Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus

Part 19

Chapter 193,345 wordsPublic domain

Le sermon de l'Enfant prodigue, pour le samedi après le deuxième dimanche de carême, est aussi le récit paraphrasé de la parabole évangélique. On ne peut rien faire de mieux que de raconter quand il est question d'appuyer la morale sur l'Évangile. L'usage ne s'en est conservé dans nos chaires que pour la Passion. Chaque année, encore à présent, ces sortes de discours sont purement narratifs. Jadis, tous ou presque tous les sermons l'étaient et n'en valaient que mieux. Il règne dans celui-ci un naturel frappant et une chaleur singulière. Dès l'entrée, l'intérêt dramatique commence. On frémit de l'air effronté avec lequel l'Enfant prodigue demande à son père la part de l'héritage maternel. Ce morceau est déparé, sans doute, par le quolibet suivant adressé aux jeunes auditeurs: «Vous voilà bien, jeunes gens! à peine venez-vous à vous connaître, que vous cherchez le bon temps, et que _sans monsieur d'Argenton_ (sine domino argento), on ne fait rien de vous.» Mais de telles saillies, on doit s'en souvenir, n'étaient pas déplacées alors.--Que fera-t-il, cet enfant insensé, sitôt qu'il aura touché sa part héréditaire et quitté le toit paternel pour aller voyager au loin? 1° il s'enfoncera dans la fange des voluptés; 2° il tombera dans la détresse; 3° il enchaînera sa liberté; 4° la dureté des riches lui imposera la plus ignoble servitude. Observons-le d'abord avec ses femmes, nageant dans les délices, et dissipant tous ses biens, puis renonçant à sa dignité d'homme et aux grâces divines. Bientôt le voilà dépouillé par ses folles maîtresses et ses faux amis. Alors les uns et les autres l'abandonnent en riant, et disent: «Celui-là est plumé et espluché; à d'autres!» Il court, sur ce, implorer la commisération d'un homme opulent, et lui demande de l'occupation. Cet homme considère son visage et ses mains, qui n'annoncent pas un artisan. «Vous avez été riche, lui dit-il; mais quoi! que savez-vous faire? les temps sont durs: je n'ai pas besoin d'ouvriers cette année...; cependant, voyons...; il me manque un gardeur de porcs dans une de mes fermes. Allez-y!»--«Ah! misérable et infortuné que je suis! (_Ha! miser ego et infortunatus!_)» Retour de l'Enfant prodigue sur lui-même; souvenir de son père; projet de retour; espoir de pardon. C'est la parabole même étendue et commentée avec une naïveté parfaite et souvent des plus touchantes. L'orateur, fidèle interprète de l'Évangile, se surpasse dans la scène de retour à la maison paternelle. «Le père, dit-il, n'attend pas les soumissions de son fils; le voyant en si piteux état, il l'embrasse et s'écrie: Tu es mon ami, mon ami très cher! (_Tu es amicus meus et carissimus!_)» Et la joie de ce père miséricordieux, et le repentir du fils coupable, et la jalousie du frère aîné et les belles paroles qui répriment si doucement cette jalousie en rétablissant la paix dans la famille, tout se trouve dans ce sermon. Aucun trait de ce sentiment n'y est omis; et, pour résumer en un seul mot l'éloge qu'on en doit faire, on peut s'y attendrir encore après avoir lu le livre des livres.

M. de Labouderie a publié en patois auvergnat les traductions qu'il a faites de cette parabole et de l'histoire de Ruth. Ces deux ouvrages, par leur admirable simplicité, peuvent passer pour de vrais chefs-d'œuvre, et sont bien faits pour nous guérir de notre inconcevable incurie pour nos dialectes provinciaux.

LES DICTZ DE SALOMON.

Ensemble quatre autres opuscules tant gothiques que modernes, composant un joli volume manuscrit du XVIIIe siècle, sur peau de vélin, format in-16, avec une parfaite imitation de l'écriture gothique et des figures en bois des éditions originales.

(1480-82-88--1509--1631--1750.)

1°. =LES DICTZ DE SALOMON= avecques les Respōces de Marcoul fort joyeuses, translaté du latin, (_Salomonis et Marcolphi dialogus, Antuerpiæ, per me Gerardum leeu impressus, 1488, in-4_), et mis en rime française par Jehan Divery. Paris, par Guillaume Eustace, M.D.IX. (_Très rare._)

On connaît une édition sans date des Dictz de Salomon qui est encore plus rare que l'édition de 1509, et c'est celle-là que notre manuscrit représente fidèlement. Quant à l'opuscule lui-même, il est édifiant par le but de l'auteur, mais d'une telle naïveté d'expression, qu'il fait aujourd'hui l'effet d'un écrit des plus libres. Le roi Salomon, voulant détourner les hommes des piéges de la volupté, présente un tableau hideux et vrai des ruses, des tromperies et de la basse cupidité des femmes perdues. Marcou, Marcoul, ou Marcon, son valet, fait chorus avec lui, selon le mode hébraïque, en répondant un tercet à chaque tercet de premier texte: le tout est semé de métaphores, de comparaisons, comme cela se voit dans les psaumes, et compose quatre-vingt-dix-sept tercets, dont à peine oserons-nous citer six:

SALOMON.

Ne vous chaut semer En sablon de mer Ia ny croistra grain.

MARCOUL.

Bien pert son sermon Qui veut par raison Chastoier putain.

SALOMON.

Cerf va cele part Ou il set lessart Si paist volentiers.

MARCOUL.

Pute de mal art Set bien de musart Traire les deniers.

SALOMON.

Len tent a le glu Ou len a véu Reperier oisiaus.

MARCOUL.

Pute cerche four La ou ele espour Plente de troussiaus.

Il faut avouer que Jean Divery n'était pas un versificateur élégant, même pour son époque, et que du Verdier l'a beaucoup honoré d'en parler comme il l'a fait.

2° =LA GRANDE CONFRARIE DES SOULX D'OUVRER ET ENRAGEZ DE RIEN FAIRE=; avecques les Pardons et Statuts d'icelle. Ensemble les monnoies d'or et d'argent servans à la dicte Confrarie. Nouuellement imprimé à Lyon en labbaye de Sainct-Lasche.

Cette petite pièce, sans date, qu'on doit rapporter à la fin du XVe siècle, est une vive satire des mœurs du temps cachée sous une imitation burlesque et fort spirituelle des édits royaux et ordonnances seigneuriales. «De par Saoul d'Ouvrer, par la grâce de trop dormir, roi de Négligence, duc d'Oysiveté, palatin d'Enfance, visconte de Meschanceté, marquis de Trop-Muser, connétable de Nulle-Entreprinse, admiral de Faintise, capitaine de Laisse-moy en Paix, et courier de la court ordinaire de monseigneur Sainct-Lasche, à nos amés feaulx conseillers sur le faict de nulle science èt salut, etc.» Suit une longue ordonnance pour obliger lesdits féaulx, sujets de ladicte abbaye, à vivre oisifs, souffreteux, endettés, misérables, etc., moyennant quoi il leur est accordé royalement tous les dimanches deux miches de faulte de pain, les lundis de faulte de vin, et les autres jours nécessité, etc., etc. Après l'ordonnance vient une belle royale promesse au nom de Bacchus, Cupido, Cérès, Pallas et Vénus, régens de la confrarie de Sainct-Lasche, pour rémunérer en l'autre monde, par toutes sortes de jouissances et profusions, lesdicts sujets de tout ce qu'ils auront souffert sur la terre. Un tarif des monnoies de l'abbaye suit le tout. On y trouve qu'un noble vaut deux vilains, un ducat deux comtes, un réal deux chevaliers, un florin au monde deux de paradis, un marquis deux barons, un ail deux oignons, etc., etc. En vérité, en vérité, la liberté de penser et d'écrire, ou même la licence, n'est pas nouvelle chez les Français: c'est une plante de leur sol et justement de leur âge.

3°. =S'ENSUIT LA LETTRE D'ESCORNIFFLERIE=, nouuellement imprimée à Lyon, avec deux figures, dont l'une porte pour épigraphe: _Spes Nemesis_.

L'auteur de cette pièce rarissime est probablement Hans du Galaphe, le même qui doit avoir écrit le Testament de Taste-Vin, roi des Pions, vers 1480, et pourrait bien avoir aussi composé la pièce précédente, qui offre de l'analogie avec la présente lettre: «Nous, Taste-Vin, par la grâce de Bacchus, roy des Pions, duc de Glace, etc., etc., etc., sçavoir faisons à tous nos subjects, vasseaux et taverniers, tripiers, morveux, escorcheurs, escumeurs de pottée froide, ypocrites et gens qui font accroire d'une truie que c'est un veau, et d'un veau que c'est une brebis, etc., etc., et qu'ils soyent prests à donner à nostre très cher et parfaict Teste de C... rosti, tasses, brocs, verres, etc., tous pleins de vin, ypocras, vin d'anis, etc., etc., donné à Frimont en Yvernay, à nostre chastellerie de Tremblay, les octaves sainct Jean en hiver, et de nostre règne la moitié plus qu'il n'y en a, etc., etc., signé par copie de maistre Jehan Gallon, premier chambellan en nostre chapitre général, tenu en l'abbaye de Saincte-Souffrette, etc., etc.»

4°. =PRENOSTICATION NOUUELLE DE FRÈRE THIBAULT=, avec une figure et cette épigraphe: _Ceste année des merueilles_. Imprimé à Lyon.

Excellente plaisanterie contre les devins. L'auteur annonce des choses prodigieuses qu'il explique ensuite tout naturellement. Ainsi, cette année, on verra des rois et des reines s'allier ensemble, puis se brouiller, et se consumer en cendres. C'est un jeu de cartes qu'un joueur perdant jettera au feu dans son dépit. Une créature naîtra sur la terre, qui aura barbe de chair, bec de corne, pieds de griffon, faisant grand bruit, et tel que les corps sans âme s'en émouvront, et alors les chrétiens courront sur le dos d'un des signes des quatre Évangélistes, et arriveront en un lieu où des gens morts-vifs crieront jusqu'à ce que le fils ait mangé le père. C'est un coq au chant duquel les cloches sonnent la messe. Alors arrivent les fidèles, chaussés de souliers de cuir de bœuf, qui trouvent des religieux chantant jusqu'après la communion du prêtre. On retrouve cette énigme sous forme de prophétie dans un petit livre passablement plaisant, traduit du toscan, lequel a pu servir de type à son tour _aux questions tabariniques_. Ce livre est intitulé: _Questions diverses et responses, divisées en trois livres_, à sçavoir: _Questions d'amour, questions naturelles et questions morales et politiques_, dédiées par le traducteur à la noblesse française et aux esprits généreux. 1 vol. in-12. _Lyon_, 1570, ou _Rouen_, 1617, ou _Rouen_, (sans date.)

5°. =COMPROMIS=, ou Contrat d'Association passé entre deux Filles de Paris, qui ont promis et juré, l'une et l'autre, de faire argent de tout, 1631. Le titre seul de ce contrat annonce qu'il n'est pas susceptible d'honnête analyse.

LA GRĀD MONARCHIE DE FRANCE.

Composée par messire Claude de Seyssel, lors evesque de Marseille, et depuis archevesque de Turin, dressant au roy très chrestien Frāçoys premier de ce nom.

ENSEMBLE:

LA LOY SALICQUE,

PREMIÈRE LOY DES FRANÇAIS.

On les vend en la grande salle du Palais, au premier pilier, en la boutique de Galiot du Pré, libraire juré en l'Université de Paris. (1 vol. in-12 de 162 feuillets, plus 12 feuillets préliminaires, et un feuillet à la fin figurant les insignes de Galiot du Pré, avec de jolies vignettes en bois dont le dessin, remarquablement correct, témoigne de la renaissance de l'art). Imprimé par Denys Janot.

(1482--1515--1541.)

Claude de Seyssel, digne prélat et homme d'État, d'origine piémontaise, avait été conseiller du roi Louis XII, prince qu'il aimait et admirait avec raison, dont il écrivit l'histoire, sous lequel il s'était formé à l'étude de notre ancien droit public, et au respect pour nos franchises. Il composa sa _Grand'Monarchie_ dans l'année 1515, en deux mois, comme il nous l'apprend dans son Prologue adressé au roi François Ier. Sa _Loy salicque_ est antérieure à cet ouvrage. Il l'écrivit vers l'an 1482, pour répondre aux prétentions des Anglais sur certaines parties du royaume de France établies sur les droits d'Edouard III, et éclaircir définitivement cette matière, qui laissait encore des doutes alors dans plusieurs esprits. Quant à la _Grand'Monarchie_, ce fut l'hommage d'un vieux et fidèle serviteur présenté à son jeune maître dans le but de guider ses premiers pas dans les affaires du gouvernement et de la guerre, par la connaissance des causes qui avaient élevé le royaume au degré de force et de splendeur qu'on lui voyait, comme aussi par l'examen des fautes qui l'avaient souvent compromis. C'est en quelque sorte le _nunc dimittis_ de ce vieillard vénérable; car il mourut en 1520, heureux sans doute d'avoir vu Marignan, et de n'avoir pas vu Pavie ni bien d'autres choses.

Sa dédicace au roi est pleine d'expressions naïves et touchantes: «Sire, dit-il, moy voulant à présent retirer au service de Dieu et de mon Eglise, comme estat et mon âge le recquierent, et non ayant eu l'espace et le loisir de vous informer et faire rapport de bouche, de plusieurs grans affaires que j'ay maniées, à cause des occupations intolérables qu'avez eu à ce commencement de vostre regne, pour le concours des princes et grans personnages... m'a semblé devoir à tout le moins vous faire quelque ject par escrit, etc., etc.»

Vient ensuite la division de son livre en cinq parties, savoir: 1° de l'excellence du gouvernement monarchique, et en particulier de l'excellente police de la monarchie française; 2° des moyens de police qui peuvent accroître la prospérité et la grandeur du royaume; 3° des moyens de force d'en augmenter la puissance; 4° de la politique étrangère, et de la façon dont il convient de vivre avec les autres états; 5° des guerres à entreprendre, des conquêtes à faire, et des moyens de conserver celles déjà faites. Le style de l'écrivain est encore gothique, entravé de termes et de tournures qui sentent l'étranger. Il manque d'ailleurs de chaleur, qualité que probablement l'âge de Seyssel n'était pas seul à lui refuser, à en juger par sa vie de Louis XII et par ses autres écrits; mais l'imagination, qui embellit tous les sujets, n'est pas nécessaire dans celui-ci; et, du reste, le sens droit, la franche probité et une érudition supérieure pour le temps y dédommagent le lecteur par l'utilité de ce qu'il n'y trouve pas en agrément. La 1re partie contient 19 chapitres; la 2e, 25; la 3e, 12; la 4e, 4; et la 5e, 10. Nous donnons une idée de ces deux ouvrages sans nous arrêter aux nombreuses divisions qui les fractionnent souvent inutilement, et en parlant le plus possible au nom de l'auteur, méthode qui nous semble propre à vivifier l'analyse et à la sauver des langueurs du style indirect.

Trois sortes de gouvernemens: le monarchique, le meilleur de tous quand les princes sont bons, mais en raison de cela même, chanceux; l'aristocratique, plus sûr, sans que pourtant il soit à l'abri de l'oligarchie, c'est à dire de l'égoïsme de quelques hommes puissans; et le populaire, turbulent de sa nature, dangereux et ennemi des gens de bien. Chacun de ces gouvernemens tend à empirer, par son accroissement même, et à tomber par là de l'un dans l'autre, ainsi qu'on le vit à Rome, d'abord gouvernée sagement, puis tyranniquement par des rois; puis, en haine des rois, régie par des consuls représentant la royauté mitigée, et par un sénat aristocratique; puis merveilleusement réglée par l'action balancée des deux premiers pouvoirs et du pouvoir populaire, lequel venant ensuite à s'étendre avec les frontières, ouvrit la porte aux brigues et aux séductions de quelques citoyens riches et ambitieux; d'où naquirent les guerres civiles, et avec elles survint le despotisme militaire suivi de la mort.

Le gouvernement de Venise, qui assure les franchises du peuple et restreint l'exercice de la souveraineté entre un duc, image de prince, et les nobles, paraît le plus sage de tous et le plus favorable à la durée de l'Etat. Toutefois, il renferme trois germes de destruction: 1° la crainte jalouse qu'ont les nationaux des gens de guerre, en faisant confier aux étrangers la conduite des troupes de terre et de mer, expose la république à être trahie ou mal servie; 2° à côté des gentilshommes qui ont tout le pouvoir s'est élevée une classe d'hommes sages et riches qui, ne pouvant rien, sont mécontens et dangereux; 3° parmi les nobles eux-mêmes, il s'est formé deux grandes factions, celle des nobles fondateurs et celle des nobles agrégés; et chez les deux, mille partis divers qui se détestent et peuvent un jour se heurter si violemment, que l'édifice s'écroule. Seyssel aurait pu ajouter à ces causes de ruine, que l'État vénitien étant fondé sur le commerce, dont le temps change à la fin l'objet et les chemins, devait décliner suivant les variations de cette boussole du monde. A tout prendre, continue-t-il, le monarchique est le meilleur, en ce qu'il dure davantage et s'accorde mieux avec la nature des choses qui tend à l'unité; et, dans la monarchie, la succession convient mieux que l'élection, laquelle répugne à son principe.

Entre les monarchies, celle de France offre des caractères particuliers qui la rendent préférable à toute autre. _Première spéciauté_, que j'y trouve bonne; elle va par succession masculine et ne saurait tomber en main de femme, grâce à la loi salique. De la sorte, on n'y voit pas arriver par mariages des étrangers avec leur suite, leurs mœurs étranges, leurs intérêts nouveaux, qui rompent le fil des coutumes, desseins et mœurs nationales. _Seconde spéciauté._ L'autorité royale, sans être trop restreinte, est pourtant limitée, ou pour le moins réglée par trois chefs, savoir: la religion, la police et la justice. Les Français sont naturellement religieux, et même, quand ils étaient idolâtres, ils donnaient toute suprématie aux druides; d'où il suit que leurs rois sont obligés d'avoir _Dieu de leur côté, et qu'un saint prêtre peut toujours les reprendre et arguer publiquement en leur barbe_. Les parlemens, composés de gens notables et jugeant à vie, sont un frein puissant aux caprices des souverains; car ces caprices changent, ne fût-ce que par la mort du capricieux, et le corps de la justice ne changeant pas plus que son esprit, il arrive que les mauvais conseillers de la couronne, et les criminels de tous ordres, finissent toujours par être pris dans eux ou leurs hoirs, et d'autant plus rudement que plus ils ont été favorisés contre le droit. Le parlement ne sert pas seulement à la justice des personnes; aidé de la Chambre des comptes, il arrête les prodigalités du souverain, soit en n'obéissant pas à leurs ordres, soit en revenant plus tard sur l'exécution d'ordres mal donnés, en vertu du principe que le domaine royal est inaliénable, et aussi d'ordonnances fort sages contre lesquelles nulle durée ne prescrit. De la sorte, le roi prodigue est forcé de recourir à des taxes, moyen difficile, hasardeux, et d'un usage nécessairement rare. Mais, de plus, il y a une autre forme de vivre en ce royaume, qui règle excellemment l'autorité royale sans lui nuire; c'est la division des trois ordres dans l'État, sans parler du clergé, dont on parlera plus tard, savoir: _la noblesse, le peuple moyen ou gras, et le peuple menu ou maigre_. La noblesse seule porte les armes, et, pour ce, de défendre le pays, jouit de charges, bénéfices et priviléges qui la rendent contente et indépendante. Elle ne voudrait méfaire au roi; le roi ne pourrait méfaire à elle. C'est le premier ordre en considération, et si ne sont pourtant les deux autres oubliez. D'abord le peuple moyen a seul la marchandise et les offices de finance, et, partant, s'enrichit par lui-même, tandis que les nobles ne peuvent rien gagner qu'en bien servant l'État. Le gros profit est donc pour le peuple gras, si les honneurs et dons du roi sont pour les nobles. Quant au peuple menu, celui-là qui vaque au labourage et aux arts mécaniques, s'il n'est pas trop libre ni trop riche, aussi ne faut-il pas qu'il le soit, à peine de remuer pour l'être davantage, et tout brouiller; et si ne laisse-t-il pas de vivre en paix, n'étant mené en guerre, et jouissant d'ailleurs de plusieurs menus offices de justice et de finance. Le beau de cet arrangement est qu'on peut passer, non vitement, mais sûrement d'un ordre en l'autre supérieur; du 3e au 2e par soi seul, et du 2e au 1er par la concession du roi, laquelle ne saurait manquer aux gens dignes, par le besoin où est le prince de réparer sans cesse, dans la noblesse, les vides qu'y font la guerre et la pauvreté, les nobles se faisant souvent tuer, et ne pouvant faire commerce. Il est curieux de rapprocher, de ces éloges donnés à notre ancien état social et politique, les plaintes ou _soupirs de la France esclave_, qu'on trouvera dans ce recueil sous l'année 1690. Je trouve encore _une bonne spéciauté_ en ceci que les bénéfices ecclésiastiques se donnant par élection, suivant la pragmatique, tout sujet capable y peut prétendre. Hélas! le bon Seyssel, qui est ici d'accord avec Pasquier, ne se doutait guère que cette spéciauté allait s'évanouir deux ans plus tard, ou peut-être s'en doutait-il? Poursuivons: ces trois ordres vivent en harmonie, d'abord par intérêt, puis faute de se pouvoir nuire, car si les nobles veulent écraser les deux ordres inférieurs, ils rencontrent de front le roi et la justice. Si les deux ordres inférieurs veulent regimber, le roi, la justice et les armes les arrêtent. Voilà comment la monarchie de France est une _Grand'Monarchie_, très bien fondée pour durer longuement et prospérer grandement. Maintenant, comment la conserver et l'augmenter par la police.