Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus

Part 28

Chapter 283,633 wordsPublic domain

Là dessus Salvignus s'emporte contre l'amour et le nomme, sans façon, _fils de p...._, sans épargner Zanina. Cette sortie met Tonellus en fureur. Il souhaite à Salvignus une bonne fistule qui lui mange le nez. «_Quod mangiare viam possit tibi phistola nasum!_--Mais du moins si tu veux aimer, aime Thomassine; celle-là ne te fera pas souffrir.--Que veux-tu? j'aime Zanina.» Sur ce, Salvignus, voyant qu'il n'y a pas moyen de convertir Tonellus, pour l'empêcher de se pendre, lui promet de lui amener Zanina. Ici finit l'idylle cinquième où l'on trouve beaucoup de sentiment, de naturel et de comique en très mauvaise compagnie. Trois années s'écoulent, et Tonellus enfin désabusé s'unit à Thomassine. Bien des gens en auront du regret et peut-être eussent-ils mieux aimé voir Zanina se rendre et avoir ensuite une fistule au bout du nez pour apprendre à faire ainsi la farouche et la superbe, pendant trois ans, au milieu des vaches; mais l'histoire est plus morale comme elle est.

Les amateurs du vin s'amuseront de la sixième églogue; car ce n'est rien qu'une scène d'ivresse entre Tonellus et Pedralus exactement décrite.

La septième et dernière églogue semblerait presque une satire du genre pastoral, tant la nature y est grossièrement représentée. La scène se passe entre Tonellus, Pedralus, Gelmina et Bigolin. Pendant que Pedralus est en train de raconter à Tonellus je ne sais quelle historiette qu'il n'a pas le temps d'achever, Gelmina sa maîtresse l'appelle. Tonellus veut inutilement le retenir pour apprendre la fin du conte, Pedralus va trouver Gelmina derrière une haie voisine, et le lecteur peut faire les frais d'imaginer ce qui se passe entre les amans. Tonellus, pour se désennuyer, aborde Bigolin qu'il aperçoit dans la plaine. Bigolin, qui n'est pas en humeur de rire ni de causer, le reçoit avec rudesse. On en vient aux gros mots, puis aux coups. Bigolin est d'abord le battu; mais il se relève et se venge sur son adversaire si violemment et si salement, que celui-ci demande secours et merci. Gelmina et Pedralus reviennent aux cris de Tonellus et mettent la paix non sans peine.

Tu, Tonelle, manens lascivas pasce capellas. Tu, Bigoline, casam redeas; injuria nulla est.

Ainsi finit _la Zanitonella_, poème bucolique d'une nature peu choisie, sans doute, mais original par l'intérêt suivi qu'il présente, et, quant à la vérité, bien préférable, dans sa rusticité grotesque, aux idylles musquées, poudrées et pommadées de Fontenelle, et même aux bergeries mélancoliques et penseuses de Racan, comme aux églogues élégantes de J.-B. Rousseau et de Gresset. Théocrite, le divin Théocrite lui-même n'est pas moins cynique souvent que Folengi; on le peut voir jusque dans la traduction si heureusement châtiée que Coupé nous en a donné dans ses _Soirées littéraires_. Pour lire des pastorales qui réunissent constamment le naturel des champs à la grace décente, il faut recourir à Virgile et à Gesner, et s'y tenir.

LES XXV FANTAISIES,

OU

HISTOIRE MACARONIQUE DES GESTES DE BALDUS[50].

[50] Il est important de remarquer que ce poème, ayant paru 3 ans avant le Roland furieux, a bien pu servir à l'Arioste.

PREMIER CHANT.

Phantasia mihi quædam fantastica venit Historiam Baldi grossis cantare camœnis; Altisonam cujus famam, nomenque Gaïardum Terra tremit, Baratrumque metu se cagat adossum. .........................................

Un caprice fantasque a saisi mes esprits, De célébrer céans en burlesques écrits, Baldus le haut sonnant, dont le nom Rabatjoye Epouvante la terre et les enfers dévoye. .........................................

Après une invocation aux muses grivoises et gourmandes, le poète met en scène un fameux chevalier français, nommé Guy, descendant de Renaud de Montauban: c'est le plus grand brise-lance de la cour de France. Le roi en fait un cas particulier, et sa fille Balduine encore plus; Balduine, princesse accomplie, vrai trésor de beauté. Un tournoi est crié à Paris. Guy ne manque pas de s'y rendre sur un cheval d'Espagne fier et agile. En saluant l'assemblée, il voit Balduine et en tombe épris, lui jusque-là si rebelle à la tendresse, et tellement qu'il en perd la force et le sentiment. Il se retire de la lice, se jette sur son lit et ne songe plus à combattre. Le roi l'envoie chercher par Sinibalde, l'écuyer et l'ami de ce nouveau martyr de l'amour, qu'il fait aussi prier par un de ses propres chevaliers. Guy céde à tant d'instances, revient au tournoi, renverse dix adversaires sans débrider, gagne le prix, assiste au festin royal, et la table levée, emmène Balduine et sort de France.

2e CHANT. Les deux amans gagnent les Alpes, déguisés en mendians. Ils manquent de tout et marchent à pied. La fille des rois a ses pieds délicats tout en sang. Elle devient grosse dans ce triste et pourtant mille fois heureux voyage. Le couple amoureux arrive en Italie. A Cipade, petite ville du Brescian, il reçoit l'hospitalité d'un généreux paysan, appelé Berte Panade. Rien de si touchant que le détail de cette réception. Berte est d'un caractère joyeux et franc. Il donne à ses hôtes tout ce qu'il a et leur propose de demeurer avec lui toute leur vie. Guy accepte la proposition pour sa chère Balduine; il lui fait la cuisine de ses mains guerrières, et Balduine sourit de sa gaucherie, en épluchant elle-même des ciboules de ses mains royales. Guy veut aller conquérir tout au moins un marquisat pour son amante; il la quitte et la laisse évanouie entre les bras de Berthe Panade. Balduine propose à Berthe de l'épouser pour le public, afin d'autoriser ses couches. La chose est convenue, et la princesse accouche d'un fils qu'elle nomme Baldus, qu'elle soigne de son mieux, qui sera le plus vaillant des chevaliers; mais, en attendant, le deuxième chant finit.

3e CHANT. Le petit Baldus ou Balde est une merveille de force, d'adresse et de bravoure dès son enfance. Il néglige les écoles, mais son intelligence ne s'en développe que mieux. Il ne rêve que combats; il devient l'admiration par sa générosité, comme l'effroi par son audace, de la jeunesse du canton. Dans une fête donnée à la ville voisine, il remporte le prix de tous les jeux. Un mauvais petit comte Lanorce lui cherche querelle; il le renverse d'un coup de pierre et fait fuir toute sa troupe de petits courtisans. Poursuivi par un grand flandrin du comte Lanorce qui est un Hercule de carrefour, Balde se retourne et plonge son épée dans le nombril du flandrin Lancelot; après quoi il se retire tranquillement chez sa mère. Des sergens viennent l'y chercher de la part du prévôt. Il est à grande peine garrotté, puis traîné en prison. Heureusement l'honnête gentilhomme Sordelle, juge du lieu, à qui Balde raconte son aventure, lui donne raison et en fait son page favori. Cependant Berthe Panade avait épousé jadis une fille nommée Duine, laquelle mourut après avoir mis au monde un gros garçon nommé Zambelle.

4e CHANT. Balde, en grandissant, ne dément pas son enfance. Il devient la terreur de Cipade; il se moque du juge Gaïoffe, et prend pour compagnons les plus terribles sujets de la ville qui veulent le faire roi: c'est un Fracasse dit le géant, descendu de Morgant le Majeur, un Cingart dit le subtil, le forceur de serrures, le larron du tronc des églises, un Folquet moitié homme moitié lévrier, et d'autres gens de même farine. Balde enlève la jeune et belle bourgeoise Berthe qu'il épouse avec l'aveu de son patron le juge Sordelle. Il en a _deux gentils poupins_, Grillon et Fanet. Zambelle, de son côté, qui passait pour le frère consanguin de Balde, épouse Lène. Balde rend la vie insupportable à son prétendu frère, tellement que celui-ci porte ses plaintes à Tognazze, vieillard d'autorité dans Cipade. Tognazze dénonce Balde au sénat de Cipade présidé par le juge Gaïoffe. Ce juge, déjà prévenu contre l'accusé, révèle sa fausse naissance et lance, contre celui qu'il appelle un garnement, mille imprécations. Le juge Sordelle veut prendre la parole en faveur de son page chéri; mais il balbutie, se retire, et, quelques heures après, meurt, non sans soupçon de poison.

5e CHANT. Gaïoffe et son sénat avisent secrètement aux moyens de saisir Balde et de le pendre. On convient d'user de ruse. L'adroit estafier Spingart lui est donc dépêché pour le solliciter, en apparence, de venir prendre le commandement des soldats de Mantoue contre les Allemands qui sont descendus dans le Milanais. Spingart trouve Balde avec ses amis Fracasse et Cingart le subtil. Ce dernier évente la fourbe et détourne Balde de se rendre au vœu du sénat; mais le héros ne saurait prendre conseil que de son intrépidité. Seul il se rend à la ville, entre au palais qu'il voit garni de soldats. On veut se jeter sur lui par derrière. Il se défend durant six heures et tue nombre de gens. Enfin il est abattu, lié et plongé, de par le juge Gaïoffe, dans un affreux cachot. La description de ce combat est vive et pittoresque:

Cum quali furia taurus sub amore Vedelli, Millibus a canibus quum assaltatur in agro, Nunc pedibus ferrat, nunc illos cornibus urtat, Et spargens sabiam, magnos trat in aere calzos Oreque spumigero cœlum mugitibus implet, Etc., etc., etc.

Comme lorsqu'un taureau qu'enflamme une génisse, Par des milliers de chiens assailli dans la lice, Les force de sa corne, ou du pied les meurtrit, Éparpillant l'arène, à pet en l'air bondit, Assourdit du beugler de sa bouche écumante, Tel Baldus.

6e CHANT. Sur la nouvelle de la prison de Balde, Cingart conseille à Fracasse de passer chez Guras, soudan des mamelucks, avec deux bons compagnons, afin d'engager ce soudan à venir ruiner Cibade et Mantoue et délivrer leur patron. Tandis que Fracasse fait ce voyage, Cingart se propose de faire jouer l'adresse en faveur de son malheureux ami. Sur ces entrefaites, Tognazze a conduit son client Zambelle devant le préteur de Mantoue pour qu'il exposât ses griefs contre Balde. La rusticité de Zambelle intimidé devant le tribunal fournit plusieurs lazzis d'assez mauvais goût. Enfin le jugement qui donne raison à Zambelle et le met en possession de tous les biens dérobés par Balde est rendu à la satisfaction de Tognazze. Ce vieillard profite de l'exécution de l'arrêt pour ruiner toutes les maisons de Cibade qui recèlent ses ennemis. La pauvre Berthe, épouse de Balde, dépouillée de tout ce qu'elle possède, est bien malheureuse avec ses deux petits enfans Grillon et Fanet. Elle s'en prend à Lène, femme de Zambelle, sa fausse belle-sœur. S'ensuit une belle bataille à coups d'ongles entre les deux femmes qui s'apaisent à grande peine par l'intervention de Tognazze et de Cingart. Diatribe contre les femmes, défense des femmes. Ce chant paraît être la censure de la justice des podestats.

7e CHANT. Le septième chant est tout rempli des tours que Cingart fait au vieux Tognazze et à Zambelle. Ces vilains tours dépassent, en fait de cynisme, tout ce que nous connaissons d'ordurier dans Scarron. Les pots de chambre y jouent un rôle des plus actifs. Cela n'avance guère les affaires de Balde, mais cela ouvre une large carrière à la grosse gaîté de Merlin Cocaïe. Si ces plaisanteries perdent beaucoup de leur prix dans la prose surannée du traducteur, elles ne laissent pas d'amuser dans les vers comiques de l'auteur original.

8e CHANT. Zambelle, comme on le devine, est le prince des benêts; il donne dans chacun des piéges que lui tend le subtil Cingart. Tantôt il se laisse couper la bourse, tantôt il achète un pot de bran recouvert de miel à beaux deniers comptant, ce qui lui vaut, en fin de compte, force coups de bâtons de Lène, sa chère femme; il perd deux fois sa vache _Chiarine_, une fois pour l'avoir vendue, contre un panier, à Cingart déguisé en juif; et l'autre fois, après que Cingart lui a fait retrouver pour de l'argent cette précieuse bête, en se la laissant gagner, dans la plus sotte gageure, par un moine de l'abbaye de Mortelle. Ces moines de Mortelle et le curé Jacob sont des pourceaux d'Epicure qui font festin de la vache ainsi volée, et Zambelle, ramené à Cipade par Cingart le subtil, n'y rapporte que les os de Chiarine. Cocaïe prend occasion de l'aventure pour décrire les vices des moines, ce qu'il fait avec une hardiesse et un détail qui rendraient Rabelais jaloux, et d'autant plus que la verve poétique anime et colore singulièrement ici la raillerie.

9e _Chant_. Il faut avancer dans l'œuvre pour découvrir le vrai dessein de l'auteur. Enfin nous y voici. C'est des abus de l'église, des vices et de l'ignorance du clergé d'Italie, tant séculier que régulier, qu'il s'agit surtout. Les habitans de Cipade célèbrent la fête de saint Brancat. Après la grand'messe, le curé Jacob est sur la place à danser avec les filles. Cingart le subtil leur prépare une scène qui ne les fera pas tous rire. Il a caché, dans le sein de Berthe, épouse de Balde, une vessie de mouton pleine de sang et lui a recommandé de faire la coquette. Comme elle fait donc la coquette, il vient tout d'un coup sur elle et lui plonge un couteau dans sa fausse gorge. Le sang coule; Berthe contrefait la morte; le curé Jacob va l'enterrer, mais Cingart, poursuivi par les paysans, promet de ressusciter Berthe par la vertu de son saint couteau. En effet, après trois signes de croix, Berthe ressuscite. Tout Cipade émerveillé veut acheter le saint couteau qui tue et ressuscite pour en faire hommage à saint Brancat. Ceci est évidemment une satire des fausses reliques si communes en Italie. Zambelle achète le saint couteau et s'amuse à en frapper sa femme Lène pour avoir le plaisir de la ressusciter; mais cette fois l'instrument manque de vertu, et Lène tombe morte. Grande rumeur dans Cipade. Le sénat s'assemble. Il est furieux contre Cingart et toute la clique de Balde. Un arrêt est rendu à l'instigation du vieux Tognazze contre le rusé filou qui a ensanglanté la fête de saint Brancat. Alors Cingart le subtil trouve encore le moyen de s'embusquer, de rouer de coups le vieux Tognazze, de prendre Berthe sous le bras, suivi des deux fils de Balde, Grillon et Fanet, et de s'enfuir à Mantoue.

10e CHANT. Cingart le subtil, dont le caractère est admirablement soutenu, n'a point renoncé à sauver son ami Balde de la prison et de la mort. Jusqu'ici nous l'avons vu tout occupé de le venger; désormais il va travailler à le tirer d'affaire. Mais comment s'y prendre? Il court à la campagne, aperçoit deux cordeliers, les arrête, les menace de les tuer s'ils ne consentent à se dépouiller de leurs habits, et à lui céder leur âne. Les cordeliers consentent: alors Cingart, déguisé en cordelier, retourne à Cipade, y cherche Zambelle pauvre et désespéré d'avoir tué sa femme. Il ne s'en fait pas reconnaître et l'engage à le suivre en habits de moine. Nos deux cordeliers de fabrique rentrent dans Mantoue. Cingart, sur la place publique, se met à prêcher une croisade contre les Maures, et fait un lamentable récit des violences de Fracasse contre les chrétiens. C'est une satire des prédicateurs de croisades. La péroraison de Cingart conclut au supplice de Balde. Le préteur fait préparer le supplice. Les faux cordeliers sont introduits dans le cachot de Balde pour le confesser. Scène dramatique de reconnaissance entre Balde et Cingart. Les fers de Balde tombent. Les deux amis se saisissent alors de Zambelle, l'enchaînent à la place du prisonnier après avoir changé d'habits avec lui, puis sortent paisiblement de la prison à la barbe du prévôt abusé. Ils gagnent une hôtellerie de la ville où ils ont vu entrer le vaillant chevalier Léonard avec une suite nombreuse montée comme lui sur de beaux chevaux. Tandis que Léonard soupe, Cingart lui dérobe deux armures complètes avec lesquelles Balde et lui-même s'équipent en jetant le froc aux orties. Les voilà maintenant bien armés et en mesure de vendre chèrement leur vie ou de vaincre; voyons ce qui en sera. Tout ce chant est d'un vif intérêt et parfaitement conduit.

11e CHANT. Le chevalier Léonard n'était point un ennemi de Balde comme le craignait Cingart; loin de là, il venait à Mantoue, avec sa troupe, sur la nouvelle de la captivité de ce brave baron, pour le voir, l'admirer et possible le secourir. Aussi, lorsque le prévôt et le préteur, ayant reconnu la piperie du faux cordelier et l'évasion de Balde, ont ému toute la populace de Mantoue contre les fugitifs, et que déjà l'hôte de l'auberge où ils se sont réfugiés les a dénoncés, Léonard s'est mis en devoir, de lui-même, de les défendre. Alors Balde et Cingart se sont ouverts à lui, ont accepté, de ses bontés, deux chevaux avec lesquels ils se disposent à gagner la campagne. Pendant qu'on selle les chevaux, Balde s'est retiré tout armé dans une chambre haute. Le peuple l'y vient assaillir.

Ecce super salam populi squadronus arrivat Nubilla versantur magno clamore gridantum. Namque simul sbraïant: Exite, exite, ribaldi, Ostus adest primus, cameram designat apertam In quâ stat Baldus solo Gianetone paratus, Qui cameræ portam quando sibi vidit apertam, Mille quoque fastorum stipantes limina punctas: Protinus ad primum Gianetonis vulnere colpum, Trat constabilem passato pectore mortum, etc., etc. ........................................ Seque modum pensans fugiendi macerat intus. Nascitur immensus per vastum clamore Olympum Prehende, cridant, ladrum strasaldus, prehende ribaldum! Ferte focum, scalas; intra, day! percute guarda! Baldus in ignivomâ facie, dum certat, avampat, etc., etc.

Voilà que dans la salle une foule se rue, Les clameurs des criards font retentir la rue, Et chacun, à la fois, braille: «Tirez, ribauds!» L'hôte perfide, en tête, a conduit ces marauds Jusqu'à la chambre ouverte où Baldus cherche asile. Sitôt que le héros voit cette foule hostile Le pointer de la pique, il court sur Gianeton, Et le perce d'un coup au milieu du téton. ......................................... On fuit, et pensant fuir, de soi-même on s'enferre. Cependant les clameurs font l'effet du tonnerre; Partout ont redoublé ces cris: «Prenez-le-moi! »Des échelles! du feu! gardes! frappez! à toi! »A vous! ferme! au voleur....;» et, la face enflammée, Baldus, en combattant, vaut lui seul une armée, etc., etc., etc.

Il se défend comme un lion, frappe, pique, taille, rogne, tue, écarquille, que c'est merveille. On dirait un vrai combat d'Ajax, tant il est vivement décrit. Folengi a des mouvemens qui donnent l'idée d'un grand poète épique. Déjà le javelot avec lequel Balde faisait une si belle défense s'est rompu dans ses mains. Il n'a plus que ses poings et ne laisse pas de briser les mâchoires des assaillans. Mais enfin, cerné de toute part, il va succomber, lorsque Cingart pénètre bravement jusqu'à lui, après avoir éventré et dépouillé l'aubergiste qui les a vendus, et remet une épée à son ami. Alors Balde rugit de joie, retrouve à l'instant ses forces, chasse devant lui cette multitude de maroufles, gagne la cour et l'écurie avec Cingart, enfourche un cheval, suivi de son fidèle, sort dans la ville, avise le podestat Gaïoffe à une fenêtre, descend de son coursier, monte l'escalier, saisit ledit seigneur Gaïoffe, l'emporte, se remet en selle, et toujours avec Cingart, atteint la porte de la ville où Léonard s'est chargé de lui frayer un chemin les armes à la main. Les trois braves, les trois amis sortent de Mantoue, font treize milles au galop du côté de Vérone, et enfin s'arrêtent pour se reposer et se promener. Mais, pendant que Balde et Léonard se reposent ou se promènent, le subtil Cingart, qui est vindicatif, coupe au seigneur Gaïoffe les oreilles, le nez et autre chose, les lui fait manger, de sorte que le pauvre podestat qui, au commencement de la journée, comptait goûter le plaisir de voir Balde pendu, expire vers le soir, horriblement mutilé. Ce chant est, comme le 10e, une très belle chose. N'oublions pas de dire, en le finissant, que, dans l'affreuse mêlée, Zambelle avait été tué par Cingart.

12e CHANT. Cingart, ayant satisfait sa haine contre Gaïoffe, mène tranquillement les chevaux de ses amis et le sien se baigner à la mer, près du petit port de Chiozze, sur l'Adriatique. Il y aperçoit un navire marchand qui partait pour la Mauritanie. La pensée lui vient d'aller, avec ses compagnons, en Mauritanie, ne fût-ce que pour y retrouver leur ami Fracasse. Il fait marché avec le patron, retourne chercher Balde et Léonard, et voilà nos amis embarqués. Sur le navire se trouvent des marchands de moutons avec leur troupeau qui est fort incommode. Le subtil Cingart imagine un bon tour pour se débarrasser des moutons. Il en achète un huit carlins, et, se plaçant au milieu du troupeau, il jette son mouton à la mer. Les moutons sont imitateurs; ceux de Panurge en font foi. Tout le troupeau se jette donc aussi à la mer et se noie. Grande fureur des marchands contenue par l'épée de Balde qui fait incontinent sauter une douzaine d'oreilles. Les marchands se taisent; mais, la nuit venue, ils jettent Cingart à la mer. Heureusement Balde et Léonard lui filent un câble secourable à l'aide duquel il remonte sur le vaisseau. Bientôt survient une effroyable tempête qui est représentée avec autant de feu que le combat du 11e chant.

Jam gridor æterias hominum concussit abyssos, Sentiturque ingens cordarum stridor, et ipse Pontus habet pavidos vultus, mortisque colores. Nunc Sirochus habet palmam, nunc Borra superchiat; Irrugit pelagus, tangit quoque fluctibus astra, Fulgure flammigero creber lampezat Olympus; Vela forata micant crebris lacerata balottis; Horrendam mortem nautis ea cuncta minazzant. Nunc sbalzata ratis celsum tangebat Olympum, Nunc subit infernam unda sbadacchiante paludem. ........................................

Déjà des cris d'effroi dans l'abîme éthéré S'entremêlent au bruit du cordage amarré. La mer pâlit, ses flots semblent trembler eux-mêmes; Au Sirocco la palme, à l'Eurus les blasphèmes; L'onde rugit, se gonfle et va lécher les cieux; Souventes fois l'Olympe étincelle de feux; Souventes fois la foudre a déchiré la voile; Le matelot partout voit sa fatale étoile; Tantôt la nef lancée atteint les immortels, Et tantôt s'enfernaille aux marais éternels. ........................................

Dans le danger du navire, le patron ordonne de jeter à la mer toutes les marchandises et les plus lourds paquets des passagers. Un passager bouffon, nommé Boccal, qui voyageait avec sa femme vieille, sotte et laide à faire peur, prétendant qu'il n'a point de plus lourd paquet, la jette à la mer, l'équipage en rit, et c'est par là que se termine le 12e chant.