'un de rajeunir!--Dis-moi: n'as-tu pas dételé ta charrue?--Ne sors-tu pas du coin de ton feu, ou du fond de ta cuisine?--Misérable Cécrops! finis donc tes soupirs, et songe à toi!