Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus
Part 37
22°. LA COCHE (LA VOITURE). Le poète ou la poète (car nous pouvons bien dire _la poète_ au lieu _du poète_, puisque Marguerite dit _la coche_ au lieu _du coche_), la poète donc avise trois charmantes dames dans une belle prairie, lesquelles menaient un moult grand deuil et contestaient entre elles à qui avait le pire sort et le plus d'honneur. Voici les termes du débat: La première dame souffre de n'être pas aimée de son amant autant qu'elle l'aime. La deuxième dame ne veut pas satisfaire son amant de peur d'être éloignée de ses deux amies, et ce combat entre l'amour et l'amitié la tue. La troisième dame serait heureuse avec son amant adorable et adoré, mais elle souffre tant des douleurs de la première et de la seconde dame, que son propre bonheur s'en évanouit. Là dessus, la poète, interpellée de déclarer laquelle des trois dames mène le pire deuil avec le plus d'honneur, se récuse, et l'on convient d'en référer au roi François Ier, non pas sans doute en son conseil d'État, mais en sa cour d'amours. Voilà nos dolentes embarquées dans _la coche_ pour aller trouver Sa Majesté. Le poème finit avant que le roi soit informé. A défaut de décision royale, nous décidons que, des trois dolentes, la première est la seule malheureuse, et que les deux autres sont deux sottes. L'ouvrage est orné de jolies vignettes en bois.
23°. L'UMBRE. Ingénieux et plein de passion. Marguerite, se comparant à l'ombre et son ami au corps, représente la plus intime et la plus parfaite union amoureuse.
24°. LA MORT ET LA RÉSURRECTION D'AMOUR. Galanterie trop alambiquée.
25°. CHANSONS.
26°. ADIEUX DES DAMES DE LA REINE DE NAVARRE À LA PRINCESSE SA FILLE. On y voit en vers les adieux de mesdames de Grammont d'Artigaloube, de la Benestaye, de Clermont, du Breuil, de Saint-Pather, de la reine, de la sénéchale et de la petite Françoise.
27°. DEUX ÉNIGMES indéchiffrables.
LE TRESPAS,
OBSÈQUES ET ENTERREMENT
De très hault, très puissant et très magnanime François, par la grâce de Dieu, roy de France, très chrestien, premier de ce nom, prince clément, père des arts et sciences. Ensemble les deux Sermons funèbres prononcez esdites obséques, l'ung à Nostre Dame de Paris, l'aultre à Saint-Denis, en France. De l'imprimerie de Robert Estienne, imprimeur du roy, par commandement et privilége dudit seigneur. 1 vol. in-8 de 106 pages.
(1547.)
Du Verdier dit que cet opuscule est de Pierre Chastel ou du Châtel, évêque de Mâcon, dont Baluze a écrit la vie en latin, et le même qui fit l'oraison funèbre de François Ier. Pierre Chastel ne fut pas seulement éloquent et savant; il se signala par une douceur et une charité remarquables dans ces temps de violence en matière de religion. On ne peut oublier qu'il sauva une première fois, du bûcher, le malheureux Étienne Dolet, en récitant la parabole de l'enfant prodigue. Le Gallia christiana donne sur ce digne prélat les détails suivans: Il s'était élevé par son mérite, avait été fait évêque de Tulle en 1539, fut appelé au siége de Mâcon en 1544, siége qu'il occupa jusqu'en 1552. François Ier, qui aimait passionnément l'entretien des hommes lettrés, l'avait approché de sa personne en qualité de lecteur, d'aumônier et de bibliothécaire, et le recevait journellement à sa table. Il devint grand-aumônier, sous Henri II, en 1548, après la mort de Philippe de Cossé, évêque de Coutances. Nous pensons qu'on le suivra avec intérêt dans l'analyse que nous donnons de son récit et de ses deux discours funèbres.
«Le dernier jour de mars MDXLVII, ledict seigneur estant au chasteau de Rambouillet, aggravé de longue maladie qui se termina en flux de ventre, après avoir parlé à Monseigneur le Dauphin, son filz unique, et l'avoir instruict des affaires du royaume, luy avoir recommandé ses bons serviteurs et officiers, s'estre très dévotement accusé et quasi publiquement confessé de ses faultes et délicts, demandé et reçu tous ses derniers sacremens comme prince très chrestien qu'il estoit de nom et de faict: entre une et deux heures après-midi, rendit l'ame à Dieu. Le corps duquel demoura, pour ledict jour, en son lit ordinaire, jusques au lendemain vendredi matin qu'il fut délivré à ses médecins et chirurgiens pour estre ouvert et vuidé ainsi que l'on a coustume de faire en tel cas, etc., etc.» Le corps fut ensuite porté dans l'abbaye de Haulte-Bruyère, près Rambouillet, où il fut gardé jusqu'au 11 avril, puis transféré à Saint-Cloud, dans la maison de l'évêque de Paris (alors le cardinal du Bellay), où on le mit sur le lit de parade en grande pompe. L'effigie du roi défunt était dressée dans une salle voisine et les repas lui étaient servis par les grands officiers et officiers simples, chaque jour, comme si le monarque eût été vivant. Après onze jours, le corps fut mis dans la bière, et le grand deuil commença. La chapelle ardente dura jusqu'au 21 mai, jour où le corps fut amené à Nostre-Dame-des-Champs pour l'office solennel du cardinal de Meudon. Ce premier convoi fut très pompeux. On y voyait quarante archevêques ou évêques, les cardinaux de Ferrare, de Chastillon, d'Amboise, d'Annebault, d'Armagnac, de Meudon, de Lenoncourt, du Bellay, de Givry et de Tournon, ainsi que les princes du grand deuil, MM. d'Enghien, de Vendôme, de Montpensier, de Longueville et le marquis de Maine (Mayenne). Le 23 mai, dimanche, les obsèques furent criées dans Paris en grand cortége des officiers et magistrats de la ville, et le second convoi se rendit à Nostre-Dame-de-Paris, où il y eut office célébré par le cardinal du Bellay, et oraison funèbre de l'évêque de Mâcon. Dans ce convoi figurèrent les ambassadeurs du pape, de l'empereur, de l'Angleterre, de l'Écosse, de Venise, de Ferrare et de Mantoue, chacun d'eux conduit par un prélat à cheval. Le 24 mai, troisième convoi, de Nostre-Dame de Paris à l'abbaye de Saint-Denys. On marcha à pied jusqu'à Saint-Ladre, puis on monta à cheval _jusqu'à la croix qui penche vers Saint-Denys_; et là, le cardinal du Bellay remit le corps au cardinal de Bourbon, abbé de Saint-Denis. Même office que la veille, et l'évêque de Mâcon y acheva l'oraison funèbre, après quoi les cérémonies usitées pour l'enterrement terminèrent ces tristes solennités. M. de Sédan apporta, dans le caveau, l'enseigne de la garde des Suisses; M. de Chauvigny, celle des cent archers de la garde; M. le Sénéchal d'Agenois, celle d'autres cent archers de la garde; M. de Nançay, celle d'autres cent archers de la garde, répondant aux trois compagnies des gardes du corps françaises des rois Bourbons; M. de Lorges, celle des cent Écossais de la garde; M. de Canaples, celle des cent gentilshommes de la garde; et M. de Boisy, celle d'autres cent gentilshommes de la garde, dont chacun de ces seigneurs avait la charge. Enfin l'amiral cria: _Le roi est mort_, cri répété trois fois par le héraut d'armes. Il cria ensuite: _Vive le roi Henri, deuxième de ce nom_, cri encore trois fois répété, puis la bannière de France fut relevée par l'amiral, ainsi que les enseignes par les seigneurs qui en avaient la charge, et l'on se sépara. N'omettons pas que les obsèques des deux fils de François Ier, morts avant lui, se firent en même temps que les siennes.
ORAISON FUNÈBRE.--Dans la première partie, prononcée le 23 mai, à Notre-Dame-de-Paris, l'orateur prend pour texte ce verset du Psalmiste: _Humiliata est in pulvere anima nostra; conglutinatus in terra venter noster. Notre ame a été humiliée dans la poussière, et notre corps confondu avec la terre._ Après un long exorde sur la vanité des grandeurs humaines et la brièveté de la vie, il entre dans son sujet, qui est de célébrer les vertus, les hauts faits, et surtout la pieuse mort du roi. Pierre Chastel commence son récit oratoire par de touchantes expressions de sa propre douleur. Il loue ensuite son héros de sa douceur envers ses serviteurs, de sa générosité envers ses ennemis, de la loyauté de son caractère, de sa modération dans la fortune prospère, comme de sa constance dans les revers, _telle_, dit-il, _que l'on ne l'a jamais vu en la prospérité s'eslever, ni en adversité se rendre_. Il relève également la solide érudition du roi, son goût éclairé pour les lettres et les arts; puis, parcourant toute la suite de ses actions militaires, il tire un heureux parti de sa défaite et de sa captivité de Pavie, et, dans l'impossibilité de montrer des victoires constantes, puisque François Ier fut plus souvent vaincu que vainqueur, il le compare à Fabius Maximus, en disant qu'il fut _le bouclier de la France encore plus que Fabius ne l'avoit esté de Rome_. Mais c'est au tableau des derniers momens du roi que l'orateur s'étend et triomphe. Sa communion, onze jours avant sa mort, si courageuse et si édifiante, le noble et public aveu qu'il fit de ses fautes, les trois bénédictions qu'il donna au Dauphin dans le cours de ces onze cruelles journées, les conseils judicieux qui précédèrent ces bénédictions, la dernière et fatale opération qu'il subit deux jours avant d'expirer, ses adieux à ses serviteurs, son ardeur de se réunir à Dieu par la mort, et enfin l'instant suprême qui mit fin à sa brillante carrière, fournissent au panégyriste sacré des mouvemens et une péroraison très pathétiques. «Enfin, s'écrie l'évêque de Mâcon, avec bien grand'peine, il dict pour la dernière fois: _Jésus!_ et se retournant devers nous, il nous dict, ainsy qu'il put dire, qu'il avoit prononcé le nom de Jésus. Hélas! il me semble que j'aye encores résonnant en mes oreilles le son de sa voix mourante et languissante, qui disoit: je l'ay dict, je l'ay dict _Jésus!_ et après la parolle et la veue perdue, il fit certains signes de la croix sur son lict..... sur quoy il rendist l'esperit à Dieu.--O royaume de France chrestien et catholique destitué de sa glorieuse et fructueuse vie: peuple, noblesse et justice de France, desquels il a continué l'amour et la mémoire jusques à la mort: ministres de l'Eglise catholique qu'il a tenus et défendus en l'authorité de l'ordre hiérarchique de l'église militante, ne debvez-vous avoir perpétuelle mémoire et prier continuellement pour luy? Eglise triomphante, saincts et sainctes, apostres, évangélistes, prophètes, martyrs, et vous, glorieuse mère de Dieu, desquels il a soutenu, observé, honoré la vénération, priez, intercédez pour luy! et vous, Seigneur Jésus-Christ..., méditateur..., recevez l'ame de ce sang royal, et présentez à vostre père cette conqueste de vostre croix! _Amen._» La seconde partie a moins de chaleur. La matière prêtait moins à l'éloquence. Ici l'orateur prend pour texte le verset du psaume 43: _Exurge, Domine, adjuva nos et redime nos propter nomen tuum_. Il quitte le ton de la douleur, se la reproche comme une impiété, et ne veut plus considérer, dans la mort du roi, que son triomphe éternel. Suivent de longs développemens de cette pensée pieuse, que la vie est un danger ou même un malheur, et qu'une mort sainte est le vrai bonheur de l'homme. Tout le sermon (car ce dernier discours est un sermon plutôt qu'une oraison funèbre) roule sur cette seule pensée. L'orateur épuisé ne se soutient qu'à force de citations sacrées; j'en ai compté 115, dont plusieurs tiennent toute une page, en sorte que cette seconde partie n'est guère qu'un long texte traduit. Mais cela même était fort du goût du temps et prouve beaucoup de science théologique et de puissance de mémoire. Pierre du Chastel n'était pas seulement un homme vertueux, éloquent et savant; il eut encore toute la prudence d'un fin politique dans la grande guerre de l'Église contre la réforme, et usa, dans l'occasion, de sages tempéramens. Ainsi, quand la Faculté de Paris condamna la fameuse Bible dite de Léon de Juda, imprimée par Robert Étienne, en 1545, avec les notes de Vatable, il défendit cet important travail, appuyé de l'autorité des docteurs de Salamanque qui l'avaient fait réimprimer, et ne voulut pas que les lettres sacrées et profanes fussent compromises par la flétrissure de si savans hommes.
LA SAULSAYE,
ÉGLOGUE DE LA VIE SOLITAIRE.
A Lyon, par Jean de Tournes, 1547, 1 vol. in-8, fig. en bois, réimprimé in-8, avec les figures, à 25 exempl., dont 20 seulement sur papier vélin, le 16 mars 1829. A Aix, en Provence, par Pontier, fils aîné.
(1547-1829.)
Si l'on s'en rapporte au nouvel éditeur de cette églogue, elle est due à Maurice de Sève ou Scève, descendant de l'ancienne maison des marquis de Sceva, qui vint s'établir, du Piémont, dans le Lyonnais, au XVIe siècle. Un amour malheureux, sans doute, dicta cette complainte; car c'est une complainte dialoguée plutôt qu'une bergerie, encore que les interlocuteurs Antire et Philerme soient des bergers. Le pauvre Philerme a quitté, Dieu sait pourquoi, sa maîtresse Doris qui le tenait en liesse et contentement, et s'est attaché à la cruelle Belline qui, par ses rigueurs, le fait mourir à petit feu. Vainement il se voue à toutes les fontaines magiques d'Argire et de Selemnon (Célemnus) qui font oublier l'objet aimé; il boit en vain _de ses boucs l'urine puante--entremeslée avec nerte odorante_ (ce qui, par parenthèse, est un fort vilain remède); son ardeur et son tourment ne font qu'augmenter. Il essaie de la solitude et va s'égarant, tantôt sur les bords où le Rhône et la Saône marient leurs ondes, tantôt dans une saulsaye voisine émaillée de fleurs. Quelquefois il s'amuse _à voir du ciel les mouvemens divers, et le discours de la lune croissante;--s'elle sera proffitable ou nuisante_. D'autres fois il dort et fait fort bien, car le sommeil adoucit tous les maux; mais, au sein de la contemplation, sur les rives fleuries, au dormir, au réveil, toujours son cœur est déchiré. Antire ne sait que faire à cela; cependant il discourt et se met à raconter à son ami l'histoire suivante pour l'éloigner de sa saulsaye chérie. Un jour des faunes et des sylvains se délassaient à jouer de la flûte en ce lieu. De jeunes nymphes les entendirent et s'approchèrent. Les flûteurs leur proposèrent de danser; elles le voulurent bien. O faiblesse imprudente! voilà ces faunes et ces sylvains effrontés qui forment des entreprises téméraires; les nymphes n'eurent que le temps de fuir vers la Saône et d'invoquer le dieu Arar qui les transforma en saules. Depuis ce jour, ceux qui fréquentent cette saulsaye funeste se consument en vœux impuissans. Philerme, là dessus, demande conseil à Antire. Antire lui conseille d'acquérir de grands biens. Philerme répond que les plus riches ne sont pas les moins amoureux. Antire persiste à détourner son ami de la vie solitaire, et lui fait un triste tableau de la solitude au milieu de la glace et des tempêtes de l'hiver, alors que la nature semble devoir mourir. Philerme oppose à ce tableau celui des mécomptes de la vie du monde au milieu des cités. Ce plaidoyer contradictoire dure ainsi trop long-temps, après quoi l'amant malheureux y met un terme par un éloge de la vie pastorale qui n'est pas sans trace, et qui finit par cette conclusion imitée de Virgile:
Quant à toy ceste nuict dormiras Avecques moy et demain t'en iras. . . . . . . . . . . . . . . . . . Prends le bissac et la bouteille ensemble, Et puis irons dormir si bon te semble: Car la nuict vient qui desja nous encombre. Voy tout autour le Daulphiné à l'ombre Pour le soleil qui de là la rivière S'en va coucher oultre le mont Fourvière, etc.
O Théocrite! ce n'est pas là votre idylle _de l'Enchanteresse_: Lune vénérable, racontez mes amours, etc., etc.
LES DISCOURS FANTASTIQUES
DE
JUSTIN TONNELIER;
Composés en italien par Jean-Baptiste Gelli, académicien florentin, et nouvellement traduits en français par C. D. K. P. (Claude de Kerquifinen, Parisien). 1 vol in-8 de 348 pages. A Lyon, à la Salamandre. M.D.LXVI.
(1548-1566.)
L'édition originale de ces dialogues censurés parut in-8°, à Florence, en 1548, comme le dit M. Brunet, et non en 1549, ainsi que le prétend l'abbé Ladvocat. Elle porte le titre de _Capricci del Bottaio_. Jean-Baptiste Gelli ou Gello, auteur de cet ouvrage et de plusieurs autres, entre lesquels on distingue la Circé, était un cordonnier de Florence d'un esprit supérieur, qui, sans jamais quitter son métier, fut reçu, vers l'année 1540, membre de l'académie florentine _degli umidi_, et mourut en 1563. Les bibliographes s'accordent à regarder le sieur de Kerquifinen comme le traducteur de ces caprices; mais oserai-je énoncer une opinion nouvelle à cet égard? le vrai nom du traducteur est autre. Il faut en chercher un qui convienne mieux à un Parisien que celui de Kerquifinen, lequel est Breton. Ne serait-ce pas ce même Denys Sauvage, traducteur de la Circé, caché alors sous le nom du sieur du Parc, Champenois, qui serait l'interprète du tonnelier? nous le pensons sans l'affirmer. Quoi qu'il en soit, ces dialogues entre le tonnelier Justin et son ame sont au nombre de dix. Gello raconte que Justin, dans sa vieillesse, s'entretenant tout haut et sans réserve avec lui-même, fournit à son insu l'occasion à maître Bindo, notaire, de surprendre ses secrets et de les transcrire; et que lui, Gello, les a publiés sur une copie tombée, par hasard, entre ses mains. Voilà bien des précautions pour un livre de morale et de métaphysique. La raison s'en verra dans l'exposé du livre.
PREMIER DISCOURS.
Justin est d'abord effrayé d'entendre une voix intérieure qui se lamente et gémit de n'avoir point de repos après soixante ans d'une vie enchaînée au travail par l'appât d'un profit misérable.--Qui es-tu, pleureuse?--Je suis ton ame.--Et moi, à ce compte, qui suis-je?--Avec moi, tu es Justin; sans moi, tu ne serais qu'un mort.--Ah! ma chère ame, reste avec moi, puisqu'il est ainsi.--Je le veux de grand cœur; mais fais attention de ne me point chasser.--Te chasser? Dieu m'en préserve!--En ce cas, sois sobre; vis honnêtement; ne t'échine pas comme tu fais, et laisse-moi un peu de repos; songe à moi plus que tu n'as fait jusqu'ici.--Je n'y manquerai pas, mon ame; mais toi, instruis-moi de ce qui convient pour que nous demeurions ensemble plus long-temps que n'a vécu Mathusalem.--Je t'en dirai davantage demain. Le jour se lève, adieu.--Quoi, tu me quittes? je vais donc mourir.--Non; n'aie pas peur; je t'aime autant que tu m'aimes, et je m'éloigne pour un petit, sans te quitter tout à fait.
DEUXIÈME DISCOURS.
Justin, allume ta chandelle. Je vais t'entretenir, et pour me faire mieux connaître de toi, prendre une figure aériforme, comme Jésus-Christ lors de son ascension.--Dea, ne va pas me laisser, au moins!--Hé! non, butor; ne crains rien.--J'aurais bien vécu sans tous ces beaux enseignemens, les bêtes vivent bien sans cela.--Quoi? tu consentirais à vivre encore cinquante ans comme une bête plutôt que dix ans avec de l'intelligence?--Oui, dea!--C'est que la partie animale parle par ta bouche; à ta place je tiendrais un autre langage.--J'en doute.--Tu en doutes parce que tu ne m'as jamais prise pour maîtresse, mais bien pour servante. Si tu avais agi autrement, tu serais aujourd'hui, tel que saint Paul, estimant la sagesse plus que la vie.--Baste! tu parles bien aisément de la mort; et j'en vois tous les jours, comme toi, qui changent de langage à son approche. D'ailleurs le Sauveur en a bien eu peur dans le jardin des Olives.--Ignorant! c'était pour montrer qu'il était homme: mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Tu es vieux, triste et souffrant, et tu ne veux pas finir?--Non, non: c'est assez me pincer le nez pour me faire éternuer, je ne veux pas finir.--Tu es un aveugle.--D'autres le sont que moi, et vraiment il semble que plus nous devenons caducs, plus nous rechignons à mourir.--Pourquoi cela, Justin?--Parce que nous avons eu loisir de prendre racine en terre aussi bien que les arbres.--Non.--En ce cas, c'est parce qu'ayant l'expérience du prix de la vie que n'ont pas les jeunes, nous en sommes moins dépensiers.--Pas davantage.--Alors, mon ame, dis-moi donc par quelle raison.--Par la raison que les vieillards ont moins de foi en Dieu et en l'autre vie que les jeunes gens. Par la raison qu'il en est des hommes comme des oiseaux qu'on prend d'autant plus facilement à la glu qu'ils sont plus petits.--Il est vrai: je me souviens qu'étant petit je pleurais au sermon, et que je croyais tout ce qu'on prêchait. Maintenant se sauve qui pourra, je ne songe qu'à vivre. Mais, mon ame, voilà une vérité qui tombe à plat sur ta tête.--Dis plutôt sur la tienne, puisque _les idées ne m'arrivent que par tes sens_. Or tu as tant caressé ces sens grossiers que je n'ai plus le goût des choses saintes.--Tant pis; c'est ta faute. Puisque tu es l'ame, tu devais garder ta dignité d'ame et me rendre la mienne.--J'y fais ce que je peux; mais étant retenue dans les liens de ton corps avide de sensualités, je ne peux rien. Il n'est pas moins certain que la mort n'est pas griève au vrai fidèle.--Elle sera toujours griève à beaucoup de gens, voire à beaucoup de papes.--Comment? qu'oses-tu dire?--Je dis ce que je sais.--Tu crois bonnement, Justin, qu'il y ait bon nombre de ces mécréans qui vivent à grand soulas, sans remords, comme cette vertueuse femme de Gênes qui, au sac de la ville, s'écriait: _Dieu soit loué de ces violateurs! j'en prendrai cette fois mon saoul sans péché._--Oui, je le crois, et j'en citerais mille, sans compter le médecin Jean de Cannes, Namin le Gros et Lucian l'orfèvre.--Laisse-là ces méchans qui tiennent plus de la brute que de l'homme, et rappelle-toi qu'il en est d'autres qui, pour avoir conservé, dans l'incrédulité même, des sentimens d'honneur et de justice, sont touchés de Dieu en mourant, et reçus à miséricorde. Mais, Justin, souffle ta chandelle; la nuit va finir, il te faut mettre à l'ouvrage.--Dea! que vois-je? que tu es belle, mon ame; approche, que je te baise.--Imbécille! tu ne saurais me toucher puisque je n'ai pas de solidité; je suis un corps simple, entends-tu?--En ce cas tu n'es rien.--Belle conséquence! n'y a-t-il que les solides qui soient des corps?--Madame ma chère ame, je n'entends mot à vos fanfreluches, et je croirai toujours qu'il n'y a rien dans une bouteille vide.--C'est que tu es un ignorant: mais; tiens, Justin, sois sûr qu'il ne peut exister de vide, et que tout se touche dans la nature.--Je ne te comprends pas.--Remettons la chose à demain, je te la ferai comprendre.--A demain donc.
TROISIÈME DISCOURS.
La conversation de la veille prend un autre cours le lendemain. L'ame querelle Justin de ce qu'il l'a forcée, durant soixante ans, à végéter entre des tonneaux et des galoches, au lieu de la laisser librement contempler la vérité, dont la recherche est la fin de l'homme. Justin se défend par la considération de la nécessité. Où en serait le monde avec ses contemplateurs, sans les arts et sans les métiers mécaniques? L'ame insiste et prouve à Justin qu'avec un peu de bonne volonté il eût facilement fait la part de la contemplation et celle du métier; elle le désabuse de l'opinion vulgaire que l'étude est difficile, et comme inaccessible au commun des hommes.--D'où vient donc que les maîtres nous la représentent telle?--Je te l'apprendrai dans notre prochain entretien.
QUATRIÈME DISCOURS.