Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus
Part 46
«Ecoutez une fable, une fable, non, mais une histoire.... Qui l'eût dit? je suis devenu homme de cour.... Le roi de Portugal m'a fait demander, par Résende, de venir à Evora élever son frère, moyennant de grosses offres.... J'ai accepté malgré messieurs de Salamanque.... Je suis donc à Evora.... Deux jours après mon arrivée, j'ai salué le roi et la reine, et j'ai reçu cinquante ducats de gratification.... J'ai salué également mon élève le prince Henri, archevêque de Braga, et son frère Edouard, qui, tous deux, sont fort réjouis de ma venue.... Cette cour me plaît.... Elle est remplie de savans en grec et latin, plus qu'à Salamanque même.... Je vis avec Résende..., ainsi le veut le roi.... Il me sera plus commode de donner une heure par jour au frère du roi que de disputer toute la journée avec des universitaires. Ma vie est ici des plus studieuses comme des plus tranquilles.... J'ai plus d'appointemens qu'un chanoine d'Anvers, et rien qu'une heure à donner par jour; encore avec des vacances les fêtes et dimanches, et aussi les jours de chasse; car vous saurez que je ne chasse point.... Il serait beau voir un théologien chasser autre chose que les bénéfices....» Et ailleurs: «Maintenant que j'ai du loisir, puis-je mieux l'employer qu'à écrire à mon cher Latomus, à lui découvrir mes sentimens et mes pensées?... La vie tranquille que je mène est celle qui me convient, hormis que j'ai seulement les biens de l'exil et non ceux de la patrie.... Il se pourrait que j'allasse à Fez m'avancer dans la langue arabe.... Fez n'est qu'à cent lieues d'ici.... Il offre un marché célèbre, très fréquenté de nos marchands.... Les lettres arabes y sont en grande réputation.... En attendant que je puisse visiter cette ville, je vais mettre à profit un médecin d'Evora, très habile dans la langue des Arabes... Je n'attends, pour cela, que des livres qui doivent me venir de Murcie.... Vous avez su comment j'avais quitté Salamanque pour me rendre en Portugal, appelé par le roi. Certainement cette université me plaisait fort. J'y avais des amis sincères et savans, lesquels ne demandaient qu'à me retenir et qu'à m'enrichir selon leurs moyens; et probablement cela serait advenu à votre disciple tout stupide qu'il est, vous le savez, quand il s'agit de se remuer pour acquérir.... Une proposition royale a tout changé, non que j'aie cédé à la cupide avarice; mais j'ai cru que je menerais à Evora une vie plus libre et plus retirée.... A Salamanque, on est toujours en présence, soit à visiter, soit à recevoir..., métier que je n'ai jamais su faire, et je suis trop vieux pour me reforger, étant né surtout sous le ciel de la Campine.... A Salamanque, un professeur est une manière d'oracle qui doit répondre à tout venant, et porter ainsi les chaînes de tous les insipides questionneurs que la pédanterie du sol lui adresse.... Ici j'ai, du moins, plus de loisir que je n'osais même en espérer.... Je me rends chaque jour chez le prince frère du roi, pendant la deuxième ou la troisième heure de l'après-midi, après quoi je rentre chez moi et n'ai plus que faire en cour..... J'avais cent philippes, j'ai maintenant cent doubles ducats et plus, autre différence. (Suivent des renseignemens précieux pour les érudits, sur le rapport des monnaies de la Péninsule, à cette époque, avec celles du Rhin et de la Belgique....) Je n'épargne rien, et vis au jour le jour selon le précepte d'Horace, dans la confiance que Dieu ne m'abandonnera pas dans ma vieillesse.... Vraiment il faut de l'argent, en Portugal... Il n'existe pas de pays, au monde, plus coûteux, comme aussi de plus étranger à l'agriculture que ce pays.... S'il est un peuple engourdi par la paresse, assurément c'est le peuple portugais, principalement celui qui habite au midi du Tage, plus près de l'Afrique....; tellement que, sans les étrangers, on n'y trouverait qu'à peine un cordonnier et un barbier.... Je dépense quinze florins par an pour ma seule barbe. Il n'y a point à marchander; loin de là, qu'à ce prix il faut encore prier et solliciter pour ce service comme pour tout autre.... Vous convoquez d'abord votre barbier une ou plusieurs fois....; ensuite vous l'attendez deux heures....; puis vous lui faites porter son plat et son pot à l'eau, car ici nous sommes tous nobles, et nous ne portons rien dans les mains par les rues.... Pensez-vous qu'une mère de famille daigne acheter son poisson ou cuire ses herbes elles-mêmes?... Point: elle ne sert de rien au ménage que par sa langue pour défendre le titre de ses noces.... Tout se fait par le ministère des esclaves maures ou éthiopiens, dont la Lusitanie et Lisbonne, surtout, sont si remplies, qu'il y en a plus apparemment que de sujets libres.... Point de maison où l'on ne trouve, au moins, une servante maure, esclave; et c'est elle qui achète, qui balaie, qui lave, qui porte l'eau, enfin qui fait tout; véritable jument de somme, ne différant de la jument que par la forme... Les riches possèdent un grand nombre de ces esclaves, des deux sexes, avec lesquels, par un effet de la licence des mœurs, il se fait un grand commerce de nouveau-nés au profit du maître; celui-ci les cédant, pour de l'argent, à quelque amateur éloigné, ou à quelque Maure captif.... Vénus a ici toutes sortes de temples; et Dieu sait quels!... _Adeo perdite vivit juventus hispanica... Tanta est flagitiosæ vitæ licentia, maxime ulyssiponæ._ Aussi suis-je enchanté que mon frère, qui était venu à Lisbonne dans la vue d'y entrer dans une maison de commerce, et que j'avais, à cet effet, recommandé à Charles Corréus, marchand français, n'ait pas pu tenir à ce train de vie et soit reparti pour la Zélande... S'il était donné aux étrangers de connaître d'avance les diverses incommodités de ce pays, aucun d'eux n'y voudrait venir.... Quant à ceux qui s'y trouvent, ils y restent d'ordinaire, les uns par l'extrême nécessité, les autres par goût pour cette affreuse licence qui flatte les vices, et d'autres, comme moi, parce que peu sensibles aux privations matérielles, ils y rencontrent ce qu'ils cherchent, le repos et le silence.... Je ne laisse pas que d'être, par instans, importuné des misères lusitaniques....; au point que, sans que Dieu m'a gratifié d'un ami sans prix dans la personne de Me Jean Petit, docteur parisien, archidiacre, évêque de Saint-Jacques du cap Vert, près de qui je loge, à la table de qui je mange, je ne sais si j'aurais pu demeurer en Portugal.... Bien que Salamanque soit autre chose que le Brabant, encore, avec un peu de volonté, pouvais-je y trouver manière de vivre à la brabançonne, car le pays offre des ressources...; tandis qu'une fois à Evora, tout change.... On se croit en Cacodémonie, tant ces Ethiopiens sont odieux.... Mais ce vertueux et savant hôte m'est d'un puissant secours.... Pendant les repas, nous lisons de l'Ancien Testament en hébreu, ou du Nouveau en grec...; ensuite confabulation sur les passages douteux, avec lui et deux de ses parens également très instruits.... En somme, doux entretiens, douce société..., point de rapports jusqu'ici avec ces misérables esclaves.... Je n'ai qu'un vieux domestique, pris à Salamanque, à qui je ne rends pas le joug bien dur.... Si je me mettais à la mode, j'aurais quatre esclaves, des mules, point de pain au logis, du faste au dehors, et plus de dettes que de biens... Il y avait, à la cour du feu roi Emmanuel, un Portugais qui écrasait de son luxe un certain Français de la suite de la reine Léonore...; le Français, plus modeste, mais mieux nourri, suspectant le luxe de son rival, imagina de regarder curieusement le livre de comptes du personnage, et y vit écrit tout ce détail, véritablement lusitanien...: _lundi, 4 sous d'eau, 6 sous de pain, 3 sous de raves; mardi, de même; mercredi, de même, etc.; et dimanche, point de raves, faulte de marché..._ Ici vous n'avez de serviteurs libres, ni pour or ni pour argent, toute personne libre se donnant incessamment pour noble, et dès lors ne voulant pas subir la honte de faire la moindre chose de son temps ni de ses mains... Au surplus, je vis le mieux possible, sans me soucier du lendemain, sans rien amasser, espérant que Dieu me donnera toujours ce qu'il me faut...»
Les détails qu'on vient de lire, écrits par Clénard à ses intimes, sous diverses dates, pendant les deux premières années de son séjour à Evora, représentent bien sa situation, ses mœurs et son caractère. Génie ardent pour la science, et aventureux, imagination mobile, ame pure et élevée, goûts simples, mépris des plaisirs, de la souffrance et des dangers, tout ce qui le peint s'y retrace. La suite de sa correspondance d'Evora ne le fait pas moins connaître et le fait encore plus aimer.--Il écrivait à Vasée: «Je vous envoie vingt ducats.... Si vous saviez de quel petit tas je les prends, vous verriez que je considère que tout est commun entre les amis; car je m'en garde moins que je ne vous en envoie...; me soupçonnez-vous, et voulez-vous que je vous fasse passer encore de l'argent?--J'en emprunterai pour vous satisfaire; mais je serai forcé d'en emprunter.... Je ne suis pas surpris que frère Victoria vous aime. Cet homme de bien est fait pour apprécier les hommes tels que vous....»--Il écrivait à Polita le jurisconsulte: «Je n'envie pas les richesses pourprées du cardinal X...; le nécessaire me suffit: or, j'ai ici un archevêque qui ne me laissera jamais manquer du nécessaire.... Salomon l'a dit: _Ubi multi opes, multi qui eos comedant_.» Mais ce que Salomon n'avait point dit, et que Clénard aurait dû prévoir, est que son archevêque aurait probablement trop d'affaires dans le présent pour se souvenir des services passés, et trop d'idée de lui-même pour se croire jamais obligé envers les autres.--Il écrivait encore à Hoverius, sur la nouvelle de la mort d'Erasme: «En apprenant cette mort, je n'ai pu retenir mes larmes...; pourquoi ce digne vieillard n'a-t-il pas vécu assez de temps pour mettre la dernière main à ses ouvrages? car c'est pour cela, je pense, qu'il s'était retiré à Bâle.... Que Dieu le reçoive!» Ses lettres renferment toujours quelques vues philosophiques pour la conduite journalière, ou d'utiles conseils pour l'enseignement, fonction qui l'absorbait, et dans laquelle il excellait. «Si vous voulez vivre sagement, disait-il à Polita, ne vous troublez point des nécessités de la vieillesse.... Dieu est puissant....; dès que nous le craignons, nous sommes assez riches.... Savez-vous s'il vous est bon d'être riche?.... Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient.... Quand vous étiez petit, votre père naturel veillait à vos besoins...; votre père céleste aurait-il, plus tard, moins de soins de vous?.... Tout cela, direz-vous, est de la spéculation et ne remplit pas ma bourse...., mais je répondrai: Que vous sert votre bourse sans la piété? et avec la piété, qu'avez-vous besoin de bourse?»--Ses idées sur la manière d'enseigner les langues n'étaient pas moins sages; elles se référaient particulièrement à l'usage et aux exercices, aux dialogues familiers; il promettait des merveilles de cette méthode, et citait, à ce propos, complaisamment les succès qu'il obtenait avec ses esclaves maures; car il est bon de savoir qu'il avait fini par se donner trois esclaves maures, tant les coutumes ont de puissance. «J'enseigne le latin à mes Ethiopiens _Michel Dento_, _Antoine Nigrinus_ et _Sébastien Carbo_, afin qu'ils puissent me servir de lecteurs et de secrétaires, comme Tiron à Cicéron....; je leur fais décliner _musa_ pendant le dîner....; ils y font des progrès incroyables.... Un d'eux m'a coûté trente ducats; je ne les donnerais pas pour cent.... Il m'est agréable d'infiltrer ainsi la raison chez ces singes.»
Il y avait déjà trois ans révolus que Clénard était auprès de son prince, menant une vie douce et occupée. Il devait encore demeurer un an avec son illustre élève (toute l'année 1537), puis revenir en Brabant vers la fin de 1538, non sans avoir appris solidement l'arabe, et qui sait? visité le nord de l'Afrique; en tout cas, non sans avoir fait provision de récits de manière à mentir superbement. Le prince Henri lui témoignait un attachement véritable qu'il payait en retour d'un dévouement sans bornes... «Ni les sollicitations des grands, ni celles de MM. de Salamanque, mandait-il à Hoverius[58], n'ont pu me détacher de lui, et s'il m'était possible de rester plus long-temps loin de ma patrie, à la cour, c'est à la cour de Portugal que je resterais...; mais ma tête blanchit..., je veux être enseveli où les miens reposent... Priez Dieu pour moi...»
[58] A Hoverius, Braga, 9 sept. 1538.
Dans l'été de 1537, le prince archevêque ayant dû aller prendre possession de son siége à Braga, Clénard fut désigné pour le suivre dans ce voyage. Ici encore nous ne pouvons rien faire de mieux que de l'écouter[59]:
[59] A Jacques Latomus, Braga, 21 août 1537.
«Il faudrait un volume, mon cher Latomus, pour vous faire certain de toutes les circonstances de ma route. Il me suffira de vous instruire de quelques unes... Ayant donc loué trois mules de bât conduites par deux palefreniers, et acheté deux chevaux, un pour moi, l'autre pour mon domestique, je partis, dans cet attirail, le 30 juillet, la chaleur ayant un peu cédé... A voir ma suite et mes bagages, vous m'eussiez pris pour un évêque... Nous quittâmes Evora vers le soir...; il était nuit très avancée, lorsqu'après avoir fait erreur de plus d'une lieue de chemin nous atteignîmes la première station... Il n'y avait ni pain ni vin dans l'auberge...; du moins, nos chevaux furent traités richement, car ils eurent de l'eau, écoutez bien cela! de l'eau qui me coûta 5 regalia la cruche, à peu près ce que le vin coûte en Flandre... J'eus un lit de deux pieds plus court que moi, et mes gens eurent de la litière... La nuit suivante, au mont Argile, une cassine seule s'offrit à nous, à peine bonne pour contenir nos paquets..... Point d'écurie pour nos bêtes, point de lits pour nous, point de foin ni d'avoine (cela va sans dire, il n'y en a brin dans toute la Péninsule, mais seulement de l'orge et de la paille pour les animaux et du froment pour les humains...). Un lapin que nous avions acheté par prévision fit tout notre souper...; la nuit se passa à la belle étoile... Je dormis quelques heures sur mes paquets, jambes pendantes; après quoi nous cheminâmes tout le jour avec l'espérance d'un bon repas, parce que nos muletiers nous avaient conté des merveilles du pays au delà du Tage, que nous devions ce jour-là franchir... En effet, de l'autre côté du fleuve, une auberge s'offre à nos yeux... Je gourmande la lenteur de mes gens.....; enfin j'arrive.--Monsieur l'hôte, salut, avez-vous de la paille?... Sur ce, Polyphème (car ce n'était pas moins), sans daigner me regarder, laisse tomber fièrement ces mots: «Il n'y a point de paille ici...» O misérable Lusitanie! _Beati qui non viderunt, et crediderunt!..._ J'enrageais..., enfin nous eûmes un peu de paille au moins pour nos bêtes... Même cérémonie pour l'orge. Il n'y a point d'orge..., puis on en obtint quelque peu à force de prier... Avez-vous des œufs?.--Ce n'est pas la saison.--Avez-vous des poules?--Nous n'avons point de poules..... Cependant mon estomac aboyait... J'avise un plat de jus dans lequel on avait fait cuire du lard.--Donnez-moi de ce jus.--Cela ne vaut rien pour la santé.--N'importe: j'y tremperai mon pain;--Non.--Vous reste-t-il un peu de lard?--Non.--Avez-vous du poisson?--Ce n'est pas jour de pêche. ......... Enfin l'idée me vient, en tremblant d'un nouveau refus, de demander des oignons.--On y va voir, me dit mon hôte, et quelque temps après il m'apporta deux oignons dont je dévorai l'un et donnai l'autre à Guillaume... Après ce beau festin, je demande un lit.--Ce n'est pas la saison, me répond le cyclope. Avez-vous idée de chose pareille? Il y a une saison pour les lits dans cet heureux pays!... J'en eus un pourtant moyennant 20 regalia portugais qui valent bien 5 écus ailleurs... Les poètes ont dit que le Tage était aurifère; c'est, sans doute, parce qu'il enlève votre or, non parce qu'il apporte le sien... _Non a ferendo, sed ab auferendo auro....._ Quoi de plus, mon ami!... Cependant notre sort s'adoucit en avançant au delà du Tage... Nous gagnâmes Coïmbre..., et après treize jours de fatigue, nous entrâmes, le 12 août, dans Braga, lieu qui me plaît beaucoup... Demain 22, si Dieu le permet, je partirai pour Saint-Jacques de Compostelle, qui n'est qu'à trente lieues d'ici, tandis qu'il y en a soixante fortes d'ici à Evora... Plaise au ciel que l'été prochain me ramène près de vous comme j'en ai le dessein!...»
L'homme propose et Dieu dispose. Au lieu de revenir en Brabant, dans l'année 1538, comblé des amitiés de son prince, avec une pension honnête pour finir paisiblement ses jours au sein de la terre natale, entre ses amis et ses livres, il en alla tout autrement pour le pauvre Clénard; mais il faut être juste, ce fut bien plus par sa faute que par celle du sort. Pourquoi s'obstinait-il à ce malheureux projet d'_arabiquer_ (_arabicari_), en Afrique, pour ensuite croiser le fer de l'argumentation avec les docteurs musulmans? car tel fut le principe de ce qui nous reste à raconter touchant cet aimable, vertueux, savant et malheureux homme, digne d'une belle place dans la suite de l'intéressant livre de Valérien de Bellune et de Tollius, _sur le malheur des gens de lettres_[60].
[60] De Infelicitate litteratorum. Venise, 1620, in-12; et Genève, Edgerthon Bryges, 1811, in-8. Tout intéressant qu'est ce livre, il est à refaire. Outre que son catalogue des _Victimes de la littérature_ est incomplet, le plan de l'ouvrage même est défectueux, parce qu'il fait entrer, dans les causes de malheur pour les gens de lettres, les accidens communs à tous les hommes, et les vices comme les passions qui atteignent toutes les professions du monde. Ce n'est pas une merveille que la peste, l'impiété, l'avarice, la prodigalité, la fraude rendent un auteur malheureux; ce qu'il fallait montrer, et qui eût excité une pitié utile et philosophique, c'était la condition spécialement malheureuse des gens de lettres. (_Voir_ dans les _Soirées littéraires_ de Coupé, tom. XVI, un bon extrait de ce livre, et celui intitulé _des Calamités des poètes grecs_, dans les articles Corneille Tollius et Joseph Barberius.)
Clénard accompagna donc l'archevêque Henri dans son pélerinage à Saint-Jacques de Compostelle. De retour à Braga, il contribua, par ses conseils et par ses soins, à l'établissement d'une nouvelle école pour la jeune noblesse portugaise, où il obtint une excellente place pour son ami Vasée, lequel était alors à Salamanque dans une grande détresse. Cette place obtenue, il fallut se remettre à braver les inconvéniens de tout voyage dans la Péninsule ibérique, et faire à cheval les soixante lieues qui séparent Braga de Salamanque, afin d'aller chercher Vasée, et terminer quelques affaires laissées en arrière dans cette ville lors du départ pour Evora. Les deux amis réunis vinrent ensuite saluer le prince archevêque à Coïmbre, où il était momentanément; après quoi ils retournèrent ensemble à Braga, où Vasée fut installé, par Clénard, dans une chaire principale, avec de gros appointemens[61]. Ce fut pendant ce dernier séjour à Braga que la destinée de notre Brabançon s'accomplit. Soit qu'il eût alors terminé l'engagement pris avec son prince, avec le roi Jean III, soit qu'il ne pût résister au désir de visiter l'Afrique mauresque avant de regagner son pays, il se sépara définitivement de son élève au mois de novembre 1538, pour faire, disait-il, son tour du midi de l'Espagne, et recueillir, avec force livres arabes, quelque esclave distingué dans les lettres orientales, qui pût lui servir de guide, en Flandre, dans les travaux qu'il méditait. Mais, préalablement, le prince archevêque régla généreusement avec lui les récompenses dues à ses services, et des sommes d'argent convenables lui furent assignées tant pour son voyage que pour sa pension viagère. Une partie de ces munificences fut sur-le-champ même réalisée, et l'autre, solennellement promise, dut être considérée comme telle également. Hélas! il y a bien loin de Braga à Fez, et en 1540 il y avait bien plus loin qu'aujourd'hui: or, on sait que la distance tue les promesses encore plus que le temps.
[61] Braga, février 1538, à François Hoverius.