Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus
Part 4
François Titelman, dont Ladvocat fait mention, et dont d'autres biographes ne disent mot (tant il est vrai que les meilleurs dictionnaires historiques modernes ne dispensent pas toujours des anciens); Titelman, disons-nous, né au pays de Liége, vers 1500, savant moine capucin à Rome, célèbre par ses écrits contre Érasme, ne le fut pas moins par son Commentaire sur le _Cantique des Cantiques_. On ne sait pourquoi Palissot prétendit que ce travail avait servi de type au railleur Saint-Hyacinthe, pour son _chef-d'œuvre d'un Inconnu_. Cette assertion ne prouverait-elle point que Palissot ne l'avait pas lu? En tout cas, elle contredit l'opinion commune, qui désigne les scholies oiseuses et pédantesques des savans hollandais sur les classiques anciens, comme les véritables types de la piquante satire précitée. Elle ne contredit pas moins la raison; car, si le Commentaire de Titelman est surchargé de longueurs et de subtilités, il s'en faut qu'il soit vide et ridicule; il est même souvent très ingénieux et très solide, plus rempli de philosophie morale qu'on n'en devait attendre d'un théologien scolastique du XVIe siècle, beaucoup moins cru dans ses nudités que les livres de Sanchez; si bien que la lecture en est raisonnable aujourd'hui même. Il eut les honneurs de deux éditions dans Paris, l'une in-folio, de 1546, l'autre in-12, de 1550, et reçut l'approbation solennelle des docteurs de Louvain. Une table analytique excellente le précède, qui en facilite singulièrement l'usage, et montre tout d'abord le sens caché des expressions capitales. Ensuite, l'auteur entreprend les huit chapitres, un à un, et fait voir, dans le premier, la voix de l'Église appelant l'avènement du Christ; dans le second, la voix du Sauveur; dans le troisième, celle de l'Église élue, touchant les Gentils; dans le quatrième, encore celle du Christ; dans le cinquième, encore celle de l'Église, touchant le Christ; dans le sixième, celle de la Synagogue, adressée à l'Église; dans le septième, celle du Christ sur la Synagogue; et enfin, dans le huitième, celle des patriarches sur Jésus-Christ. Les orateurs sacrés ont dû puiser plus d'une fois dans Titelman; s'ils ne l'ont pas fait, il est, pour eux, une mine fraîche à exploiter, soit pour les images, soit pour les sentimens; car ce commentateur est aussi vif qu'animé. Eh! comment rester froid, en étudiant le poème de Salomon? Vainement ses traducteurs les plus austères, tels que saint Jérôme, le Gros, Sacy, ont-ils essayé d'en tempérer les flammes par une chaste gravité, l'ame ardente s'y trahit toujours; c'est toujours de la passion en mouvement; ce sont deux jeunes cœurs qui se cherchent, s'abordent, s'éloignent, ou sont éloignés par des hasards importuns, qui s'appellent dans l'absence, se retrouvent, s'aiment, et se séparent pour se retrouver encore; et cela dans un style enchanté, brûlant, vivant de charme et de tendresse. La simple, mais fidèle prose de l'abbé le Gros, suffit pour le témoigner; elle laisse bien loin derrière elle toute la poésie de Voltaire..... «Que vous êtes belle, mon amie, que vous êtes belle!.... Sans parler de ce qui doit être tenu secret, vos yeux sont comme des colombes....; chacune de vos joues est comme une moitié de pomme de grenade..... Vous m'avez enlevé le cœur, ma sœur, mon épouse, vous m'avez enlevé le cœur par l'un des regards de vos yeux..... _Adjuro vos, filiæ Jerusalem, per capreas cervosque camporum, ne suscitetis, neque evigilare faciatis dilectam quoad usque ipsa velit_..... Je vous adjure, filles de Jérusalem! par les chèvres et les cerfs de nos champs, ne l'éveillez pas! ne troublez pas le sommeil de mon amie jusqu'à ce qu'elle le veuille (et ces douces paroles sont répétées comme en refrain)..... Retirez-vous, Aquilon! venez, ô vent du midi! soufflez de toute part dans mon jardin, et que les parfums en découlent! etc.» On ne finirait pas les citations, s'il ne fallait finir. En tout, que ces Hébreux sont poètes! et que le temps ajoute de puissance à leurs écrits! Le docteur Lowth a raison: profanes, nous n'avons personne à leur comparer, personne, car Homère est des leurs, par sa nature et par son âge.
SALUSTII PHILOSOPHI
DE DIIS ET MUNDO;
LEO ALLATIUS
Nunc primus è tenebris eruit et latinè vertit, juxtà exemplar Romæ impressum. (Anno 1638.) Lugd.-Batav. ex officinâ Johannis Maire. ↀ.Ⅾ.CXXXIX.
SIMUL
DEMOPHILI, DEMOCRATIS ET SECUNDI,
VETERUM PHILOSOPHORUM
SENTENTIÆ MORALES.
Nunc primum editæ a Luca Holstenio, juxtà exemplar Romæ impressum (1638). Lugd.-Batav., ex officinâ Johannis Maire. 2 tom. en 1 vol., pet. in-12, gr. lat., seu commun. ↀ.Ⅾ.CXXXIX.
(340 avant J.-C., et de notre ère, 320, 369, 1638-39-88.)
Le célèbre Gabriel Naudé publia, pour la première fois, à Rome, en 1638, sur les travaux de Léon Allatius (Allacci) et de Lucas Holstein, les écrits philosophiques de Salluste, Démophile, Démocrate et de Secundus, en deux jolis tomes in-12, dont notre édition de 1639 est la reproduction fidéle. Plus tard, Thomas Gale S. les a insérés dans son précieux recueil, intitulé: _Opuscula mythologica, physica et ethica_[11]. Si l'on veut quelques détails sur ces quatre anciens philosophes, il faut recourir directement à leurs éditeurs; car les biographes ne parlent pas des trois derniers, et se bornent à dire de Salluste (_Secundus Sallustius Promotius_), qu'il était patricien gaulois; qu'il fut préfet des Gaules sous Constance; que, devenu l'ami de Julien, il suivit la fortune de cet empereur philosophe, après la mort duquel il refusa l'empire; qu'il contribua, en 367, à l'élection de Valentinien, et ne fit plus parler de lui depuis l'an 369. M. Weiss ajoute que le père Kircher qualifie le livre _de Diis et mundo_ de _Libellus aureus_. Le lecteur français pourra juger, par l'analyse que nous en donnerons, et mieux encore par la traduction qu'en a faite M. Formey[12], que cet éloge n'est pas toujours exagéré.
[11] Gr. lat. Amstæledami, apud Henricum Westenium, in-8, in quo continentur:
1°. Palæphati de incredibilibus historiis. 2°. Heracliti de incredibilibus. 3°. Anonymi de incredibilibus. 4°. Eratosthenis cyrenæi catasterismi. 5°. Phurnuti de naturâ deorum commentarius. 6°. Salustii philosophi de diis et mundo. 7°. Homeri poetæ vita. 8°. Heraclidis pontici allegoriæ Homeri. 9°. Ocellus Lucanus de universi naturâ. 10°. Timæus Locri de animâ mundi. 11°. Theophrasti notationes morum. 12°. Demophili similitudines ex Pythagoreis. 13°. Democratis aureæ sententiæ. 14°. Secundi sophistæ sententiæ. 15°. Sexti Pythagorei sententiæ. 16°. Ex quorumdam Pythagoreorum libris fragmenta.
[12] Berlin, 1748, in-8.
SALLUSTE.
On voit, dans la bibliothèque de Photius, qu'au rapport de Damascius, Salluste fut un philosophe de la secte cynique, de celle qui ne suit pas les chemins battus, qui rompt en visière au genre humain, et s'exerce à la vertu par de rudes épreuves. Cet homme austère, bravant les veilles et les fatigues, s'endurcissait l'ame et le corps, et allait au bien, par la souffrance, tête haute; il marchait pieds nus, et fit ainsi presque le tour du monde alors habité. Il était éloquent, de la grande éloquence antique, et savait tout Démosthène par cœur. Suidas dit de lui qu'il était satirique et malin, tournant les méchans en ridicule. Un grand, nommé Pamprépius, lui ayant une fois demandé ce que les dieux étaient aux hommes, il lui répondit: «nul doute que je ne sois pas un Dieu, et que vous ne soyez pas un homme.» Il se piquait de divination, regardait les gens aux yeux, et leur prédisait une mort violente quand il leur voyait une abondance d'humidité autour des pupilles. On assure qu'il détourna son disciple Athénodore de la philosophie qu'enseignait Proclus, qu'il appelait une flamme dévorante. Comment cela serait-il vrai, si, comme la plupart des historiens l'attestent, Proclus fleurissait seulement dans le Ve siècle? Mais, si cela est vrai, ne serait-ce point que Salluste était en défiance de l'imagination de ce philosophe et de ses chimères métaphysiques, lui qui ramenait toute la science au gouvernement de soi-même; en quoi il se montre bien autrement solide que Proclus, éclectique ingénieux, rêveur et parleur séduisant, et rien de plus? Au surplus, le même doute qui plane sur le temps précis où vivait Salluste existe sur son origine; quelques uns, le faisant naître en Syrie, dans la ville d'Esème, et lui donnant pour père Basilis, et pour mère Théoclée. Quant à son livre, il est composé de XXI chapitres, dans le premier desquels l'auteur annonce un grand sens, en demandant que ceux qu'on veut instruire des choses divines soient formés, dès l'enfance, aux notions universelles hors de toute discussion, telles que la souveraine bonté de Dieu, son immutabilité, son impassibilité, son essence immatérielle, son éternité. Il fait ensuite, d'une façon très spirituelle, l'apologie des fables. Elles sont utiles, selon lui, au commun des hommes qui méprisent la vérité toute nue, faute de la pouvoir comprendre, et aux philosophes qu'elles tiennent en haleine. Il distingue cinq espèces de fables: les théologiques, les naturelles, les animales, les matérielles et les mixtes, et fait dériver, de ces cinq espèces, toutes les allégories tant religieuses que morales de la mythologie, ainsi que les cérémonies des différens cultes, si variées, et si propres à resserrer les liens de l'homme avec la divinité; c'est, en quelque sorte, un abrégé du _Génie des religions_, qu'il ramène au sens philosophique à travers ce labyrinthe d'obscurités. Sa théorie toute fabuleuse des dieux se présente après ces prémices et sous leur autorité. Arrivé à la métaphysique et à la morale, il fait le monde éternel, comme étant une émanation de Dieu, qui n'a pu rien acquérir ni rien perdre en aucun temps; et reconnaît l'immatérialité, l'immortalité de l'ame, l'action réciproque de l'ame sur le corps et du corps sur l'ame, sans expliquer ces phénomènes inexplicables autrement que par une comparaison avec le machiniste qui fait mouvoir ses machines d'elles-mêmes, sans cesser d'être soumis à leur action. La providence lui est démontrée par l'ordre de l'univers, et la cause finale de toutes choses par la structure de leurs parties et le jeu de leurs fonctions. A son avis, les vertus naissent du triple concours de l'exacte raison, de la bonne éducation, et de l'exercice régulier des facultés humaines; comme les vices, des principes contraires. Il découvre trois élémens dans notre ame, la raison, la colère et le désir; de là trois élémens dans la république: le prince, le soldat et le peuple, sources dont se combinent les trois gouvernemens monarchique, aristocratique et démocratique, lesquels, par l'excès, dégénèrent en tyrannie, en olygarchie, en démocratie pure. Mais pourquoi y a-t-il du mal dans le monde? Éternelle question, à laquelle il fait l'éternelle réponse. A proprement parler, il n'y a point de mal; car le mal, n'étant que l'absence du bien, comme les ténèbres ne sont que l'absence de la lumière, n'est rien par lui-même. Ce que nous appelons mal, dans un sens absolu, rentre toujours, par quelque endroit, dans l'ordre général; et même, par rapport à nous, le mal, c'est à dire le crime, est prévenu par la science, la religion, la discipline, réprimé par les lois, et, après notre mort, expié par les dieux et les démons. Mais pourquoi, si Dieu est incommutable, se fâche-t-il, se laisse-t-il fléchir? etc.; il n'en est rien. Dieu ne s'irrite point contre les méchans; seulement les méchans s'éloignent de la nature toute exquise de Dieu, par le crime, et s'en rapprochent par le repentir et par l'expiation. Le monde est incorruptible, venant de Dieu; autrement, il faudrait que le feu se consumât, que l'eau se desséchât, ce qui est absurde. Après la mort, les bons, unis à la nature divine, concourent avec elle au gouvernement de l'univers. Ainsi finit Salluste. C'est un esprit borné en physique et en métaphysique, parce qu'il ne procède point, par la voie de l'expérience et de l'analyse, comme nos grands esprits modernes l'ont fait, ce que de nouveaux esprits chimériques se lassent, bien à tort, de faire; mais ce n'est pas moins un homme supérieur, parce qu'il est sage et religieux. Nul mortel n'est vraiment lumineux que par ses vertus.
DÉMOPHILE.
Lucas Holstein ignore, comme tout le monde, qui était et ce qu'était Démophile; il ne connaît que deux personnages de ce nom: l'un, qui fut mathématicien, et laissa des scolies sur Ptolémée; l'autre, évêque hétérodoxe de Constantinople; il conclut à reconnaître le premier pour l'auteur de ce livre moral, divisé en deux parties, la première des _Similitudes_, la seconde des _Sentences pythagoriciennes_. Tout ce qu'il y a de grandeur morale dans l'antiquité se rattache à ce nom sacré de Pythagore.
SIMILITUDES.
La flatterie est comme une armure peinte; cela ne sert à rien.
L'esprit des sages pèse comme l'or.
Du méchant comme du mauvais chien le silence est plus redoutable que la voix.
La maîtresse ne doit pas être préférée à l'épouse, ni la flatterie à l'amitié.
Le sage sort de la vie modestement comme d'un festin.
Les reproches d'un père sont comme les médicamens, plus doux qu'amers.
Usez des plaisirs comme du sel, parcimonieusement.
Fortune et chaussure doivent être justes, pour ne point blesser.
Le coureur au but, le sage au tombeau reçoivent leur prix.
La richesse des avares n'est utile à personne, non plus qu'un soleil couché.
L'enfant confond les lettres, et l'imprudent les actions.
Le meilleur homme est le moins méchant, comme le meilleur convive, le moins aviné, etc., etc.
SENTENCES.
Veillez, car la paresse de l'ame touche à la mort.
Le sage prie Dieu dans le silence, par ses actions.
Servir ses passions, c'est plus que servir des tyrans.
Conversez avec vous-même plus qu'avec autrui.
Que Dieu habite constamment dans votre cœur, comme un hôte précieux!
Faites-vous rendre dans votre maison, et non craindre, car la dignité engendre le respect, et la crainte, la haine.
Sachez bien que toute feinte se découvre.
Soyez persuadés que vos seuls trésors sont ceux que vous portez dans votre cœur.
Nés de Dieu, attachons-nous à lui comme la plante à sa racine, pour ne point nous dessécher.
Le plus beau temple de la divinité, c'est l'ame du juste, etc.
DÉMOCRATE.
Lucas Holstein dit encore que Démocrate fut un philosophe de la secte ionienne, originaire d'Ionie. Stobée et Antoine parlent de ses dits et sentences. Plutarque les cite peut-être sous le nom d'un certain Démocrate, qui vivait dans la république d'Athènes, vers la 110me olympiade (environ 340 ans avant Jésus-Christ), à peu près dans le même temps où Philippe gagna la bataille de Chéronée.
SENTENCES.
Il est bon de céder à trois choses, au prince, à la loi et au sage.
L'honnête homme compte pour rien le blâme des méchans.
L'esclave de l'argent ne sera jamais juste.
Les désirs trop vifs sont d'un enfant, non d'un homme fait.
Le monde est un théâtre, la vie un passage où l'homme naît, regarde et disparaît.
Le monde est tout changement, la vie pure opinion, etc., etc.
SECUNDUS.
Trois auteurs principaux font mention de Secundus, Philostrate, dans ses _Vies des sophistes_, Suidas et Vincent de Beauvais. Le premier dit que ce philosophe était fils d'un forgeron; qu'il disputait avec le sophiste Hérode, son disciple; qu'il mourut vieux, et fut enterré près d'Éleusis, sur le chemin de Mégare; le second de ces auteurs a ridiculement confondu Secundus avec Pline l'Ancien, qui se nommait aussi Secundus. Du reste, on sait peu de chose du personnage en question, qui méritait mieux la qualification de sophiste que celle de sage, à en juger par les dix-neuf réponses qu'il fit à dix-neuf demandes à lui adressées, selon quelques uns, par l'empereur Adrien, et que voici:
Qu'est-ce que le monde? l'Océan? Dieu? le jour? le soleil? la lune? l'homme? la femme? la richesse? la pauvreté? l'amitié? la vieillesse? le sommeil? la beauté? la terre? l'agriculture? la navigation? la mort?
Au lieu de sortir d'affaire avec le dictum: à sotte demande, point de réponse, le sophiste s'évertue à définir les choses par une suite d'aphorismes qui n'éclaircissent rien. On doit lui en vouloir, surtout, pour avoir défini la femme _un mal nécessaire_; la mère, l'épouse, la fille, un mal nécessaire! Il y a là de quoi faire balayer nos maisons avec les robes de tous les sophistes du monde; et, comme si cela était trop peu, Secundus ajoute: «C'est le naufrage de l'homme, la tempête du logis, l'empêchement du repos, l'esclavage de la vie, le dommage quotidien, le combat volontaire, la guerre somptueuse, la bête fauve en cohabitation, l'écueil paré, l'animal malicieux.» Quelle pitié!
Disons, pour terminer cette analyse, que Démophile a été publié sur un manuscrit du Vatican; Démocrate, sur un autre, de la bibliothèque Barberini; et Secundus, sur un troisième, de la bibliothèque du roi, à Paris.
C. PEDONIS ALBINOVANI,
ELEGIÆ III.
Et fragmenta, cum interpretatione et notis Jos. Scaligeri, Frid. Lindenbrucchii, Nic. Heinsii, Theod. Goralli (Jean Le Clerc), et aliorum. C. Cornelii Severi Etna accessit et Bembi Etna. (2 tomes en 1 vol. pet. in-8.) Amstelædami, apud Davidem Mortier. M.DCC.XV.
(30 ans environ avant J.-C., et années 1484-1517-1617-1703 et 1715 de notre ère.)
Albinovanus (C. Pedo) vivait sous Auguste et sous Tibère. Il ne reste de lui que trois Élégies et le fragment d'un poème sur la navigation périlleuse de Germanicus dans l'Océan septentrional, qui nous a été conservé par Sénèque le Philosophe, grand appréciateur de cet ouvrage, et en général de ce poète. Les anciens estimaient surtout, dans Albinovanus, l'énergie et la concision du style. On en peut voir des témoignages honorables dans Martial et dans Quintilien; mais principalement dans la 10e épitre _de Ponto_, livre IV, qui est adressée à ce poète par Ovide, son ami, et dans laquelle ce dernier le porte aux nues, en l'appelant _Sidereus_. Après ces grands suffrages, il est comme superflu de citer ceux de Sidoine Apollinaire, de Grégoire Giraud, dans son _Histoire des Poètes_, et de tant d'autres modernes; mais il ne l'est pas de mentionner le service que Jean Le Clerc, sous le nom de Théodore Goral, a rendu à C. Pedo Albinovanus, ainsi qu'à C. Cornelius Severus, soit, comme il le dit dans la Préface de son édition, en dégageant leurs textes épurés sur les éditions de 1484 et de 1517, des _Catalecta Virgilii_ réunis et annotés par Scaliger, où ces deux poètes remarquables gisaient ensevelis parmi beaucoup de pièces obscènes, soit en les éclaircissant par une interprétation en prose latine, et par des notes excellentes, enrichies encore du Commentaire de Lindenbruch pour l'édition hollandaise de 1617.
La première des trois Élégies d'Albinovanus, celle où le poète déplore la mort de Drusus, est de beaucoup la meilleure, et tellement, que Gérard Vossius a douté que les deux autres, sur la mort de Mécènes et sur ses dernières paroles, fussent de la même main, doute que nous partageons, bien que Scaliger et Goral ne le permettent pas. C'est pourquoi nous n'extrairons ici que cette première Élégie, nous bornant à rappeler les dernières aux curieux de l'antique latinité, ainsi que le Fragment sur Germanicus, lequel n'a que 22 vers.
Le Drusus dont il est question, père du grand Germanicus, surnommé Germanicus lui-même, à cause de ses victoires sur les Germains, qu'il poursuivit jusqu'à l'Elbe, était le second fils de Tibère Néron et de Livie, qui devint la seconde femme d'Auguste, après un divorce consenti par son premier mari. Drusus était donc le frère cadet de Tibère, depuis empereur. Ce fut un héros, un sage et un vrai citoyen romain. Désigné secrètement par Auguste pour lui succéder, il eût probablement, dit-on, rétabli la république, s'il eût régné; mais le sort était prononcé; ce héros mourut à 30 ans, de maladie, sur les bords du Weser, amèrement pleuré des soldats, presque déifié par les regrets de l'empereur, livrant ainsi l'empire à un monstre voluptueux, dans la personne de son frère Tibère. Disons pourtant, avec son poète, que ce frère, qui recueillit ses derniers soupirs, parut désespéré de sa mort. Tibère valait-il donc mieux dans sa jeunesse, comme l'assure Tacite? ou savait-il déjà feindre? Quoi qu'il en soit, venons à la première Élégie d'Albinovanus. Cette pièce réunit, en effet, éminemment les conditions exigées dans ce genre de poème, un sentiment de douleur véritable, des mouvemens variés, une marche rapide, une versification noble et pathétique. On n'y saurait reprendre qu'un peu de diffusion et d'enflure dans l'éloge; mais ce défaut tient au temps. Quand les Romains faisaient d'Auguste un dieu, il était pardonnable aux poètes de dire que le Tibre, à la vue des funérailles de Drusus, sortit de son lit, tout échevelé, pour éteindre les flammes du bûcher prêtes à consumer son héros, et ne put se contenir qu'à la prière du dieu Mars descendu de l'Olympe tout exprès pour empêcher ce flux de désespoir. En fait d'adulation pour les empereurs, n'y regardons pas de si près. Du reste, l'élégie entière est aussi belle que touchante. En voici une idée imparfaite et succincte:
Long-temps vous fûtes heureuse ô Livie! digne mère de Tibère et de Drusus!... Votre amour embrassait deux fils...; un seul aujourd'hui vous reste à nommer de ce doux nom de fils!... La foudre vous a frappée, comme pour montrer que votre courage est supérieur à ses coups..... Jeune, et déjà vénérable par ses vertus, orné des talens qui brillent dans la paix et dans la guerre, Drusus est tombé!... lui le compagnon de son frère, son émule dans la conduite des armées, il est tombé vainqueur des Suèves, des Sicambres et de toutes ces fières nations germaines, qu'il a contraintes de fuir dans leurs forêts!... Hélas! pendant qu'il triomphait ainsi pour mourir, tendre mère! vous décoriez les temples de Jupiter, de Minerve et de Mars pour son retour, pour la grande ovation que Rome lui préparait, pour les honneurs consulaires décernés à son nom!... vous disiez: «Bientôt il reviendra; le peuple ira lui rendre grâce; je volerai au devant de lui; je reverrai ses traits aimés; il m'embrassera; il me racontera ses exploits; mais moi, je lui parlerai, je le saluerai la première!...» Malheureuse Livie, qui méritiez si peu ce grand revers! vous, la vertueuse épouse du premier des hommes! De quoi vous ont servi tant de qualités éclatantes, puisque vous n'avez pu fléchir les dieux?... Oui, la fortune a craint, en vous épargnant, de faire douter de sa fatale puissance, alors que rien ne vous manquait, ni le comble des biens, ni le comble des mérites... Ainsi, naguère, avait-elle moissonné Marcellus, le cher enfant d'Octavie... Parques homicides! assez, assez de funérailles! fermez ces tombeaux!... Drusus, tu n'es plus!... vainement nous t'avons nommé consul!... les licteurs sont là, tes ordres sacrés manquent... Du moins, vous, Tibère, son frère et son ami, vous avez pu recueillir son haleine expirante! mais sa mère n'a pu l'embrasser, ni réchauffer, sur sa poitrine les membres glacés d'un fils!... Et, maintenant, elle pleure; elle se résout en larmes, ainsi qu'on voit les neiges devenir fleuves au premier souffle des vents furieux du midi... Je l'entends; elle s'est écriée: «O mon fils! tu m'es ravi pour toujours!... Gloire de ton père, où es-tu? Gloire de ta mère, où es-tu?
Gloria confectæ nata parentis, ubi es? ...................................... Gloria confectæ nunc quoque matris, ubi es?
»Qu'ai-je fait pour m'attirer ce malheur? existe-t-il de justes dieux?... O mon fils! je n'ai plus que tes entrailles à honorer sur ce bûcher! mais ton corps! mais tes mains, je ne puis les baigner de mes pleurs, les couvrir de parfums, les presser de mes lèvres!... Je t'attendais consul et triomphateur, je te reçois mort! je ne vois briller tes faisceaux que devant ton cercueil!