Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus

Part 45

Chapter 453,474 wordsPublic domain

Ces premières paroles de Jehan de Marconville me le font aimer; elles m'ont engagé à lire son Traité du mariage et à le ranger dans ce recueil; elles annoncent une belle ame, et une belle ame révèle toujours quelque précieuse qualité de l'esprit. Ainsi en est-il du gentilhomme percheron. Il a beaucoup de bon-sens dans sa naïveté. L'imagination ne domine pas chez lui, je l'avoue; les citations de l'histoire, dont il s'appuie à toute page, sentent l'érudit des écoles frais émoulu sur le fait de Porcie et Brutus, de Didon et Sichée, de Pauline et Sénèque, d'Orphée et Eurydice, de Penthée et Abradate, d'Alceste et Admète; mais il n'est pas toujours banal; tant s'en faut, que les esprits penseurs ont plus d'un profit à tirer des seize chapitres dont son traité se compose. J'indiquerai principalement, sous ce rapport, les chapitres _sur l'âge en laquelle il convient se marier_, _sur le grand bien et utilité de mariage_, _sur la correction de laquelle on doibt user envers les femmes_, _et sur le divorce de mariage_, où il se montre aussi bon philosophe que bon chrétien. Par exemple, il aurait pu se dispenser, à propos _des punitions divinement envoyées aux époux incontinens_, de parler de la syphilis et de s'étendre sur ce vilain mal introduit en France, à ce qu'il assure, par l'armée de Charles VIII, en 1595, à son retour de Naples. L'auteur le sent bien, car il s'excuse en terminant sa digression et se hâte de renvoyer _les curieux aux nouvelles des royaumes de Surie et de Bavière_, ce qu'il aurait du faire plus tôt et sans calembourg.--Ceux qui se font scrupule de se remarier seront satisfaits de l'exemple tiré de saint Jérôme, par notre gentilhomme, d'une dame romaine, laquelle étant veuve, pour la vingt-deuxième fois, au temps du pape Damase, épousa un homme qui avait été vingt fois veuf. Au dernier les bons; ce vingt-troisième époux l'enterra, et le peuple porta en triomphe le veuf du numéro 21, comme s'il eût gagné une grande bataille.--Qui peut mesurer la bizarrerie des coutumes et des cérémonies? Jehan de Marconville nous apprend que, chez les Cimbres, il était de règle que le fiancé rognât ses ongles et les envoyât à sa fiancée, qui lui envoyait les siens en retour.--Le mariage ayant pour but la génération, c'est un précepte fort sage, selon l'auteur, que celui d'Aristote, qui voulait que l'âge des époux fût dans un tel rapport, qu'ils perdissent ensemble la faculté génératrice; ce qui arrive communément, pour l'homme, à 70 ans, et pour la femme à 50: en sorte que le mari doit avoir 20 ans de plus que sa femme ou au moins 10, toujours d'après Aristote et l'auteur.--L'homme, au rapport d'Hésiode et de Xénophon, ne doit pas se marier avant 30 ans, ni la femme avant 14, pour vivre long-temps et avoir des enfans robustes.--Mais que dit Hippocrate sur le commerce conjugal? je ne le rapporterai pas, tant cet oracle est sévère; il l'est excessivement, ce me semble, et Avicenne aussi.--J'ai regret que ce soit le saint patriarche Lamech qui ait été le premier bigame: Jehan de Marconville le regrette également; mais il concède que, dans cette origine des hommes, la nécessité de peupler put servir d'excuse à la polygamie.

Point de mariage permis aujourd'hui, ni à permettre en deçà du quatrième degré de consanguinité.

Mais voulez-vous des femmes sages, prudentes, douces, attachées à leurs devoirs, soyez sages, prudens, doux et attachés à vos devoirs! Il est rare que vos exemples ne soient pas suivis par vos compagnes. C'est l'avis de Caton, c'est celui de Sénèque, et mieux encore celui de la raison. Si toutefois, en dépit de vos bons exemples, vous avez à reprendre, faites-le avec ménagement, et des conseils pleins d'amitié, jamais avec violence! admonestez avant, plutôt que de blâmer après! et surtout _ne vous pressez pas de vous déclarer cocus par antiphrase ou ironie_; on vous prendrait au mot!

Si, malgré vos précautions, vous êtes malheureux, sachez l'être en silence ou fuyez.

Quant au divorce, il est essentiellement contre la nature du mariage, et par ainsi ne doit être admis, même en cas d'adultère. En ce cas fâcheux, mieux vaut pardonner au repentir que rompre le premier lien de famille.

Tout balancé, avantages et inconvéniens du mariage, Jehan de Marconville est de l'avis de saint Jérôme, _que la virginité est de l'or et le mariage de l'argent tout seulement_. On ne s'attendait pas à cette conclusion après la sagesse du début. C'est, sans doute, que l'auteur, ayant réservé pour la fin de son Traité l'énumération des tribulations du ménage et des vices des époux, n'a pas eu la force de recourir à sa première philosophie, qui certainement est la bonne, puisque c'est celle de la nature et de la société.

NICOLAII CLENARDI

Epistolarum Libri duo, quorum posterior jam primum in lucem prodit. Antuerpiæ, ex officina Christophori Plantini, cum privilegio. (Volumen parv. in-8 rarissimum, contin. 262 pag.) ↀ.Ⅾ.LXVI.

(1566)

Nicolas Clénard, né à Diest en Brabant, dans l'année 1495, est un des professeurs de la célèbre université de Louvain, le plus digne d'être rappelé à la mémoire des amis de la solide littérature, par ses mœurs et ses sentimens autant que par son érudition et l'agrément de son esprit, et particulièrement le plus fait pour exciter la reconnaissance de la jeunesse, puisqu'il a vécu péniblement pour elle, et qu'il a comme sacrifié sa vie à lui faciliter, par l'étude des langues savantes, l'accès de toutes les connaissances humaines. Les nombreux travaux qu'il a exécutés sur le grec, sur l'hébreu et l'arabe ne servent plus directement aujourd'hui; mais ils furent d'un grand usage autrefois, et MM. de Port-Royal, aussi bien que le professeur Furgault, ont même tiré de grands secours de sa grammaire grecque. Ses lettres familières à ses amis, écrites en latin avec beaucoup de grace, de vivacité et de sensibilité, n'ont pas été traduites que nous sachions, et c'est dommage; elles méritaient au moins autant de l'être que celles du spirituel évêque de Bayeux, Busbec, cet ambassadeur de Marie d'Autriche en France dans les années 1582, 83 et 84, qui nous a donné des détails anecdotiques si précis sur la cour de Catherine de Médicis et de Henri III[54]. En retraçant les principales circonstances de la vie aventureuse et laborieuse de Clénard, d'après ses lettres, nous allons donner, tout à la fois, un aperçu de ces lettres mêmes, tant parce qu'elles nous ont plu infiniment que parce qu'elles sont devenues très rares, surtout de l'édition publiée par Plantin, en 1566, plus riche que ses devancières de toute la seconde partie fournie à l'éditeur par le savant Charles de l'Écluse sur des manuscrits autographes, laquelle édition de 1566 est la quatrième au rapport de M. Brunet.

[54] _Voyez_, en français, plusieurs lettres de Busbec (Auger de Guiselin, seigneur de), tom. XI, partie 2e des Mémoires du père Desmolets, faisant suite à ceux de Sallengre. On y trouve de précieuses circonstances sur les guerres des Pays-Bas et la folle expédition du duc d'Alençon, entre autres choses.

Nicolas Clénard, dont l'enfance et la jeunesse avaient été studieuses et hâtives, était donc, dès l'âge de 28 à 29 ans, un des plus fameux professeurs de grec à Louvain, respecté des grands, aimé de ses disciples, et lié intimement avec les premiers personnages lettrés de son pays et de son temps, dont il possédait la confiance et savait ne point exciter l'envie, tels que François Hoverius, habile helléniste, le docte abbé de Tongres Arnould Streyterius, Rutgerus Rescius, Joachim Polita, célèbre jurisconsulte; tels encore que ce vénérable Jacques Latomus, théologien de Louvain devenu chanoine de Cambrai, qui avait été son maître, qui eut le regret de lui survivre deux ans, et dont on disait que, pygmée par le corps, il était géant par l'esprit, parce qu'il avait su démêler et confondre la mauvaise foi de Luther, d'Æcolampade et de Thyndalle à travers toutes les ruses de leur argumentation. Terminons cette liste honorable et incomplète par le nom de Jean Vasée de Bruges, qui fut, par dessus tous, l'émule et le compagnon de Clénard, puisqu'il l'accompagna en Espagne et en Portugal, comme nous l'allons voir, et qu'il courut avec lui la carrière de l'enseignement dans ces contrées lointaines[55]. Tout en professant le grec à Louvain, dans la fleur de son âge, Clénard fut saisi d'une passion invincible qui devait, plus tard, fixer sa destinée. Cette passion était la soif de la langue arabe. Depuis long-temps, une secrète ardeur pour l'arabe l'agitait, et nous verrons dans peu pour quelle chimérique et noble cause; toutefois il y résistait encore, et d'autant mieux qu'il n'y avait alors, en Flandre, ni maîtres, ni livres, ni manuscrits arabes; mais la fortune ayant voulu qu'un jeune homme lui apportât, un certain jour, le psautier en arabe, syriaque, hébreu, grec et latin, voilà tout d'un coup la tête de notre savant partie. Il lira le texte arabe, il apprendra l'arabe, il le saura. Le lire? eh comment? il ne connaît pas les caractères. Quand il parviendrait à le lire, à quoi bon, puisqu'il ignore le rapport des signes avec la pensée qu'ils retracent? Enfin, quand il irait jusqu'à l'intelligence de l'arabe écrit, à quoi cela servirait-il pour son but, puisqu'il est avéré que l'arabe écrit diffère plus de l'arabe parlé que le grec d'Homère ne diffère du grec des corsaires candiotes? N'importe, lisons toujours. Notre but est si relevé! il s'agit d'aller combattre Mahomet chez lui, non plus avec l'épée et vainement comme au temps des croisades, mais avec la parole et victorieusement, comme Athanase fit avec Arius et ses sectaires (car tel était le fameux dessein que nourrissait Clénard, et rien de moins). D'impossibilités, il n'en est point pour le génie opiniâtre, Salluste nous l'apprend. Le psautier arabe est ouvert, c'est assez: lisons.

[55] Coupé, dans les tomes 16 et 19 de ces _Soirées littéraires_, articles des auteurs belges et bataves, donne, sur Jacques Latomus et Jean Vasée, des détails qu'on peut consulter. Il y est dit, du premier, notamment qu'il a laissé des poésies latines recommandables par l'élévation des idées et des sentimens, et mis le _Cantique des Cantiques_ en vers latins; et, du second, qu'il se tira bien de diverses négociations dont il fut chargé, tant en Espagne qu'en Portugal, et que, s'étant marié dans ce dernier pays, il y laissa son fils, en le recommandant au cardinal Henri; devenu roi, en 1548, puis s'en alla mourir à Salamanque, en 1560. _La Grande Chronique d'Espagne_, écrite en latin par Jean Vasée, est estimée, et va plus loin que l'histoire de Mariana, qui s'arrête en 1516.

Il faut voir, dans la curieuse lettre de Clénard aux chrétiens, qui est la dernière de son recueil, et peut-être la dernière de sa vie, le merveilleux récit de la méthode analogique et comparative, à l'aide de laquelle il vint à bout, seul, de connaître d'abord quatre lettres arabes, S, M, L, T, puis six autres, puis toutes, puis de trouver quelques mots, puis d'en former un essai de lexique et de syntaxe: cela tient du prodige. A la vérité, il savait l'hébreu, langue qui a beaucoup de rapports avec l'arabe; sans quoi le prodige même passerait toute croyance. Nous n'entrerons pas ici dans l'exposé des procédés suivis par le disciple lui-même, il suffit d'en indiquer la clef. Ce fut donc par l'examen attentif et comparé des noms propres d'hommes et de lieux, lesquels, distingués des autres mots dans les livres, offrent, dans toutes les langues, des consonnances et par conséquent des lettres communes, ce fut par cette voie étroite et ténébreuse que l'intrépide Clénard fit son entrée dans l'arabe, saisissant, par exemple, la lettre _r_ des Orientaux, à la faveur de l'_r_ latin d'Israël, de Tyrus, de Sisara, d'Oreb, d'Assur, d'Agareni; leur lettre _b_, par le secours du _b_ latin de Moab, de Gebal, de Jobin, de Zeb, de Zébée, etc., etc. L'alphabet arabe ainsi trouvé, l'analogie et la comparaison avec l'hébreu le conduisirent, après des efforts incroyables, à l'intelligence assez courante du psautier; mais ce fut tout, et c'était encore bien peu pour controverser avec les musulmans dans la langue de leur prophète. Que faire alors? il fallut se résoudre à une vie nouvelle, quitter ses habitudes sédentaires et sortir de Louvain à la recherche de quelques auxiliaires étrangers. Après une courte visite faite à son cher Latomus, à Cambrai, Clénard poussa jusqu'à Paris. Pour un savant de la Campine tel que lui, c'était presque atteindre les colonnes d'Hercule. Une relation inattendue qui s'offrit à lui, dans cette capitale, fut cause qu'il franchit un jour le _non plus ultra_ des anciens. Un franciscain portugais, nommé Roc Almeïda, qu'il vit à Paris, chez des savans de ses amis, lui fit des récits tellement pompeux de l'université de Salamanque, des ressources que l'on y rencontrait pour tous les genres d'étude, même pour l'étude de l'arabe, que dès ce moment on peut dire que son plan fut formé. Pourtant restait encore un grand obstacle à vaincre. Ses parens l'avaient destiné à la cure des béguines de Diest. Renoncer à cet établissement solide et commode, s'expatrier pour long-temps et tromper ainsi le tendre espoir de sa famille, c'était beaucoup sacrifier à l'idée incertaine de réfuter Mahomet, chez les mahométans. Heureusement pour sa passion, la chicane vint à son aide ainsi que l'occasion; mais n'anticipons point sur les faits.

Le voilà donc à Paris, vers 1530, satisfait du présent et plein de foi dans l'avenir. «Tout me succède ici par delà mes vœux,» écrivait-il à Hoverius. «Le ciel et les mœurs des hommes m'y plaisent beaucoup..., on y trouve un grand nombre de savans...; il me sera utile d'y séjourner..., je suis nourri sur le pied de cinquante couronnes par an. J'ai pris un élève qui est neveu de Latomus (Barthélemy), et qui me donne trente couronnes... J'ai vendu ces jours-ci 500 exemplaires de mes institutions grecques et hébraïques. Ainsi je ne crains plus de mourir de faim... Quant à l'époque de mon retour, elle est bien incertaine... Nous sommes tous sous la main de Dieu, et des chrétiens peuvent également partout vivre et mourir...»

Le retour de Clénard en Brabant fut plus prompt qu'il ne l'aurait voulu, les béguines de Diest l'ayant ainsi décidé. Ces religieuses avaient été mises en cause à cette époque. Il fallut les défendre, il fallut disputer la cure de Diest et ne plus songer, pour le moment, qu'aux Arabes Flamands et aux plaideurs de mauvaise foi. Les choses allèrent ainsi jusqu'au printemps de 1531. Alors arriva en Brabant don Fernand Colomb, parent de l'immortel Christophe, à qui nous devons, après Dieu, les Amériques. Il venait, comme beaucoup de ses compatriotes, prendre possession de la terre flamande fraîchement acquise à l'Espagne, et spécialement acheter des livres pour sa riche bibliothèque de Séville. Il marchait dans la compagnie d'un excellent homme, très bon poète latin portugais, nommé Résende, qui connaissait et goûtait déjà Clénard comme une des meilleures conquêtes à faire pour la Péninsule ibérique, sa patrie. Fernand Colomb, appuyé du poète Résende, et de l'ennui que notre professeur ressentait à l'occasion des béguines, prit si bien ses mesures et plaida si éloquemment pour l'université de Salamanque, que le sort fut jeté cette fois, et Clénard engagé et emballé pour l'Espagne avec son cher ami Jean Vasée, lequel devait suivre Colomb jusqu'à Séville. Le voyage fut heureux sans doute; mais il eut ses mécomptes pendant la marche, comme ses regrets au départ. Consultons notre correspondance[56]. «Depuis que je vous ai quitté, mon cher Latomus, tous les hommes sont pour moi des étrangers...; je passai deux jours à Paris, étranger parmi des amis mêmes, à cause de votre souvenir... De Paris, nous prîmes notre chemin par l'Aquitaine...; avec quel bonheur je vis à Tours le siége de saint Martin!... Ce fut la veille de la fête de ce grand saint que nous entrâmes enfin en Espagne... Bien nous prit d'avoir des provisions, car nous n'eussions pas mangé... On a raison de dire qu'en France l'argent se dépense bon gré mal gré, tandis qu'en Espagne on ne peut pas en dépenser, quoiqu'on le veuille... Notre patron Fernand et notre poète faisaient de leur mieux pour qu'il ne nous manquât rien; mais le génie de cette terre ingrate triomphait de toute sollicitude pour les pauvres Brabançons... Figurez-vous que, dans une auberge, près de Vittoria, l'ami Vasée ayant laissé tomber son verre qui se cassa, ce fut une perte irréparable, et qu'il nous fallut boire dans notre main comme Diogène... Tirez les conséquences de ces prémisses... L'Espagne en fournit d'abondantes et de tout à fait propres à nous guérir des délicatesses de la patrie flamande..... A Burgos, nous eûmes aussi froid qu'à Louvain...: à peine y pûmes-nous découvrir un fagot de sarment...»

[56] Evora, 26 mars 1535, à Jean Latomus, à Cambrai et Salamanque, 5 et 6 novembre 1531, à Jean Vasée à Séville.

C'est ainsi que nos voyageurs arrivèrent à Salamanque vers le mois d'avril 1531. Là, Clénard s'arrêta. Pour Jean Vasée, il suivit don Fernand à Séville, selon qu'on était convenu, demeura près de trois ans dans cette ville sans profit pour sa fortune, et au grand détriment de sa santé, car il y pensa mourir d'une inflammation générale; après quoi il vint en Portugal rejoindre son ami, qui l'engagea à s'y marier, et lui fit avoir un bon établissement dans l'école fondée par le cardinal Henri, à Braga. Dans la suite, il céda sa place au collége de Braga à son fils Augustin Vasée, et alla se fixer définitivement à Salamanque, où il ne cessa de professer qu'à sa mort, survenue en 1560.

Revenons à Nicolas Clénard. Sa réputation ne tarda pas à s'établir dans la cité universitaire des Espagnes, et, dès le commencement de novembre de cette même année 1531, deux docteurs en théologie s'empressèrent, au nom de leur corps, de lui offrir cent ducats par année, sous la condition facile de donner aux jeunes clercs des leçons de grec et de latin, quand et comme il voudrait. Il accepta cette charge avec l'espoir d'obtenir bientôt une chaire en titre, et surprit bien utilement son auditoire, lorsqu'au lieu de l'étourdir de subtilités scolastiques il se mit à lui faire des lectures raisonnées de saint Jean Chrysostôme. Une autre fonction, qui n'enchaînait guère plus sa vie, et qu'il prit à la prière de l'évêque de Cordoue, acheva de lui ouvrir les ressources et le crédit dont il avait besoin: ce fut l'éducation nominale plutôt que réelle du fils du duc d'Albe, vice-roi de Naples. «Je me suis fait esclave, écrivait-il alors à son ami Vasée; mais je ne m'en repens pas... Nous voici, par là, tous deux assurés du nécessaire.»

Trois années s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles Clénard put s'estimer heureux; d'autres Flamands, ses amis, Hoverius notamment, pour être venus, à son exemple, tenter fortune dans la Péninsule, ne furent pas si bien traités. Il s'était fait une société savante et intime de plusieurs Espagnols de mérite, au premier rang desquels nous nommerons le franciscain Victoria; il passait de longues heures au travail, et, malgré le tumulte inévitable des universités, il avait su s'affranchir des affaires et des devoirs du monde, et _vivre en homme de plomb, fiché sur ses livres_, comme il le disait lui-même, avare de visites, sobre de discours et même d'écritures, puisqu'il eut à s'excuser de n'avoir écrit que deux fois, en quatre ans, à Latomus, et qu'en tout sa correspondance ne comprend pas cinquante lettres.

Au début de l'année 1534, changement complet de position et de plan pour l'avenir. La mobilité dans les idées et les destinées des solitaires est assez commune. L'imagination, chez eux, s'échauffe toujours plus ou moins, et leur fait payer, autant et plus qu'au commun des hommes, le tribut commandé à l'instabilité. Jean III, roi de Portugal, fils et successeur du grand Emmanuel, prédécesseur et aïeul de cet insensé de roi Sébastien, avait, ainsi que sa femme dona Isabelle, un goût très vif pour les gens de lettres. Le poète Résende, qu'il tenait à sa cour en grand honneur et dans sa familiarité, fut chargé, par lui, d'attirer Clénard à Evora, lieu de sa résidence royale. Il s'agissait de confier à un homme célèbre, honoré des respects de l'Europe savante, son jeune frère, le cardinal Henri, archevêque de Braga, dont l'éducation s'achevait, et qu'il fallait rendre digne des premières charges de l'Eglise. C'est ce même cardinal Henri qui, après la déconfiture du roi Sébastien, en 1578, arriva vieux à la couronne, pour la déposer, en mourant deux ans après, entre les mains de Philippe II d'Espagne, qui avait épousé une fille du roi Jean III, dont il est ici question. La raison, l'habitude, peut-être aussi la reconnaissance auraient dû, ce nous semble, retenir Clénard à Salamanque; mais quoi! c'est un roi qui supplie, c'est un cardinal-archevêque dont l'intérêt commande; et puis l'amitié pressante de Résende, et puis les chances d'une fortune de cour qui facilitera les vastes projets que l'on nourrit contre les musulmans. Evora, d'ailleurs, n'est qu'à peu de distance de Salamanque, à deux jours de Lisbonne, à cent lieues tout au plus du royaume de Fez, avec lequel il y a grand commerce, du Portugal, en sorte qu'on acceptera les grosses offres du roi Jean III; que, durant quatre ou cinq ans, on sera presque satisfait d'avoir pris ce parti[57], et qu'on écrira, entre autres choses, à don Martin de Vorda, à Jean Vasée, à Jacques Latomus, ce qui suit:

[57] Evora, 8 des kalendes de mai 1534, à don Martin de Vorda.--Evora, 31 décembre 1534, à Jean Vasée.--Evora, 26 mars 1535, à Jacques Latomus.