Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus
Part 2
Si donc il m'avait été donné de concevoir plus tôt, d'apercevoir mieux, de savoir davantage, le Recueil pour lequel j'invoque l'indulgence du public serait devenu, j'ose le dire, un tableau très vrai, très animé, de la littérature nationale, et par là même une intéressante partie de notre histoire. Les grands écrivains n'auraient point figuré dans ce tableau pour eux-mêmes. Ressortant d'autant plus qu'ils s'y seraient présentés simplement, à leur rang, avec leurs seuls noms, ils y auraient servi comme de points lumineux pour en éclairer l'ensemble. Je me serais bien gardé, après ce qui est arrivé à l'estimable abbé Goujet, de vouloir tout retracer et tout décrire; et, me bornant à saisir dans la foule les physionomies caractéristiques, j'aurais passé vivement au milieu de cette foule même, écartant de mon chemin beaucoup de gens qui, sans doute, ne se croyaient pas faits pour cette injure, à voir la peine qu'ils avaient prise à se parer. Circonscrit scrupuleusement, pour le coup, dans les limites de mon pays (car j'ai peu de foi aux universels), je ne m'y serais pas cru à l'étroit; loin de là que, si mon Recueil eût répondu à mon idée, ce magasin de choses délaissées eût offert, parmi ses misères, un échantillon des produits littéraires de tous les temps, avec cette circonstance précieuse, que l'œil eût sans peine distingué les procédés et la progression du travail. Mais surtout, puisque les mœurs et les lettres sont inséparables, il eût rendu visible, à ne pas s'y méprendre, l'action des premières sur les secondes, celles-ci ne s'y montrant plus que dépouillées de l'appareil du génie, dans ce costume commun, _dans cet à tous les jours_ qui trahit la nature, ou plutôt qui la révèle. On sentira aisément, par des exemples, comment cela se peut faire. En effet, que l'historien ou l'orateur s'étudie à peindre à grands traits d'éloquence, depuis les Gaulois devenus Romains, jusqu'aux Français de nos jours, le penchant pour la tendresse et la volupté, principe de la galanterie, qui se mêle sur notre sol à l'ardeur de se produire, à l'impatience du joug, au besoin de triompher en tout genre, il en dira moins, dans son œuvre entière, qu'un extrait tout uni des _Arrêts d'amour_ de Martial d'Auvergne, faux arrêts rendus sur de fausses plaidoiries, et appuyés gravement par le jurisconsulte Benoît Court de toute l'artillerie des _Pandectes_ et du _Digeste_. C'est bien là, s'écrie-t-on en lisant ces arrêts plaisans, le même peuple romancier qui, avec un sentiment plein de charme et de naïveté, plus entêté d'amours encore que de combats, célébrait dans des chants épiques la reine Berthe, Blancheflore, la tendre Yseult, autant et plus que les héros qui l'affranchirent des Wandres et des Sarrasins, et lui conquirent le Saint Graal et le Saint-Sépulcre!
D'un autre côté, en voyant nos épopées naissantes presque aussitôt tourner au familier, et, peu après, céder la place à des milliers de joyeux conteurs et de faiseurs de drames, satiriques ingénieux, ennemis sans fiel des ridicules, penseurs hardis et légers, un peu nus dans leurs jeux, et toujours entraînés gaîment vers les peintures érotiques, n'aperçoit-on pas d'abord cette influence des femmes, qui prévaut toujours dans le commerce libre des deux sexes? Grâce au ciel, cette liberté, si douce et si utile, ne fut nulle part mieux ni plus tôt naturalisée qu'en France: là donc, le sentiment et le rire devaient triompher à l'envi. Le rire principalement, le rire, élément indéfinissable de la société humaine et son produit tout ensemble, qui, suscité par ce qui est étrange ou singulier, vit du rapprochement des personnes, meurt dans leur isolement, et suppose, chez qui l'excite à dessein, une extrême finesse, devait à ces titres régner dans notre bienheureux pays. Aussi découvre-t-on, par la littérature de ce pays, qu'il en a fait son empire. Politique, morale, religion, le rire chez nous a tout pénétré, faisant, selon le temps, dominer la folie ou la raison; ainsi ce sera, les grelots à la main, que Théodore de Bèze attaquera l'unité de l'Eglise; que Béroalde, aussi bien que l'auteur du _Pantagruel_, essaiera d'arracher à la superstition ses torches et ses couteaux; que le sombre Pascal lui-même rappellera des moines mondains à l'humilité, à l'austérité des mœurs évangéliques; et aussi que Montesquieu fraiera la voie aux profondes vérités dont sa tête forte est remplie; que Voltaire enchaînera la capricieuse vogue à son char de poète, d'historien et de philosophe; mais surtout que Molière _emportera le prix de son art_, et La Fontaine le prix du sien, tous deux pour venir se ranger à la tête des poètes favoris de leur nation; et le même rire qui fera le mobile principal de nos premiers écrivains deviendra, par la même raison, celui des moindres, ou bien plus encore, parce que, ainsi que nous venons de le voir, la plèbe des auteurs est précisément l'espèce qui se moule le mieux sur les mœurs populaires.
Plus on étendrait ce parallèle de nos mœurs et de nos écrits, plus on reconnaîtrait qu'un choix habile, fait parmi nos anciennes productions du second et du troisième ordre, devenues rares ou tombées dans l'oubli, eût fidèlement retracé la marche de la société française, et même pu jeter du jour sur le cours souvent caché des évènemens. Mais tant d'honneur ne m'était pas réservé. Sans doute, il ne faut rien chercher de pareil dans l'_Analectabiblion_; ce recueil se ressent de son origine fortuite. Je serais surpris qu'on n'y trouvât rien d'estimable; mais il aura rempli mon attente, s'il a le sort de tous ceux que j'ai cités. Il n'est suffisant dans aucune partie, je l'avoue; et même, entre les sujets rapportés, il en est plusieurs que d'autres du même genre, si je les avais eus sous la main, eussent avantageusement remplacés, soit sous le rapport de la rareté, soit sous celui de l'importance; toutefois, tel qu'il est, le choix et la variété n'y manquent pas. Le lecteur y passe en revue, selon l'ordre des temps, des chansons de gestes ou épopées gothiques, genre de poèmes qu'un de nos premiers philologues, M. Paulin Pâris, vient si heureusement de remettre en lumière et en honneur, des romans de chevalerie d'ancienne origine, des contes, des moralités, des farces de nos vieux trouvères, quelques uns de ces mystères qui ont précédé nos drames immortels, entre autres celui de tous à qui Clément Marot donnait la palme; des traités de morale, de philosophie, de politique, de métaphysique sous diverses formes et de différens âges, des écrits satiriques en prose et en vers, de l'histoire, des sermons, de la controverse, des dissertations, et jusqu'à des libelles; en un mot, beaucoup de choses qui sont l'objet de la littérature proprement dite.
On ne doit point espérer, d'après cet énoncé, qu'une telle lecture n'offre rien de libre en morale, d'hétérodoxe en religion, de hardi en politique, rien qui blesse les oreilles des jeunes filles ou même de leurs mères, ni qui choque les croyances publiques et privées; un tel espoir serait trompé trop souvent, et la chose était inévitable, puisqu'il est question dans ce livre de Merlin Coccaïe, de l'Arétin, d'Hubert Languet et de Geoffroy Vallée; mais que cette liberté soit un mal ici, je ne le pense pas, au contraire; pourvu qu'une certaine mesure ait été gardée dans les exemples, et que le juste et l'honnête aient été respectés ou vengés dans la critique: or, c'est ce que j'ai eu constamment en vue; et c'est assez pour les personnes éclairées et sincères, les seules qu'il faille prendre pour juges, les seules à qui ce livre soit adressé[2].
[2] Cette préface était à peine achevée, lorsqu'en parcourant le tome IV des _Souvenirs de Mirabeau_, publié en 1834, par M. Lucas de Montigny, j'y trouvai les paroles suivantes, qui exposent si nettement l'idée et le plan de mon Recueil, qu'il m'a paru aussi heureux pour moi qu'indispensable de les transcrire. Mirabeau, dans une lettre du 14 février 1785, qu'il écrit à Vitry, s'exprime donc en ces termes:
«Vous savez quel est le plan du Journal que je conçois, et qu'on ne veut pas comprendre. Il serait fait, sur l'idée, assez neuve, peut-être, et qui, selon moi, n'est pas sans utilité, de s'occuper des vieux livres, comme les journaux ordinaires s'occupent des nouveaux. Abréger et choisir est assurément, aujourd'hui, le besoin le plus urgent des sciences et des lettres. Conserver est d'une utilité moins prochaine, peut-être, ou plutôt moins abondante. Mais, cependant, à mesure que le goût de l'érudition passe, que la manie d'écrire devient plus contagieuse, que l'ardeur de publier, ou la nécessité de sacrifier au goût du jour, aux coryphées du temps, à la prétention d'être exempt de préjugés, ce qui n'est guère, au fond, que substituer des préjugés à des préjugés; à mesure, dis-je, que toutes ces maladies nous gagnent et s'aggravent, nous négligeons trop les efforts de nos devanciers, qui, quand il serait vrai que nous les surpassassions par le talent de mettre en œuvre, n'en devraient que mieux appeler nos regards, afin, du moins, de monter avec élégance ce qu'ils ont si lourdement enchâssé. Je dis donc que cet article rendra quelque chose, et j'invoque, à cet égard, vos recherches, nos philologues du XVIe siècle, nos savans du XVIIe, nos recueils, nos compilations de tous les temps, excepté de celui où l'on n'a plus fait de livres qu'avec des cartons bien ou mal cousus, et des tragédies qu'avec de vieux hémistiches.»
ANALECTABIBLION.
SUR LES PREMIERS TRAVAUX DE L'IMPRIMERIE.
Les amateurs de l'imprimerie ont encore à demander un historien, après l'estimable travail de Prosper Marchand, étendu par le docte abbé Mercier de Saint-Léger[3], après les _Origines typographiques_ de Meerman[4], les _Annales typographiques_ de Maittaire, continuées, ou plutôt corrigées par Denys[5], celles de Panzer[6], et les nombreuses annales particulières aux divers pays; tous ouvrages précieux et savans, sur lesquels on devra baser désormais tout travail de ce genre, mais qui laissent beaucoup à désirer, soit pour la forme, soit pour le fond; c'est à dire pour présenter soit un ensemble clair et agréable, soit un tout homogène et complet jusqu'à notre siècle dix-neuvième, époque où l'imprimerie semble avoir atteint, principalement à Londres et à Paris, le plus haut degré de perfection possible. Peut-être un jour nouveau, répandu sur la naissance de ce bel art, en fera-t-il découvrir avec certitude et précision l'inventeur premier et le premier monument, aujourd'hui encore sujets de doute et de controverse; car les origines de la presse, quoique si rapprochées de nous, n'ont pas entièrement échappé à la destinée ordinaire de toutes les origines. Est-ce à Laurent Coster de Harlem que l'humanité doit en Europe (de l'an 1420 à l'an 1446), l'heureux secret déjà découvert par les Chinois, de multiplier, en les perpétuant, les signes de la pensée? Est-ce à Mentel de Strasbourg? une rumeur savante indique obscurément, à ce propos, une certaine _Vie de saint Jean l'Évangéliste_, un certain _Miroir du salut_, un _Art de mourir_, des _Sermons de Léonard d'Udine_, imprimés sans date et en latin avant les monumens de la presse mayençaise; mais ici personne ne s'accorde, ni sur les temps, ni sur les lieux, ni sur les personnes. Est-ce le gentilhomme mayençais Jean de Gensfleisch, dit Guttemberg, né en 1400, qui, vers 1450, imprima le premier? Est-ce à Strasbourg qu'il fit son premier essai? Cet essai fut-il je ne sais quel almanach dont la date est incertaine? ou plutôt Guttemberg ne travailla-t-il pas d'abord à Mayence, par suite d'une association fondée entre 1450 et 1455, avec Jean Fust ou Faust, citoyen de cette ville; et le fruit originaire de cette Société, rompue en 1455, ne fut-il pas la Bible latine, in-folio de 637 feuillets à 42 lignes, sans date? Alors le fameux Psautier de 1457, qui tient le premier rang parmi nos imprimés connus avec certitude, perdrait à beau jeu sa qualité d'aîné. Quelle part faut-il donner, dans l'invention, au gentilhomme? quelle à son associé Bourgeois? quelle à cet ingénieux Schoëffer, gendre de l'associé Jean Faust, qui marqua d'un sceau et d'un chiffre impérissables les premières impressions datées? Et observons ici que le nom de Guttemberg ne figure sur aucun livre; que les noms réunis de Faust et de Schoëffer ne se voient point avant 1457, point après 1470, et que le nom de Schoëffer, isolé, disparaît après 1492.
[3] Hist. de l'imprimerie. _La Haye_, 1740, in-4, et _Paris_, 1775, in-4.
[4] Origines typographicæ. _La Haye_, 1740, in-4.
[5] Annales typographicæ. _La Haye_, 1719-25. _Amst._, 1723. _Londini_, 1741, _Viennæ_, 1780-89. 10 vol. in-4.
[6] Idem. _Norimbergæ_, 1793-1803. 11 vol. in-4.--_Voy._ encore l'Histoire de l'imprimerie et de la librairie, par Jean De la Caille. _A Paris_, 1689.
Nous ne sommes pas appelés à résoudre ces difficiles questions; il nous suffit de résumer les opinions reçues, en choisissant les mieux fondées.
Il est donc à croire que Guttemberg, vers 1446, dans un temps où la gravure se répandait, y puisa, le premier, l'idée génératrice d'appliquer, à des écrits de longue haleine, les procédés employés à reproduire les quatrains et distiques placés en dessous des gravures sur bois. Il ne fallut, pour cela, que de plus grandes planches et plus de patience. Accordons que Faust, vers 1451, jugea plus solide et plus net l'emploi de matrices métalliques fondues. Cependant tout cela ne conduisait encore qu'à un grossier et lent stéréotypage. Enfin, vers 1456, Schoëffer imagina les poinçons ou caractères mobiles, et la face de notre globe dut changer. C'est ainsi que, plusieurs mille ans auparavant, un génie céleste avait trouvé les signes vocaux simples dont se compose l'alphabet, et, par là, dans l'avenir, substitué des langues nouvelles d'une portée incommensurable au langage étroit des symboles et des caractères composés.
L'imprimerie, une fois découverte, s'enrichit, se polit tout d'un coup singulièrement. Que dire des signatures, des réclames, des titres détachés, de la ponctuation, des majuscules, des souscriptions, de la pagination, des chiffres, améliorations diverses qui toutes ont leur importance et leur histoire? Ce n'est pas ici le lieu d'en parler avec détail; mais, honneur, gloire et reconnaissance, mille fois, au paisible triumvirat qui, pour toujours, établit, entre les intelligences, des voies rapides et sûres, d'une extrémité de la terre à l'autre! L'erreur, sans doute, y voyage autant et plus que la vérité; toutefois, la première, qui court en ravageant, y doit laisser moins de traces, à la longue, que la seconde, qui marche à journées comptées, et se retranche à chaque repos. Que les ames religieuses se rassurent! le Dieu de l'univers n'y perdra rien, puisqu'il est le premier besoin de l'homme, et la vérité même. C'est ce que figure cette formule finale des inventeurs, prophétique dans sa naïveté: _Ad Eusebiam Dei consummatum_.
Arrêtons donc, sans scrupule, un instant nos regards sur les premiers bienfaits de la presse.
1° et 2°. En 1457, nous voyons publier à Mayence, par les deux principaux inventeurs, le _Psalmorum codex_, déjà cité, et peut-être aussi, à Cologne, chez Quentel, le _Donatus_, ou le livre de Donat, sur l'instruction grammaticale. Nous disons _peut-être_, parce que, suivant Maittaire, on a bien pu omettre un C dans la date M.CCCC.LVII, auquel cas le livre serait postérieur d'un siècle, ce qui serait un grand déshonneur pour lui. Poursuivons.
3° et 4°. En 1459, à Mayence, par les mêmes inventeurs, Faust et Schoëffer, le _Rationalis divinorum officiorum Gulielmi Durandi codex_, et le _Psalterium Davidicum_, le second des innombrables psautiers.
5° et 6°. En 1460, à Mayence toujours, et toujours par les inventeurs, le _Catholicon_ et le _Clementis papæ quinti constitutionum codex_. Notez que le _Catholicon_ ne porte pas de nom d'imprimeur.
7°. En 1461, à Venise, par Nicolas Jenson, _le Decor Puellarum_, ou _la Beauté des jeunes Filles_; bien entendu qu'il s'agit ici de la beauté morale. L'imprimerie, qui devait, plus tard, s'émanciper cruellement, fut d'abord toute grave et toute chaste. Au surplus, la date de ce livre n'est rien moins que garantie. Plus probablement, elle doit être rapportée à l'année 1471, temps où Jenson fleurissait à Venise. Ce Jenson était Français d'origine. Pourquoi a-t-il laissé à des étrangers l'honneur d'introduire son art dans sa patrie?
8° et 9°. En 1462, à Mayence, à peu près dans le même temps que les _Sermones Gabriel Biel_, la célèbre _Biblia latina_, si belle et si chère. C'est la seconde Bible, ou la première, en ne comptant pas la Bible à 42 lignes, sans date. Aujourd'hui circulent plusieurs milliers d'éditions différentes de ce livre des livres.
10°. En 1464, _Biblia latina_, par Ulric Gering, Martin Crantz et Michel Friburger. C'est la troisième Bible.
11°, 12° et 13°. En 1465, année plantureuse pour la presse, trois ouvrages précieux: 1° _Lactantii institutiones_, imprimées sans nom d'imprimeur, dans le monastère de _Subbiaco_, états romains; 2° _Sexti decretalium, Bonifacii VIII libri opus preclarum_, à Mayence, par Jean Faust et Schoëffer. Nous possédons un magnifique exemplaire de ce livre, sur membrane, contenant 137 feuillets. Maittaire ne connaît, de cet ouvrage, aucun exemplaire sur peau vélin, hormis dans l'édition de 1473, qui est la cinquième. Il faut avoir senti la volupté de posséder un livre que Maittaire n'a pas connu pour la bien apprécier: l'amant le plus heureux en serait jaloux[7]; 3°, à Mayence, _Ciceronis officia et paradoxa_.
[7] M. Brunet cite deux exemplaires sur vélin de cette édition, l'un de la Bibliothèque Gaignat, l'autre de celle de La Vallière.
C'est le premier livre classique imprimé. Un tel hommage revenait à Cicéron.
14° et 15°. En 1466, à Augsbourg, _Biblia latina_, par Jean Bemler, et _Grammatica rhythmica_.
En 1467, la presse met au jour plus de vingt ouvrages différens. Aussi les livres de cette date, quoique très rares et d'un haut prix, comme la plupart de ceux qui sont antérieurs à 1500, n'ont-ils pas, dans l'opinion des curieux, le mérite de rareté première, que réunissent presqu'au même degré, entre eux, les quinze imprimés que nous venons de citer. Il faut remarquer qu'alors toutes les impressions sont latines. Cependant on voit, dès 1467, une Bible allemande. Seconde remarque: la théologie occupe la presse, pour ainsi dire exclusivement, à l'exception de Cicéron, dont elle reproduit les Épîtres familières, après les _Offices_ et les _Paradoxes_. Troisième remarque: le format employé n'est guère que l'in-folio, qui exigeait le moins de complication dans les procédés. Bientôt on va plier la feuille en deux, puis en quatre; plus tard on la pliera en six, en huit, en seize, et même en trente-deux; et alors on obtiendra, par l'in-64, un jouet d'enfant dans un prodige de l'art. Quatrième remarque: l'imprimerie européenne, en 1467, n'a point encore voyagé visiblement au delà des bords du Rhin.
1468-70. L'émigration des imprimeurs commence. L'Europe appelle de tout côté les Allemands habiles dans la pratique du nouvel art, de l'art magique. Paitoni, l'historien de l'imprimerie vénitienne, nous apprend que Jean de Spire, en 1469, ouvrit, dans la ville de Venise, la noble carrière que les Alde Manuce devaient tant illustrer après Nicolas Jenson. Rome, dès la fin de l'année 1467, s'enorgueillit de son premier imprimeur, Arnoldus Pannartz. Suivant Middleton l'annaliste de la presse anglaise, l'année 1468 dote la cité d'Oxford des travaux de l'imprimeur Frédéric Corsellis. Paris, plus tardif et plus rebelle aux innovations, ne laisse pas, en 1470, sous le plus soupçonneux de nos rois, de recevoir l'imprimerie des mains d'Ulric Gering, dont nous parlerons plus tard, non pas seulement comme d'un habile et savant imprimeur, mais aussi comme d'un excellent homme et d'un bienfaiteur de notre jeunesse studieuse. Chose notable, c'est un docteur de Sorbonne, le professeur Fichet, qui nous fait ce beau présent, plus précieux, sans doute, que les trois livres de sa Rhétorique latine, le second ouvrage qui ait été imprimé en France. Il faut lire ces détails dans l'_Histoire de l'Origine de l'Imprimerie de Paris_, par André Chevillier[8]. A cette même époque de 1470, commencent à paraître les classiques grecs, mais seulement dans des traductions latines; les savans de Byzance, réfugiés trop nouvellement en Italie, n'avaient pas eu le temps encore de familiariser la presse avec les caractères grecs, ainsi qu'il ne tardèrent pas à le faire dans Milan. Plutarque et Strabon ont les honneurs de ces publications translatées.
[8] Amsterdam, 1694. Le premier livre imprimé en France le fut à la date de 1470, par Ulric Gering, Martin Crantz, et Michel Friburger; c'est l'in-4 intitulé: _Gasparii Barzizii Bergamensis Epistolæ_. La Rhétorique de Fichet ne porte que la date de 1471. Gabriel Naudé, dans une savante Dissertation sur l'origine de l'imprimerie, insérée au tome IV des _Mémoires de Commines_, édition in-4 de Lenglet-Dufresnoy, cite, comme premier livre imprimé en France, le _Speculum vitæ humanæ_, de Roderic, évêque de Zamora, et lui assigne la rubrique suivante: _Paris_, 1470, quoique le livre ne contienne aucune indication de date ni de lieu.
1473. Cette année nous présente, mais toujours en latin, Polybe, Diodore de Sicile, Aristote et d'autres Grecs immortels. Alors les imprimés font irruption par toute l'Europe.
1474. Dans cette année, Paris reçoit son premier livre imprimé en français[9], si Maittaire en est cru. Le choix n'est pas heureux, malgré le titre de l'ouvrage: c'est l'_Aiguillon de l'Amour divin_, in-4. L'imprimeur est Pierre Caron. L'Italie avait été mieux inspirée; car elle possédait, dès lors, dans sa mélodieuse langue vulgaire, Pétrarque, Dante et Boccace. Il y avait aussi déjà plusieurs livres imprimés en castillan. La presse anglaise ne paraît avoir débuté en anglais que de 1475 à 80, par l'_Histoire du chevalier Jason_[10].
[9] M. Brunet dit que le premier livre imprimé en langue française fut celui des _Chroniques de saint Denis, depuis les Troyens jusqu'à la mort de Charles VII, en 1461. Fait à Paris, en l'ostel de Pasquier Bonhomm, le XVIe jour de janvier de l'an de grâce M.CCCC.LXXVI_. 3 vol. in-fol., goth.: Pasquier ou Pascal Bonhomme commença par être seulement libraire, faisant imprimer avant d'être imprimeur-libraire. Il est d'ailleurs peu probable que l'imprimerie ait débuté en français par un ouvrage de si longue haleine.
[10] The history of ye Knight Jason, by Ger. Leeu, Andewarp, in-fol.
1475. Jusqu'ici toutes les impressions sont en lettres rondes, fort lisibles, en dépit de trop nombreuses abréviations, et, de plus, très correctes. En 1475 ou même un peu plus tôt, Venise produit les caractères gothiques, comme pour rappeler l'origine germaine de la presse. C'est surtout dans le _Valère Maxime_ qu'on voit cette nouveauté barbare, due à Nicolas Jenson, si célèbre, d'ailleurs, par son beau _César_ de 1472; et l'incorrection suit bientôt cette barbarie.
1479. Nouveau livre imprimé en français; c'est le _Mirouer historial_, traduit du _Speculum historiale_ de Vincent de Beauvais. Nous le devons aux presses du célèbre Barthélemy Büyer, imprimeur à Lyon, le même qui avait imprimé, en 1476, la vie de Jésus-Christ.