Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus
Part 3
1480-88. Enfin paraît, à Milan, le premier livre en grec, sous les auspices et par les soins d'Antoine Zarot, qui établit une imprimerie dans cette ville, dès l'année 1470. Voici le titre de l'ouvrage: _Compendium octo orationis partium et aliorum quorumdam necessariorum, editum a Constantino Lascari Byzantino, græcè et latinè_, in-4, M.CCCC.LXXX. Ainsi payait noblement à l'Italie l'hospitalité qu'il en avait reçue, ce grand et malheureux Constantin Lascaris, sur la destinée duquel le plus pur de nos écrivains contemporains a dernièrement jeté tant d'intérêt et d'éclat. Vicence imitera dans peu Milan, et, dans l'année 1483, donnera au monde savant, par les mains de Denis Bertochus de Bologne, le premier lexique grec-latin connu. Mais ce ne sera qu'en 1488, à Florence, que deux éditeurs illustres, Démétrius de Chalcondyle et Démétrius de Crète, feront sortir de l'obscurité des manuscrits, par les presses de Bernard et Nerius Nerli, le prince des poètes, l'Homère grec. Une particularité curieuse se rattache à cette édition mémorable: en 1804, à la vente des livres de M. de Cotte, deux bibliophiles fameux, MM. Naigeon et Caillard, se disputèrent un exemplaire broché de l'Homère princeps. Il fut adjugé au dernier pour 3,600 liv. La Bibliothèque royale en possède un sur membrane. L'exemplaire de M. de Cotte n'était que sur papier.
1495. Terminons cet aperçu général à l'année 1495, qui vit, à Venise, les premiers essais d'Alde Manuce, dans le poème attribué à Musée, sur Héro et Léandre, et hâtons-nous de rendre un juste hommage à l'imprimerie parisienne, en rapportant, d'après Maittaire, et d'après les monumens modernes, les principaux noms qui l'ont illustrée.
PRINCIPAUX IMPRIMEURS PARISIENS.
1°. =ULRIC GERING.= 1470-1510. Ce digne et savant artiste, élève, à ce qu'on croit, d'Elye, chanoine de Munster, au canton de Lucerne, fut appelé à Paris par Lapierre, prieur, et Fichet, docteur de Sorbonne, ce dernier recteur de l'Université de Paris. Il consacra ses premiers travaux à l'impression des _Lettres latines_ de Gasparin Barzizius de Pergame, et de _la Rhétorique latine_ de Fichet, et se fit connaître par des caractères de forme ronde, fort beaux et fort nets. Son talent d'imprimeur n'était, au surplus, que son moindre mérite. Il avait une ame grande et généreuse. Il releva le bâtiment de la bibliothèque de Sorbonne à ses frais, en reconnaissance de quoi la société lui donna, en 1493, le droit d'hospitalité perpétuelle, dont il n'usa pas. Il mourut à Paris, rue Saint-Jacques, le 23 août 1510, après avoir fait un testament, rapporté dans Maittaire, où il dispose de fortes sommes en faveur des Sorbonnistes, à la charge par eux d'entretenir gratuitement un certain nombre d'écoliers à l'Université de Paris.
2°. =PIERRE CARON ou LE CARON.= 1474. Ce fut lui qui imprima l'_Aiguillon de l'Amour divin_, que Maittaire croit être le premier livre imprimé en français. On voit un Guillaume Caron, probablement de la même famille, figurer, de 1481 à 1491, parmi les imprimeurs de Paris. Remarquons, au sujet de la traduction du livre de _Saint Bonaventure_, citée ici, que M. Brunet y a vu la date de 1494. Nous nous en rapportons, pour ces détails, à ce qui en est.
3°. =PASCAL BONHOMME.= 1476. Un Jehan Bonhomme imprimait aussi à Paris, de 1486 à 1489. Pascal ou Pasquier Bonhomme est surtout fameux par son édition des _Grandes Chroniques de France_, dites _les Chroniques de Saint-Denis_. (_Voir_, à ce sujet, la note 9.)
4°. =ANTOINE VÉRARD.= 1480-1517. C'est le prince des imprimeurs en gothique française. Les éditions qu'il a données sont aujourd'hui toutes d'un grand prix. Quelques uns ont prétendu qu'Antoine Vérard ne fut qu'un libraire faisant imprimer; mais qu'est-ce que quelques uns n'ont pas prétendu? Encore une occasion de s'en rapporter, dans le doute, à ce qui en est.
5°. =JEHAN DU PRÉ, JEHAN BELIN.= 1481-93.
6°. =FRANÇOIS REGNAULT.= 1481-1500-1539. Il imprimait en fort beau gothique. Nous avons de lui un exemplaire du _Confessionale Anthonini_, pet. in-12 à deux colonnes et 255 feuillets, plus 5 feuillets de table. _Paris_, 1510, avec frontispice gravé, figurant le chiffre de l'imprimeur, supporté par un berger et une bergère, avec cette légende: _En Dieu est mon espérance_.
7°. =DENYS JANOT.= 1484-1539. Nom célèbre dans les annales de la presse parisienne, plus par la multiplicité de ses titres que par leur supériorité. Denys Janot imprimait ordinairement en gothique. On a de lui plusieurs romans de chevalerie, tels que le _Méliadus de Leonnoys_, in-fol. de 1532; et, en société avec Alain Lotrian, le livre de _Sydrah le grand philosophe, Fontaine de toutes sciences, in-4, à l'enseigne de l'Ecu de France_. Une de ses meilleures productions est en lettres rondes, in-8, 1539; c'est la traduction française des _Triumphes petrarcques_.
8°. =WOLFGAND HOPYL.= 1489-98.
9°. =PHILIPPE PIGOUCHET.= 1484-1512. Homme de grand talent. Un des chefs-d'œuvre de son officine est le livre de Jehan Meschinot, intitulé: _les Lunettes des Princes_, in-8, gothique, 1499, avec son nom, et son chiffre au frontispice, représentant Adam et Ève.
10°. =GODEFROY MARNEF.= 1491-98. Encore un nom typographique notable, porté par plusieurs individus de la même famille. On voit un Enguerrand de Marnef imprimeur en 1517; un Jehan de Marnef, en 1524; et une Jeanne de Marnef, en 1546, rue Neuve-Nostre-Dame, à l'enseigne Saint Jean-Baptiste. Cette dernière imprima _les Trois nouvelles Déesses, Pallas, Juno, et Vénus_, poème courtisanesque de François Habert, dit le poète de Berry. Sa devise est: _Nul ne s'y frotte_, devise qui convient également aux anciennes et aux nouvelles déesses.
11°. =JEHAN TREPPEREL.= 1494-98. Nous possédons, de cet habile imprimeur, un poème anonyme, intitulé: _le Renoncement d'Amours_, très nettement imprimé en gothique, avec figures sur bois, in-8. L'ouvrage est terminé par le chiffre de Jehan Trepperel, supporté par deux lions, surmonté de l'écu de France. Le même a donné, entre autres beaux ouvrages, _les deux Testamens de Villon_, in-8, gothique. 8 juillet 1497.
12°. =JEHAN PETIT.= 1498-1539. Il doit y avoir eu ici succession de personnes sous les mêmes noms et prénoms.
13°. =SIMON VOSTRE.= 1500. Imprimeur estimé; d'abord libraire seulement. Il travaillait dans le même temps que Nicolas Wolf et Nicolas de la Barre. M. Brunet, qui est ici de grande autorité, a mis en doute que Simon Vostre ait été autre chose que libraire faisant imprimer. On pourrait écrire des volumes de controverse sur des questions de cette nature sans les résoudre complètement. Or l'esprit humain a besoin d'une pâture. Pour la science des petits faits, il faut se contenter bien souvent de trouver l'à peu près, et de ne se pas tromper tout seul.
14°. =GUIDON MERCATOR.= 1502.
15°. =HENRY ESTIENNE Ier.= 1503-20. Ce patriarche de l'imprimerie française, chef de son illustre famille, naquit à Paris vers 1470. Il y imprimait dès l'an 1503, et y mourut vers 1520. Ses trois fils, François, Robert et Charles, furent tous imprimeurs avec ou après lui. François, que nous nommerons François Ier, ne marqua guère, non plus que Charles, qui mourut en 1564. Quant à Robert, premier du nom, ce fut un homme supérieur. Né en 1503, il débuta dans la carrière, en 1527, par l'impression des Partitions oratoires de Cicéron; puis il fit paraître son _Thesaurus linguæ latinæ_, tant de fois réimprimé et autant de fois enrichi, devint imprimeur du roi, son protecteur, en 1539, et mourut à Genève, en 1559, ayant été comme chassé de France pour la hardiesse de ses opinions. Robert Ier eut, ainsi que son père, Henri Ier, trois fils; savoir: 1° Henri IIe, homme de génie, de haut savoir et d'un courage téméraire, qui, né en 1528, s'en alla mourir à l'hôpital à Lyon, en 1598, laissant un fils, Paul Estienne, lequel naquit en 1566, et mourut, en 1627, imprimeur à Genève, avec postérité. On doit à Henri II des ouvrages qui ne mourront pas, tels que l'inestimable _Thesaurus linguæ græcæ_, que son prote, Scapula, lui vola en abrégé, l'_Apologie pour Hérodote_, et divers Traités précieux sur la langue française; 2° Robert II, né en 1530, mort en 1571, père de Robert III, imprimeur mort sans enfans en 1629, et de Henri III, lequel eut un fils, Henri IV, imprimeur jusqu'en 1640; 3° François II, dont on sait peu de choses. Revenons à Paul Estienne, fils du grand et infortuné Henri II. Il eut un fils, nommé Antoine, lequel fut imprimeur, et mourut à l'hôpital, comme son aïeul, sans avoir mérité, comme lui, les persécutions de l'envie et du fanatisme. Antoine Estienne rendit son souffle obscur et son beau nom à l'Hôtel-Dieu de Paris, à l'âge de 80 ans, en 1674. On aurait pu graver sur sa tombe ces mots: _ultimus et minimus_. Tout finit; mais cette grande race des Estienne, grande par ses travaux, son indépendance d'esprit et ses malheurs, a bien gagné l'immortalité en faisant jouer ses presses pendant près de deux siècles. Nulle famille de héros ne s'est signalée par autant de conquêtes, ni par d'aussi durables.
16°. =BADIUS ASCENSIUS=, ou Josse Bade d'Asc. 1505-32. Les produits de l'imprimerie, sous ce nom, sont prodigieux en nombre.
17°. =MICHEL LE NOIR.= 1506. Philippe le Noir, selon l'apparence, parent de Michel, imprimait, en 1524, _les Regnars traversant les périlleuses voies des Folles Fiances du monde_, ouvrage du célèbre Bouchet, et, vers le même temps, ou peu avant, _le Vergier d'honneur_, d'André de La Vigne et d'Octavien de Saint-Gelais.
18°. =BERTHOLD RUMBOLT=, en 1508, exerçait d'abord son art, de société avec Ulric Gering. Il imprima seul, plus tard, et en parfaitement beau gothique, divers ouvrages, notamment _le Romant des trois Pelerinages de la Vie humaine_, poème de Guilleville, composé au 13e siècle.
19°. =GALYOT DU PRÉ.= 1512. Nicolas du Pré, 1515.--Jehan du Prat.--1539.--Le nom du Pré figure jusqu'en 1551. Galyot, qui l'a le plus illustré, est l'imprimeur excellent du _Roman de la Rose_, de 1529; du _Sage Sydrah_, de 1531, et d'autres ouvrages curieux, tous en lettres rondes. On recherche à tout prix ses éditions.
20°. =ÆGIDE (GILLE) GORMONT.= 1513-30. Nicolas Gormont. 1540. Nous possédons, du premier des deux Gormont, une charmante édition gothique, très rare, de l'_Amant rendu Cordelier à l'observance d'amour_, joli poème de Martial d'Auvergne.
21°. =JEHAN BONFONS.= 1518. Nicolas Bonfons. Ces deux imprimeurs gothiques sont très médiocres; néanmoins, ils sont recherchés à cause de la rareté de leurs productions, telles que les éditions du _Grand Kalendrier des Bergiers_, des romans de _Miles et Amys_, de _Beufves de Hantonnes_, etc.
22°. =ALAIN LOTRIAN.= 1539. Son nom, qui se trouve sur des livres chers et peu communs, fait la meilleure part de son mérite: on le voit décorer l'édition, très précieuse, à la date de 1539, du _Mystère de la Vengeance de Titus, et Destruction de Jérusalem_.
23°. =THOMAS LAISNE.=
24°. =VIDOVE.= 1530. Nous citerons de lui la charmante édition, en lettres rondes, du _Champion des Dames_, ennuyeux poème de Martin Franc, pet. in-8, 1530, dont un bel exemplaire se paie fort aisément aujourd'hui, de 150 à 200 fr.
25°. =LES ANGELIERS.= 1535-88. Famille digne de mémoire, notamment par sa belle édition du _Mystère des Actes des Apôtres_, de Simon et Arnould Gréban, et par celle qu'elle a donnée des _Essais de Michel Montaigne_, du vivant de l'auteur.
26°. =VASCOSAN.= 1536-83. Excellent imprimeur, dont le chef-d'œuvre est le _Plutarque_ d'Amyot, in-8 et in-fol.
27°. =MAMERT PATISSON.= 1569-99. Vidua Patisson, 1604. Mamert Patisson fut imprimeur du roi: ses impressions sont fort belles, notamment celle des _Origines de la Langue française_, par Fauchet. In-4, 1581.
28°. =MOREL.= 1580-1639. Officine laborieuse, à en juger par le nombre de ses produits.
29°. =ANTOINE VITRAY, ou VITRÉ.= 1628-58. On connaît sa jolie Bible, en 8 vol. in-12, de 1652, si recherchée des amateurs.
30°. =SÉBASTIEN CRAMOISY.= 1620-69. André Cramoisy. 1670-97. Sébastien Cramoisy, digne, par la magnificence de ses types, d'avoir conduit si long-temps l'imprimerie royale, s'est particulièrement honoré par les éditions du _Discours sur l'Histoire universelle_, de Bossuet, in-4, du _Joinville_ de Du Cange, in-fol., etc., etc. Il mourut en 1669.
31°. =RIGAUT.= 1709. Imprimeur de l'imprimerie royale, qui a fait tant d'honneur, jusqu'à nos jours, au nom d'Anisson. Sa belle édition in-8, 1709, des _Sermons de Bourdaloue_, est encore aujourd'hui celle de cet auteur que l'on estime le plus.
32°. =COUSTELLIER.= 1723-45. Justement estimé, surtout par sa jolie Collection des _Vieux poètes français_, in-12, et par ses charmantes éditions in-12 de plusieurs classiques latins, tels que le _Virgile_, le _Lucrèce_, etc.
33°. =BARBOU.= 1757, etc. Sa Collection in-12 des Classiques latins, qui fait suite aux impressions de ce genre qu'a données Coustellier, son _Malherbe_, avec les notes de Saint-Marc, in-8, et d'autres productions aussi nettes que correctes lui ont acquis une réputation méritée.
34°. =LOUIS CELLOT.= 1768-71. Nous lui devons, parmi beaucoup de bonnes éditions, le _Racine_ in-8 de Luneau de Boisgermain, et la traduction du _Térence_, de Le Monnier.
35°. =DIDOT.= 1743-1834. Ce grand nom typographique est, avec le nom d'Estienne, celui qui honore le plus l'imprimerie française. Depuis 1743, qu'on le voit paraître, au plus tard, avec un éclat modeste, dans les traductions in-12 de la Vie et des ouvrages de Cicéron, ainsi que dans nombre d'autres excellens ouvrages, jusqu'à nos jours; il n'a cessé de figurer dans les plus belles, les plus correctes et les plus utiles productions de la presse, à commencer par les magnifiques Collections de nos classiques dites _du Dauphin_, et à finir par la superbe réimpression du _Thesaurus linguæ græcæ_ de Henri Estienne. Mais, ce qui met le comble à la gloire de cette famille, c'est qu'à l'exemple de celle des Estienne, elle joint le triple mérite de la science, des talens littéraires et des vertus civiques à celui de la perfection dans son art. Les Didot auront un jour leur histoire.
36°. =CRAPELET.= 1822-34. A étendu, avec autant de goût que de bonheur et de savoir, le luxe des nouvelles éditions grand in-8 de nos classiques, à une suite de réimpressions des principaux monumens anciens de notre langue. Sa Collection, sur papier de Hollande, est et ne cessera d'être un de nos premiers titres typographiques.
Il serait aisé, peut-être même juste, surtout par rapport aux travaux du temps présent, d'étendre la précédente liste, de mentionner, par exemple, cet estimable Delatour, qui a si bien imprimé le _Cicéron_ de l'abbé d'Olivet, les Panckoucke, les Prault, les Cussac, les Michaud, les Rignoux, les Le Normant, et d'autres encore; mais nous n'avons pas prétendu dresser le catalogue complet de nos grands imprimeurs de Paris, tant s'en faut. Un tel travail exigerait plus de développement que nous n'en pouvons donner ici. C'est assez; laissons à d'autres le soin de compléter le catalogue de Lottin, qui s'arrête en 1789.
FRAGMENS DE L'EXPLICATION ALLÉGORIQUE DU CANTIQUE DES CANTIQUES,
Par un Poète du XIIIe siècle, publiés d'après le manuscrit, par CH.-J. RICHELET (et tirés à 15 exempl. seulement, tous sur grand in-8, pap. vélin rose, 19 pages). A Paris, chez Achille Desauges. 1826.
(1000 ans avant J.-C.; et de notre ère, 1250-1550-1826.)
Que Salomon soit l'auteur des trois livres consacrés sous son nom dans l'Ancien-Testament, savoir: du livre _Des Proverbes_ (en hébreu, Mislé), de l'_Ecclésiaste_ (Koheleth), et du _Cantique des Cantiques_ (Sir hasirm), cela n'a jamais fait une question pour les vrais érudits, ni chez les rabbins, ni chez les docteurs latins; mais la controverse s'est engagée sur le fond de ces antiques monumens du génie biblique, particulièrement sur l'objet du dernier; et elle a même été fort vive, fort amère, et, parfois, fort nue. Tandis que de graves commentateurs, à remonter jusqu'à saint Denys l'Aréopagite, ont cherché, dans ces chants passionnés de l'Epoux et de l'Épouse, soit un sens mystique et divin, qui rendît prophétiquement l'intime union de Jésus-Christ et de son Église, soit un élan céleste de l'ame humaine épurée vers la source éternelle de tout bien, des esprits simples, ou grossiers, ou téméraires, s'attachant au texte, en dépit des explications, prenant la chose au pied du mot, appelant Amour ce qui est Amour, Baiser ce qui est Baiser, Cou d'ivoire ce qui est Cou d'ivoire, et ainsi du reste, se sont obstinés à voir dans le _Cantique des Cantiques_ une des plus ravissantes et des plus chaleureuses peintures érotiques dont la poésie ait pu se parer; _e sempre bene_: car, si l'on suit l'esprit, l'allusion est frappante, l'allégorie lumineuse et féconde; si la lettre, c'est le sentiment qui s'exhale, c'est la passion qui respire.
M. de Voltaire s'est placé à la tête des partisans du second système par son harmonieuse imitation, plus élégante que fidèle, tant connue et tant réprouvée.
Que les baisers ravissans De ta bouche, demi-close, Ont enivré tous mes sens, etc., etc., etc. .................................. J'ai peu d'éclat, peu de beauté, mais j'aime; Mais je suis belle aux yeux de mon amant, etc., etc., etc. .................................. Je l'ai perdu, le seul bien qui m'enchante; Ah! je l'entends; j'entends sa voix touchante; Il vient, il vole, il entre; ah! je te voi! Mon cœur s'échappe et s'envole après toi, etc., etc., etc. .................................. Paix du cœur, volupté pure, Doux et tendre emportement, Vous guérissez ma blessure! Ne souffrez pas que j'endure Un nouvel éloignement! etc., etc., etc.
C'est précisément cette interprétation profane que l'Apôtre flétrit avec exécration, en disant que c'est arracher les membres du Christ, pour y substituer les membres d'une courtisane, et, par elle, ceux du Diable; _ut tollantur membra Christi, et membra efficiantur meretricis, ac per meretricem Diaboli_.
Le poète anonyme du XIIIe siècle, dont M. Richelet vient de nous donner, par fragmens, l'explication versifiée, qu'il attribue au trouvère normand Landry; ce trouvère, donc, a pris le sage parti de rester fidèle au sens canonique; seulement il le commente à sa manière, et dans un langage qui, par sa faute, autant que par celle du temps où il est écrit, n'est guère séduisant. Son poème explicatif a, dit-on, trois mille vers octosyllabes. C'est beaucoup trop; et voici, en abrégé, de quelle façon il procède dans les sept passages publiés:
1°. Osculetur me osculo oris sui:
Que l'espeux viengne e me baist Por deu seu maltalent abaist Port moi le baiser de sa boche C'est co ki plus al cuer m'atoche, etc., etc., etc.
2°. Quia meliora sunt ubera tua vino, fragrantia unguentis optimis:
Kar toz i ez dolz tes mameles Sunt tant dulces bones e beles Ke vin passent par leur dulceur E longement tienent l'odeur. ............................... Les deux mameles que tant prise Lespouse qui bien est aprise Co est espoir doble doctrine, etc., etc., etc.
3°. Pulchræ sunt genæ tuæ sicut turturis:
Tu as joes de torterele ....................... Ke as joes e al reguart Apert femme de bonne part, etc., etc., etc.
4°. Collum tuum sicut monilia:
Bel ten col toz li mons prise ............................ Par le col passe la sustance Ki norrist lame e avance. ............................ Cho est la sainte norreture Ke homme treuve en lescriture, etc., etc., etc.
5°. Ecce tu pulchra es amica mea, ecce tu pulchra es:
Bele i ez dedenz, bele i es dehors Bele i es en asme, bele i es en cors Dedenz de vertuz aornée Dehors de bien faire atornée, etc., etc., etc.
6°. Oculi tui columbarum:
Li tien veil sunt veil de colons Li veil de denz del esperit Cil sunt molt cler, simple e eslit, etc., etc., etc.
7°. Ecce pulcher es, dilecte mi, et decorus:
Mais tu ies beals oltre mesure N'est pas merveille, ains est droiture .............................. Bele est la devine nature Bele est humaine, e nete e pure, etc., etc., etc.
Tout cela est peu poétique, il faut l'avouer; mais, du moins, le trouvère Landry se tient dans la règle: il n'a en vue, dans le _Portrait de l'Épouse_, que la beauté morale, dans les transports de l'Époux que l'amour divin, la bonté divine, la divine grâce, et jetterait plutôt ses trois mille vers au feu, que de reconnaître, dans le _Sir hazirim_, du Sage, un épithalame charnel en l'honneur de son épouse préférée, la fille de Pharaon. C'est un mérite, après tout; car, osons le dire, il est facile de se tromper dans cette circonstance. Les plus saints auteurs l'avaient bien senti, lorsqu'ils confessaient que ceci n'était pas le lait des petits enfans, _non lac parvulorum_, mais le pain des forts, _sed esca solida et cibus perfectorum_. Origène et saint Jérôme rapportent que les maîtres de la loi hébraïque ne permettaient la lecture et la transcription du _Cantique des Cantiques_, à aucun de leurs disciples, avant l'âge de trente ans. Saint Denis exigeait une entière pureté pour le lire; car tout est chaste aux chastes, comme dit saint Paul, et tout est impur aux impurs; _mundis esse omnia munda, immundis autem nihil esse mundum_.
C'est ce que rappelle Titelman dans la Préface de son Commentaire sur ce beau poème sacré; et il ajoute, en la finissant:
«Loin d'ici, loin d'ici, profanes! ce lieu est un lieu saint; passez!... Ce n'est pas pour vous que chante Salomon... Vous ne trouvez là ni les champs de Vénus, ni les jardins d'Adonis, que vous cherchez... Allez rejoindre vos sirènes, afin qu'elles vous entraînent dans les syrthes et dans Charybde!... Enivrez-vous des breuvages de Circé, qui vous transformeront en bêtes! Pour nous, l'Époux, c'est Dieu même qui veut nous embraser des feux de son amour, et à qui nous offrons nos vœux et nos cœurs!... _Amen._»