Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus
Part 27
Le général d'Enfance figure l'impuissante et puérile expédition de Louis XII en Italie, à laquelle ce monarque avait été entraîné par le pape qui le trahit ensuite, en rompant la ligue de Cambrai:
Hon! hon! men, men! papa! tetet! Du lolo! au cheval fondu, etc., etc.
Les déprédations du clergé sont représentées par les abbés de Frévaulx et de Plate-Bourse. Le premier, convoqué par le Prince des Sots, ainsi que nombre de prélats, se présente en disant:
Me vella; Par devant vous vueil comparestre. J'ay despendu, nottez cela Et menagé par cy et par là, Tout le revenu de mon cloistre, etc., etc.
Le Pape ou _Sotte-Commune_ témoigne ainsi son mépris pour toutes ces querelles de princes et de prélats:
Et que ay-je à faire de la guerre Ne que à la chaire de sainct Pierre Soit assis ung fol ou ung sage? etc., etc.
On sent, à de pareils traits lancés devant la cour de France, que Luther et Calvin n'étaient pas loin.
Mère-Sotte ne masque guère ses projets:
«A ma guise, dit-elle, Le temporel vueil acquérir Et faire mon renom florir. Ha! brief vela mon entreprise; Je me dis mère saincte Église .............................. Je mauditz, j'anatématize, Mais soubs l'habit pour ma devise Porte l'habit de Mère-Sotte. Bien sçay qu'on dit que je radotte Et que suis fol en ma vieillesse, etc., etc.»
Ailleurs elle dit encore qu'elle en veut au temporel. Sotte-Fiance lui objecte que les princes y contrediront. Mère-Sotte répond que _vueillent ou non, ils le feront_. Sotte-Occasion, afin d'exciter le zèle du clergé, ajoute: «_Vous serez bien heureux alors!_--_Comment?_ demande l'abbé de Frévaulx.--_On vous dispensera de faire ce qu'il vous plaira._--_Quoi! nous serons tous cardinaux? etc., etc._ Après ces beaux discours suivis de beaucoup d'autres pareils, l'assaut se livre entre les prélats et les seigneurs du prince. Sotte-Commune murmure. «_Tais-toi Commune! Parle bas_, lui dit un sot. Sotte-Commune ne veut pas se taire et va jusqu'à dire:
«Affin que chascun le cas notte, Ce n'est pas mère saincte Église Qui nous fait guerre sans feintise, Ce n'est que nostre Mère-Sotte, etc., etc.»
Et qui la conduit donc dans ces voies funestes? demande un sot:--_C'est Sotte-Occasion_, répond un autre.--Non, réplique un troisième, _C'est Sotte-Fiance!_--Voltaire n'a pas dit plus. Mais en voilà bien assez sur la _Sottie_, après les Analyses des frères Parfait et du duc de la Vallière, que nous essayons de ne pas répéter, et qui suppléent à ce que nous ne disons pas.
La moralité est encore un dialogue satirique relatif aux évènemens contemporains, avec cette différence que le voile allégorique est entièrement soulevé. Les personnages sont le Peuple françoys, le Peuple ytalicque, l'Homme obstiné (Jules II), la Symonie, l'Hypocrisie, Pugnicion divine et Démérite. Le Peuple français se plaint de ce que sa substance est dévorée en Italie. Le Peuple ytalicque ne déplore pas moins sa destinée qui le livre en proie aux Français, aux Allemands, aux prêtres, etc., etc. De là aux injures il n'y a qu'un pas....
LE PEUPLE FRANÇOYS.
«Peuple ytalicque, tu es un grand flatteur, Tu as cueur faulx et déceptive voix, etc., etc. ........................................ Peuple ytalicque est plein de vices.
LE PEUPLE YTALICQUE.
Peuple Françoys, si es tu toy!
LE PEUPLE FRANÇOYS.
Poison en lieu de bonne espèce Tu bailles offensant la loy, etc., etc.
LE PEUPLE YTALICQUE.
Tu fais maintenant comme moy, Mon mestier est bien praticqué.
LE PEUPLE FRANÇOYS.
Et dis-moy la raison pourquoi!
LE PEUPLE YTALICQUE.
Il n'est rien pire, par ma foy, Qu'est un Françoys ytalicqué, etc., etc.»
Tandis que les deux peuples sont ainsi occupés à se dire des duretés et à s'accuser réciproquement des maux de la guerre, survient l'Homme obstiné (Jules II), qui se demande à lui-même d'où vient qu'il est si pervers, _ne tenant compte de Dieu, ne d'homme, ne du diable_; toutefois il persiste dans sa méchanceté. Pugnicion divine arrive à son tour, monte en chaire et s'écrie: _«Tremblez, tremblez, pervers peuple ytalicque!_--_Tremble, homme obstiné!_ Jules II n'est pas pour s'effrayer de si peu: il se met à chanter le vin de Candie qu'il trouve friand et gaillard. Symonie et Hypocrisie paraissent alors et font assaut de scandale.
«On ne veut plus bénéfices donner Si je n'y suis en estat et bobance.»
Ainsi, parle Symonie. Hypocrisie se vante d'être tout à Dieu _fors que le corps et l'ame_. Le Peuple français demande:
D'où vient maintenant la guise Que prestres ont des chambrières, Que les chandelles de l'Eglise Vont vendre, etc., etc., etc.
_Démérite_ renchérit sur _Pugnicion divine_, dans les reproches adressés au pontife romain, et dit, en faisant allusion aux armoirie des la _Rovère_:
Le chesne ombrage le lion Rempli d'usure et de trafique.
A la fin Hypocrisie et Symonie paraissent s'amender. L'Homme obstiné seul tient bon. Il y a de l'esprit dans les discours de _Démérite_ qui finissent tous par un refrain dont le sens est que tous ces désordres seraient terminés si..... Les deux Peuples unissent leurs plaintes contre l'Homme obstiné, auprès de Pugnicion divine, et la moralité se conclut par des exhortations mutuelles de couper court à tant de maux. Il ne faut pas oublier que Louis XII se réjouissait de voir cette moralité qu'il se fit jouer par ordre.
La Farce qui forme la troisième partie du jeu nous montre une femme Doublette se plaignant de ce que son mari Raoullet Ployart laboure mal la vigne. Raoullet Ployart s'excuse sur ce que cela lui fait mal aux reins. Leur valet Mausecret s'offre pour suppléant. Doublette aurait envie d'accepter, mais Raoullet ne veut pas. Alors Doublette recourt secrètement à deux personnages: _Dire_ et _Faire_. Dire parle si bien que Doublette l'accueille d'abord; mais tout se passant en discours, elle se dégoûte de _Dire_ et se rabat sur _Faire_. Pour le coup, elle est contente; car _Faire_ travaille si dru la vigne que Raoullet en devient témoin. Grands cris du mari. La cause est portée devant le seigneur de _Baille-Treu_, qui donne raison à Doublette. Conclusion que _les femmes sans contredire ayment trop mieux faire que dire_. Nous conclurons aussi, de cette farce graveleuse, que le bon goût n'a pas moins profité aux mœurs qu'à l'art du théâtre. Cependant, il faut le dire à l'honneur de nos anciens poètes dramatiques, il y eut toujours bien loin de leurs plaisanteries les plus nues à la révoltante obscénité qui déshonorait, au XVIe siècle, les pères du théâtre italien, bien plus avancés d'ailleurs sous le rapport du style et de l'intrigue. Tandis que ceux-ci étaient trop fidèles à une affreuse peinture de mœurs qu'ils semblaient mieux aimer décrire que corriger, les nôtres laissaient percer, à travers leurs gros mots et leurs naïvetés crues, un certain goût de réforme et de satire morale qui mérite des éloges. Ils censuraient, souvent ingénieusement, les abus de tout genre qui leur étaient désignés par l'opinion éclairée de leur temps, et même dans leurs grandes privautés, ils se montraient plus libres que libertins. Leurs progrès dans l'art du théâtre furent lents, il est vrai, principalement dans la tragédie; mais ils furent constans et certains jusqu'à ces jours brillans où la double palme du théâtre fut décernée à nos muses dramatiques: car elle nous fut décernée et très justement; et c'est en vain qu'on se débat contre cette vérité qui est et sera toujours hors de doute. Ce beau triomphe tient, du reste, à deux traits principaux du caractère national: la finesse maligne qui observe et la mobile souplesse qui sait imiter.
OPUS MERLINI COCAII,
POETÆ MANTUANI MACARONICORUM.
Totum in pristinam formam per me magistrum acquarium lodolam optime redactum, in his infra notatis titulis divisum:
1°. ZANITONELLA, quæ de amore Tonelli erga Zaninam tractat; quæ constat ex tredecim sonilegiis, septem eglogis, et una strambottolegia.
2°. PHANTASIÆ MACARONICON, divisum in viginti quinque macaronicis, tractans de gestis magnanimi et prudentissimi Baldi.
3°. MOSCHEÆ FACETUS liber, in tribus partibus divisus, et tractans de cruento certamine muscarum et formicarum.
4°. LIBELLUS epistolarum et epigrammatum ad varias personas directorum. Tusculani apud lacum Benacensem. Alexander Paganinus M.D.XXI. die V januarii. 1 vol. in-16 de 272 feuillets sans l'Épître à Paganino; figures en bois, caractères italiques.
Cette édition des poèmes macaroniques de Théophile Folengi ou Folengio, dit Merlin Cocaïe, est rare et précieuse. La première, qui fut imprimée à Venise en 1513, est moins complète. Celle de 1692, pet. in-8, figures, Amsterdam (Neapoli), chez Abraham, à Someren, ne lui est préférable que parce qu'elle est plus belle et en lettres rondes. On ne croyait cette dernière tirée que sur deux papiers; mais le hasard m'ayant fait conférer mon exemplaire non rogné avec l'exemplaire en grand papier, aussi non rogné, qu'en possède M. Renouard, la découverte inattendue que le mien avait un demi-pouce de plus de hauteur que celui du savant libraire nous a révélé qu'il y avait un très grand papier (charta maxima) de cette édition de 1692, lequel a de hauteur ____ pouces ____ lignes. La traduction française, en prose, imprimée à Paris en 1606 et en 1734, sous la date de 1606, en 2 vol. in-12, ne porte point de nom d'auteur. M. Barbier lui-même ne fait pas connaître ce traducteur qui, du reste, n'a traduit que les 25 chants du poème des Gestes de Baldus, et l'horrible bataille des Mouches et des Fourmis. Il y a un grand papier de cette traduction sans texte, lequel est fort rare, ne paraît pas avoir été connu de M. Brunet, et dont nous avons un exemplaire non rogné, portant ____ pouces ____ lignes de hauteur.
(1513-21--1606--1692.)
Thomas Folengi, créateur de ces poèmes satiriques et bizarres pour donner sans doute plus de piquant à ses saillies et en même temps voiler ses hardiesses, se servit d'un langage mêlé de mots latins, toscans, français, tudesques, mantuans, brescians, bergamasques, appelé pour cette raison macaronique, du nom des macaronis italiens, qui sont, comme on sait, un mets composé d'ingrédiens divers, langage faux, burlesque, plus propre à gâter le goût qu'à seconder l'imagination, il est vrai; mais dont il faut avouer que le chantre de Baldus, bien supérieur à ses nombreux émules, a fait usage avec beaucoup d'art, de génie même et une harmonie souvent très heureuse. Ce poète (car c'est un véritable poète en habit d'arlequin) était un savant religieux du XVIe siècle, natif de Mantoue, qui, après avoir souffert plusieurs persécutions pour ses licences, et s'être tiré d'affaire autant de fois par la protection de quelques princes italiens, notamment de Ferdinand de Gonzague, mourut dans l'Etat de Venise, au monastère de Sainte-Croix de Campesio près Bassano, le 9 décembre 1544, sous le pontificat de Paul III, (Alexandre Farnèse), pape célèbre qui assembla le concile de Trente, fit avec l'empereur et les Vénitiens une ligue inutile contre les Turcs, chercha vainement à réconcilier Charles-Quint avec François Ier, établit l'inquisition à Naples, approuva l'institut des jésuites, et se conduisit, à l'égard de Henri VIII d'Angleterre, avec une rigueur si peu sensée et si fatale au Saint-Siége. Nous rappelons ces faits parce que Folengi les rappelle souvent dans ceux des écrits qui sont postérieurs aux poèmes dont nous allons parler. Quant aux allusions historiques renfermées à toutes pages dans ces poèmes, il convient, pour les expliquer, de remonter de 1513 à 1500, époque où ils parurent pour la première fois; c'est à dire aux pontificats d'Innocent VIII (Cibo), qui suivit Sixte IV et dont les mœurs étaient si dissolues; d'Alexandre VI (Borgia), qui souilla la chaire de saint Pierre, pendant les onze années de son règne, par ses meurtres, ses sacriléges, ses débauches et sa honteuse simonie, plus que n'avaient fait tous ses devanciers pris ensemble; de Pie III (Todeschini), qui ne siégea que vingt et un jours; et enfin, de Jules II (la Rovère), pontife guerrier et politique, devenu l'arbitre de l'Italie en se liant d'abord, par la ligue de Cambrai, avec la France, et les autres puissances contre les Vénitiens, puis avec ceux-ci contre Louis XII; double jeu que son successeur Léon X n'imita pas avec succès. Tant d'intrigues, tant de guerres et de ligues faites et rompues, le tout pour asseoir, par la division, la suprématie temporelle de la cour de Rome en Italie; ces agitations perpétuelles et sanglantes, qui, avec les anciennes querelles du sacerdoce et de l'empire, forment toute l'histoire de ce malheureux pays, avaient plongé ses habitans de toutes les classes et de tous les ordres dans une telle confusion de mœurs et de principes, que personne ne pouvait s'en taire, pas même ceux que le mal avait infectés. La littérature italienne du XVIe siècle retrace, en tout genre, directement ou indirectement, cet état moral, depuis l'épigramme jusqu'à l'épopée; depuis le conte libertin jusqu'à l'histoire sérieuse. Les moines italiens, et c'est de leur part un grand trait de générosité ou d'effronterie, ne furent pas les derniers à censurer leur patrie et leur temps, ni les moins hardis dans leurs tableaux et leurs satires. Folengi seul en serait un exemple frappant. Ses écrits sont remplis d'esprit, de verve maligne, de mouvement et de vie; mais le style n'en est pas modeste, loin de là, et si loin que nous en avertissons les lecteurs de ces analyses, afin qu'ils se disposent comme des gens qui, pour aller chercher des fleurs, auraient à traverser une mauvaise ruelle, précédée d'un bourbier. Pour mettre le public tout d'abord au courant du style macaronique, nous citerons et traduirons le sixain pseudonyme de Jean Baricocole placé en tête des poésies de Folengi. Ce sixain est dirigé contre un certain Scardaffus qui avait défiguré les macaroniques dans une édition antérieure à celle de Lodola:
_Hexasticon Johannis Baricocolæ._
Merdi loqui putrido Scardaffi stercore nuper Omnibus in bandis imboazata fui. Me tamen acquarii Lodolæ sguratio lavit; Sum quoque savono facta galanta suo. Ergo me populi comprantes solvite bursas; Si quis avaritia non emit, ille miser.
_Sixain de Jean Baricocole._
Le puant Scardafus à Merdi souffle haleine, M'avait, dans tous les sens, d'ordure embarbouillé. Le Verseau Lodola m'a tant et tant mouillé, Que son savon m'a fait plus net qu'une fontaine. Maintenant, pour m'avoir, peuples, boursillez tous; Si lésine vous tient, ma foi, tant pis pour vous.
Venons, il en est temps, après ce long préambule, à l'examen des macaroniques dont peu de critiques ont parlé et encore très succinctement.
ZANITONELLA.
Le berger Tonellus, amant grossier, mais passionné de la belle vachère Zanina, est le héros des 13 sonnets, des 7 élégies et de la strambottologie de Merlin Cocaïe; bucoliques grivoises où l'on est étonné de trouver tant de graces et de sentiment. Le second sonnet commençant par ce vers:
_Tempus erat, flores cum primavera galantas--spantegat_, etc.,
et dans lequel Tonellus raconte comment il est tombé amoureux, est une pièce très jolie et très délicate. Nous en dirons autant du quatrième qui contient l'éloge des charmes de Zanina:
_Stella Diana mihi se monstrat nonne politam, Quum movet occhiodas bella Zanina suas? ....................................... Capra legera mihi dum saltat nonne videtur, Quum ballat fomnæ gamba intenta meæ? Testa manus, gambæ, venter, pes, coppa Zaninæ, Sunt Sol, Luna, Venus, Capra, Lentus, Opes._
Quand ma Zanina charmante fait mouvoir ses yeux, n'est-ce pas l'étoile de Diane qui se montre à moi dans tout son éclat? Quand elle danse avec moi, jambe contre jambe, n'est-ce pas une chèvre légère qui folâtre? etc., etc., etc.
La première églogue offre une imitation de la première bucolique de Virgile. C'est un dialogue entre Tonellus, Philippe et Pedralus, en l'honneur du marquis Frédéric de Gonzague qui avait délivré le pays de Mantoue de la brutalité des soldats allemands, et, par ce moyen, donné un libre cours à la passion de Tonellus pour Zanina:
«Nos Todescorum furiam scapamus »Qui greges robant, casamenta brusant, »Feminas sforzant, vacuant vasellos, »Cuncta ruinant, etc., etc., etc. .................................... »Mantuæ princeps Fredericus istud, »Otium nobis dedit, ô Pedrale! etc., etc. .................................... »Sit meus semper duca vel signorus, etc.»
Nous sommes, grâces à lui, échappés à la furie de ces tudesques voleurs de troupeaux, brûleurs de maisons, forceurs de femmes, videurs de tonneaux, et ruineurs de tout. C'est lui, c'est le prince de Mantoue qui nous a fait ce loisir, ô Pedralus, qu'il soit mon duc, qu'il soit mon seigneur à toujours! etc.
Tonellus s'étend sur les louanges de Mantoue à propos du prince Frédéric:
«Mantua est cunctis melior citadis, »Mantuæ gens est bona, liberalis. ................................... »Ista primaros generat poetas, »Excitat pronos juvenes ad arma. »Ricca frumento, pegoris, olivis, »Piscibus, uvis, etc., etc. »Semper in ballis gaudit et moreschis; »Hic strepunt pivæ, cifolli, canelli. ................................... »Non ibi proles gibillina plus quam »Guelfa guadatur, sed amant vicissim; »Prandeunt, cœnant, caciant, osellant, »Carmina dicunt, etc., etc.»
Mantoue est la meilleure des cités; les habitans de Mantoue sont bons et généreux. Mantoue engendre les princes des poètes; elle enflamme la jeunesse d'ardeur guerrière; elle abonde en grains, en troupeaux, en olives, en poissons et en vignes. On y vit dans une joie perpétuelle; on y danse au son des cornemuses, des flageolets et des flûtes. Là point de distinctions entre les gibelins et les guelfes. Les deux factions se confondent pour aimer, danser, festoyer, chanter des vers ensemble, etc., etc.
Le pauvre Pedralus, à l'exemple de Mélibée, répond à ces doux épanchemens par de tristes complaintes. Il rappelle les malheurs de Bresce, sa patrie, déchirée par les guerres avec les Français, les Italiens, les Espagnols, les Allemands, les Chatspelés, les Brisegueules, etc., etc. Il quitte ensuite Tonellus sans vouloir même accepter son toit pour une nuit.
La seconde églogue est encore une imitation de Virgile. Tonellus s'y plaint à sa maîtresse des rigueurs dont elle l'accable. Il lui dit de n'être pas si fière de sa blancheur, que la terre blanche donne souvent des moissons noires, tandis que la terre noire donne souvent des moissons blanches. Ce sont là des raisonnemens de bergers et d'amans; mais les amans et les bergers ne sont jamais plus aimables et plus naturels qu'alors qu'ils sont pires logiciens.
Dans la troisième églogue, qui nous paraît un petit chef-d'œuvre de passion, Tonellus aborde Zanina seule, couchée à l'ombre fatale d'un noyer. Il la flatte, la presse, lui dit tout ce que l'amour a de plus tendre et de plus vif. Zanina le reçoit avec des injures et le renvoie à sa chère Simone: il est évident qu'elle est jalouse. Tonellus fait de vains efforts pour effacer de l'esprit de son amie la folle idée d'un amour pour Simone, et lui reproche, à son tour, d'aimer Bertol. «Je n'aime ni Bertol qui m'a injuriée l'autre jour, ni personne; je hais tous les bergers, reprend Zanina.--Tu ne hais pas tous les bergers, tu aimes Bertol, et pourtant:
«Sum ditior illo...... »Si forma, dubium nihil est, sum pulchrior illo; »Si cantu stipulæque sono, sum doctior illo; »Bertolus niger est, pede claudicat, oreque tardo »Balbutit, unius cui desit lumen ocelli.»
«Je suis plus riche que lui. Si tu considères la beauté, certes je suis plus beau que lui; si le chant et la musette, j'en sais plus que lui. Bertol est noir; il boite, il balbutie d'une langue tardive; enfin il lui manque la lumière d'un œil.»
«N'importe: je ne veux pas te suivre, Tonellus. Allons, mes chèvres, allons-nous-en. Adieu, bergers, bois et fontaines! que ceux qui le savent le disent; l'amour est une démence.»
La quatrième églogue continue la précédente. Mêmes plaintes de Tonellus; seulement les plaintes deviennent plus amères et moins tendres. Elles sentent la fureur. Le sexe entier y est maudit à l'occasion des rigueurs de Zanina:
«Qualiter cunctæ pereant puellæ! »Qualiter femnæ moriantur omnes! »Quæque poltrona est, similanda cagnæ, »Quæque Zaninæ. »Rumor et lites veniant ab istis. »Rixa cum femnis pariter creatur. »Ricchus est orbis diavolibus istis, »Ricchior orchus, etc., etc., etc. »Vado piccari, etc., etc., etc.»
«Que toutes les filles périssent! périssent toutes les femmes! elles sont toutes aussi lâches que Zanina. La dispute et la guerre sont nées avec elles; ces maux nous viennent d'elles: ces démons peuplent la terre et enrichissent l'enfer bien plus encore. Je vais me pendre, etc., etc., etc.»
Suit un éloge de la potence. Les morts ordinaires sont ensevelis dans les ténèbres de la terre; les pendus seuls voient le ciel.
«Cætera per gesias sub terris funera condunt; »Piccatis cœlum posse videre datur.»
Cette pièce offre une particularité qu'on peut appeler un tour de force en versification; chaque strophe commence par une lettre de l'alphabet différente à commencer par l'A jusqu'au V, sans qu'on sente le moindre effort. En vérité ces esprits-là sont de bien beaux esprits.
Comme Tonellus allait se pendre avec le licou d'une jument, son ami Salvignus arrive pour l'en empêcher. Ici commence un dialogue entre les deux bergers qui fait le sujet de la cinquième églogue. D'abord Salvignus presse Tonellus de lui confier la cause de son chagrin. Tonellus l'envoie promener. L'ami ne se rebute pas et redouble ses prières affectueuses. L'amant désespéré lui répond que plutôt que d'être sorti du ventre de sa mère, il aimerait mieux être _un champignon né du pissat bouillant d'un âne, ou même un étron de chien_. C'est là de l'amour ou jamais il n'y en eut au monde. Salvignus réplique par un trait sublime à cette ordure; qui s'en serait douté? «Ah! Tonell', mon cher, dit-il, on ne doit point se désespérer. Songe que le désespoir de Judas fit plus de peine à Jésus-Christ que son crime!» Les plus belles pensées chrétiennes n'ont rien de plus beau. Cependant Tonellus, de plus en plus sollicité, avoue son amour pour Zanina, la fille de Pietro Gambone, les mépris dont cette fille l'abreuve, la douleur mortelle qu'il en ressent, et son ferme dessein de se pendre. Salvignus l'appelle fort justement _tête sans cervelle_! et lui conseille de retourner plutôt curer ses étables où le fumier pourrit. «Tout ce que tu me dis, reprend Tonellus, m'entre par une oreille et me sort par l'autre, et ton babil me rompt la tête.»
Istam meam rupit circumparlatio testam, Per dextramque intrans, lævam passavit orrechiam.