Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus
Part 16
[45] Ce cry a été réimprimé dernièrement par les soins de M. le libraire Crozet, dans son curieux _Recueil de Farces gothiques_.
[46] Ces différens étages de la scène expliquent comment on pouvait représenter diverses actions en des lieux très éloignés et dans un même temps.
Si nous examinons le poème dégagé de tous ses prestiges, nous reconnaissons que ce n'est plus là une production informe, sans plan arrêté, sans dessein suivi, sans élévation de pensées ni de sentimens, comme le Mystère de la Vengeance et destruction de Jérusalem; ou comme la Moralité des Blasphémateurs, un tableau grotesque, dans lequel on entrevoit à peine quelques peintures naturelles, quelques intentions dramatiques; ce n'est pas non plus une tragédie régulière, il s'en faut, et même, si l'on veut, ce n'est pas une tragédie, le nombre et la complication des évènemens l'emportant beaucoup trop sur le développement des sentimens et le choc des passions; mais c'est une œuvre de génie, une conception forte, graduée, sous plus d'un rapport sublime, et d'une exécution hardie, plus d'une fois au niveau du sujet, malgré la familiarité souvent choquante du style, où pourtant on remarque de l'entente des mœurs et des caractères; en un mot, c'est une épopée dialoguée; et le sujet de cette épopée n'est rien moins que l'établissement de la religion chrétienne opéré chez les juifs et les gentils, devant l'empereur de Rome, par le triple moyen de la prédication des miracles et du martyre des apôtres. On y voit ces hommes vulgaires, avec leurs mœurs simples, leur langage populaire et véhément, armés seulement de leur foi native et ardente, subjuguer les idolâtres, étonner les grands, soulager les maux de la terre, et sceller leur mission de leur sang. Dès les premiers pas de l'action, qui ne manque pas d'unité au milieu d'un nœud si complexe, et qui commence à l'instant où les apôtres, après l'ascension du Christ, remplacent Judas par saint Mathias, et se distribuent l'univers, le persécuteur Saül devient l'apôtre saint Paul, et bientôt sa grande figure domine. Il se joint à saint Pierre pour attaquer l'empire dans son centre. Néron les éprouve de mille manières, puis les fait périr tous deux; mais, après leur martyre, leurs ombres s'offrent à la vue du tyran. Néron se trouble, chancelle, se donne la mort, et l'Église est fondée. Durant cet imposant spectacle, le ciel et l'enfer se travaillent pour activer le combat, soutenir, couronner, ou harceler les douze athlètes: quant au dessein, rien de plus majestueux! On doit à jamais regretter qu'une telle composition, qui demanda le travail de trois hommes, dont deux tenaient un haut rang parmi les poètes de leur époque, n'ait pas fixé l'attention de nos grands écrivains, alors que notre langue, toute formée et non encore affaiblie, pouvait devenir, en d'aussi habiles mains, un instrument digne du poème épique: nous aurions aujourd'hui un chef-d'œuvre à opposer à la divine comédie, à la Jérusalem délivrée, au Paradis perdu. Les Grébans se sont ménagé le ressort du merveilleux dans toute sa force; mieux même que le Tasse, puisque le merveilleux de la Jérusalem, reposant sur la magie et les enchantemens, quoique réellement conforme aux mœurs des temps chevaleresques, n'a jamais été bien solidement admis par l'opinion, tandis que celui de notre mystère, à l'exemple du Paradis perdu, portant sur la tradition et les livres sacrés, obtient le consentement ou même commande la croyance des chrétiens encore aujourd'hui. Mais, à cet égard, quelle supériorité n'ont-ils pas sur Guillaume de Lorris et Jehan de Meung, dont nos pères étaient cependant tentés de faire leur Homère! car le merveilleux du _Roman de la Rose_ est purement allégorique et satirique; et l'on sait que l'allégorie et la satire, moins que tout, peuvent fournir une longue carrière sans s'épuiser. C'est donc avec l'idée d'une épopée, plutôt qu'avec celle d'une tragédie, qu'il faut considérer le Mystère des deux Grébans.
Si peu de choses authentiques sont historiquement connues sur la vie et la mort des apôtres, nos auteurs ont dû tirer de leur propre fonds la plupart des faits de leur drame. Sur plus de quinze martyres exposés dans ce mystère, huit au moins sont entièrement des créations poétiques. Il convient d'admirer l'art avec lequel ces catastrophes sont distribuées dans le courant de l'action, et l'intérêt aussi varié que puissant qu'y répandent les circonstances particulières à chacune d'elles.
_Le premier Livre_, qui sert d'exposition, représente les apôtres réunis, se disposant à partir, chacun de son côté, pour prêcher la foi, et résistant fièrement aux ordres contraires que les docteurs juifs leur signifient avec menaces. Pendant qu'ils sont renfermés dans le cénacle, Lucifer et ses démons apprêtent leurs armes. Une évocation terrible annonce la lutte sanglante qui va s'ouvrir:
Diables infects! Esperits tyrannicques! Anges mauvais! et monstres draconicques! ....................................... Ouvrez vos puits!.... courez, etc., etc., etc.
Les malédictions, les fureurs, la discorde, la haine, respirent dans ces cœurs démoniaques, et forment un contraste avec la douceur évangélique des apôtres que Milton a pu étudier. Nous ne parlerons pas ici, et, soit dit une fois pour toutes, nous ne parlerons guère de beaucoup de scènes parasites ou même burlesques dont l'action est surchargée, et qu'il n'est que trop facile de ridiculiser, notre but étant de rechercher les beautés de l'ouvrage et les raisons qui l'ont fait estimer jadis des bons juges; chose plus difficile, qui n'a pas été essayée, que nous sachions.
_Au second Livre_, saint Étienne, lapidé pour avoir confondu les docteurs juifs, ouvre la grande tragédie; et cette scène est dignement couronnée par la conversion de Saulus, qui fait frémir l'empire diabolique. «L'enfer est en danger!» s'écrie Satan en apprenant le changement subit de Saül éclairé par la foudre céleste.
Tenez-vous tous pour adverty!
LUCIFER.
Comment?
SATAN.
Saulus est converty A ceste heure comme je croy.
LUCIFER.
Converty!
Alors la rage des démons est à son comble. Le poète donne ainsi l'idée de l'importance dont sera saint Paul pour le triomphe du christianisme.--Lorsque les docteurs se rient de saint Étienne, au sujet de l'immaculée conception, l'apôtre leur oppose habilement leur propre croyance. «Dieu, dit-il, vous en convenez, a fait l'homme de plus d'une façon;
........ la première est en somme D'Adam faict sans femme et sans homme; L'autre est d'Ève la bonne dame Qui fut faicte d'homme sans femme, etc., etc.
d'où vient donc que vous niez possible? etc., etc., etc.
Caïphe, au moment de livrer saint Étienne aux Juifs, qui demandent sa mort, fait une dernière tentative pour ébranler sa constance; mais Étienne répond:
Aux biens terriens je renonce, Je n'ay point volunté d'acquerre Trésor qui soit dessus la terre; Mon espérance est d'avoir mieux, etc., etc.
Bientôt il tombe victime, et Jésus reçoit son ame des mains des anges, avec ces mots:
Venez recevoir la couronne Resplendissante et déaurée Toute construite et décorée De belles pierres précieuses Reluisantes et vertueuses Laquelle mon père vous donne, etc., etc., etc.
Nous laissons de côté la conversion de l'eunuque de la reine éthiopienne Candace, opérée sur le chemin de Gaza, par saint Philippe, ainsi que bien d'autres miracles petits et grands, pour ne point quitter le fil principal. Il suffit de rappeler que déjà, dans ce second Livre, tous les apôtres sont à l'œuvre.
La mission de saint Thomas aux Indes fait presque tous les frais du _troisième Livre_. Le roi d'Inde Gondoforus, voulant se bâtir un beau palais à la romaine, a député son prévôt Abanès pour chercher un architecte à Rome. Saint Thomas, qui se comprend sans être d'abord compris, promet d'élever au roi un édifice de beauté non pareille. Il entend par là convertir le roi d'Inde et ses sujets, et commence par convertir Abanès, puis la fille du roi, dont mal pense lui advenir. Gondoforus se rend à la fin lui-même, et reçoit le baptême. Ce Livre, au total, est le plus traînant des neuf et le plus chargé d'incidens oiseux. Il y a pourtant une belle situation; la voici: quand le roi d'Inde, qui a donné beaucoup d'argent à saint Thomas pour la construction de son palais, voit que l'argent a disparu sans que le palais soit même commencé, sa fureur est grande; saint Thomas va payer de sa tête; mais l'apôtre a donné tout l'argent aux pauvres du royaume; il peut donc répondre:
«Sire....., j'en ay édifié Un palais clair et glorieux Pour vous. Et où est-il? Ez cieulx! etc., etc.»
Par la suite, le frère du roi, ressuscité à la voix de saint Thomas, arrange les affaires ainsi que nous venons de le dire.
Deux nouveaux martyres signalent le début du _quatrième Livre_, ceux de saint Jacques Zébédée et de Josias qui vient de recevoir le baptême. Hérode Agrippa, nommé gouverneur de Judée par Caligula, célèbre ainsi son joyeux avènement; il en est bientôt puni par une maladie mortelle, et les diables emportent son ame par le moyen d'une _trappe coulouère_. Les derniers adieux des deux martyres sont touchans:
SAINT JACQUES.
De ce val de misère Plein de douleur amère Nous convient de partir.
JOSIAS.
Prenons congé, mon frère, De ce val de misère.
SAINT JACQUES.
Lassus en gloire clère Jésus-Christ nostre Père Nous fera parvenir: Baise moy au partir De ce val de misère!
Peu après cette catastrophe, le spectateur est transporté dans Antioche, au milieu des prédications de saint Pierre et de saint Paul. Le second pense être lapidé; le premier est jeté dans un cachot; mais saint Paul le délivre en promettant au prince d'Antioche que son fils, mort depuis dix ans, ressuscitera; ce qui arrive, en effet, à la voix de saint Pierre, et toute la ville embrasse la foi. A l'instant où le fils du prince d'Antioche revient à la vie, son père s'écrie:
O mon cher fils que j'ayme tendrement Quantes fois t'ay regretté doulcement, Puis ton décès et ton piteux trespas! ..................................... Sont mes esprits si merveilleusement Par toy esmeuz que mes yeulx ne sont las De larmoyer..........
LE FILS.
O mon père ne plourez pas pour moy Plourez pour vous......... Laissez, laissez cette mauuaise loy, etc., etc., etc.
Le père ne peut résister à sa joie et aux instances filiales; il se convertit dans les bras de l'enfant qui lui est rendu. C'est encore là une situation dramatique. Il n'y manque rien que le style.
_Au cinquième Livre_: Nous voici au sein du concile de Jérusalem: une haute délibération commence. La circoncision sera-t-elle, ou non, nécessaire désormais? c'est à dire les gentils seront-ils, ou non, admis au baptême? Quelques juifs chrétiens tiennent pour l'ancienne coutume; mais Paul élève sa voix puissante:
A quoi sert circoncision En nostre loy?........ Doutez-vous en icelle rien? etc., etc., etc.
Barnabé pense comme Paul:
Dieu a dict qui en moy croira Et baptême en mon nom prendra Et gardera ce que commande Autre chose ne lui demande Fors du péché soy abstenir.
La discussion est longue et parfois vive et amère: saint Pierre prend la parole, et dit:
................................ Vous savez tous que les gentils Autant les grans que les petits Oyent et croyent la parole De l'évangile................... Que Dieu n'a mis de différence Entre nous et eulx survenant Et doncques pourquoy maintenant Temptez-vous Dieu et donnez charge Plus pesant, plus grand et plus large? etc., etc., etc.
L'assemblée se range à ces conclusions; la circoncision est supprimée en tant que cérémonie nécessaire aux chrétiens, et la carrière du salut est ouverte à tous les peuples. Peu après, l'action s'égare, ou, si l'on veut, se répand dans l'Asie, dans Athènes, où les miracles et les conversions se multiplient. Nous ne pouvons la suivre partout; revenons donc avec les apôtres au mont de Sion, pour assister à la mort et à l'assomption de la Vierge (car il est à remarquer que les Grébans font mourir Marie, et tranchent ainsi une grande question de l'Église, heureusement pour leur poème, cette mort est, sans difficulté, l'épisode le plus poétique). Marie est seule dans sa maison de Jérusalem, et triste de son isolement des apôtres.
Or sont mes frères tous espars En maintes diverses parties Dont très dures les départies M'ont été, mon fils, tu le sais.... Hélas! j'en ay pleuré assez. .................................. Ils vont preschant foy pure et munde Par divers climats de ce monde Pour les infideles conquerre Hélas! mon fils, appaisez ceste guerre. .................................... Mon cher enfant, veuillez déterminer De mon trespas et bref jour assigner Affin que aux lieux où regnez sans finer Vous puisse voir....................
Deux vierges consolent Marie du mieux qu'elles peuvent:
1re VIERGE.
Dame pleine de toute grace Hélas! nous voulez-vous laisser En ceste mer profonde et basse? ............................. A qui pourrons-nous adresser Pour avoir conseil, loin ne près, Si nous vous voyons trespasser? Hélas! qui pourra vivre après?
2e VIERGE.
Hélas! qui pourra vivre après En ceste mortelle contrée S'il faut que de nous par exprès Vous départiez vierge sacrée?
MARIE.
Belles filles de Sion Et vierges d'élection Prenez consolation Du deuil qui trop vous estreint .............................. Car quant on me pleure ou plaint Tant ay plus le cueur atteint Pour ma séparation.
Dieu le fils entend les lamentations de sa mère, et supplie Dieu le père de mettre un terme aux douleurs de Marie. Le père y consent; aussitôt le fils appelle les chérubins, les trônes et les archanges, leur fait préparer des couronnes, et commande qu'on aille avertir sa mère qu'elle mourra sous trois jours, _sans souffrir passion_, pour jouir ensuite de toute gloire et _félicité permanable_. Gabriel se charge du message; il en avait fait un autre bien différent autrefois! il arrive; Marie le reçoit avec une joie vive.
Te prie seulement, lui dit-elle, Que à mon trespassement De ce monde plein de misères Soient assemblés tretous mes frères, etc., etc., etc.
Par ses frères, elle entend toujours les apôtres; appellation touchante!
Marie ayez y ferme foy Car la chose ainsi sera faicte, etc., etc., etc.
La chose convenue et le message terminé, Marie convoque ses chers parens et cousins par l'entremise de Rachel:
Que prestement me viennent voir Toute excusation cessant, etc., etc., etc.
Les amis, les parens, les voisins accourent: Marie était tant aimée! Les voilà tous assemblés. Marie leur annonce sa fin prochaine, leur fait de pieuses recommandations, les console, les réconforte. Ses larmes coulent; des larmes lui répondent. «Mères de ce monde! reprend Marie, quand vous perdez vos enfans, n'en avez-vous dueil et tristesse? le jour, la nuit les desirez; eh bien, je vais rejoindre mon fils!»
Il vous supportera En vos adversitez Avec vous sera, etc., etc., etc.
«Mère de Zébédée, prends courage, car ton fils est entré au port. Cependant, mes chères sœurs, il vous faut veiller cette nuit, de peur des esprits malins.» Sur ce, un coup de tonnerre se fait entendre: ce sont les apôtres qui arrivent des extrémités du monde sur une nuée blanche. Saint Jean débarque le premier. «Que j'ay de plaisir à vous remirer, s'écrie la Vierge!»--«Ma Dame, très chère tenue, j'étais dans Éphèse à prescher la foy de Jésus: je me rends à votre commandement..... qu'y a-t-il?»--«Mon cher parent, ma chère affinité, mourir je vais..... Faictes moi lors comme un fils à sa mère!» Douleur de saint Jean à cette triste nouvelle. Les apôtres se rangent autour de Marie, qui revêt une robe blanche:
Pierre, mettez-vous à mon chef, Jehan, aux pieds, Jacques à ma dextre, André et Paul à ma sénestre. ................................. Adieu enfans que j'ayme comme moy Adieu vous dy colonnes de la foi... ................................. Adieu parens où n'a que reprocher; Ce monde bas où souloyes marcher Laisse aux enfans de la terre et leur quitte. Adieu vous dy mes sœurs que tant ay cher, Pour vous ne puis mes larmes estancher Car il convient que nature s'acquitte.
Empressement filial des apôtres. Les uns rappellent tous les secours qu'ils ont reçus de la divine mère:
Quand nous estions désolez, Par vostre regard qui recrée Ez cueurs estions consolez, etc., etc., etc.
Les autres ne savent qu'exprimer leur chagrin. Les femmes ne peuvent consentir à cette mort: «Restez, restez Marie! qu'allons-nous devenir?» Nouveau coup de tonnerre... Tous les assistans tombent soudainement dans un sommeil profond, excepté les apôtres. Une odeur suave de parfums célestes s'exhale dans la maison. Les anges descendent, enlèvent Marie au plus haut des cieux qui apparaissent; saint Pierre chante l'_In exitu Israel_, et Satan rugit avec ses démons dans le séjour infernal. Tel est, en abrégé, ce cinquième livre, le plus beau de tous. Nous pouvons garantir que, si, partout ailleurs, l'ouvrage a pu gagner à être présenté par extrait, ici, la plupart du temps, il a beaucoup perdu. Quiconque voudra juger de la distance que le génie sait mettre entre lui et la médiocrité, dans la manière de traiter le même sujet, n'a qu'à lire le _Mystère du trespassement de Nostre-Dame_, composé par un chartreux de Paris, en 1478.
Les évènemens se pressent avec beaucoup de confusion dans le _sixième Livre_, illustré par cinq martyres, une conversion royale et nombre de miracles. En Éthiopie, saint Mathieu meurt assassiné par le prince Hittacus, furieux des conversions du roi son père, et d'Éphigénie sa sœur. En Myrmidonie, saint André a plus de bonheur, mais ce n'est pas sans peine. Il fait éclater la foudre sur la tête de Sostrates, mère barbare qui, brûlant pour son fils d'un amour criminel, l'avait accusé de tentative d'inceste sur elle-même. C'est le sujet de Phèdre inventé, car il est fort douteux que les Grébans aient eu connaissance d'Euripide. En Scythie, saint Philippe échappe à mille dangers, aussi bien que saint Paul en Achaïe. A Babylone, saint Simon et saint Jude meurent par les ordres de _l'évêque païen_, pour avoir opéré des miracles. Enfin, saint Barthélemy, que le prince de Babylone, Astragès, poursuit de sa haine, subit la flagellation, puis est écorché vif par les mains d'un certain bourreau qui se retrouve partout; personnage multiple, scélérat facétieux, dont la gaîté féroce, en contraste avec ces scènes sanglantes, fait l'amusement du peuple, à la grande honte du poète. Ce plaisant bourreau tranche du grand seigneur; il fait sa généalogie, laquelle n'est point féodale: son aïeul fut pendu, son père brûlé, sa mère poursuivie comme sorcière et infanticide, son frère aîné décollé pour meurtre, son cadet bouilli pour fausse monnaie; ce qui lui donne une fierté singulière; il y a de quoi, mais passons.
_Septième Livre._ Encore trois martyres dans ce livre; celui de saint Thomas aux Indes, commandé par l'_évêque du temple du Soleil_, après que l'apôtre a converti la belle-sœur du roi Migdéus, et réduit en poudre le temple et la statue du Soleil; celui de saint Mathias, lapidé par les Juifs; et celui de saint André, mis en Croix sur l'ordre d'Égée, prévôt d'Achaïe, pour avoir baptisé Maximilla, femme de ce magistrat. La prédication de saint Thomas débute par une invocation très poétique:
_Dieu qui aux humains es propice. Conforte moy, conseille moy! A toy me rends, je suis à toy; Autre ne vueil, autre ne quiers; A joinctes mains je te requiers Qu'il te plaise à moy conseiller, etc., etc., etc._
Les démons, irrités du succès des apôtres, se donnent rendez-vous sur la terre, et s'y partagent les professions, pour y combattre l'Église naissante. L'un sera usurier, l'autre marchand, un troisième avocat, celui-ci entremetteur de cour, celui-là sorcier, cet autre séducteur des dames, et enfin le plus méchant, conseiller du roi, pour l'engager à conquérir. N'est-ce pas là une satire ingénieuse? En vérité, les Grébans ont autant d'esprit que de sentiment. Le fanatisme, qui foule tout aux pieds, apparaît bien dans sa force, à l'occasion du martyre de saint André. En effet, cet apôtre commence par guérir, d'une maladie mortelle, Maximilla, l'épouse chérie d'Égée. Le mari ne met d'abord aucune borne à l'expression de sa reconnaissance; mais, sitôt que sa femme s'est rendue chrétienne, il n'écoute plus rien, et fait crucifier l'apôtre libérateur. Cela est aussi vrai que dramatique. Simon Magus et Néron, vers la fin de ce Livre, occupent la scène pour ne plus guère la quitter.
_Huitième livre._ Il faut peu s'arrêter aux martyres de saint Philippe à Hiéropolis, de saint Mathias et de saint Jacques le Mineur en Judée; les circonstances qui les accompagnent ne présentent rien de particulier à notre objet; le fort de l'action est tout entier, maintenant, dans Rome, où saint Pierre, devant Néron, fait assaut, avec Simon Magus, de prédications et de prodiges. Les Romains, frappés d'étonnement, écoutent la voix de saint Pierre. La rage de Néron s'en augmente contre les chrétiens, et Paul accourt pour seconder les glorieux travaux de son compagnon, auquel il rend hommage comme à son chef. Sans doute les discours sont trop longs, et toujours d'un ton trop familier; mais, en somme, le spectacle a de la grandeur et de la vie. C'est une belle situation que celle où saint Paul, pour donner plus de poids à ses paroles, confesse publiquement à l'empereur ses iniquités passées:
Sire, je fus dès ma jeunesse Pervers, inique exécuteur, Et des bons grant persécuteur, etc., etc., etc.
Celle où saint Pierre installe Clément sur la chaire pontificale, comme son successeur, est noble et imposante, malgré l'anachronisme. Il est à observer que le poète n'oublie aucun des grands ressorts de son sujet.
_Neuvième Livre._ Le dénouement approche: Simon Magus, constamment vaincu par saint Pierre, veut tenter un dernier effort: il appelle donc à lui les esprits infernaux; et, fort de leur secours, il promet à Néron, qui le protège, de s'élever dans les airs, en défiant l'apôtre d'en faire autant. Saint Pierre invoque à son tour la _divinité permanable_, et accepte le défi. On sait ce qui arrive. Simon Magus s'élève en effet; mais, à la voix de l'apôtre, il tombe mort, et les diables entraînent son ame. Alors Néron fait jeter Pierre et Paul dans les prisons, sous la garde de Procès et de Martinien. Vaine fureur! les deux gardiens se font chrétiens dans la prison même, et délivrent les prisonniers. Ce triomphe de la vérité dans les fers offre encore une belle situation, que le martyre des nouveaux convertis rend d'ailleurs pathétique. Néron ne se possède plus: il ordonne enfin de crucifier saint Pierre et de trancher seulement la tête à Saint Paul, en sa qualité de citoyen romain. Saint Pierre, avant de marcher au supplice, invite ses frères les chrétiens à prier pour soutenir son courage. Oraison des chrétiens. Les deux apôtres s'embrassent; saint Paul dit à son ami:
....... Que je vous touche La main ains que la mort m'attyre A Dieu soyez! ................................. Adieu Paul ................................. Priez pour moy Mais priez vous Pour ceulx qui vous despecheront! etc., etc., etc.
Tous deux marchent à la mort en prêchant: «Peuples de Dieu, faictes silence! dit saint Pierre.
Hommes de Dieu qui militez ........................... Demeurez joyeux et paisibles! etc., etc., etc.»