Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus
Part 33
Moralité de la pauvre fille villageoise.--Le père commence en ces mots: _Ma fille!--Que vous plaît, mon père?--Ne m'est-ce pas douleur amère que Dieu ait défait mon ménage?--Père! cessez ce desconfort, etc., etc.--Servir je vous veulx pour certain--tant qu'il plaira au créateur.--Fille! tu m'éjouis le cueur!--Quand j'entends ta douce loquence,--ta bonté passe ma douleur, etc., etc.--Mon père! il est temps de dîner;--vous plaist-il ceste busche fendre?_--Ce tableau des soins du ménage à l'aide desquels cette tendre fille cherche à distraire le veuvage de son père est une peinture digne d'Homère ou de la Bible; et le père, qui termine cette scène antique par des louanges à Dieu, y met le sceau de la perfection. Mais voici un contraste terrible qui va commencer l'action. La scène change; le seigneur du lieu paraît suivi de son valet et vêtu de beaux habits.--_Que dit-on de moy quand je vais par voye?--Suis-je pas beau?--On dit que d'icy en Savoie--n'y en a pas un aussi net.--Ha! que tu es un bon valet! etc., etc.--Mais je sens amoureuse jeunesse, etc., etc.--Se tu sçais fille ne princesse,--pour m'esbattre, si la recorde!--J'en sçay une_, etc., etc.--_Mais son chaste cueur homme n'aborde_, etc., etc.--_Par ma foy! j'en suis féru:--Qui est-elle?--La fille au pauvre Groux-Moulu,--Esglantine au beau corps menu.--Son père est mon vassal; va le trouver! promets-lui qu'après mon plaisir je la ferai marier et lui donnerai de grands présens._--Le valet part pour sa honteuse ambassade: il aborde la jeune Esglantine en messager impudique et grossier. La chaste fille le repousse avec mépris. Il revient tout confus raconter sa mauvaise réception au seigneur qui, plus enflammé par la résistance, ordonne à son valet de retourner et de faire agir la menace. Le valet obéit et trouve le père et la fille ensemble occupés à louer Dieu.--_Je suis aussi pauvre que Job_, dit le père;--_mais toutes fois j'ay suffisance_, etc., etc.--_Puisque ma fille en pacience--me tient loyale compagnie_, etc., etc.; à quoi la fille répond par cette prière:
Douce mère du fruit de vie! Regnant en gloire triumphante Dessus la haute gérarchie Des anges ou chascun d'eulx chante, En vous louant, vierge puissante, Par leurs doux chants très amoureux, Préservez vos pauvres servantes, Par grâce! de faits vicieux!
Le valet interrompt ces touchantes paroles par de nouvelles propositions plus infames et plus violentes. La fille écarte ce misérable avec indignation. Le père veut l'assommer et le chasse. Nouveau récit fait au seigneur; nouvelle colère de cet homme impétueux.--_Comment ce villain malostru--lui fault-il mon vouloir briser?--Je porterai mon branc d'acier,--foy que je dois à Saint-Richier!--il aura des coups plus de cent_, etc. Arrivé chez le paysan:--_Villain! de rude entendement_, dit cet homme,--_qui te meut d'estre si hardy?--Ha! monseigneur! pour Dieu, mercy!_ etc., etc.--_Fausse garce, vous y passerez!--Ha! monseigneur! pour Dieu, mercy!--Mercy? coquin, vous y mourrez!_--Le père effrayé s'écrie:--_Tout vostre plaisir en ferez_;--_où force règne droict n'a lieu.--O Jésus-Christ! souverain Dieu!--De pitié et miséricorde_, dit la fille:--_Tu seras liée d'une corde_, reprend le seigneur; et le valet de répéter deux fois:--_Tu seras liée d'une corde!_ Esglantine demande pour dernière grâce une heure de répit, afin de parler à son père. On lui accorde cette heure, et c'est ici que le pathétique est à son comble. Que fait cette vertueuse fille dans son entretien dernier avec son père? Elle le supplie, elle le conjure de lui trancher la tête avec sa cognée.--_Mon cher enfant! ma géniture!--La chair de mon corps engendré!--Possible n'est à créature humaine_, etc., etc.--_Mon père, je mourray de ma main,--et si par vous je suis damnée,--je proteste m'en plaindre à plein--devant le juge souverain.--Mon cueur se rit et mon œil pleure_, dit alors le père, en voyant tant de vertu dans sa chère fille; et le seigneur cependant est aux écoutes. La fille, pressant de plus en plus son père, ce malheureux père se dispose à frapper le coup fatal, quand le seigneur s'élance et dit au paysan:--_Que feras-tu?--meschant! tu en seras pendu!--Monseigneur!_ s'écrie la jeune fille,--_j'ay requis en piteux langage--mon père de moy décoller_, etc., etc.--_Cher seigneur! vous devez garder--vos subjects par vostre prouesse,--et vous me voulez diffamer!_ etc., etc.--_J'ayme mieux mon temps conclure--maintenant honneur et sagesse._--Ces derniers mots fléchissent enfin le seigneur.--_O vénérable créature_, lui dit-il:--_Sur toutes bonnes la régente,--je renonce à ma folle cure;--pardonnez-moy! pucelle gente!_ etc., etc.; et il prend une couronne de fleurs et il la lui met sur la tête en l'appelant _fontaine de chasteté_; et il fait le père intendant de ses biens avec de grands présens; et il reçoit tout en pleurs les remercîmens du père et de la fille; mais il n'épouse pas Esglantine, ce qu'aujourd'hui nos poètes lui auraient fait faire et ce qui eût été une faute impardonnable contre le costume et les mœurs du temps.
MORALITÉ DE L'ENFANT DE PERDITION.
Le bourgeois ouvre la scène par des plaintes amères contre les déréglemens de son fils--Ma femme! tu l'as trop flatté dans son enfance, etc., etc.--La bourgeoise essaie de calmer les chagrins de son mari. Tous deux vont à la messe pour se réconforter. Aussitôt le théâtre est occupé par les quatre brigands et le fils du bourgeois. On forme un complot pour détrousser des marchands. Le deuxième brigand renchérit sur le complot et engage le fils à tuer son _vieillard de père.--Si j'avais un vieillard de père--qui me détînt par vitupère--mon bien si très estroitement,--de mes deux mains villainement--l'estranglerois par grand outrage._--L'avis est soutenu pas les trois autres brigands. Le fils agrée cette monstrueuse proposition; il court droit à son père qu'il aperçoit:--_Sus! ribaud père! sçay te quoi--pour avoir paix avec moy?--il te convient bailler argent._--Le père répond par de vifs reproches.--_Sus! sus! vieillard, c'est trop presché!_--dit un brigand.--_Despêche-toy_, ajoute le fils.--_Las! mon enfant, en bonne foy,--je ne soustiens denier ne maille._--Alors le fils lui met la corde au cou.--_Las! mon enfant, prends à mercy--ton pauvre père! veux-tu défaire--cil qui t'a faict?--Despêche-toy!--Las! que dira ta pauvre mère?_ etc., etc.--_Je t'ay nourry en ma maison,--et maintenant faut que je meure.--Despêche-toy.--Las! tu me deusses secourir--et me nourrir--sur ma vieillesse,--et de tes mains me fais périr!_ etc., etc.--_Au moins je te pry supporter--et mieux traiter--ta pauvre mère,--despêche-toy!--Mon cher enfant! las! baise-moy--pour dire adieu au départir_, etc.--_Adieu, mon fils! mon enfant cher!_--Ici le fils pend son père.--_Quand ma mère verra cela_, dit-il après son parricide, _elle criera comme une folle_.--Eh bien! reprend un brigand, _il ne faut que ton couteau traire--et lui donner dedans le corps_.--Le fils consent. Sur ces entrefaites, arrive la mère qui, voyant le cadavre de son mari pendu, se met à crier et à pleurer. Elle interroge son fils, le soupçonne.--_Vous en avez menti! coquarde!--O desloyal garçon mauldict!_ etc., etc.--_Allez, voilà vostre payement!_ dit le fils, et il poignarde sa mère, qui expire en s'écriant: _Jésus! Jésus!_ Et les monstres de courir à la maison pour la dévaliser. Alors le quatrième brigand propose à ses compagnons de se défaire du fils pour avoir plus grosse part du butin.--_Non_, dit un autre, _vaut mieux le piper au jeu_.--On joue au dez; le fils perd tout ce qu'il a d'un seul coup, et les brigands le quittent. _Sa désespération_ commence avec sa misère.--_O misérable faux truand!_ se dit-il à lui-même,--_où iras-tu? que feras-tu?_--Il fait son testament:--_A Lucifer premièrement--teste et cervelle je luy donne,--et à Satan pareillement,--la peau de mon corps luy ordonne;--mes bras à Astaroth abandonne_, etc., etc., et il finit par ces mots:--_A tous les diables me command!_--La première moralité est excellente, celle-ci est détestable: enfans des muses, cherchez pourquoi!
VINGT-DEUX FARCES ET SOTTIES
De l'an 1480 à l'an 1613-1632; tirées de la Collection de divers ouvrages anciens, par Pierre-Siméon Caron; et du Recueil de Farces gothiques, publié par M. Crozet, libraire.
(De l'an 1480 à l'an 1613--1622--1798--1806-13-28.)
Entre la Farce de Pathelin, la meilleure, la plus ancienne de toutes les pièces de ce genre, pièce que l'on s'obstine à croire anonyme, quoique M. de la Vallière l'ait attribuée à Pierre Blanchet[52], et la Farce de Gauthier Garguille et de Perrine sa femme, également anonyme, l'une des dernières et des plus cyniques de ce graveleux répertoire, se place une innombrable quantité de ces opuscules comiques, dont à peine cinquante nous avaient été conservés. Nous nous bornerons à donner l'extrait de quelques uns, en choisissant soit les plus piquans, soit ceux que MM. de la Vallière, Beauchamps et Parfait n'ont point analysés. Tout légers que paraissent ces titres des _Enfans Sans Soucy_, les dédaigner serait injuste; ils ont leur importance dans l'histoire de notre théâtre aussi bien que dans celle de nos mœurs; si bien que Gratian du Pont, dans son _Art de la Rhétorique_, ne craint pas d'en assigner les règles, en disant que la _Farce_ ne doit pas avoir plus de 500 vers. Nos comédies en un acte sont évidemment dérivées de ces productions _récréatives_, _historiques_, _facétieuses_, _enfarinées_, etc., dont le domaine s'est partagé, vers 1613, entre nos théâtres et les tréteaux; et il faut remarquer que, de toutes les espèces de drames, c'est la seule qui ait eu des succès constamment progressifs, depuis 1474 environ, époque de sa naissance, où ses triomphes souvent sont marqués par de véritables chefs-d'œuvre de naturel, de malice et de gaîté.
[52] Selon la bibliothèque du Théâtre Français, la Farce de Pathelin, composée vers 1474 ou 1480, l'aurait été par Pierre Blanchet, né à Poitiers en 1439, prêtre en 1469, et mort en 1499, dans sa ville natale.
1. FARCE NOUVELLE ET RÉCRÉATIVE DU MÉDECIN QUI GUARIST DE TOUTES SORTES DE MALADIES ET DE PLUSIEURS AULTRES: AUSSI FAICT LE NÉS A L'ENFANT D'UNE FEMME GROSSE, ET APPREND A DEVINER: c'est à sçavoir quatre personnages: _Le Médecin_, _le Boiteux_, _le Mary_, _la Femme_. Cette farce grossière a fourni à La Fontaine l'idée de son joli conte du Faiseur d'oreilles; mais ici ce n'est pas l'oreille que l'ouvrier fait à l'enfant de la femme grosse, c'est le nez. Il y a bien d'autres différences entre les deux ouvrages.
2. FARCE DE COLIN, FILS DE THÉNOT LE MAIRE, QUI REVIENT DE LA GUERRE DE NAPLES, ET AMEINE UN PÉLERIN PRISONNIER, PENSANT QUE CE FEUST UN TURC. A quatre personnages, assavoir: _Thénot_, _la Femme_, _Colin_, _le Pélerin_. Colin, fils de Thénot, revient de Naples où il n'a pas fait d'autres prouesses que de s'enfuir et d'arrêter un pélerin endormi. Dans son voyage il pille la maison d'une pauvre paysanne qui vient se plaindre à Thénot, père, magistrat du lieu. Thénot fait mine d'interroger son fils, qui fait mine, de son côté, de ne rien entendre à la plainte et se perd en récits de l'expédition de Naples. Ce quiproquo entre la plaignante, le juge et Colin, rappelle une des meilleures scènes de la farce de Pathelin, et fait tout le comique de la pièce, dont le dénouement est le renvoi de la plaignante sans justice et le mariage de Colin avec la fille de Gauthier Garguille. Évidemment l'auteur a eu l'intention de ridiculiser les justices de village.
3. FARCE NOUVELLE DE DEUX SAVETIERS, L'UN PAUVRE ET L'AUTRE RICHE; LE RICHE EST MARRI DE CE QU'IL VEOID LE PAUVRE RIRE ET SE RESJOUIR, ET PERD CENT ESCUS ET SA ROBE QUE LE PAUVRE GAIGNE. A trois personnages, c'est à sçavoir: _Le Pauvre_, _le Riche_ et _le Juge_. La scène s'ouvre par les chants joyeux du pauvre: _Hay, hay, avant Jean de Nivelle,--Jean de Nivelle a des houzeaux,--le roi n'en a pas de si beaux_, etc., etc. Le riche s'étonne de rencontrer tant de gaîté dans la pauvreté. Suit un dialogue entre le pauvre et le riche sur les avantages de la médiocrité pour le bonheur, dialogue plein d'agrément et de raison. Jusqu'ici l'auteur est dans la bonne voie, et c'est le sujet de la jolie fable du Savetier et du Financier: mais bientôt il dévie. Son pauvre savetier se laisse persuader d'aller demander à Dieu 100 écus au pied d'un autel. Le savetier riche se cache derrière l'autel et marchande, au nom de Dieu, avec le pauvre, d'abord pour 60 écus, puis pour 90; puis il lui en offre 99, dans l'espoir que le pauvre ne voudra rien démordre de ses 100 écus. Cependant le pauvre prend les 99 écus et s'enfuit, aux grands regrets du riche qui lui crie: «_Despéche! rends-moi mes écus!_» Le pauvre ne veut rien rendre. Un débat s'élève. Il faut aller trouver le juge en sa cour. Mais le pauvre n'a point de robe pour se rendre au plaids; le riche lui en prête une. Arrivés tous deux devant le Juge, le Riche forme sa plainte en termes si confus et le pauvre se défend si naïvement, que le Juge condamne le Riche. Alors le Pauvre, joignant l'ironie à la fourberie (encore une imitation de Pathelin), dit au Riche: «_Hay, génin, hay, pauvre cornard!--J'ay ta robe et ton argent;--mais est-elle point retournée?--Non payé suis de ma journée, etc., etc.--Pardonnez-nous, jeunes et vieux;--une autre fois nous ferons mieulx._»
4. FARCE NOUVELLE DES FEMMES QUI AYMENT MIEUX SUIVRE FOLCONDUIT ET VIVRE A LEUR PLAISIR QUE D'APPRENDRE AUCUNE BONNE SCIENCE. A quatre personnages, c'est à sçavoir: _Le Maître_, _Folconduit_, _Promptitude_, _Tardive à bien faire_. Le Maître fait un appel aux femmes pour leur apprendre à bien vivre. Promptitude et Tardive se rendent chez lui avec Folconduit. Le Maître leur propose toutes sortes de bons livres et de bons préceptes. Les deux consultantes s'en moquent et disent non à tout; elles finissent par se remettre sous la direction de Folconduit, et le Maître leur souhaite bon voyage, en lançant contre les femmes cet anathème: _Nulle science ne leur duict;--vérité leur est adversaire,--science ne les peut attraire,--à se taire on peut parler;--d'ailleurs, voulant toujours aller--par ville ou en pélerinage. Adieu._--Cela est bien aisé à dire.
5. FARCE NOUVELLE DE L'ANTECHRIST ET DE TROIS FEMMES, UNE BOURGEOISE ET DEUX POISSONNIÈRES. A quatre personnages, c'est à sçavoir: _Hamelot_, _Colechon_, _la Bourgeoise_, _l'Antechrist_, _deux Poissonnières_. C'est une querelle de halle à propos de poisson marchandé par la Bourgeoise. On ne sait à quoi revient ici l'Antechrist qui arrive pour culbuter les paniers des Poissonnières, se faire battre et s'enfuir. La scène finit par la réconciliation des deux Poissardes qui vont boire ensemble.--Vadé a donc eu aussi son Jodelle, son Hardy, son Robert Garnier, comme Pierre Corneille.
6. FARCE JOYEUSE ET RÉCRÉATIVE D'UNE FEMME QUI DEMANDE LES ARRÉRAGES A SON MARY. A cinq personnages, c'est à sçavoir: LE MARY, LA FEMME, LA CHAMBRIÈRE, LE SERGENT, LE VOISIN. La Femme se plaint à sa Chambrière d'être délaissée de son Mari. La Chambrière lui conseille d'aller trouver le Sergent, pour se faire payer ses arrérages par ordre de justice. Le Sergent expose à la Femme tout le détail des formes judiciaires employées en pareilles causes; mais il n'est pas besoin d'y recourir. Un voisin a si bien prêché le Mari, que celui-ci va chercher sa Femme, et, passant derrière le théâtre, lui paie les arrérages dus, à la satisfaction de la plaignante et du public.
7. FARCE NOUVELLE CONTENANT LE DÉBAT D'UN JEUNE MOINE ET D'UN VIEIL GENDARME, PARDEVANT LE DIEU CUPIDON POUR UNE JEUNE FILLE; fort plaisante et récréative. A quatre personnages, c'est à sçavoir: _Cupidon_, _la Fille_, _le Moine_, _le Gendarme_. Au début, Cupidon, assis sur un trône, convoque les amans de tous les pays. Une jeune fille, qui n'est pas encore pourvue, se présente au dieu pour implorer son assistance. Cupidon lui donne bon espoir, mais la détourne du mariage et lui conseille de prendre un ami au jour la journée. La Fille, convaincue par les raisonnemens du dieu qui raisonne le plus mal, se dispose à faire son choix entre un jeune Moine et un vieux Gendarme qui sont venus également demander secours à Cupidon. Les deux rivaux se querellent à qui aura la Fille. Le dieu décide que ce sera le meilleur chanteur de basse-contre. La Fille chante d'abord avec le moine qu'elle trouve à son gré. Le capitaine veut la remise de la cause à huitaine. La Fille n'entend point de _dilation_.--_Prenez-moy_, dit le Gendarme; _il n'est aboy que de vieux chiens_.--A quoi la Fille ajoute _qu'il n'est feu que de jeune boys.--Par adventure,--pour faire œuvre de nature,--si ay je encore verte veine.--Bon!_ s'écrie le Moine; _un coup peust estre par semaine;--c'est où s'estend tout son pouvoir.--Je ne le veulx donc point avoir_; répond la Fille, et Cupidon adjuge la belle Hélène au Moine, qui compte deux ducats au dieu pour ses habits; et Cupidon de remercier en ces mots: _grates vobis, grates vobis_.--Le sublime est que le Gendarme donne aussi un écu à Cupidon pour ses habits, ce qui lui vaut deux _grates vobis_ et rien de plus.--Cette joyeuseté fait souvenir de la dame des belles cousines et de Damp, abbé.--Les sept farces précédentes ont été réunies en un volume in-12, selon le duc de la Vallière, lequel, publié en 1612, chez Nicolas Rousset, à Paris, est devenu très rare. Ce volume a probablement servi aux réimpressions de Caron.--Ces farces ont été jouées de 1480 à 1500 environ.
8. FARCE JOYEUSE ET RÉCRÉATIVE DU GALANT QUI A FAICT LE COUP. A quatre personnages: _Le Médecin_, _le badin Oudin_, _la femme Crespinete_, _la chambrière Malaperte_. Pendant que Crespinete est allée en pélerinage, son mari Oudin a fait un enfant à sa chambrière Malaperte; et cela sur le théâtre, par respect sans doute pour l'unité de lieu: mais, au mépris de l'unité de temps, voilà Malaperte qui est grosse et sur le point d'accoucher. Comment cacher cette mésaventure à Crespinete qui va revenir? On court chez le Médecin. C'est un homme habile; il promet de tout arranger, pourvu qu'on lui envoie Crespinete, et que Badin fasse le malade. Badin fait donc le malade et envoie Crespinete au Médecin pour en obtenir remède à son mal. Le Médecin s'écrie, sur le récit de Crespinete, que Badin a un enfant dans le ventre.--_Quoi! mon mari enceint?_--Oui!--Quel remède?--Il faut tâcher de le _faire coucher avec votre chambrière et qu'elle prenne l'enfant sur son compte_. Et Crespinete paraît une femme simple. Elle retourne chez son mari, le prêche si bien, ainsi que sa Chambrière, qu'elle les met tous deux au lit. Aussitôt elle se retire, et de cette façon l'enfant vient au monde sans que le mari s'en mette en peine et sans que le monde en jase.--Jouée à Paris en 1610.
9. SOTTIE à dix personnages, jouée à Genève, en la place du Molard, le dimanche des Bordes, l'an 1523.--A Lyon, chez Pierre Rigaud. _Folie_, _le Poste_, _Anthoine_, _Gallion_, _Grand Pierre_, _Claude Rousset_, _Pettremand_, _Gaudefroys_, _Mulet et l'Enfant_. Cette pièce est une allusion aux malheurs causés par les troubles de religion. Mère Folie pleure son mari Bontemps. Tout d'un coup le Poste ou la Poste arrive de Genève qui apporte des nouvelles de Bontemps. Il n'est point mort. Il écrit, de deux lieues du paradis, qu'il se porte bien et qu'il reviendra quand justice aura son cours et qu'il n'aura risque d'être pendu. Mère Folie lit sa lettre à ses amis qu'elle convoque à cet effet. Grande joie dans la compagnie. On quitte le deuil; on se fait des chaperons blancs avec la chemise sale de mère Folie, et en attendant Bontemps on se met à boire, et puis c'est tout. La compagnie fait sagement, voulant boire, de boire en attendant Bontemps.
10. SOTTIE JOUÉE LE DIMANCHE APRÈS LES BORDES, EN 1524, EN LA JUSTICE.--«Monsieur le duc de Savoye et Madame estoient en cette ville et y devoient assister, mais pour ce qu'on ne les alla point quérir et aussi qu'on disoit que c'estoient des huguenots qui jouoient, ils n'y voulurent venir. M. de Maurienne et aultres courtisans y vinrent.--Les enfans de Bontemps estoient vestus de fil noir. A dix personnages: _Le Prebstre_, _le Medecin_, _le Conseiller_, _l'Orphèvre_, _le Bonnetier_, _le Cousturier_, _le Savetier_, _le Cuisinier_, _Grande Mère Sottie_, _le Monde_.» Cette Sottie est une suite de la précédente. Bontemps n'est point revenu et mère Folie est morte. Que vont faire les orphelins? Grande Mère Sottie vient à leur aide; elle leur dit d'apprendre chacun un métier et les conduit au Monde. Le Monde les interroge un à un, et trouve à redire aux œuvres de chacun, du Conseiller, du Prêtre dont les messes sont trop longues ou trop courtes, de l'Orphèvre, du Bonnetier, etc., etc. Le Monde se trouve malade; il commande aux enfans de Bontemps de porter de son urine au Médecin. Réflexion faite, il va chercher lui-même le Médecin et lui confesse qu'il est malade des tristes prédictions qui circulent par tout.--«Et tu te troubles pour cela?» répond le Médecin:
«Monde, tu ne te troubles pas De voir ces hommes attrapards Vendre et acheter bénéfices; Les enfans ez bras des nourrices, Estre abbés, évesques, prieurs, Chevaucher très bien les deux sœurs, Tuer les gens pour leurs plaisirs, etc., etc.»
Veux-tu guérir?--Oui.--Passe, et ne t'arreste en rien--à ces prognostications, etc.--Et vous tous, enfans de Bontemps, soyez, pour plaire au Monde, soyez bavards, ruffiens, menteurs,--rapporteurs, flatteurs, meschants--gents et vous aurez chez lui Bontemps.--Alors on habille le Monde en fou, et la toile tombe.
11. LE MYSTÈRE DU CHEVALIER QUI DONNA SA FEMME AU DIABLE. A dix personnages, assavoir: _Dieu, Notre-Dame, Gabriel, Raphaël, le Chevalier, sa Femme, Amaulry, escuyer; Anthénor, escuyer; le Pipeur et le Diable_. Ce n'est pas là un vrai mystère, mais, sous ce nom, une farce moralité, du genre de celles que les confrères avaient permis _aux Enfans Sans Soucy_ de représenter. On le reconnaîtra facilement à la nature et à la marche de l'action.--Un Chevalier, ébloui de sa fortune, dépense son bien à tort et à travers avec ses deux écuyers qui sont ses flatteurs et qu'il comble de présens. La Femme du Chevalier est une personne pieuse et sensée. Elle fait en vain à son mari de sages remontrances; on l'envoie promener; on lui dit de se taire; on l'appelle _caquetoire_: enfin elle est contrainte de se résigner, ce qu'elle fait en s'adressant à la Vierge Marie:
«Haulte dame, dit-elle, Garde sa poure ame! Que mal ne l'entame Dont puisse périr. Ta douleur réclame Que mon cœur enflamme Tant qu'enfin la flamme Ne puisse sentir, etc.»
Les craintes de la vertueuse épouse ne tardent pas à se réaliser. Vient un Pipeur de dés. Le Chevalier perd tout son bien avec le Pipeur et ses deux écuyers. Alors ces Messieurs l'abandonnent. Il entre dans le désespoir. Le diable, qui guette l'ame du Chevalier et celle de la dame, offre ses services. Il promet au malheureux de lui rendre une grande fortune s'il consent à s'engager et à lui engager sa femme, le tout livrable dans sept ans. Le Chevalier signe l'engagement, redevient riche et retrouve ses deux flatteurs.