Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus
Part 20
La première chose est que le monarque soit bien instruit et formé de bonne heure à l'amour de ses peuples, de la vertu et de Dieu, et dressé à de sages façons de vivre; mais, comme tout a été dit sur ce sujet par Aristote éduquant Alexandre, Zénocratès écrivant à Néoclès, roi des Cypriotes, Zénophon en son livre de la Pédie de Cyrus, Cicéron en son oraison à la louange de Pompée, Plinius en son panégyrique de Trajan, saint Thomas d'Aquin et Egidius de Rome, et de nos jours par Jehan Meschinot en ses Lunettes des princes, il serait superflu et téméraire ensemble de rien ajouter. Je présuppose donc le prince doué, à cet égard, des dons de nature et de grace, et je viens aux points particuliers: 1° le prince doit avoir trois conseils; un général sans être trop nombreux, qui répond au conseil des soixante-douze disciples de Jésus-Christ; un autre plus restreint pour les affaires plus secrètes, à l'imitation du conseil des douze apôtres; et enfin un confidentiel, qui sera l'image de la réunion de saint Pierre, saint Jean et saint Jacques, pour les hauts mystères et promptes délibérations. Le 1er conseil doit s'assembler au moins trois fois par semaine; le 2° tous les jours; et le 3° quand le cas le requiert. Il faut les composer de gens notables de diverses charges et emplois, et considérer la vertu et le mérite pour le choix, d'autant plus que le nombre en est plus petit. Dans ces conseils, le prince doit rarement décider contre la majorité des voix, n'y donner crédit absolu à personne, écouter les délations sans les trop croire ni trop les dédaigner, exiger et garder un secret inviolable sur les matières qui le demandent, sans craindre d'ailleurs de s'entretenir, parfois, familièrement de certaines affaires, pour mieux s'éclairer, et ne garder jamais rien pour soi seul; car il faut au moins un avis dans toute chose. Ces points capitaux des conseils étant bien réglés, il serait difficile que l'État vînt à souffrir grand dommage sans qu'il y eût à l'instant remède. Autres points: se ressouvenir que les choses se conservent _par les mêmes causes et moyens qui les ont introduites_. Ainsi, l'Etat de France étant établi sur la religion, la justice et la police, il convient d'honorer et aider le pape; de rendre aux prélats les hommages qui leur sont dus, encore que je confesse que, de notre temps, il y en ait beaucoup d'indignes, et beaucoup du fait même des princes; et de ceux-là je suis sans doute des plus indignes. Il faut exiger la résidence des prélats, et ne pas souffrir que, par ambition, ils aillent à Rome, par troupes, engraisser la cupidité romaine, et amaigrir nos provinces. Il convient encore de respecter religieusement la justice du royaume; _car les hommes résistent à la force et obéissent à la justice_. Pour ce faire, choisir maturément les sujets; les peu changer; empêcher la vénalité des charges de judicature qui commence à s'introduire; ne jamais intervenir, dans les procès, en faveur de qui que ce soit, et encore moins contre, et user rarement du droit de grâce, et jamais pour les criminels détestables. Enfin, dans ce qui concerne la police proprement dite, le soin premier du souverain sera de maintenir cette harmonie des trois ordres de citoyens dont on a parlé, savoir: pour la noblesse, de l'aimer et de l'estimer, d'autant qu'elle vit d'honneurs, non de profit, servant l'État depuis tant de siècles, aux périls et dépens de sa vie; mais de ne pas la laisser usurper l'autorité sur les baillis, sénéchaux et autres juges royaux, et d'y réprimer sévèrement les violences auxquelles, par le fait des armes, elle est trop inclinée; de veiller à ce que les gens de justice ne la ruinent point par la longueur des procès; de modérer, par l'exemple royal, son goût excessif pour les pompes, le luxe et la bombance, qui l'épuise et la contraint puis après à piller le peuple gras et le peuple maigre. Sa gloire et sa réputation ne consistent point _en telles pompes et gorgiasetez_. Pour l'ordre moyen: de favoriser la marchandise, et prendre souci, par diverses ordonnances du roi, très difficiles à bien peser, et qui ne sont pas de mon fait, que l'argent ne sorte point du royaume. Pour le tiers-ordre ou populaire: de le peu fouler d'impôts et taxes; de veiller à ce que les officiers de finance n'augmentent pas la charge en la levant; de le protéger contre les gens d'armes, et de lui ouvrir la porte à s'élever par le commerce, la science, la littérature, et même la guerre. Un seul homme, qui s'élève par ces moyens, en fait courir dix mille; et, par ainsi, s'entretient l'émulation de vertu. Mais il est temps de montrer comment le royaume peut s'accroître par la force.
Le prince établira judicieusement, sur les frontières, de bonnes places fortifiées et bien munies de toutes choses, qu'il visitera de temps à autre, à l'imprévu, aussi bien que les provinces, donnant audience et facile accès à un chacun. Il entretiendra des corps permanens de gens de pied, tant pour faire part au peuple de la défense du pays, que pour ne pas assoler la noblesse, et faire face aux Anglais, Allemands et Suisses, qui combattent à pied. De la sorte il n'aura plus besoin d'étrangers; la nation sera suffisamment, mais non trop aguerrie, et l'argent ne sortira pas du royaume. Il aura soin de tenir ses troupes en exacte et sévère discipline, laquelle consiste en deux choses: première, le bon choix des chefs, fait par mérite plus que par faveur, entre gens ni trop vieux ni trop jeunes, et pourvus des qualités requises, dont l'auteur fait l'énumération. Seconde chose, l'obéissance des soudards, laquelle s'obtient mieux par la sévérité juste que par la débonnaireté; comme aussi par l'attention des chefs à respecter les droits et les besoins des soudards, et à les satisfaire, en gardant toujours la majesté du commandement, et sans souffrir abondance de charrois, provisions, harnois, pour aider à l'opulence des gens de guerre, toujours pernicieuse à la discipline, ainsi qu'Annibal l'expérimenta dans Capoue.
La politique étrangère, ou la façon de vivre avec les États et princes voisins, est encore à rechercher pour accroître le royaume. C'est là une matière délicate, car elle n'offre pas de règles théoriques sûres comme le gouvernement du dedans, tel pays devenant ennemi d'ami qu'il était, par mille causes imprévues. Toutefois on peut encore ici se faire des principes, 1° de rechercher la paix avec toutes nations qui ne sont pas hostiles par nature et essence, telles que les nations infidèles, et de n'entreprendre guerre que pour la défense et l'honneur de soi ou de ses alliés; 2° de se tenir constamment préparé contre l'attaque, en voyant clair sur la conduite du dehors, principalement contre l'agression des États puissans, ou qui s'agrandissent, ce qui s'obtient par le soin de ne laisser passer ni pénétrer, par ses terres, aucun voisin redoutable; d'avoir des amis chez les étrangers qui les surveillent, et balancent les partis ennemis; de ménager des discords entre eux, quand on a sujet de les craindre, et d'attirer chez soi les hommes de tous les pays qui dominent les autres par leurs talens. Il ne faut pas entreprendre guerre sans avoir épuisé la voie des remontrances, ni faire la paix dans l'adversité à moins de nécessité extrême, à l'exemple des Romains et à l'encontre des Carthaginois. Ce serait un capital expédient, pour le royaume de France, qui a tant de belles côtes, d'avoir toujours de bonnes flottes et armées de mer, lesquelles préviennent mieux les guerres que les armées de terre, par la crainte qu'elles inspirent sur tous les points, et sont moins lourdes aux peuples.
La cinquième et dernière partie de mon livre traitera, comme je l'ai dit, des conquêtes à faire et des moyens de les conserver, pour ce que le roi de France, tant sage qu'il soit, peut être, par légitimes droits, amené à conquérir au loin, ainsi que cela s'est encore vu, mêmement de nos jours. Et d'abord, il convient, avant de conquérir, d'examiner si la conquête est juste, et de l'examiner devant Dieu et son conseil, sans faintise, et bien autrement que l'on ne doit faire, si j'ose dire, quand il s'agit de se défendre; _et vaut mieux, s'il y a doute, différer dix ans qu'avancer d'un jour_. Cet examen fait, il faut passer à celui des difficultés probables, telles que les forces de l'ennemi, la qualité du pays, l'état des chemins, les ressources de vivres, les lieux à traverser, et enfin ses propres ressources, en comptant toute chose au pire; puis après, examiner comment on gardera ce qu'on aura possible pris, et si le gain vaut la perte; bref et finalement, ne se décider pour oui que par considération de nécessité et non par celle de la simple utilité. L'entreprise une fois décidée, il faut s'équiper promptement, ne pas regarder aux frais, et agir vite, surtout avec les Français, _qui sont trop meilleurs d'arrivée et à la première poincte qu'après long séjour et de froid sang_. La conquête faite, recourir promptement aux moyens d'une sage police pour s'attacher les habitans, et ne plus laisser que le moins possible d'image de la guerre, afin de montrer qu'on n'est pas venu pour fouler, mais pour gouverner et s'établir en amis, à long-temps et pour toujours. Récompenser les siens en biens du pays, afin qu'ils s'y attachent et maintiennent par possessions, par alliances, etc., les habitans, ainsi que fit Guillaume de Normandie. Punir aigrement les révoltes, et accueillir largement les fidèles et les soumis. Incorporer nombre de naturels dans ses troupes; prendre les mœurs du pays; respecter les usages; bailler les charges aux naturels, hormis les premières; rendre bonne et égale justice, et punir les violences des siens; connaître les divisions des partis, car il y en a partout, et fortifier l'un contre l'autre; enfin, se saisir de bons otages, et mettre garnisons solides ez places convenables. Ainsi prospérera de plus en plus, Dieu aidant, la nation de France.
LA LOY SALICQUE,
_Première Loy des Françoys faicte par le roy Pharamond, premier roy de France, faisant mention de plusieurs droicts appartenant aux roys de France._
(1540.)
On sait qu'en 1478, Louis XI, suivant sa coutume de faire agir la ruse plutôt que les armes, avait conclu avec Edouard IV (Yorck) une trève de 100 ans, qui suspendit habilement les prétentions du roi d'Angleterre sur la couronne de France et sur l'héritage de certaines provinces, telles que la Normandie, l'Anjou, etc. Cette convention trancha, par le fait, au profit de nos rois, une question que la guerre eût bien pu laisser indécise encore pendant longues années; mais restait l'évidence des droits français à démontrer. C'est là ce qu'entreprit Claude de Seyssel, dans sa _Loi salique_, peu de temps après la signature de la trève adroite dont nous venons de parler. Il divisa son ouvrage en trois sections; la première traite de la grande querelle d'Edouard III et de Philippe de Valois, résolue en faveur de ce dernier par les états-généraux, sur ce passage fameux de la loi civile des Saliens, relatif à la transmission des Alleuds: _Nulla portio hæreditatis de terra salicqua mulieri veniat_; passages que nos vieux Français appliquaient au domaine de la couronne et à la couronne elle-même; confondant ici deux choses distinctes, la couronne et le domaine royal; car le gouvernement des hommes, entendons de ceux qui ne sont pas réduits à l'état de servitude, ne saurait jamais, en dépit de toutes les lois saliques du monde, être considéré comme une propriété. Mieux vaut s'en tenir, sur ce point, à la déclaration d'Estienne Pasquier, _que la loi qui interdit la couronne de France aux femmes n'est écrite nulle part, hormis ez cœurs des Françoys_. Dans la deuxième section, l'auteur, après une longue et savante dissertation historique, déboute les princes anglais de tout droit sur la Normandie, la Guienne, l'Anjou, le Maine, à titre héréditaire; et cela, tant en vertu de la succession régulière qu'à cause des confiscations légalement exercées pour le fait de félonie. Enfin la troisième section est consacrée à prouver, contre le roi Edouard IV, qu'il est mal fondé à tirer vindicte de la rupture opérée en 1449 de la trève conclue en 1444, entre Charles VII et Henri VI, puisque les torts vinrent alors de l'Angleterre, qui se saisit violemment, en pleine paix, de la ville de Fougères sur le duc de Bretagne, vassal du roi de France. Seyssel met à établir que la France a pour elle la bonne foi, une importance qui lui fait beaucoup d'honneur, ainsi qu'à l'esprit français de cette époque; mais il est fort amer, à ce sujet, contre les Anglais, et cite un cruel quatrain:
Anglicus est cui Numquam credere fas est Dum tibi dicit: Ave. Tanquam ab hoste cave.
En résumé, cet ouvrage, rempli de notions historiques précises et de raisonnemens bien déduits, sur notre ancien droit public, sera toujours excellent à lire pour s'instruire à fond des causes de nos vieilles dissensions avec les Anglais. On trouve à la suite un petit aperçu géographique sur la Gaule et la Grande-Bretagne qui dénote un savoir tant soit peu gothique. Il y est écrit que saint Patrice, fils de la sœur saint Martin, fut envoyé par le pape Célestin, en Hybernie, qui est une région en mer, nommée _Escosse la Saulvaige_, où les gens mangent les hommes et les femmes, comme dict sainct Hierosme. Si cette assertion est vraie, il faut convenir qu'on ne doit désespérer de rien en fait de civilisation, puisque l'Écosse est aujourd'hui considérée, par bien des gens éclairés, comme un des pays de la terre où il faut chercher le type de l'espèce humaine, sous le double rapport des lumières et des mœurs.
LA GRANDE DANSE MACABRE
DES HOMMES ET DES FEMMES,
Historiée et renouvelée de vieux gaulois en langage le plus poli de notre temps, avec le Débat du Corps et de l'Ame, la Complaincte de l'Ame damnée; l'Exhortation de bien vivre et de bien mourir; la Vie du mauvais Antechrist; les Quinze signes du jugement. A Troyes, chez Jean-Antoine Garnier, 1728; 1 vol. in-4, fig. en bois, de 76 pages.
(1485-90--1728.)
L'auteur, ou plutôt le traducteur français de ce livre bizarre, est un sieur Guyot Marchant, qui demeurait à Paris, en 1485. L'édition originale parut, cette même année, le 28 septembre. Elle est fort rare, mais bien moins complète que les éditions postérieures, ne contenant que 10 feuillets de texte et 17 gravures en bois. L'édition in-fol., gothique, de 1490, indique que cette composition singulière, qui se trouve figurée dans un tableau fameux du peintre Holbein, et, dernièrement, dans un ouvrage anglais à vignettes coloriées, intitulé: _The Dance of Death_, a été traduite autrefois en vers français d'un poème allemand.
L'idée du livre est le développement de ce lieu commun, si souvent traité dans toutes les langues, que tous les hommes, grands et petits, riches et pauvres, paieront le tribut à la mort.
O créature raisonnable Qui désire le firmament, Voici ton portrait véritable, Afin de mourir saintement; C'est la danse des Macabées, Où chacun à danser apprend, Car la Parque, ceste obstinée, N'épargne ni petit ni grand, etc., etc., etc.
La suite des figures représente la mort entraînant les gens de toute condition, bon gré mal gré, à commencer, pour les hommes, par le pape, l'empereur, le patriarche, le connétable, l'archevêque, le roi, le chevalier, le cardinal, et jusqu'au simple abbé, au bailli, à l'astrologue, au bourgeois, au moine, au maître d'école, à l'usurier, à l'amoureux, au petit enfant et au médecin; et, pour les femmes, depuis la reine, la duchesse, la régente, l'abbesse, etc., etc., jusqu'à la bergère, à la bourgeoise, à la mignonne, à l'impotente, à la pucelle, à la femme grosse, à la religieuse, à la sorcière, à la bigote et à la sotte. Le texte en vers qui se lit en bas de chaque figure en est l'explication paraphrasée. La mort dialogue avec le patient en octaves de huit pieds, quelquefois assez comiques, le plus souvent insignifiantes. Nous remarquons dans l'auteur une certaine pente satirique contre le clergé; car c'est toujours lui que la mort goguenarde le plus, et qui fait le plus de façons pour la suivre.
LA MORT.
Vous faites l'étonné, me semble, Cardinal! Allons, vitement! Suivez les autres tous ensemble, Rien ne sert votre étonnement! Vous avez vécu richement, Et non pas comme les apôtres; Laissez ce riche habillement, Vous danserez comme les autres.
LE CARDINAL.
J'ai bien sujet de m'ébahir, Puisqu'il faut enfin que je parte; Je ne pourrai plus me vêtir De violet ni d'écarlate; Chapeau rouge, chape de prix Me faut laisser en grand'détresse; Hélas! je n'avais pas appris Qu'après la joie vient la tristesse.
Nous observerons encore que les femmes, en général, dans cet ouvrage, suivent la camarde de meilleure grace que les hommes; et peut-être l'auteur a-t-il raison, en dépit de l'appareil de courage dont notre noble sexe s'enorgueillit: il est vrai qu'il ne s'agit ici que de la mort naturelle. Nous ne dirons rien des pièces qui suivent la _grand'danse_, et où les mêmes pensées se retrouvent sous une forme moins piquante. A l'égard des signes précurseurs de la fin du monde qui terminent l'ouvrage, ils donneraient à penser que le monde va finir tous les jours; car ces signes ne sont autres que les vices de l'humanité. «Quand vous verrez des ambitieux cruels, des impudiques effrontés, des avares sans pitié, etc., etc., etc., ce sont des signes prochains de la fin du monde.» Ne voilà-t-il pas des signes bien précis? J'aime mieux cette tradition sacrée: «Quand vous verrez le monde se convertir, ce sera le signe qu'il touche à sa fin.»
LE GRAND KALENDRIER
ET COMPOST DES BERGIERS,
Composé par le Bergier de la Grand'Montaigne, auquel sont adioustez plusieurs nouuelles figures et tables, lesquelles sont fort utiles à toutes gens, ainsi que pourrez voir cy-apres en ce présent liure. A Paris (sans date, mais de l'an 1500, comme on peut le voir au feuillet _de la Physionomie des Étoiles, vers la fin du livre_), pour Jehan Bonfons, libraire, demourant en la rue Neufue-Nostre-Dame, à l'enseigne Sainct-Nicolas. Figures en bois gothiques. 1 vol. in-4 de 84 feuillets. (_Très rare._)
(1488--1500.)
M. Brunet dit que le Compost des Bergiers fut imprimé en français, pour la première fois, à Paris, par Guyot Marchant, l'an 1488, le 18e jour d'avril, in-fol., gothique, de 90 feuillets, fig. en bois. Il remarque que le P. Laire assure, dans son _Index librorum_, que cet ouvrage est traduit du latin de Sextus Rufus Avienus; mais il n'en croit rien, d'autant que Panzer ne le donne pas à cet auteur. Je me permettrai d'être de son avis contre celui du P. Laire, tout en pensant que la composition du premier _Compost des Bergiers_ (car il y en a plusieurs) remonte fort au delà de 1400, et probablement au temps où le latin corrompu faisait une partie de la langue vulgaire des Français et des Gaulois romanisés. Le _Compost_ est une production beaucoup trop rustique pour être attribuée au poète du IVe siècle Avienus, bien que ce poète ait été assez barbare pour mettre Phèdre en vers élégiaques, et Tite-Live en vers iambes. Je lis sur mon exemplaire, qui vient de la bibliothèque des capucins de Rouen, une note manuscrite ancienne, où il est dit que ce livre _fut défendu pour ôter les exemples de fortifier les superstitions_. Il y avait matière, car le Bergier de la Grand'Montaigne se mêle d'expliquer tous les secrets des mondes à propos du cours des années et des saisons. Je vois, dans ses prologues, que l'homme met autant de temps à décliner et se détruire qu'à croître et se fortifier de corps et d'esprit, c'est à dire 36 ans; d'où il résulte que la durée naturelle de la vie humaine est de 72 ans, et que les différences en plus et en moins tiennent au bon ou mauvais régime, aux accidens ou à la bonne fortune. J'y vois aussi que les 72 ans se rapportent à une seule année solaire de douze mois, répartis en quatre saisons de trois mois chacune, en comptant 6 ans de la vie pour un mois; d'où nos quatre saisons de _Jeunesse plaisante_, _Force vigoureuse_, _Sagesse profitable_ et _Vieillesse débile_, durant chacune 18 ans. Mais ce n'est rien encore; voici qui passe les bornes du _Calendrier_: «L'homme se change par les inclinations des corps célestes.»
«En janvier que les rois venus sont, »Blau médit, Frémin se morfont, »Anthoine s'esbat, Vincent boit, »Pol doit plus qu'on ne lui doibt.»
L'arbre des péchés a 7 branches figurant les sept péchés capitaux. Chacune de ces branches a plusieurs rameaux: ainsi l'orgueil en a 17, l'envie 13, l'ire 10, la paresse 17, l'avarice 20, la gloutonnerie 5, et la luxure 5; c'est bien peu. Selon ce que raconte Lazare, des choses de l'enfer, après sa résurrection, les orgueilleux sont attachés à des roues de moulin à crampons de fer, qui tournent perpétuellement; image de la roue de la fortune. Les envieux sont transpercés de glaives et de couteaux aigus. Les paresseux, dans une ténébreuse salle, sont mordus de serpens menus et gros. Des chaudrons pleins de métaux fondus coulent sur les avaricieux pour les soûler d'or et d'argent. Sur les bords d'un fleuve infect, des tables servies de crapauds rassasient à bon marché _les gloutons et gloutes_. Les luxurieux sont baignés dans des puits de feu et de soufre.
Vient ensuite _le Jardin aux champs de vertus_, contenant l'Oraison dominicale, l'Ave Maria, le Credo, les dix Commandemens de la loi, et les cinq de l'Église, en vers français barbares, tels qu'on les connaît; le tout avec des commentaires et nombre de mauvais vers français et latins.
S'ensuivent encore l'_Histoire du navire sur mer, comparé à l'homme vivant au monde en perpétuel péril de damnation_, des chansons de bergers et de bergères plus morales que poétiques, une explication des vertus théologales, un traité d'anatomie où l'on apprend que le corps humain comprend 248 os, un traité d'hygiène pour les quatre saisons, un traité d'astrologie qui dénote des observations astronomiques assez étendues et plus subtiles qu'on ne s'y attend.
Le livre finit par une suite de distiques et de quatrains, intitulée: _les Dits des Oiseaux_, dans lesquels dits chaque oiseau nous enseigne à bien vivre. Certainement, le _Bergier de la Grand'Montaigne_, type de Mathieu Lansberg, n'en sait pas autant que notre bureau des longitudes; mais quoi! le savoir des Newton et des Laplace commence ainsi, et puis il y a des gens qui paient le _Compost_ 50 fr. en 1833. Ce n'est donc pas un almanach méprisable. D'ailleurs l'abbé Goujet en estime l'auteur et le met au rang de nos vieux poètes, dans sa Bibliothèque française.
Voici un échantillon de ses poésies; c'est une chanson de _bergère qui bien se cognoissoit, et à laquelle sa cognoissance profitoit, et disoit_:
Je considere ma pauure humanité Et comme en pleur nasquis sur terre: Je considere moult ma fragilité Et mon peché qui trop le cueur me serre: Je considere que mort me viendra querre Je ne scay l'heur, pour me tollir la vie: Je considere que l'ennemi m'espie, La chair, le monde si me guerroyent fort Je considere que c'est tout par envie Pour me livrer sans fin de mort à mort: Je considere les tribulations De ce siècle; dont la vie n'est pas nette: Je considere cent mille passions Ou pauuvre humaine creature est subjecte: Je considere la sentence parfaicte Du vray juge faicte sur bons et maux: Je considere que tant plus vis, pis vaux, Dont conscience bien souuent me remort: Je considere des damnez les defaux, Qui sont livrés sans fin de mort à mort. ........................................ Quand ce viendra le jugement doutable, O doulce vierge sur toutes delectable, Ayez mercy de moy celle journée, etc., etc., etc.
L'AMANT RENDU CORDELIER
A L'OBSERVANCE D'AMOURS;
SUIVI DE
L'AMANT RENDU PAR FORCE
AU COUVENT DE TRISTESSE;
DE
LA COMPLAINCTE QUE FAIT L'AMANT A SA DAME
PAR AMOURS;
ET DES