Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus
Part 44
Il est évident que l'original latin de ce terrible libelle, dirigé contre l'église romaine, est pseudonyme, et que jamais, dans la ville de Calvin, aucun écrivain ne s'est nommé _Simon du Rosaire_. M. Barbier ni personne, à notre connaissance, n'a pu, à cet égard, lever le voile qui couvre la vérité. Le nom du traducteur français n'est pas plus connu. C'est une petite perte et un grand scandale de moins. Nous nous bornerons à donner la description de l'édition française de 1600, sous la forme d'une simple table analytique, les différentes pièces qu'elle contient n'étant pas susceptibles d'une mention plus étendue, soit à cause de l'impiété cynique dont ces pièces sont remplies, soit en raison de leur peu de mérite: les voici donc dans leur ordre.
1°. Après un dixain du traducteur, un avis de l'imprimeur au lecteur chrétien, et une épître en prose à tous fidèles, on trouve XVII antithèses doubles, en vers de douze pieds, placées en regard les unes des autres, de façon que chaque antithèse, en faveur du Christ, réponde à une autre contre le pape, ainsi qu'il suit:
ANTITHÈSE VIII.
Non seulement Jésus donne à manger A sa brebis, ains s'elle est en danger, Il la retire et se montre soigneux De la garder du loup caut et hargneux.
ANTITHÈSE VIII.
Les papelards porteurs de rogatons Rouges museaux avec doubles mentons Nez bien perlez, yeulx bordez d'escarlatte Mettent le bien des poures sous leur patte, etc., etc.
Une petite vignette en bois, placée au dessus de chaque antithèse, et retraçant un sujet analogue à son contenu, est surmontée toujours d'un distique, en vers de 8 pieds, qui offre l'argument de l'antithèse elle-même, laquelle a constamment 70 vers. Exemple:
Dès que Christ vient au monde naistre, Il nous fait la paix apparaistre.
Dès que le pape est ordonné, A guerroyer est adonné.
2°. Les commandemens de Dieu opposés à ceux du pape:
Tailler ne te feras image De quelque chose que ce soit, etc.
Fay-toy dresser à force images, Car ainsi le veuil-je, et me plaist, etc.
3°. Epilogue.
4°. Description en prose de l'image de l'Antechrist, selon l'Escripture saincte.
5°. Admonition aux povres aveuglez par l'Antechrist romain.
6°. Le livre de la Généalogie du désolateur Antechrist, fils du diable.
..... Et Superstition a engendré Hypocrisie le Roy, et Hypocrisie le Roy a engendré Gain, et Gain a engendré Purgatoire, et Purgatoire a engendré Fondation des anniversaires, et Fondation des anniversaires a engendré Patrimoine de l'Eglise, et Patrimoine de l'Eglise a engendré Mammon d'iniquité, et Mammon d'iniquité a engendré Abondance, et Abondance a engendré Saouler, et Saouler a engendré Cruauté, et Cruauté a engendré....., et Pompe a engendré Ambition, et Ambition a engendré Simonie et ses frères en la transmigration de Babylone....., et Mespris de Dieu a engendré Dispense, et Dispense a engendré Congé de pecher, et Congé de pecher a engendré Abomination, et Abomination a engendré Confusion, et Confusion a engendré Travail d'esprit, et Travail d'esprit a engendré Disputation, matière de chercher vérité par laquelle a été révélé le désolateur Antechrist.
7°. Du Baptême de l'Antechrist, suivi de quatre sonnets.
8°. Description gentille et véritable de l'Idole..., nommée vulgairement _Jean le Blanc_.
(C'est surtout cette pièce qui doit révolter toutes les populations catholiques. On conçoit parfaitement toutes les fureurs de la ligue en lisant de tels écrits, sans pourtant que ces écrits mêmes justifient de telles fureurs).
9°. Deux épigrammes de Jean le Noir, Jean le Blanc, Jean l'Enfumé et Jean le Gris.
(Elles ont ceci de remarquable qu'elles manifestent que tous les points du dogme furent atteints sitôt que la réforme eut commencé à l'occasion de la discipline.)
................................ Et Jean le Noir, et Jean le Blanc Jean le Gris et Jean l'Enfumé ................................ Ont tous Jean le Blanc réclamé; ................................ Mais Jean l'Ancien nous a appris Que nous verrons confondre et choir Jean l'Enfumé et Jean le Gris, Et Jean le Blanc et Jean le Noir.
10°. La Vie du pape Hildebrand, dit Grégoire septième, vive image de l'Antechrist.
(C'est une satire en prose méprisable pour le fond et la forme.)
11°. La Vie de la papesse Jeanne, vive image de la grande Paillarde romaine.
(On ne peut rien lire de mieux, si l'on veut s'éclairer sur la fable historique de la papesse Jeanne, que de consulter la dissertation très bien faite, à ce sujet, qui se voit dans les mémoires de Sallengre. L'auteur y établit que le successeur de Léon IV, mort en 855, fut Benoît III, mort en 858, et non point certaine femme, maîtresse d'un certain moine anglais, laquelle, travestie en homme, fut élue pape, sous le nom de Jean VIII, et mourut en accouchant sur la place publique de Rome, en l'an 857, au temps de l'empereur Louis II. Le véritable Jean VIII fut élu en 872, et mourut en 882. Quelques auteurs ont prétendu que la faiblesse de ce Jean VIII pour le patriarche Photius, qu'il rétablit sur son siége à la prière de l'empereur Basile, fut cause qu'on le traita de papesse, d'où la fable susdite prit naissance. Mais il est à croire que cette fable a une autre base plus consistante. C'est du moins ce qu'on peut conjecturer de l'épigramme latine du savant évêque hongrois Jean Pannonius, lequel vivait dans le XVIe siècle, épigramme dont le présent volume donne, en finissant, la traduction suivante.)
Nul ne pouvait jouir des saintes clefs de Rome Sans monstrer qu'il avait les marques du vray homme. D'où vient donc qu'à présent ceste espreuve est cessée, Et qu'on n'a plus besoin de la chaire percée? C'est pour ce que ceux-là qui ores ces clefs ont, Par les enfans qu'ils font monstrent bien ce qu'ils sont.
FACÉTIES LATINES.
(1561--1737.)
Ces facéties, bien qu'écrites dans la langue de Virgile et de Cicéron, sont toutes modernes. Les anciens n'étaient pas aussi plaisans que nous; du moins, les ouvrages qui nous sont restés d'eux ne nous donnent-ils pas le droit de les croire tels. Ce n'est pas, certes, un médiocre sujet de réflexions que de tels jeux d'esprit aient occupé les loisirs d'un Langio, d'un Scaliger, d'un Juste Lipse, d'un Cardan, d'un Heinsius, d'un Dupuy, d'un Aldrovande et d'autres personnages de cette valeur. Un coup d'œil rapide, jeté sur ces productions légères d'esprits généralement si graves et si solides, ne sera donc ni sans utilité, ni sans agrément. Nous procéderons, dans notre examen, suivant la date des publications de nos éditions.
1°. Tomus primus et secundus convivalium sermonum utilibus ac jucundis historiis et sententiis, omni ferè de re, quæ in sermonem apud amicos dulci in conviviolo incidere potest, refertus ex optimis et probatissimis auctoribus magno labore, etc.; collectus, et jam quarto recognitus et auctus Basileæ, M.D.LXI. (2 vol. in-8.)
Le premier tome de ces propos de table est ici réimprimé pour la quatrième fois, et pour la première avec addition d'un second tome. En 1566, un troisième tome fut ajouté aux deux premiers, ce qui prouve que le recueil eut un grand cours, comme il arrive ordinairement aux livres qui amusent l'esprit sans l'occuper. C'est à Jean Gastius de Brisack qu'en revient l'honneur s'il en est dû. Il s'est caché d'abord sous le nom de Jean Peregrinus, on ne sait pourquoi, car son vrai nom était assez obscur pour ne faire aujourd'hui partie d'aucune biographie répandue. Dans sa dédicace à Louis Martrophus, de Francfort, il assure que sa compilation est si bien châtiée, que les évêques et le pape lui-même n'en sauraient être qu'édifiés; et, là dessus, le voilà, en vrai religionnaire malin qu'il est, débitant force quolibets, anecdoctes et bons-mots, contre le pape et les cardinaux, sur les tours que les femmes jouent à leurs maris ou les maris à leurs femmes, contre les moines, contre les bénéfices ecclésiastiques, contre l'institut des béguines du Brabant, contre les confesseurs et la confession, sur un certain voyage d'Érasme assez cauteleux, contre les mœurs du clergé, etc., etc. «Fuit mulier, quæ cum recentem jam puerum peperisset, cæteræque mulieres gratularentur ei, dicerentque (ut fit) puerum omnius patri similem, interrogavit an etiam rasuram haberet in capite: designans sacerdotis esse filium, et ita de se adulterium suum notum fecit.»
Les commères d'une accouchée La congratulaient à l'envi: Ah! quel superbe enfant voici! C'est de son père, dieu merci! La semblance toute crachée! A quoi la dame répondit, D'un ton de voix doux et honnête: «Il aura donc, sans contredit, »Un beau rond d'abbé sur la tête.»
Ces anecdotes sont généralement bien contées; mais nous pouvons garantir que, quelque châtiées que l'auteur les dise, il n'y faut pas chercher d'édification, et qu'elles ont souvent servi d'aliment à beaucoup de recueils graveleux plus modernes. Bernard de la Monnoye en a rimé plusieurs agréablement, soit en latin, soit en français, ainsi qu'on peut le voir dans la charmante édition qu'il a donnée _du Moyen de parvenir_.
2°. Dissertationum ludicrarum et amœnitatum scriptores varii, editio nova et aucta. Lugd.-Batav., apud Franciscum Hegerum, 1644. (1 vol. pet. in-12.)
C'est en 1623 que parut la première édition de ce livre récréatif; mais la plus ample, la plus jolie et la meilleure est celle-ci: vingt et une pièces la composent. Ce sont les éloges de la Goutte, par Bilibalde Pirkhmer et Jérôme Cardan; l'éloge de la Puce, par Cœlio Calcagnini, savant de Ferrare, mort en 1479, qui avait pris Cicéron dans une aversion singulière; l'Art de nager, de Nicolas Wünmann; l'éloge de la Fourmi, de Philippe Mélanchton, le plus doux, le plus triste et le plus faible des réformateurs; l'éloge de la Boue, de Marc-Antoine Majoraggio, le vengeur de Cicéron contre Calcagnini; l'éloge de l'Oie, de Jules-César Scaliger; l'éloge de l'Ane, par Jean Passerat, le poète chéri de Henri III; l'éloge de l'Ombre, par Jean Dousa, le célèbre professeur; la mort d'une Pie, par un anonyme; l'Être de raison, par Gaspar Barlæus; les Noces péripatéticiennes, du même; l'Allocution nuptiale, de Marc Zuerus Boxhornius; l'éloge du Pou, par Daniel Heinsius; la Guerre grammaticale d'André de Salerne; l'éloge de l'Éléphant, de Juste Lipse; l'éloge de la Fièvre quarte, par Guillaume Ménopus; l'éloge de la Cécité, de Jacques Gutherius; le Règne de la Mouche, de François Scribanius; Démocrite ou du Rire, par Henri Dupuy, professeur à Milan, élève de Juste Lipse; l'éloge de l'Œuf, du même, et enfin l'éloge du Cygne, par le fameux naturaliste Aldrovande. La plupart de ces pièces ne sont autre chose que la satire des mœurs dissolues du temps, sous la forme de contre-vérités; manière plus froide qu'ingénieuse, même sous la plume du grand Érasme, comme il apparaît dans l'éloge de la Folie, le chef-d'œuvre du genre.
Ainsi, la Goutte de Pirkhmer, après avoir énuméré les dommages que portent à la vertu la bonne chère, les voluptés, le culte des sens, se vante de favoriser l'essor de l'ame en éprouvant le corps par toutes sortes de tourmens. Ici la censure est bonne, mais la conclusion mauvaise et la plaisanterie forcée. La Goutte de Cardan n'est ni meilleure logicienne, ni plus gaie, quand elle prétend être un bien en raison de ce que tous les biens de ce monde sont accompagnés de douleur, et quand elle tire vanité de sa noblesse, pour ne s'attaquer qu'aux riches et aux puissans, de sa force qui se joue de tous les remèdes, de sa chasteté, par l'impuissance où elle met les gens de mal faire, de sa nature plus relevée et moins dure que toutes les autres maladies. La belle chose, en vérité, qu'une Puce! parce que, selon Calcagnini, dans sa petitesse, elle produit de grands effets, qu'elle purge le sang de l'homme sans ouvrir les veines, qu'elle saute avec une légèreté incomparable, qu'elle se loge souvent admirablement bien, et qu'elle triomphe d'Hercule même. Le dialogue sur l'Art de nager, de Wünmann, n'a que deux défauts: le premier, c'est d'être interminable dans ses détails et ses digressions; le deuxième, c'est de n'enseigner point à nager. On devine assez, sans que nous le disions, que Mélanchton a voulu ramener les hommes à l'économie, à la prudence, au travail, par son éloge de la Fourmi; mais, ne lui en déplaise, ce que la morale, les lois, l'expérience n'ont pu faire, l'exemple de la fourmi ne le fera pas plus que son panégyrique. Savez-vous ce que c'est que la Boue, suivant Majoraggio? c'est la chose la plus noble et la plus nécessaire du monde. Et pourquoi? c'est que la boue a précédé tous les êtres vivans, et que tout, dans la nature, est formé d'elle. Là dessus l'auteur se perd en déclamations de philosophie creuse et de méchante physique. Scaliger a beau s'autoriser des oies du Capitole, il n'est ni plus heureux, ni plus concluant que ses émules dans l'éloge de l'Oie. L'éloge de l'Ane, de Passerat, est agréable; mais la peinture qu'en a faite Buffon est un éloge bien supérieur et bien plus complet. La déclamation de Dousa, en l'honneur de l'Ombre, n'est rien qu'un jeu d'esprit puéril et fastidieux. L'Être de raison de Barlæus est une thèse de métaphysique abstruse où la raison n'a rien à gagner. Mais c'est assez: où il n'y a rien à retenir, il n'y a rien à extraire, et qui voudra ou qui pourra rendra bon compte des autres pièces de ce recueil, telles que l'éloge du Pou, de l'Éléphant et de la Fièvre quarte.
3°. Hippolytus Redivivus, id est remedium contemnendi sexum muliebrem; auctore S. I. E. D. V. M. W. A. S. anno M.DC.XLIV. (1 vol. pet. in-12.)
L'auteur de cette satire contre le sexe ôte tout crédit à ses paroles, dès son avertissement, lorsqu'il confesse à son lecteur que, s'il déteste les femmes en théorie, il les adore dans la pratique. Ainsi font d'ordinaire les misogynes: ils veulent des mères, des épouses, des filles, des maîtresses, des sœurs, et ne veulent point de femmes; voilà ce qui s'appelle philosopher! Mais quels reproches Hippolyte Rédivif fait-il aux femmes? D'abord le nom d'Ève, en syriaque, signifie serpent; donc la femme est un serpent. Mégère, Alecton et Tisiphone sont trois femmes qui ont conçu, nourri, élevé la femme; et puis la belle Hélène et la guerre de Troie; et puis cette concubine qui causa la ruine des tribus de Benjamin; et Médée, et Briséis. D'ailleurs les femmes sont frappées d'une incapacité intellectuelle visible. La fourbe leur est naturelle et comme essentielle. Elles babillent à étonner les pies. Elles vivent d'inconstance. Elles manquent de patience, de prudence et de force. Ce que vous voulez elles ne le veulent point, et veulent aussitôt ce que point ne voulez. On leur accorde de la pudeur; mais cette pudeur n'est que de l'adresse: si c'était une vertu, la chasteté suivrait, ce qui n'est pas. Curieuses? on sait à quel point elles le sont. Vaines et orgueilleuses? le luxe de leurs parures témoigne assez ce qui en est. Elles ne savent rien, et s'il en est de savantes, celles-là font regretter les ignorantes. Bref, on ne doit point se marier si l'on veut vivre en paix.
4°. Democritus ridens, sive Campus recreationum honestarum, cum exorcismo melancoliæ. Amstelodami, apud Jodocum Jansonium, M.DC.XLIX. (1 vol. pet in-12.)
C'est une belle chose que d'exorciser la tristesse; mais la chasser est plus beau encore et plus difficile. Langio n'en aura pas l'honneur, quelque mérite qu'ait d'ailleurs son Démocrite en belle humeur, qui fut réimprimé en 1655. Ce petit livre est un magasin d'historiettes vraies ou fausses, de bons-mots et de joyeuseté, un de ces greniers à sel où les conteurs de société trouvent à se fournir sans beaucoup de frais.
Charles-Quint, causant, avec le cardinal de Granvelle, de l'hérésie germanique, la comparait à une balle qu'on n'a pas plutôt renvoyée à terre, qu'elle ressaute pour retomber et vous échapper de nouveau.
Jules II avait coutume de dire que la science, dans un homme obscur, est de l'argent, de l'or chez les grands, et du diamant chez les princes.
Un alchimiste demandait à Léon X le prix de son secret de faire de l'or. Le pontife lui fit donner une bourse vide pour la remplir.
Le roi Sébastien de Portugal étant défait sans retour par le roi de Mauritanie, Christophe Favora, l'un de ses généraux, s'écriait, dans son désespoir: «Quel secours nous reste-t-il?»--«Le secours céleste, si nous en sommes dignes!» lui répondit le roi.
Celui qui ne sait rien sait assez s'il sait se taire.
Le temps est le père de la vérité.
Toute crainte est servitude.
5°. Matthæus Delio, de arte jocandi Libri quatuor, de lustitudine studentica, de osculis Dissertatio historica philologica, accedunt et alii Tractatus lectu jucundi, etc. Amstelodami, apud Joannem Pauli, 1737. (1 vol. pet. in-12.)
Le poème de Délio sur l'Art de plaisanter embrasse quatre chants, versifiés alternativement en hexamètres et en pentamètres. Après un très long préambule, le poète donne, en bons vers, aux plaisans apprentis, des conseils généraux fort sensés: connaître les hommes, étudier l'à-propos, le saisir, ne point mêler indiscrètement le rire aux sujets graves, ne point rire des choses sacrées, voyager pour observer les mœurs et les usages divers, chercher les discours qui conviennent aux différens âges de la vie, aux différentes positions sociales: _non similes vestes Crœsus et Irus habent_; ne point railler la rusticité devant l'homme rustique, ni faire le tranchant devant l'homme timide; voilà pour le premier chant.--Au second, l'auteur s'anime, et, sous les auspices de la gracieuse Thalie, excite la jeunesse à pratiquer ses leçons.--Deux sources de plaisanterie, l'une qui naît naturellement de la chose même, l'autre qui est un heureux produit de l'art. Que vos paroles soient ornées simplement; parlez peu de vous, de vos faits, de vos dits, et en votre nom; ne méprisez personne, et ne vous estimez pas au dessus des autres; évitez les inconvéniens; il n'est prudent de plaisanter qu'avec des amis; point d'envie, point de haine; ménagez les absens; ne dépassez pas une certaine mesure. L'amour est un sujet fécond, mais il entraîne loin: défiez-vous-en. Soyez varié: _oculos hominum res variata capit_. Si vous racontez, attachez-vous aux circonstances, aux noms, aux temps, aux lieux, à tout ce qui donne de la précision à vos récits; ne faites que peu de gestes, vous souvenant qu'un narrateur n'est pas un mime. Que votre physionomie soit riante sans grimaces; point de grands airs, ni de regards stoïques. Ne comptez pas trop sur l'effet de vos plaisanteries; les meilleures sont celles qui échappent. Sachez bien ce dont vous parlez, les agrémens du discours sont à ce prix. Ne mentez pas, bien que la fiction soit permise aux habiles. L'absurde, l'incroyable n'ont rien de plaisant. Je ne suis pas ennemi de certains jeux consistant à changer tel mot ou telle syllabe en une autre; mais c'est ici surtout qu'il faut être sobre et ingénieux. L'énigme, l'amphibologie ont leur mérite aussi; c'est à vous de voir quand et jusqu'où. Les sages vous serviront plus d'une fois de modèles, entre lesquels Erasme, l'immortel Erasme brilla d'un éclat sans égal. Cicéron a trop plaisanté; profitez de son exemple pour vous modérer.....
... Inde cavere decet, ne cui moveatur amico, Ex salibus fluitans nausea forte tuis.
Dans les troisième et quatrième chants, Délio attaque avec chaleur les ennemis du rire et des jeux; il s'autorise des plus grands poètes et des plus renommés philosophes, Homère, Ovide, Térence, Tibulle, Théophraste, Aristote lui-même et Cicéron; il les invoque, il les propose à l'imitation, et sauve ainsi, jusqu'à un certain point, par des digressions et des détails brillans, la monotonie de sa marche didactique; nous disons jusqu'à un certain point, parce qu'il n'a pas su donner l'exemple ainsi que le précepte, malgré tout son esprit, et qu'il est resté sérieux sur un sujet où il pouvait et devait s'engager.
Nous en avons dit assez sur son ouvrage, remarquable surtout par la versification, pour donner le désir de le connaître, et nous finissons avec lui par ces vers modestes:
Da veniam, lector, versibus ore meis. Et placeat studium, placeat propensa voluntas Quam mihi turba probat, quam probat ipse Deus. Nunc mea contingant obtato litore portum Laxata in multos candida vela dies.
Mathieu Délio indique, dans son poème, qu'il était contemporain du célèbre Jérôme Vida, mort en 1566, à soixante-seize ans; sa vie, d'ailleurs, est peu connue. Nous n'avons trouvé son nom nulle part: cet oubli est injuste. Il nous semble plus permis d'oublier deux autres coryphées de ce recueil, Nicolas Frischlin et Vincent Obsopæus: le premier, auteur d'une élégie latine contre l'ivresse, le second d'un poème latin, sur l'art de boire, quoique leur versification ne manque ni de facilité ni d'élégance.
L'art de boire s'apprend trop bien sans maître, et l'ivrognerie est un vice trop dégoûtant pour être flétri en vers: aussi ne ferons-nous que les indiquer aux curieux, ainsi que l'ennuyeux et sale discours méthodique en prose _De peditu_; la pesante et soporifique dispute inaugurale _De jure potandi_; la bouffonne pièce germano-macaronique _De lustitudine studenticâ_; la dispute féodale _De cucurbitatione_, ou de l'adultère commis par le vassal avec la femme de son seigneur; les centuries juridiques _De bonâ muliere_, où l'on voit, d'après Caton, Socrate, Æneas Sylvius, Cœlius Rhodigianus et autres, que les femmes doivent circuler de main en main comme des effets de commerce; une juconde dissertation historique et philologique sur _les Baisers_, quoique fort plaisante, et dans laquelle il est traité de dix-sept sortes de baisers, à commencer par les baisers religieux, et à finir par les baisers de courtoisie; la piquante satire des mœurs des gens de plume, intitulée _De jure pennalium_, et enfin la thèse inaugurale _De Virginibus_, qui n'apprendra jamais à distinguer les vierges à des signes certains; toutes pièces qui complètent le petit volume où triomphe obscurément Délio. Il ne faut trop dire en aucune matière, principalement en matière graveleuse et oiseuse.
DE
L'HEUR ET MALHEUR DU MARIAGE;
Ensemble les Lois connubiales de Plutarque, traduites en françoys par Jehan de Marconville, gentilhomme percheron. A Paris, chez Jehan Dallier, libraire. (1 vol. in-8 de 86 pages et 3 feuillets préliminaires.)
(1564.)
Ce petit traité passe pour le meilleur des écrits moraux de Jehan de Marconville, qui en a composé plusieurs, tous assez recherchés, tels que: De la bonté et mauvaistié des femmes; De la bonne et mauvaise langue; d'où procède la diversité des opinions de l'homme, etc. Il est dédié à très prudente et d'autant réputée sagesse que de grace excellente, damoyselle Anne Brisart, parfaite épouse du parfait époux du seigneur de la Bretonnière.
«Quel plus accompli plaisir pourrait donc avoir l'homme en ce monde que d'estre joinct avec une femme qui oublie toutes choses pour le suivre, et duquel elle se monstre du tout dépendre! car s'il est riche, elle garde loyaument ses biens; s'il est souffreteux et indigent, elle emploie tout l'artifice que Dieu lui a donné pour essaier de l'enrichir, ou pour compatir avec lui en sa pauvreté; s'il use de prospère fortune, l'heur est redoublé en elle; s'il est en adversité, il a qui le soulage et qui porte la moitié du mal; de sorte que la femme semble estre un don du ciel, et avoir été envoiée divinement à l'homme pour le soulagement de sa vie, et lui avoir été octroyée pour le contentement de sa jeunesse, repos et soulas de sa vieillesse, etc., etc., etc.»