Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus

Part 18

Chapter 183,517 wordsPublic domain

L'auteur français de ce petit écrit, précurseur de Nostradamus, nous apprend, dans son Prologue, 1° _qu'il l'a translaté de mot en mot_ du latin; 2° que pour tirer son horoscope, il faut considérer le mois dans lequel on est né, plus le signe du soleil auquel ce mois se rapporte; 3° que le signe du bélier est le premier; 4° que l'autorité des jugemens sur la destinée des hommes rendus par les signes zodiacaux est attestée par Ptolomée, _astrologue très expert_. Venant ensuite à l'application de ses principes, il établit que l'homme, né de la mi-mars à la mi-avril, sous le Bélier, ne sera ni riche ni pauvre; qu'il sera menteur, colère, courageux, grand fornicateur, et vivra 60 ans, _selon nature, s'il échappe aux maladies et aux accidens_; que la femme née sous les mêmes conditions sera pareillement colère et menteuse, et qu'elle vivra 40 ans. L'auteur ne dit rien de la chasteté de cette femme, ce qui doit être pris en bonne part pour sa destinée. De la mi-avril à la mi-mai, sous le Taureau, l'homme sera riche par femme, et ingrat, et vivra 85 ans et 3 mois; la femme sera laborieuse, affectueuse, heureuse en ses desseins, et vivra 76 ans, _toujours selon nature_, bien entendu, et si elle échappe aux accidens. De la mi-mai à la mi-juin, sous les Gémeaux, l'homme est destiné à une vie publique et raisonnable, qu'il poussera jusqu'à 110 ans; voilà qui va bien; mais il sera mordu d'un chien et tourmenté dans l'eau, voilà le correctif. Remarquons ici que, sous nombre de signes, on doit être mordu d'un chien et tourmenté dans l'eau. Quant à la femme née sous le Taureau, elle sera pieuse et vivra 70 ans; mais, pour assurer sa vertu, on devra la marier de bonne heure, etc., etc. L'auteur du présent recueil ne poussera pas plus loin cette analyse, pour ne point gâter le métier de pronostiqueur; on doit laisser à chacun ses chalands. Ce n'est pas qu'il soit en doute de la science; il est trop intéressé à y croire pour en douter, puisque étant né de la mi-juillet à la mi-août, sous le Lion, il doit être beau, riche et arrogant; et c'est là de quoi réussir dans le monde.

DIVINI ELOQUII

Preconis celeberrimi fratris Oliverii Maillardi ordin. minor. professoris: sermones dominicales: una cu aliquib' aliis sermonib' valde utilib' Jehan Petit. (_Paris_, s. d., 1 vol. in-8 de 115 feuillets, gothique. _Rare._)

ENSEMBLE:

NOUUM DIVERSORUM.

Sermonū opus hactenus nō impressum. reuerendi patris Oliuerii Maillardi. quod merito supplementum priorū sermonū iādudum impressorum poterit nuncupari cujus operis contentorum ordo sequitur pagina sequenti. Venūdatur Parisii in vico sācti Jacobi ad intersignṵ Lilii. in domo Johannis Parvi. (Sans date. 2 vol. in-8 de 176 et 152 feuillets, gothique. _Rare._)

ENSEMBLE:

SERMON DE F. OLIVIER MAILLARD,

PRESCHÉ A BRUGES EN 1500,

Et aultres pièces du même auteur, avec une notice par M. Jehan Labouderie, président de la Société des Bibliophiles français. _Paris_, C. Farcy, imprimeur, rue de la Tabletterie, n. 19. 1826. (1 vol. in-8 de 62 pages, papier vélin, tiré à très petit nombre.)

ENSEMBLE:

SERMONS

DE FRÈRE MICHEL MENOT SUR LA MADELEINE,

ET L'ENFANT PRODIGUE,

Avec une Notice et des Notes, par Jehan Labouderie, président de la Société des Antiquaires de France. _Paris_, H. Fournier jeune, libraire-imprimeur, rue de Seine, n. 24 _bis_, 1832. (1 vol. in-8 de 83 pages; plus 42 pages préliminaires, pap. vél., tiré à très petit nombre.) Et _Paris_, de l'imprimerie d'Éverat, rue du Cadran, n. 16. 1825. (1 vol. in-8 de 49 pages, aussi tiré à très petit nombre.)

(1480-1500-1507-1511-1518-1530-1825-1826-1832.)

OLIVIER MAILLARD.

Frère Olivier Maillard, moine franciscain, présente une des physionomies les plus remarquables de notre XVe siècle, si riche en figures caractéristiques. Né en Bretagne, vers 1450, il réunit, au plus haut degré, les deux traits saillans attribués à ses compatriotes, la franchise et l'inflexibilité. Sa foi n'est pas douteuse; elle respire trop bien dans sa conduite comme dans ses discours. Disons qu'elle fut absolue pour le fond, et, dans la forme, intraitable et naïve. Certes ce n'était pas un demi-chrétien qui, menacé par les familiers de Louis XI, pour quelques hardiesses lancées du haut de la chaire, d'être cousu dans un sac et jeté à l'eau, répondit: «Dites-lui que j'arriverai plus tôt en paradis par eau que lui sur ses chevaux de poste!» qui, pour mieux flétrir l'impureté, allait la démasquer jusque dans le sanctuaire, et confondait, dans une censure également mordante, les vices de tous les rangs et de toutes les professions, même de la sienne. Il est peu d'actions plus chrétiennes que celle-ci, rapportée par le père Nicéron, et, d'après lui, par notre respectable collègue l'abbé de Labouderie, dans les excellens opuscules qui fondent la présente analyse. Maillard avait offensé deux magistrats de Toulouse en prêchant, devant le parlement de cette ville, contre les mauvais juges. L'archevêque l'interdit pour avoir la paix. Alors que fait-il? il court se jeter aux pieds des offensés, leur demande excuse, mais, en même temps, il leur trace une si vive peinture du sort qui attend les pécheurs impénitens, que ces deux hommes se convertissent et renoncent à leur état, que même l'un d'eux embrasse la vie monastique dans un ordre très austère. Il était infatigable, se trouvait partout, osait tout, et intervenait dans toutes les affaires, grandes et petites, sans intrigue, sans détours, ou, si l'on veut, sans mesure; mais que lui importait l'opinion du monde, à lui, dévoré du zèle évangélique? Il ne connaissait qu'une loi, le triomphe de sa cause. Soit que, sur l'ordre du pape Innocent VIII, il poursuivit vainement, auprès du roi Charles VIII, l'abolition de la pragmatique de Charles VII; soit que banni de France pour avoir hautement condamné la répudiation de Jeanne de France par Louis XII, il allât aussitôt porter ses dures vérités à la cour de l'archiduc Philippe de Flandre; ou que, ramené dans Paris, il y introduisît de force, dans le grand couvent des frères mineurs, la réforme des cordeliers de l'Observance, il se montra toujours égal, toujours conforme à lui-même, rigide et indomptable. Cette dernière opération de la réforme des cordeliers de la capitale toutefois le surmonta; mais seulement en abrégeant ses jours; c'est à dire que, de nouveau chassé de Paris, il fut pris de chagrin, et s'en alla mourir prématurément à Toulouse, le 12 juin 1502, en odeur de sainteté, comme si le sort eût, par là, voulu nous apprendre qu'il est moins chanceux de gourmander les princes que de réformer les moines.

Les historiens, et notamment M. de Thou, qui le traite de _scélérat_ et de _traître_, lui ont reproché d'avoir obtenu de Charles VIII, qui voulait Naples, la restitution de la Cerdagne et du Roussillon, que Louis XI avait achetés à réméré 300,000 écus: mais ces auteurs auraient dû songer que la probité religieuse va plus loin que la probité politique, et qu'aux yeux d'un prêtre sévère, un marché de fourbe est révocable, dût-il en coûter à l'usurier deux provinces. Quant à prétendre que, dans cette occasion, Ferdinand d'Arragon acheta la voix du prêtre, c'est une supposition si invraisemblable, qu'elle peut passer pour calomnieuse. Que fait l'argent à de tels hommes? accordons que frère Olivier fut indiscret; mais cupide, mais traître, non sans doute; autant vaudrait le dire de Pierre l'Hermite ou de saint Bernard.

Ses travaux de prédication sont immenses: nous avons de lui, sous les yeux, 47 sermons pour les 24 dimanches après la Pentecôte, une longue suite de sermons variés sous le titre de _Sermon commun prêchable en tout temps_, un sermon commun des douze signes de mort, 16 sermons du salaire du péché, un interminable sermon de la Passion pour la sixième férie, 32 sermons pour tous les jours de l'Avent, un carême de 60 sermons avec des paraboles supplémentaires pour la plupart d'entre eux, un second Avent de 4 sermons fort étendus, 46 sermons dits: _Les Dominicales_, 10 sermons pour l'Épiphanie, 5 sermons pour le temps pascal, 4 sermons pour la dédicace du Temple, 8 sermons sur les misères de l'âme, et une considération sur cette vie mortelle. Ces discours, tels qu'ils nous sont parvenus, sont écrits, ou plutôt le résumé en est tracé en latin barbare; non qu'ils aient été prononcés entièrement dans cette langue: l'orateur parlait le langage du temps, parsemé de latin; mais, comme le remarque judicieusement son moderne et habile biographe, ses sermons furent recueillis à la volée par des auditeurs plus ou moins fidèles, qui les transcrivirent en abrégé, dans la langue ecclésiastique, pour les rendre plus dignes de la postérité; en quoi ils se sont trompés, car ces monumens d'éloquence sacrée offriraient bien autrement d'intérêt dans leur forme primitive, à en juger par le sermon prêché, en 1500, dans la ville de Bruges, le cinquième dimanche de carême, qui est le plus rare de tous ceux de Maillard, et le seul qu'on recherche aujourd'hui.

Ce dernier commence par un trait frappant: «Il est annuict le cinquiesme dimence de quaresme, à l'adventure qu'il y en a de vous aultres qui ne le reverrez jamais, etc., etc.» Après un préambule où sont expliqués, comme emblèmes, les divers ornemens épiscopaux, tels que les sandales vermeilles, la cape rouge, le rubis au doigt, la mitre et la crosse, l'orateur tousse trois fois (hem! hem! hem!), et puis entre en matière. «Qu'en dictes-vous, mesdames?... serez-vous bonnes théologiennes?... Et vous aultres gens de court metterez-vous la main à l'œuvre?... avez-vous point de paour d'estre dampnez?... Et frère! direz-vous, pourquoi serions-nous dampnez?... ne veez-vous pas que nous sommes si songneux de venir en vos sermons tous les jours?... mais vous ne dictes pas tout, je vous asseure... Si vous estes en pechié mortel, Dieu ne vous exaulcera pas... Vous avez une belle loy civile... Quant l'on achate un heritaige, si le vendeur y met des condicions, il les faut garder toutes... aultrement le marchié est nul... Or, le marchié, ce sont les commandemens... il les faut tous garder... quiconque défaillera en l'un d'eulx, il sera coupable de tous... il ne faut qu'un petit trou pour noyer le plus grand navire... Vous, prince! il ne vous suffit pas d'être bon prince, il vous faut encore faire justice... Vous tresoriers et argentiers, estes-vous là qui faictes les besoignes de vostre maistre, et les vostres bien?... Et vous jeunes garches de la court illecques, il vous faut laisser vos alliances... (hem! hem! hem!)» «Ce sermon sera divisé en deulx parties, parce qu'il est annuict dimence...; en la première, nous dirons comment les Juifs reprinrent nostre Sauueur en ses sermons, et la response qu'il leur fist...; en la seconde, nous dirons, après disner, comment les Juifs voulurent lapider Nostre Seigneur, et comme il se sauua. etc., etc.» Cela dit, l'orateur ne pense plus à sa division, mais continue à donner d'excellens préceptes de morale chrétienne à ses auditeurs de tout rang les interpelle souvent arec une familiarité très amère, et finit par leur souhaiter toute perfection. _Amen._

On doit penser que si l'action oratoire de frère Olivier était vulgaire, c'est qu'il se conformait au goût non encore épuré de son auditoire; car son esprit ne l'était pas, ainsi que le prouvent les ébauches qui nous sont données sous son nom. Celles-ci, développées convenablement, sont des germes d'excellens sermons. Elles se suivent, du reste, en si grand nombre, avec une telle richesse de réflexions et de souvenirs, qu'il n'est peut-être pas un point de doctrine, un trait de l'histoire sainte, un article de croyance, de morale ou de discipline, qui n'y soit traité et appuyé de textes de l'Écriture, des pères et des docteurs. N'est-ce pas un thème fécond que le suivant pris au hasard dans un des sermons après la Pentecôte? D'où vient que les châtimens du pécheur se font d'ordinaire si long-temps attendre? serait-ce que Dieu ne peut pas punir, ou qu'il ne le veut pas, ou qu'il ignore le péché, ou qu'il ne le hait pas? Négation de ces quatre propositions, fondée sur la puissance de Dieu, sur sa justice, sur sa science, sur sa bonté infinie. Alors, d'où vient cette peine tardive? elle vient de la miséricorde d'un père qui laisse au pécheur le loisir de se repentir, de l'équité d'un juge qui veut éprouver les justes, etc., etc., etc.

Autre exemple tiré d'un sermon sur la Madeleine: Cette femme était en péril de trois côtés; 1° à cause de sa beauté; 2° à raison de son opulence; 3° par les libéralités dont elle était l'objet. Mais elle eut pareillement trois sources de salut: 1° la connaissance de Jésus lui fit connaître son péché; 2° les ordres de Jésus l'éloignèrent du péché; 3° l'amour de Jésus lui fit détester le péché.

Troisième exemple: il faut considérer dans le péché trois choses pour en mesurer l'étendue et régler sa pénitence: 1° sa gravité; 2° sa multiplicité; 3° la réparation dont il est susceptible. Sur ce dernier point, l'orateur dit judicieusement aux hommes séducteurs ou adultères: Vous voyez bien que vous êtes en péril énorme, vous qui corrompez les vierges ou qui souillez la couche d'autrui; car la virginité ne se peut rendre, ni l'enfant étranger se retrancher de la famille légitime. (_Enim duo damna irreparabilia, constupratio, et ex alieno thoro proles susceptio._)

Quatrième exemple: trois points de vue constituent l'homme sage: 1° il déplore le passé; 2° il ordonne le présent; 3° il prend garde à l'avenir.

Si, des idées générales, nous passons aux mouvemens particuliers de l'orateur, nous en trouverons souvent de dignes d'un prêtre éloquent. Trait contre la luxure vénale: «Et ce qui est bien plus, et ce que je ne peux dire sans verser des larmes, ne voit-on pas des mères qui vendent leurs propres filles à des marchands d'impudicité? (_Numquid non sunt, et flens dico quæ proprias filias venundant leonibus?_) Autre trait contre les juges et les avocats prévaricateurs: «Et vous, nosseigneurs du parlement, qui donnez sentence par antiphrase (par contre vérité), mieux vaudrait pour vous être morts dans les entrailles de vos mères. (_O domini de parlamento, qui datis sententiam per antiphrasin, melius esset vos esse mortuos in uteris matrum vestrarum!_)» Autre contre le luxe des habits: «Messieurs et mesdames, vous avez tous vos plaisirs, vous portez de belles robbes d'escarlate; je croy que si on les serroit bien au pressoir, on verroit sortir le sang des poures gens dedans lequel elles ont été teinctes!» Autre contre les avortemens volontaires: «Plût au ciel que nous eussions les oreilles ouvertes pour entendre les voix plaintives de ces enfans jetés dans les fleuves ou dans des lieux d'infection! (_Utinam haberemus aures apertas, et audiremus voces puerorum in latrinis projectorum et in fluminibus!_)» Autre contre les prélats impudiques: «Jadis les princes de l'Eglise dotaient gratuitement les filles pauvres; maintenant ils leur font gagner leur mariage à la sueur de leur corps.»

Observons, avec Henri Estienne, que Maillard, non plus que Menot, ne fait pas grâce au clergé. Barlet est moins vif qu'eux sur le fait des ecclésiastiques. Il serait, d'ailleurs, facile de multiplier infiniment ici les citations; mais comme, dans notre plan, il faut savoir se borner, nous finirons cet examen par deux fortes sorties de frère Olivier contre les vendeurs de reliques et contre les usuriers: «Etes-vous ici porteurs de reliques, de bulles et d'indulgences? caffards et mesureurs d'images? Allez-vous pas caresser vos auditeurs pour prendre leur bourse? (_Estis hic portatores bullarum, reliquiarum et indulgentiarum, caphardi et mensuratores imaginum? Numquid linitis auditores vestros ad capiendas bursas?_) Croyez-vous que cet usurier, gorgé de la substance des misérables, et chargé de mille milliers de péchés, obtiendra rémission d'iceux pour six blancs mis au tronc? Certes il est dur de le croire, et plus dur de le prêcher! (_... durum est credere, durius prædicare!_)»

En voilà plus qu'il n'est besoin pour mériter du respect à ce moine hardi et sincère, et faire voir que les prêtres vraiment catholiques n'avaient attendu ni Luther ni Calvin pour prêcher la morale de l'Évangile, pour foudroyer les vices monstrueux de leur temps; en un mot, pour exercer dans toute sa rigueur, avec l'avantage sur les ministres réformés d'une entière et ferme conviction, le ministère périlleux et sacré de la censure des mœurs. Rie qui voudra (ce ne sera pas nous) de ces orateurs généreux à cause de quelques nudités de langage, de quelques contes familiers ou graveleux autorisés par l'esprit de leur siècle, et d'ailleurs ennoblis par le but qui les amène! Nous pensons qu'on n'en doit qu'à peine sourire, mais qu'on doit rire de ceux qui en rient, car ils dédaignent ce qu'ils ne connaissent qu'à demi. L'auteur malin de l'apologie pour Hérodote rendait plus de justice à Olivier Maillard et à ses émules, dans sa véracité incomplète, quand il écrivait ces mots: «Combien que frère Olivier Maillard et frère Michel Menot, pour la France, et Michel Barlette ou de Barletta, pour l'Italie, ayent falsifié la doctrine chrétienne par toutes sortes de songes et de resveries.... Si est-ce qu'ils se sont assez vaillamment escarmouchez contre les vices d'alors, etc., etc.» Si ce sont là des escarmouches, qu'aurait pensé Henri Estienne de nos sermons académiques d'aujourd'hui? Maillard n'a pas fait des sermons seulement, il a de plus produit beaucoup de traités ou de méditations sur divers sujets de morale et d'ascétisme, entre lesquels il faut remarquer _sa Confession_, dans laquelle il s'examine sur les dix commandemens avec une candeur admirable. De plus, encore, il fut poète, pauvre poète, à la vérité, comme le témoignent _son Sentier du Paradis_ et _sa Chanson piteuse, sur l'air de Bergeronnette savoysienne_, où on lit les vers suivans:

Par les frères prédicateurs Sommes citez et convoquez; Entre vous endurcis pécheurs, Ne faictes que vous en moquer; Mais la mort vous viendra croquer Devant qu'il soit un an en ça; Lors vous aurez bel escouter Pour rendre compte et reliqua.

Ces vers ne sont pas bons, sans doute; mais on en citerait mille des meilleurs poètes de ce temps qui sont pires. En résumé, frère Olivier fut un prêtre vénérable par ses mœurs, sa science, ses talens, son courage, ses malheurs, par sa vie et sa mort. Passons à son émule, frère Michel Menot, qui, venu après lui, outra ses défauts et prêta ainsi plus spécieusement (nous ne dirons pas plus justement) à l'ironie des beaux-esprits.

MICHEL MENOT.

Les chefs-d'œuvre de ce prédicateur sont le sermon de la Madeleine et celui de l'Enfant prodigue, au rapport de M. de Labouderie, qui en a donné deux belles réimpressions, avec de savantes notes. Michel Menot, cordelier, vécut sous Louis XI et François Ier, et mourut en 1518. Il prêcha ses plus fameux discours à Tours, dans l'année 1508: il était infiniment plus grossier et plus burlesque dans ses expressions que frère Olivier Maillard, ce qui n'a pas empêché qu'on ne l'ait, de son temps, surnommé _Langue d'or_ (Chrysostôme), et que Chevallon, l'imprimeur de ce recueil, n'ait vanté son élégance peu commune ( elegantiam impromiscuam_), et sa science variée ( doctrinam multivariam_). On a de lui, comme de son confrère, un grand nombre de poésies chrétiennes; mais il n'est pas meilleur poète, et c'est, dans l'une comme dans l'autre, l'orateur sacré qu'il faut chercher. Sa Passion contient d'excellens traits: la marche en est dramatique, et si l'on en élaguait tout ce qui tient à une époque grossière, pour ne conserver que le fond des choses et leur enchaînement, il se trouverait que beaucoup de prédicateurs modernes prendraient leur rang après cet homme si souvent travesti. Voici, par exemple, une pensée sublime: l'orateur, après avoir exposé dans toute son horreur le crime de Judas, raconte sa mort; et, tout d'un coup, déposant son indignation, il s'écrie: «O Judas! si vous eussiez eu conseil, jamais ne vous fussiez pendu ni désespéré.» Jetons un coup d'œil sur les sermons de la Madeleine et de l'Enfant prodigue, en commençant par le premier, pour le jeudi de la Passion. Celui-ci est divisé en trois points généraux, qui se subdivisent en plusieurs autres. Ces trois points sont l'offense, la conversion, la satisfaction. On doit d'abord avouer que l'orateur a recueilli, dans la Légende dorée, de trop bons mémoires sur la pécheresse, quand il affirme qu'elle était seigneur des château et mandement de Magdelon, en Palestine; qu'elle avait de belles filles de chambre, bien équipées; qu'elle était vermeille comme une rose, mignonne et fringante; mais il s'aventure moins quand il assigne trois causes à sa perte; 1° sa beauté; 2° sa richesse; 3° la liberté de son genre de vie; car ce seront là d'éternels dangers pour les jeunes femmes. Sa sœur Marthe lui fait un si beau portrait de Jésus, qu'elle conçoit un vif désir de le voir, et qu'elle court l'entendre prêcher un certain jour où il attaquait justement le luxe des femmes. Madeleine est aussitôt frappée d'horreur de sa vie passée; elle rentre chez elle, le cœur troublé: ses femmes ne la reconnaissent plus; Madeleine est pénitente. Ses galans viennent l'appeler _bigote_; elle les renvoie avec douceur. «Laissez-moi, leur dit-elle, vous ne l'avez pas entendu! je suis une misérable! fuyez mon exemple!» Elle dépouille alors ses ornemens, s'en vient en Béthanie, pénètre dans le logis de Simon le Pharisien, se jette aux pieds du maître, et verse d'abondantes larmes. On veut la chasser: «Non, dit Jésus, ne la chassez point, car elle a obtenu son pardon.» Marthe, sa sœur, lui dit: «Ne t'avais-je pas promis un amant digne de toi?» De ce jour, ces deux femmes se vouèrent au service de la Vierge Marie.... Pécheurs! considérons notre état, et apprenons, par ce modèle, à revenir au Seigneur! Ainsi finit le sermon. Le père de Saint-Louis l'a suivi pas à pas dans son poème de la Madeleine, qui renferme beaucoup de très beaux vers, aujourd'hui très oubliés.