Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus

Part 26

Chapter 263,706 wordsPublic domain

Fy de marchans, Fy de paysans, Au regard de ma regnommée! Gentils gallans Seront fringans Par le sang bieu, c'est ma pensée! Puisqu'il m'agrée Toute l'année Je mesneray jeux et esbats; De mon epee Gente et parée Tuerai villains, chétifs et matz.

L'épicurien chanterait encore si Satan n'était venu l'interrompre pour lui conseiller de jurer le nom de Dieu, dans la vue d'être heureux et redouté. Le conseil plaît au quidam, qui se prend à ne plus rien proférer que précédé de _vertu Dieu! sang Dieu! tête Dieu!_ etc.; ce qu'entendant l'édifiante Briette, _incipit_ à sermoner le Blasphémateur, qui a la velléité de se repentir, et qui sort avec sa prêcheuse pour laisser la place à Lucifer. Nouvel appel de Lucifer à Satan et à Béhémoth, pour leur recommander surtout le blasphême du rédempteur. Belles promesses des deux diables. Dialogue entre un renieur et le Blasphémateur: puis, vient Béhémoth, qui, ayant mis le cœur au ventre de l'injuriateur et de son fils, produit une grêle de _vertu Dieu! sang Dieu! tête Dieu!_ à ne s'y plus reconnaître. Le père injuriateur commence: «_Le sang Dieu! puisque j'ai argent,--Je vivrai à mon appétit,--Comme les enfans du présent.--Ensuy moy en faict et en dict!_» A quoi le fils répond: «_Par Dieu! ne serez desdict_, etc., etc.»--«_Le sang Dieu_, reprend le père, _tu es proprement--De la condition que estoye--Quand j'estois petit seurement_, etc., etc.» Ce dont le fils convient en ces mots: «_Au diable sois si je ne suis--Délibéré de fil en lice_, etc., etc.»

Pendant que les interlocuteurs sont en si beau train, arrive l'Église qui _incipit_ en ces termes pompeux: «_Souverain roy omnipotent--Du Firmament!_ etc., etc.--_Je m'esbahis certainement--Présentement--Des juremens qui te font guerre_, etc.» L'Église prend un crucifix en main, se promet de châtier les blasphémateurs, et sort. Le Blasphémateur en titre, le Renieur et Briette reviennent; l'injuriateur les suit; et les juremens de recommencer _par sainte Madeleine! par saint Médard! par la croix Dieu!_ etc., etc. Nos jureurs mettent la table à manger, _ponunt mensam_. Voilà tout d'un coup que la Guerre, la Famine et la Mort entrent en scène pour se vanter de leur savoir-faire, ce qui ouvre au poète le champ de la satire. Les convives sacriléges n'en perdent ni un coup de dent ni un coup de vin, et Briette elle-même, en belle humeur, veut, _par saint Germain_, que _totum efficiatur vitrum plenum vino_. L'Eglise essaie de troubler cette grosse joie avec des remontrances moitié en latin et moitié en français; les buveurs ne continuent pas moins de jurer, renier, boire; et même ils se mettent à jouer, tout en reniant le Créateur. Les joueurs ivres se querellent et n'en boivent que plus. «_Ah! je boirai si vous voulez_, dit le Renieur, _mais je pisserai sous la table_.» Briette va plus loin en bons propos, et jure que, si quelqu'un demande..... ses faveurs, il les aura, _s'il est jolyet_. Quoi! Briette qui prêchait si bien, il n'y a qu'un moment, dire de pareilles choses! ce que c'est que la mauvaise compagnie! Alors Lucifer, jugeant la poire mûre, se montre en appelant Satan et Béhémoth pour qu'ils s'emparent des coupables; mais préalablement ceux-ci font un nouvel assaut de juremens et de discours libertins. Briette, surtout, se distingue en petits vers de cinq pieds tout à fait coquets, où, par parenthèse, les rimes des deux genres s'entre-mêlent assez régulièrement. Sur ces entrefaites, l'Église vient tenter un dernier effort. «_Qui es-tu? que maugré Jésus--tu nous remplis le cul d'abus?_ lui dit le Blasphémateur.» L'Église, sans se fâcher, répond gravement: «_J'ay nom l'Église.--De quoi sers-tu?_ lui demande le négateur.--_Je te baptise_, répond _Ecclesia_.» Là dessus long récit des cérémonies du baptême, et puis sermon. Les convives tiennent bon. «_Va au diable! va te...; par Dieu! je te romprai les dents._ L'Église n'oppose à ces infamies que doux reproches et saintes exhortations; mais il est grand temps que Dieu vienne à son aide, car les buveurs commencent à la vouloir gourmer. Aussi apparaît-il pour prononcer de dures sentences, qui, soutenues du crucifix, ébranlent un peu le courage de la compagnie. Celle-ci se réconforte, toutefois, et reprend ses juremens et ses renégations jusqu'au point de vouloir crucifier Dieu. Soudain Marie, Chérubin, Séraphin accourent tout en larmes faire des complaintes. Représentation de la Passion. L'Église revient haranguer les nouveaux déicides. Point de repentir chez ces gens; il faut absolument que Séraphin et Chérubin les jettent à terre, leur crèvent les yeux, et les menacent de pis. Cependant les voilà qui se relèvent et recommencent encore, en disant qu'ils veulent mourir dans l'impénitence finale. Pieux discours de Marie en opposition aux discours des trois diables. Enfin les trois fléaux tombent sur les bandits et les tuent. Les ames de ces vilains morts sont livrées aux diables, qui, après leur avoir fait le tableau des douceurs qui les attendent, _ponunt eas in cacabinam_. Alors ces ames se lamentent: il est bien temps! elles regrettent leur vie et Satan triomphe. «_J'en aurai d'autres encore_, dit-il, _en Languedoc et en Esture,--en Portugal et Beauvoys_ (Beauvoysis),--_Allemands, Flamands et Françoys,--et Pigourdins et Bourguignons,--Anglois, Ecossois et Bretons_, etc., etc., etc.» Briette s'écrie: «_O souverain débonnaire! justement nous sommes punis._» Ainsi le confesse, de son côté, le Renieur. L'Injuriateur lui-même veut se réconcilier. L'Eglise, toute miséricordieuse, écoute la voix de ce repentir tardif; elle pardonne et dit: «Chantons _Te Deum laudamus!_»

L'auteur de cette Moralité n'est pas connu. Ce pourrait bien être Jehan Molinet, qui avec Barthélemy Aneau, Jehan d'Abundance le basochien, et Jehan Bouchet, dit le Traverseur, étaient les principaux fournisseurs en ce genre de pièces. En tout cas, elle ne saurait appartenir à Barthélemy Aneau, qui fut plus tard luthérien; ni à Jehan Bouchet, qui avait trop d'esprit pour un tel ouvrage; surtout si, comme nous le croyons, il est le père de la moralité de la _Chaste villageoise_.

LES REGNARDS

TRAVERSANT LES PÉRILLEUSES VOYES

DES FOLLES FIANCES DU MONDE;

Composées par Sébastien Brand, lequel composa la Nef des Fols, dernièrement imprimé à Paris, par Michel le Noir, libraire demeurant sur le pont Sainct-Michel, à lymaige Sainct Jehan levangeliste, et fut achevé lan mil cinq cens et quatre, le XXI jour de may. 1 vol. in-4 gothique, figures en bois. (_Très rare._)

(1504.)

Cet ancien et précieux écrit de morale est le chef-d'œuvre du célèbre Jean Bouchet, qui en prit le surnom de _Traverseur_, auteur dramatique des plus estimés du 15e siècle, et savant historiographe, comme le prouvent ses excellentes _Annales d'Aquitaine_. Né à Poitiers, en 1476, il y devint procureur distingué, se fit une grande réputation par ses écrits, et mourut vers 1550. Est-ce prudence ou modestie de sa part; est-ce caprice de son premier éditeur, Antoine Vérard, qui fit mettre les _Regnards traversant_, etc., sous le nom de Sébastien Brand, fameux jurisconsulte de Strasbourg, né en 1454, mort en 1520? Nous l'ignorons; mais il n'y a point de doute à élever sur le véritable auteur du livre, puisque son nom et sa patrie sont écrits en forme d'acrostiche au commencement du chapitre intitulé: _Exhortation où par les premières lettres des lignes trouverez le nom de l'acteur et le lieu de sa nativité_. L'analyse exacte de ce livre serait plus que difficile, attendu qu'il manque absolument de méthode, à l'exemple de tous les traités philosophiques de cette époque, soit en Italie, soit en France. On voit bien que les premiers prosateurs ont été formés par les poètes: ils courent à l'aventure en tout sens, sous la conduite de l'imagination plutôt que de la raison, et fournissent ainsi leur carrière démesurée sans l'avoir proprement commencée ni finie. Ainsi procède le penseur Michel Montaigne lui-même; mais celui-là, pour le coup, est pourvu de tant de génie et de verve gasconne, qu'il est encore plus malaisé de l'oublier que de l'extraire. Contentons-nous donc de faire connaître, par quelques citations, le style et la manière du _Traverseur_, après avoir, avant tout, rendu hommage à sa fécondité, à ses vues saines, à ses réflexions solides, et à la pureté surprenante de sa diction, principalement dans sa prose, infiniment préférable à ses vers, d'abord beaucoup trop multipliés. _Les Regnards traversant_ comprennent trois parties: la 1re, toute en prose, est divisée en 13 chapitres de réflexions et de censures judicieuses sur le relâchement des mœurs, l'inconstance du peuple, la vraie et la fausse noblesse, les devoirs et les vices des grands, les folles espérances de ceux qui s'attachent trop aux biens de fortune et aux dignités, l'hypocrisie des femmes, des moines et des gens de cours; sur les envieux, les fous amoureux et les usuriers; sur les mauvais conseillers des princes, les violateurs des franchises de l'Église, la vie dissolue du clergé, les inconvéniens du célibat des prêtres, qu'il admet pourtant par respect pour les canons; sur la justice et ses organes, sur l'objet de l'autorité royale, les châtimens dont Dieu a frappé la France, etc., etc., le tout mêlé d'exemples, de rapprochemens historiques et de textes sacrés. La 2e partie est en vers: c'est une suite de pièces morales du rhythme de huit et de dix pieds, que l'auteur nomme ballades, où il passe en revue les sciences, les arts, les professions, les métiers, pour en montrer les abus, depuis le labourage jusqu'à la médecine; depuis la charpenterie jusqu'à la chevalerie; depuis la théologie jusqu'à la musique; et aussi tous les vices qui affligent l'humanité en général. Il règne un peu de mélancolie et beaucoup de négligence dans les vers de Bouchet. On peut, si l'on veut, s'en prendre à la maladie dont il nous dit qu'il était alors tourmenté. Au surplus, rien de plus moral que cette macédoine poétique. La 3e partie a donné à l'ouvrage entier son titre, et c'est la plus étendue. Le sujet en est un vieux pécheur de renard, lequel sentant poindre l'aiguillon de la mort, veut faire une bonne fin et se confesse. Les exhortations du confesseur, flanquées de longs passages des Écritures, forment presque tout ce poème plus ennuyeux encore qu'édifiant, et fort au dessous des réflexions et des ballades précédentes. La totalité du livre peut être considérée comme une explication des figures allégoriques, gravées sur bois, qui précèdent les chapitres, et où l'on voit des renards en divers costumes et diverses attitudes. L'esprit humain aime naturellement les allégories, les énigmes, le merveilleux; c'est ce que témoignent les premiers auteurs de toutes les littératures, par les formes contournées dont ils ont enveloppé leurs productions.

Voici maintenant de courts échantillons des vers et de la prose de Jean Bouchet:

Il ne faut point que le Seigneur se rye Quand ses subjects sont en mutinerie, Mais à cela doibt saigement pourvoir Et tout premier doibt oster pillerie, Et d'avec luy deschasser flatterie; Car ces deux vices font maints maux recebvoir, En oultre ce, je lui fais assavoir Que s'il ayme trop argent ou avoir, Tout yra mal; ce n'est point mocquerie, etc.

Les nobles font aujourd'hui tant de maulx A leurs subjects et très poures vassaulx Que l'air en put et le ciel en murmure. Les juges font de trop villains deffaulx, Les advocats sont cauteleux et faulx, Les procureurs font pis, je le vous jure, Et le marchant pour bien pou se parjure, Faisant à Dieu et son proème injure. Les mécanies si sont trompeurs et caulx; Sergens, notaires font mainte forfaiture; Le laboureur près son champ et pasture, Ne fait pas moins nonobstant ses travaux. Curés, evesques et prebstres séculiers Des abus font à cens et à milliers Que je ne nomme parce qu'on le scet bien. Abbés, prieurs et moynes réguliers Sont aujourd'hui si très irréguliers Qu'on ne pourrait dire d'eulx aulcun bien. ........................................ C'est grant horreur, pour au propos venir, Des gens d'église auxquels on voit tenir Publicquement bastards et concubines. Femme ne peut si bien se contenir Qu'ils ne facent à pesché parvenir, etc., etc.

DES FOLS AMOUREUX.

«O fols amoureux qui metiez vostre cueur en une chose tant vile et abominable, regardez le dangier où à vue d'œil vous vous mettez. Considérez les maulx que les fols amoureux ont pour leurs sottes amourettes. Les uns en sont occis, les aultres en sont malades, les aultres en sont perturbés de leurs sens, les aultres destruits et mis à poureté, les aultres abétis, et les aultres impotens pour les froidures qu'ils ont en leur jeunesse endurées à la porte de leurs dames. Il fault aller, venir, traverser, regarder en crainte, saluer sous le bonnet, porter boucquets, bagues et afficquets; il fault pomper et triumpher. Le fol amoureux cuide par adventure estre aimé, et on se mocque de lui, on lui rit devant, et par derrière on le mort. On prend de lui ce qu'on peut, et puis a le douloureux congé. Toute la nuit il pense à celle qui ne tient compte de lui...; il songe et resve et ne peult à personne tenir propos. Il est fantastique.»

DES MURMURES DES ENFANS D'ISRAEL.

«Vous desirez la guerre en vostre pays! peuple français! pour vous enrichir, et c'est la chose qui plus appauvrit. Vous ne cerchez que mutation de temps et convoitez ce qui plus vous est contraire. Prenez pour exemple la mutinerie et la braguerie de Paris, qui fut à plusieurs personnes pour lors joyeuse, et depuis très angoisseuse, et dont ils crièrent, hélas! cent fois le jour. Peuple, peuple, vous vous plaignez des princes et dictes qu'ils ont toutes vos richesses; mais vous suffise d'autant que j'ay congnu la discorde de vostre vie que vous-mesmes estes la cause de vostre poureté par trois choses: la première vostre mauldite et malheureuse envie; la deuxième la dissolution des divers estats et la superfluité des habits; la troisième et principale chose sont les blasphèmes. Peuple français, cuidez-vous avoir ayde de celuy que vous mesprisez et blasphémez?»

Nous finirons ces citations par les sages paroles du confesseur du Renard, sur le néant de la beauté en présence de la mort.

Certes cheveu ne demourra Tantost après que l'on mourra Mais demourra le test plus net Que n'est le cul d'un conninet. ............................... Ces yeulx qui sont vers et rians Et de vanité si frians, Ce nez si bel et si traitis Ce vis si poli si faitis Et celle face coulourée Ceste bouche si aournée Que par si grant delict on baise Quant on la tient à son ayse, Tretout cela que devenra Quand dedans la terre viendra Et les vers auront faict leurs noces. Des yeulx ne seront que les fosses, Les os tout nuds du front, du vis, Et celle gorge si polie Dont mainte femme est si jolie, Pardessus ce fourchu menton Celle poictrine en qui met on, Especiallement des femelles Ces tétins poignans, ces mammelles Dont les hommes font les cembaux, Ce corps qui est si gent, si beaux Et si acézinés par dehors; Et oultre plus que sera lors De ces reins derrière et devant, Parler n'en ose plus avant. Et après de ces trumaux blancs Dont elles sont si glorieuses. ................................. La gloute vermine et les vers Et en l'esté et en l'hyvers Si ne laisseront rien que manger, etc., etc.

LE JEU DU PRINCE DES SOTZ

ET MÈRE-SOTTE;

Joué aux Halles de Paris, le mardi gras, l'an mil cinq cens et unze. Fin du Cry, Sottie, Moralité et Farce, composez par Pierre Gringore, dit Mère-Sotte, et imprimez pour icelluy.

Un vol. petit in-8 gothique de 44 feuillets, de la plus grande rareté, dont M. de Bure, n° 3269, dit qu'on ne connaît qu'un seul exemplaire, lequel est dans la bibliothèque royale. Notre exemplaire en est une copie manuscrite, figurée sur papier fort, et si bien exécutée en gothique avec le frontispice et la devise: raison partout; partout raison; tout par raison, qu'on peut la considérer comme aussi précieuse que l'édition originale. Cette copie nous a été vendue 120 fr. par M. le libraire Techener, qui l'avait achetée, en 1829, à Londres, à la vente des livres de M. Langs. Caron a réimprimé cet ouvrage, en 1800, pour sa rare collection de différens ouvrages anciens.

(1511-1800.)

Il convient, à propos du chef-d'œuvre des anciennes pièces de théâtre appelées _Sotties_, de rappeler au lecteur la source de ce genre d'ouvrage et les particularités relatives aux auteurs qui s'illustrèrent le plus dans cette carrière hasardeuse de la comédie burlesque. Les frères Parfait nous apprennent, d'après l'histoire de Paris et les œuvres de Marot, que les _Sotties_ naquirent d'une société de jeunes gens spirituels et malins formée sous le règne de Charles VI, temps d'émancipation et de licence, laquelle prit le nom de société des _Enfans sans Soucy_. Cette association eut bientôt ses lettres patentes, son organisation hiérarchique, son chef intitulé _le Prince des Sots_, son grand dignitaire qui fut _Mère-Sotte_, son costume à capuchon avec des oreilles d'âne, ses jours fériés où elle faisait son entrée solennelle dans Paris, et ses représentations aux Halles. D'abord son répertoire était restreint aux plaisanteries dialoguées de la dernière classe; il s'agrandit ensuite par l'effet d'une transaction avec la basoche qui lui permit de jouer des farces et même des moralités; enfin les succès prodigieux qu'elle eut engagèrent les confrères de la Passion à lui donner, sur leur scène, droit de bourgeoisie. On sait que Louis XII ne dédaigna pas d'assister, en personne, à ses jeux où les actes du gouvernement n'étaient pas ménagés. François Ier ne se montra pas moins tolérant pour ses joyeux écarts; et c'est à elle qu'on doit principalement attribuer cette verve plaisante et frondeuse qui, pendant long-temps, a constitué, en France, le seul contre-poids de pouvoirs d'ailleurs exorbitans. La société de _la Calotte_, si à la mode sous Louis XV, peut être considérée comme une émanation des _Enfans sans Soucy_, qui, de nos jours, usent et abusent de leurs priviléges sous la double égide de la liberté de la presse et de la caricature.

_Les Enfans sans Soucy_, auxquels Clément Marot s'était associé, eurent, de 1500 à 1548, leur âge d'or, et aussi leur triumvirat dans Pierre Gringore, Jean Marchant et le Sieur, comiquement nommé le seigneur de Pont-Alletz, tous trois fontaines inépuisables de grosse gaîté, tous trois acteurs de leurs pièces aussi bien qu'auteurs, et de plus charpentiers, c'est à dire entrepreneurs des échafauds sur lesquels se jouaient les _Farces et Sotties_. Ils marchèrent ainsi gaîment à leur décadence commencée vers 1600, et à leur chute radicale arrivée de 1612 à 1629--32, par suite de plusieurs procès perdus contre les comédiens de l'hôtel de Bourgogne. Cette fin leur fut commune avec les clercs de la basoche et les confrères de la Passion: ensemble ils avaient fondé l'édifice du théâtre, d'autres l'achevèrent; mais, pendant leurs beaux jours, de quels triomphes ne jouirent-ils pas! Le seigneur de Pont-Alletz avait, dans la capitale, une popularité singulière qu'il devait à sa petite taille, à sa grosse bosse et à un air de dignité brochant sur le tout qui commandait le rire. Bonaventure des Perriers raconte qu'un jour qu'il tambourinait son spectacle à la porte de Saint-Eustache pendant le sermon, l'auditoire quitta tout d'un coup l'église pour courir à lui; sur quoi le curé étant sorti furieux pour aller demander à Pont-Alletz d'où lui venait cette audace de tambouriner pendant que lui curé prêchait, le seigneur de Pont-Alletz répondit au curé: «Et vous qui vous rend si hardi que de prêcher tandis que je tambourine?» Ce qui lui valut justement quelques jours de prison.--Quant à Pierre Gringore, héraut d'armes d'Antoine, le poète, duc de Lorraine, il fut le véritable prince des _Enfans sans Soucy_, par sa fécondité merveilleuse autant que par le crédit qu'il sut se donner auprès des siens et la dignité de _Mère-Sotte_, qu'il en obtint pour prix de ses travaux comiques. Le catalogue de ses œuvres, aujourd'hui si rares qu'on les paie au poids de l'or, excite bien moins encore la pitié des gens de goût que la soif ardente des bibliomanes. On y voit un château de labour, une chasse du cerf des cerfs, des fantaisies et menus propos de _Mère-Sotte_, un nouveau monde, des contredicts de songe creux, une complaincte du trop tard marié (qui probablement fut trop tôt c.) et surtout _le jeu du Prince des Sotz et Mère-Sotte_ que nous demandons la permission de mettre hors de ligne, comme une production philosophique, hardie, et fort au dessus de la sottie anonyme du _monde et abuz_, jugée toutefois, par quelques uns, le modèle du genre.

Le jeu du Prince des Sots forme un spectacle complet, composé d'une sottie, d'une courte moralité et d'une farce. On le représenta aux Halles de Paris, en 1511, année qui précéda la glorieuse et funeste bataille de Ravenne, à la suite de laquelle le bon roi Louis XII, privé de son jeune héros, Gaston de Foix, fut contraint de vider l'Italie, en abandonnant Naples aux Espagnols, le Milanais à Sforce, et l'Eglise entière à l'avide influence de l'habile et perfide Jules II; triste fruit de tant d'efforts chevaleresques bien plus que politiques, trop prévu par les hommes réfléchis du temps et parodié d'avance par Pierre Gringore dans son jeu du Prince des Sots. Mais venons à la _Sottie_ en question. Elle est précédée _d'un cry_, ou appel de l'auteur à toutes les espèces de sots et de sottes, lequel a pour signature _un pet de prude femme_.

Par _le Prince des Sots_ il faut entendre Louis XII; _Mère-Sotte_, c'est l'Église romaine telle qu'Alexandre VI et Jules II l'avaient faite, et qu'elle allait devenir sous Léon X, au mépris des libertés gallicanes; _Sotte-Commune_, c'est le Peuple français; elle a, dans la pièce, trois sots pour acolytes; _Sotte-Occasion_ et _Sotte-Fiance_ sont des personnages de tous les temps introduits ici pour voiler ou découvrir le dessein de l'auteur; _le prince de Natès_, _le seigneur Croulecu_, _le seigneur de Gaieté_, _le seigneur de Joie_, _le seigneur du Plat d'argent_ (peut-être Antoine Duprat), _le seigneur de la Lune_, _l'abbé de Frévaulx_, _l'abbé de Plate-Bourse_, _le général d'Enfance_, _et le seigneur de Pont-Alletz_, sont autant de notables de l'époque dont les véritables noms ne sauraient être, désignés sans témérité, ne pouvant l'être que par conjecture. Si, par parenthèse, le général d'Enfance est Gaston de Foix, Pierre Gringore a commis là une grande injustice.

Du reste, l'action de cette sottie est moins que rien: tout le sel en consiste dans les propos et les allusions. Le Prince des Sots donne audience à ses sujets que lui présente le seigneur de Pont-Alletz. Il s'informe à chacun de ses griefs. Sotte-Commune expose les siens avec chaleur. Mère-Sotte en habit de prêtre lui ferme la bouche pour venir à ses projets d'envahissement sur le temporel des princes et du peuple. Elle implore l'appui de Sotte-Occasion et de Sotte-Fiance, et met les prélats de son côté. Les seigneurs, à l'exception du seigneur de la Lune, se rangent de celui du Prince des Sots. On se querelle, on se gourme; Mère-Sotte devient _gendarme_; alors le Prince des Sots lui arrache ses vêtemens ecclésiastiques. Aussitôt chacun reconnaît que Mère-Sotte n'est point la véritable Eglise, et la conclusion est que: punir la fault de son forfaict.

Punir la fault de son forfaict, Car elle fut posée de faict En sa chaire par symonie.

Dès les premiers vers, un des trois sots révèle la pensée de Gringore:

Pour ce que l'Église entreprent Sur temporalité, et prent, Nous ne pouvons avoir repos, etc.