Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus

Part 21

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DICTS D'AMOURS ET VENTES.

Sans date, 1 vol. in-12 gothique, avec figures en bois et le chiffre de Guillaume Nyver, imprimeur de Paris, en 1520.

Cette édition n'est guère moins rare que l'édition imprimée à Paris, du 4 octobre 1490, in-4 gothique, au Saulmon, par Germain Vineaut ou Bineaut. Elle contient 52 feuillets, sans date ni signature, et se trouvait chez le duc de la Vallière. Bernard de la Monnoye, dans une de ses notes sur Du Verdier, continuateur de la Bibliothèque française de La Croix du Maine, attribue l'_Amant rendu Cordelier_ à Martial Dauvergne, dit de Paris, parce qu'il naquit dans cette ville. On a réimprimé ce joli poème à la suite des _Arrests d'Amours_, du même auteur. Notre exemplaire a l'avantage de renfermer deux pièces qui ne se rencontrent ni dans l'édition de 1490, ni dans celle de 1520, savoir: la _Complaincte de l'Amant_ et les _Dits d'Amours et Ventes_. Ces deux pièces portent la rubrique suivante: A Paris, pour Jehan Bonfons, libraire, demourant en la rue Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne Sainct-Nicolas.

(1490--1520.)

Martial Dauvergne, procureur au parlement de Paris et notaire au Châtelet, mort en 1508, auteur des poèmes ci-dessus énoncés, est surtout connu, premièrement par ses _Vigiles de la Mort de Charles VII_, poème, où les exploits de ce grand règne sont racontés avec intérêt, réimprimé, en 1721, par Coustellier, en 2 vol. in-12; secondement, par les _Arrests d'Amours_, que le jurisconsulte Benoît le Court a commentés trop savamment. Nous parlerons, dans l'article suivant, de ce dernier ouvrage, d'un auteur plein de sentiment et d'esprit, qui, avec bien moins de réputation que Villon, nous paraît lui être fort supérieur. Son _Amant rendu cordelier à l'observance d'amours_, dont il est question présentement, est vivant de grace et d'imagination. Il eût mérité d'être rajeuni par La Fontaine, et, tel qu'il est, on le lit avec charme, sans se rebuter de la prolixité gothique dont il n'est pas plus exempt que toutes les poésies de cette époque. L'auteur expose qu'il a vu en songe ce qu'il raconte. C'était la marche alors usitée; tous nos vieux poètes songeaient; Jehan de Meung songeait; Martin Franc songeait; Octavien de Saint-Gelais et André de la Vigne songeaient. Martial de Paris a donc vu, en songe, ung poure amant, portant le deuil et sans devise, pleurer amèrement à la porte d'un couvent de cordeliers, et demander à parler à Damp prieur. Le malheureux vient pour entrer en religion, chassé du monde par les tourmens que l'amour lui cause. Damp prieur est l'homme de sens: il ne se presse pas d'accueillir le poure amant; et, dans l'idée d'éprouver sa vocation, il lui présente tous les agrémens de la vie mondaine en opposition avec les rudes épreuves du cloître.

«Il n'y a céans que poureté; dit-il.--Hélas! répond l'amant, il ne m'en chault.--Mais d'où vous vient ceste affection?--Les biens d'amours je vous les quitte; mes ris sont tournés à plourer; en lieux où tout plaisir habite je ne quiers jamais demourer.--Comme vous qui estes si jeune, avez-vous le cueur tant failli? etc.--A poursuivre grace de dame, trop y fault de pas et de tours; et si n'en peut-on avoir dragme, qui ne couste mille doulours.--De tels maulx nul n'est tant malade qu'on ne face bientost guérir, d'ung baiser ou d'une balade, quant amour le veult secourir.--Ha! monseigneur, vous avez tort! vous sçavez mieulx que vous ne dictes! etc., etc.--Mais quelle dame serviez-vous donc? étoit-ce un monstre de nature?--Non, non; le bien et le mal cognoissoit; jamais n'en sera de pareille; Dieu lui doint bon jour où quelle soit, et à tous ceulx de sa sequelle! quant j'oys encor parler d'elle, les larmes m'en viennent ez yeux, et ma douleur s'en renouvelle; dont il ne m'en est pas de mieulx.» Damp prieur, en homme expérimenté, veut savoir les détails de la passion de l'amant, ce qui lui suggère une série d'interrogations, dont quelques unes sont délicates. «Or, sire, par ce seur dormir, que tenez de si grant valeur, sentiez-vous pas le cueur frémir...? Estiez-vous point transi ou pasme?--Baisoie trois fois mon oreiller en riant à part moy aulx anges.--Durant que ceste nuict duroit, la songiez-vous point nullement? ou se vostre œil la desiroit pour veoir illec visiblement? car de tel mondain pensement adviennent mainctes frénasies, etc.--Bien souventte fois advenoit que voirement je la songeoye, toute telle joye si me prenoit qu'au lit chantoye et pleureoye, puis, moi resveillé, j'enrageoye que ne la veoye illec et maintes fois place changeoye en faizant des piedz le chevet.» Damp prieur continue: il demande à l'amant s'il suivait sa dame en tout lieu, s'il passait les nuits sous sa fenêtre, s'il en perdait le boire et le manger, etc., etc.; à quoi l'amant répond toujours que _oui_, et en des termes fort passionnés. Damp prieur ne se rebute pas; il a l'air de croire que tous ces tourmens de l'amour ne sont que roses au prix des rigueurs de la vie monastique. «Tout cuisans que sont les maux de l'amant, dit-il, un petit brin de romarin donné par celle qu'on aime, et assaisonné d'un doulx regard, vous paye de tout martyre.--Il est vrai, reprend l'amant, mais si le lendemain _un aultre compaignon survient_, à qui l'on fasse bienvenue, la fièvre en double continue, etc., etc.--Vous ne me ferez pas croire, répliqua Damp prieur, que si vous eussiez bien fait connaître vos peines à votre dame, elle n'en eût pas eu pitié!--Ah! monseigneur, d'elle ne me plains mie! la faulte en est à Malebouche et Danger, qui m'ont desservi près d'elle, et ont mon bien et mon honneur tollu.» Damp prieur fait une dernière tentative pour éprouver la résolution du poure amant: il lui laisse entrevoir que Vénus finit toujours par entendre les clamours de qui l'en veult prier; mais l'amant résiste, et, bien déterminé d'entrer en religion, dit à l'abbé: «Je suis prest quant à Dieu plaira.--Hélas! poure malheureux! tu perdras ici ta jeunesse, etc.--Mon cueur ne s'en esbahira.» Sur ce, Damp prieur s'en va _le timbre à ses frères sonner_, rassemble le chapitre, et lui propose de recevoir le novice; lequel, étant accepté, est reçu, logé dans le couvent, instruit de ce qu'il y doit faire, et se soumet _liberallement_ à tout, sans murmure ni négligence. Toutefois, en une journée du printemps, qu'on dit, sur l'herbette, Damp prieur le surprit ayant à sa ceinture trois brins de violette, crime dont il fut sévèrement puni, et dans lequel il ne retomba plus. Le temps du noviciat passé, vient le grand et fatal jour de la prise d'habit. Amis, parens, voisins sont conviés, selon l'usage, beaux gens d'armes, belles dames, etc., etc. Entre icelles paraît la beauté qui causait le martyre du novice: on la connaît à ses pleurs et à ses vêtemens de deuil. Les dames, en la voyant, se prennent à la mauldire et à caqueter. L'office commence: Damp prieur prêche sur les vanités du monde, sur la pénitence et sur la mort. Durant le sermon, le poure amant ne peut s'empêcher d'étendre ses regards sur celle qu'il va quitter pour toujours, puis il fait semblant de dormir. La triste toilette suit le sermon. Le novice est mis quasi tout nu avant de recevoir l'habit de cordelier. A le voir ainsi dépouillé, les sanglots éclatent dans l'assemblée; la dame par amours s'efforce de paraître tranquille, mais la fièvre la dévore. Elle se lève, chancelle, et tombe évanouie. On la délace: le novice accourt épouvanté, lui fait respirer du vinaigre; mais voilà qu'en revenant à elle, la dame par amours laisse tomber d'une de ses manches _un cœur d'or émaillé de plours_, que le novice n'avait pas donné...: c'est le dernier trait des malheurs du poure amant. Dès lors il ne songe plus qu'à précipiter la cérémonie, qui est un peu longuement décrite: il revêt l'habit de cordelier, jure d'observer la règle, et surtout de renoncer à toutes les espèces de doulx yeux. Ce n'est pas une petite affaire, car le lecteur saura qu'il y a quarante et une sortes de doulx yeux; doulx yeux qui toujours vont et viennent; doulx yeux avançant l'accolée; doulx yeux reluisans comme azur, doulx yeux farouches et paoureux; doulx yeux à vingt et cinq caras; doulx yeux renversés à grand haste; doulx yeux pétillans et gingans; doulx yeux rians par bas et hault; ruans à dextre et à senestre, etc., etc., etc. La cérémonie achevée, et les présens faits au nouveau cordelier, les gens s'en vont, et l'auteur finit par ces vers:

Il n'est loyer que de poure homme, De charité que de pur don. Ayez, mesdames, pitié don Des amoureux de l'observance, Car ils ont trop piteux guerdon. Dieu leur doinct bonne pacience!

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_L'Amant rendu par force au Couvent de tristesse_ peut être considéré comme la suite du poème précédent; mais, ainsi que toutes les suites, il est inférieur à l'ouvrage principal. On y voit le cordelier en proie à la fois aux dégoûts du monde et à ceux du cloître.

Rendu je suis au couvent de tristesse Auquel sans cesse je pleure et gémis. Dueil en est prieur qui me tient grant rudesse, etc. ................................... En paix ne laisse ceulx qui l'ordre ont promis. ................................... De ce couvent désespoir est portier, Et le chambrier se dit fol appétit. Soulci se tient auprès du bénitier, etc. ................................... Advisez y mes gorgias de court, etc., etc. ................................... Qui n'y pense, je dis qu'il n'est pas sage.

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Quant à la ballade de _la Complaincte que faict l'Amant à sa Dame par amours_, quelque goût que nous ayons pour les poésies érotiques de Martial de Paris, nous respectons trop la chasteté des lecteurs modernes pour en parler avec détail. Il nous suffira de dire qu'elle est écrite sur le rhythme alexandrin, et que tous les vers de cette pièce, par un vrai tour de force, se terminent, pour cause, par de ces mots que les femmes savantes voulaient étêter sans pitié, tels que: _Comporte_, _convient_, _conjoindre_, _compromis_, _compère_, _conseils_, _condescendre_, _confesse_, etc. Honni soit qui mal pense du dictionnaire!

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_Les Dicts d'Amours et Ventes_ sont un dialogue entre l'amant et l'amye, où chacun se vend tour à tour des fleurs d'amour, en accompagnant le marché de petits mots de tendresse, de malice, ou de passion. «_Cie je vous vends la violette_; _cie je vous vends la marjolaine_; _cie je vous vends la fleur du Pré-Blanc_; _cie je vous vends la verge d'argent_, etc., etc. Ces milliers de puérilités amoureuses divertissaient nos pères: aussi toutes les idées de nos vieux auteurs sont-elles tournées vers l'amour. Chez eux l'amour se mêle à tout, et tout s'y rapporte. Les mœurs françaises, si généreuses, si polies, en sont découlées comme d'une source vivifiante et inépuisable. Nous devons nous estimer heureux de devoir à cette faiblesse pour nos compagnes de si nobles et de si brillantes destinées; et les femmes de tous les pays, devant tirer un juste honneur de ce fait incontestable, sont obligées de pardonner, en faveur de ce grand résultat, les libertés de nos poètes, dans les choses ainsi que dans les mots.

LIII. ARREST D'AMOURS.

Arresta amorum, accuratissimis benedicti Curtii Symphoriani commentariis ad utriusque juris rationem, forensiumque actionum usum acutissime accommodata, franc. lat.; le tout diligemment reveu et corrigé outre les précédentes impressions. Un vol. in-16. A Rouen, chez Raphaël du Petit-Val.

(1490--1525--1587--1731.)

Selon M. Brunet, le 52e arrêt et l'ordonnance sur les masques sont de Gilles d'Aurigny, dit _le Pamphile_. Quant à l'ensemble du livre des _Arrests d'Amours_, il est, comme on sait, de Martial Dauvergne. La première édition qui en fut donnée porte la date de 1525 (Paris, 18 novembre), 1 vol. pet. in-4 gothique; et la meilleure est celle qu'a publiée Lenglet Dufresnoy, avec des notes et un glossaire des anciens termes. A Paris, 2 vol. in-12, en 1731. L'édition de 1587 a le mérite d'être fort jolie et assez peu commune. Benoît Court, auteur beaucoup trop sérieux du docte commentaire de ces décisions plaisantes et frivoles, était un chanoine de Lyon, né à Saint-Symphorien du Forez, dans le XVIe siècle. Sans les nombreux passages d'Ovide, de Lucrèce, de Plaute, de Virgile et d'autres poètes, qui coupent à chaque instant le travail pesant du légiste, son commentaire, tout farci de citations prises dans le texte des lois romaines, et dans les gloses d'Accurse, de Bartole, d'Æmilius, de Baldus, etc., serait illisible.

Martial Dauvergne a voulu, dans ce recueil, se moquer des formes pédantesques et du jargon barbare de la justice. Sa plaisanterie, qui suppose une grande science, serait meilleure si elle était moins prolongée; mais, à la longue, elle semble un peu froide. En général, ce poète aimable est plus fait pour le sentiment que pour la raillerie. Il a grace à pleurer et grimace parfois en riant; en quoi il est justement l'opposé de Clément Marot. Sans rapporter le sujet des cinquante-trois _Arrêts d'Amours_, ce qui deviendrait fastidieux, nous pouvons bien faire un choix piquant dans ce vaste répertoire de controverses galantes, imitées des troubadours provençaux.

Au second arrêt, par exemple, il s'agit d'une femme qui avait piqué d'une épingle la joue de son amant après l'avoir baisée. Le bailli de joye la condamne à mouiller chaque jour la plaie avec sa bouche jusqu'à parfaite guérison, et à 30 livres d'amende au profit des prisonniers d'amour, pour être employés en banquets.

Le neuvième arrêt est rendu pardevant le marquis des Fleurs et Violettes d'amours, contre un amoureux un peu simple qui avait intenté action à son amie, sur ce qu'elle écoutait les fleurettes de plusieurs galans, et acceptait d'eux des bouquets, perles et menues choses. L'amie se défend avec hauteur, en disant que sa partie adverse devrait plutôt se réjouir de la voir si honorée, et que ledit plaignant _entend mal son cas_. Sur d'aussi bonnes raisons, l'amie devait gagner son procès et le gagne.

Au dixième arrêt, un autre amoureux, demandant rescision d'un contrat prétendu usuraire, par lequel il serait tenu de faire plusieurs dons, honneurs et servies à sa dame, pour un seul baiser, perd sa cause avec dépens. Dans le fait comme dans le droit, peut-il y avoir usure dans un baiser bien donné? le garde des sceaux d'amours ne le pense pas, et nous sommes de son avis.

Le treizième arrêt mérite une mention particulière: il est rendu par le prévôt d'Aubépine contre les héritiers d'un amant, qui réclamaient, à titre de droits successifs, les faveurs qu'une dame s'était engagée à donner perpétuellement au défunt, et dont la principale consistait à lui faire, à volonté, _le petit genouil_. La dame répond pertinemment qu'il n'en est pas des biens d'amours comme des autres, et que si elle faisait _le petit genouil_ auxdits héritiers, elle donnerait plus qu'elle n'avait promis. Point de question dans cette affaire: aussi la dame gagne-t-elle sa cause avec dépens.

Le quatorzième arrêt rentre dans l'espèce du précédent: il émane du sénéchal des _Aiglantiers_, et déboute un demandeur impertinent qui invoquait le droit de retrait lignager, à propos d'un baiser quotidien qu'un sien parent, dont il était le plus proche lignager, avait cédé, pour un prix et du consentement de la dame baisante, à un acheteur dudit baiser.

Au trentième arrêt, on voit enfin une femme condamnée: il est vrai que ce n'est pas sans raison. Après avoir ruiné son amant, elle prétendait lui refuser ses graces. La cour l'oblige à servir aux communs plaisirs.

Le trente-troisième arrêt renvoie un vieillard qui demandait à justice qu'une telle dame fût contrainte à l'aimer pour son argent. Vit-on jamais d'arrêt plus équitable?

Le quarantième arrêt présente un vrai jugement de Salomon. Certaine dame somme son amant de cesser d'être triste et de redevenir joyeux. La cour fait droit à sa requête, sous la condition qu'elle égaiera sondit amant.

L'ordonnance des masques ne fait pas beaucoup d'honneur à la chasteté du sieur Pamphile. Une de ses clauses permet _à tous masqués, tâter, baiser, accoler et passer outre, pourvu que ce ne soit par force_.

Le trente-cinquième arrêt, qui est le dernier, établit la bonne judiciaire de l'abbé des Cornards, lequel, tenant ses grands jours à Rouen, prend connaissance de la cause de dame Catin Huppie contre son époux Pernet Fétart, réclamant le paiement de certains arrérages à elle dus, depuis quatre ans, par ledit Fétart. L'abbé déboute la demanderesse, mais l'autorise à se pourvoir d'adjoint, pourvu que ce soit sous main et sans bruit.

LES VERTUS

DES EAUX ET DES HERBES,

AVEC LE RÉGIME CONTRE LA PESTILENCE;

Faict et composé par messieurs les médecins de la cité de Basle en Allemaigne. 1 vol. pet. in-4 gothique, fig. en bois, contenant 17 feuillets, sans date ni rubrique.

(1490 environ.)

Les médecins de Bâle ont divisé leur premier _Traité de la Vertu des Eaux et des Herbes_ en trois parties, dont la première traite des eaux artificielles; la deuxième, des herbes; et la troisième, qui est fort courte, se réfère _à aulcunes recebtes utilles et proffitables pour la consolation des corps humains_. Le traité entier est écrit _à la requeste de très noble et redoutée dame la comtesse de Bouloigne, pour ce qu'elle est dame pleine de pitié et compassion ez pouures malades esquels elle secourt très voulentiers pour l'amour de Dieu, ainsi que dame bien sachante et apprise en l'art de la médicine_. On voit, dans la première partie, que l'eau d'or distillée avec des plaques de fer chauffées au feu et mortifiées quarante fois dans de l'eau de fontaine, puis gardée dans une phiole d'yvoire, étant mélangée avec le vin qu'on boit, ou prise pure, est un excellent cordial qui enlumine les esprits; que l'eau de la feuille, fleur et racine de _Buglose_ guérit les mélancoliques et les fous enragés; que l'eau de bouton rouge _de Darchacange Montaing_ est bonne aux ulcérations des reins de ceux qui pissent le sang; que l'eau de fenouil provoque le lait chez les femmes et le sperme chez les hommes; que l'eau de _Pringorum_ guérit de la strangurie et _prouffite moult_ à engendrer; que qui lave _sa face_ dans de l'eau de romarin l'embellit, et que qui se baignerait dans cette eau renouvellerait sa jeunesse comme l'aigle; enfin que les eaux de fleur de fève, de semences de melon, de fleur de _sehuc_, de lis, de racine de buis, sont propres à conserver ou à rendre la fraîcheur du visage et de la peau. Ici les auteurs se justifient de donner une telle recette, en ce qu'il est permis aux femmes d'user d'_auculns moyens qui embellissent et les font sembler jeunes affin de garder leurs maris d'aller en fornication et adultère_.

La deuxième partie, qui traite de la vertu des herbes, nous apprend les merveilleux effets de l'armoise, bonne surtout pour provoquer les règles et guérir les fleurs blanches, la propriété qu'a la chélidoine de rendre la vue, recette connue des hirondelles, la vertu de l'hysope pour la toux, celle de la rue pour faciliter les urines, celle de la _creve_ ou _cive_ pour refroidir les sens, celle de l'ortie contre l'ardeur amoureuse, etc., etc, etc.

La troisième partie, celle des recettes, nous donne, contre la goutte, le remède suivant: _prenez oint de pourceau frais, racine de persil, racine d'ysope, et graine de genièvre; puis cuisez tout ensemble très bien en un pot neuf de terre couvert très bien deux jours et une nuit; mettez bon vin blanc dedans tant que la matière soit bien confite, et puis la coulez bien parmi deux touailles, et mettez-en une boîte pour garder, et oignez-en la goutte._

Le second traité comprend le régime contre la _pestilence_. Le premier préservatif est de _prier Dieu, la glorieuse vierge Marie, et mesmement messeigneurs saint Sébastien et saint Roch, lesquels sont spéciaux intercesseurs envers Nostre Seigneur contre cette merveilleuse maladie_. Nous n'entrerons pas dans le détail des moyens thérapeutiques proposés par les médecins de Bâle; d'autant moins que ces moyens n'offrent rien qui soit saillant par la science ou par l'étrangeté; mais nous rapporterons textuellement les conseils hygiéniques de ces docteurs du XVe siècle, parce qu'ils offrent des rapports frappans avec ceux que nous ont donnés nos docteurs en 1832, contre le choléra-morbus asiatique. «Au temps qui est dangereux de pestilence on se doibt garder de trop manger, et de tous baings en général, et spécialement des estuves, de aer trouble comme nébuleux, pluvieux ou couvert de serain, ou aer de nuict; de soy courroucer, et de mélancholie, de mauvaises odeurs, de froid, de lait, de tous fruitages pierreux, comme pêches, prunes, cerises et aultres semblables; et ne porte point ton urine trop long-temps avecques toy. Ne bois point sans avoir soif, et te garde de compaignie de femme et de excessive paour. Ta viande doit estre mêlée avec un petit de vinaigre, et principallement quand le temps est chauld et la personne chaulde. Le matin, quand tu leveras, et n'estant point fort tes membres, te habille chauldement, et te pourmelne bien, et ne soie pas long-temps sans déjeuner. Lave tes mains souvent en eau salée; ne te travaille point trop de quelque labeur que ce soit, et tiens ta teste et tes pieds chaulds.»

Ces préceptes, reconnus excellens, sont reproduits en vers à la fin de ce livre, demeuré inconnu à nos bibliographes. L'exemplaire que nous possédons vient de la bibliothèque de M. Langs de Londres. Il n'est pas ébarbé.

LES LUNETTES DES PRINCES,

Avec aulcunes Balades et Additions nouuellement composées par noble hōme Jehan Meschinot, en son vivant grant maître de l'Hostel de la royne de France.--Icy finissent les Lunettes des Princes, imprimées à Paris par Philippe Pigouchet. lan M.CCCC. quatre vingt et dix-neuf, pour Simon Vostre, libraire, demourant en la rue Neufve Nostre Dame, à l'enseigne Saint Jehan levangeliste. 1 vol in-8 gothique, de 108 feuillets, très rare.

M. Brunet, qui parle de cette édition sous le N° 8728, dit que ce précieux livre (précieux par sa rareté) fut imprimé, pour la première fois, à Nantes, chez Estienne Larcher, en 1493, 1 vol. pet. in-4 gothique. Jehan Meschinot, qui fut maître d'hôtel du duc François II de Bretagne, puis de la reine Anne, y est qualifié de seigneur de Mortières. Ce poète, homme de cour, mourut en 1509. Il ne paraît pas qu'il se soit fort engraissé à la table des ducs de Bretagne; aussi était-il fort triste, comme l'indique le surnom qu'il prit de _Banni de Liesse_. Notre édition de 1499 porte en tête du premier feuillet, sur lequel est gravé sur un frontispice en bois le chiffre _P. P._, le nom entier de Philippe Pigouchet. Nous remarquerons que le livre est imprimé sans points ni virgules.

(1493-1499.)

Cet ouvrage de morale, dont l'abbé Goujet ne nous dispense pas de parler, est une macédoine de vers et de prose, mais plus souvent de vers, composée dans le but de retracer aux grands de la terre leurs méfaits et leur néant.

«Les grants pillent leurs moyens et plus bas Les moyens font aux moindres maitz cabas Et les petits s'entre-veulent destruire, etc., etc., etc.»

Le lieu commun n'est pas traité ici selon la manière d'Horace, pas plus que dans le passage qui suit, sur le malheur et la nécessité de la mort:

«O mort, combien ta mémoire est amère! .................................... Tu n'as en mal seconde ne première! On ne te peut descripre bonnement; Plus a en toi de douleur et tourment Que comprendre ne peut entendement Soit de Platon, de Virgile ou Homère, etc., etc.»

Suivent de tristes complaintes sur la mort du duc Jean de Bretagne: Mais quoi! le roi David, prophète pacifique.--Et Salomon saige dict en publicque.--Eux-mêmes ont dû trespasser--Or donc chascun doibt y passer. Voilà qui conduit le poète au dégoût de toute chose et de toute personne: