Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus

Part 15

Chapter 153,785 wordsPublic domain

_La huitième Joie_ si est quand le marié, ayant pris tous plaisirs et solaciemens avec sa dame, commence à réfroidir sa jeunesse, et veut entendre à ses autres affaires, vû qu'on ne peut courre et corner à la fois, et à l'adventure, sa dame étant accouchée de son quatrième ou cinquième, plus ou moins, craignant mourir, ou que son petit ne meure, s'est vouée à Notre-Dame-du-Puy, en Auvergne, ou à Notre-Dame-de-Roquemadour, en Quercy, et le bon-homme a belle de soupirer et remontrances faire, faut qu'il achète chevaux, bâts, selles, robes de voyage, quitte ses besognes, et accompagne sa dame au pèlerinage, sans cesse arrêtant sur le chemin, pour un étrier cassé, pour un gant tombé à terre, pour acheter anneaux et joyaux d'ambre, et patenôtres de corail; après quoi, revenu en sa maison, il est bien empêché que la dame a prins goût au chevaucher, et que lui faudra péleriner toujours et finir ses jours misérablement.

_La neuvième Joie_ est quand le marié, homme sage et de prévoyance, a si bien fait que maintenir sa dame en retenue et obéissance, ses enfans en respect, qu'établir sa lignée sagement et richement, étant maître chez lui, et que, sur l'âge, le voilà goutteux et perclus pour avoir prins trop de fatigue. Alors la chance tourne: sa dame, se souvenant des riottes qu'il lui a menées, le laisse à l'adventure comme un vieux chien ladre; ses enfans courrent le monde sans de lui souci prendre; et, quand il fait représentation, on lui répond que mieux vaudrait aller d'abord en Paradis que vivre avec lui, tant il est malaisé à servir. Alors le pauvre marié sera en gémissemens et finira misérablement ses jours.

_La dixième Joie_ montre le marié plaidant contre sa dame; et, soit qu'il gagne ou qu'il perde la séparation, perdant sa cause devant le public, perdant son repos, et languissant toujours.

_La onzième Joie_ représente le jeune marié pensant avoir trouvé une merveille de beauté et d'innocence, qui se trouve avoir pris, comme on dit, la vache et le veau, par où il use misérablement ses jours, tout aussi bien qu'un autre.

_La douzième Joie_ semble d'abord mettre le marié à l'abri de malencontre, le peignant tout soumis à sa dame, la plus sage et bien ordonnée qui oncques fut; mais nenni. La plus sage femme, au regard du sens, en a autant qu'un singe a de queue. Les affaires du marié, et son honneur, s'en iront donc à vau-les-champs. Sa dame l'empêchera d'aller en guerre quand il faudra, et comme un gentilhomme doit faire, et comme ne font plus maints gentilhommes, qui ne devraient, pour ce, compter pour nobles. Elle lui fera dépendre son bien en fausses besognes, par où l'on voit que celui-là aussi est autorisé à finir misérablement ses jours.

_La treizième Joie_ fut commune à la plupart des héros grecs, à leur retour de Troie; c'est à dire qu'ils trouvèrent leurs dames remariées et leurs enfans à l'abandon. C'est bien encore le cas de finir misérablement ses jours, ne fût-on pas occis par Clytemnestre.

_La quatorzième Joie._ Si est quand un jeune homme marié à une jeune dame qu'il aime, et dont il est aimé, vient à la perdre au plus fort de son soulas, et qu'après deuil, en ayant pris une autre, il paye à Fortune les arrérages des plaisirs passés, en portant un joug pesant qu'il a mérité d'autant.

_La quinzième Joie, et dernière_, la pire de toutes, est quand le marié ne veut pas, à toute force, être cocu, et veut tuer les galans de sa dame. Alors c'est un enfer véritable, et la plus extrême qu'il y ait, sans mort.

Que doit-on conclure de toutes ces joies? dirons-nous avec Guillaume Alexis?

Faces sont beles: Poignant's mameles Valent or fin: Mais les sequelles A la par fin. Or donc, afin Que le plus fin Trop ne se fie en ses cautelles, Je dy: Si le chef est benin, Qu'à la queue gît le venin.

Dirons-nous donc avec Crétin?

N'y mettez plus vos appétis: Et s'aucun y a, qu'il s'en oste: Je parle à grands et à petits: Au partir, faut compter à l'hoste.

Non, mais nous dirons que nos vieux Français avaient plus de gaîté que de sentiment, plus d'esprit que de raison, et plus de malice que de méchanceté.

LA

VENGEANCE ET DESTRUCTION

DE HIÉRUSALEM,

Par personnaiges, exécutée par Vespasien et son fils Titus, contenant en soy plusieurs cronicques et histoires romaines tant du regne de Néron empereur que de plusieurs aultres. Imprimé dernierement à Paris. M.CCCCC.XXX.IX. On les vend à Paris en la rue Neufve-Nostre-Dame à l'enseigne de l'Escu-de-France, par Alain Lotrian (goth. à deux colonnes, in-14). 241 feuillets, titre compris, et environ 30,000 vers de 8 pieds.

(1437--1539.)

Ce mystère est un des plus anciens. Ni La Croix du Maine, ni Beauchamps, ni les Frères Parfait, ni le duc de la Vallière n'en connaissent l'auteur; mais sa composition remonte évidemment à l'origine, proprement dite, de ces drames sacrés, c'est à dire au temps du Mystère de la Passion, peu avant l'an 1402, que, sur les lettres-patentes du roi Charles VI, les Confrères établirent leur théâtre à Paris, dans une salle de l'hôpital de la Trinité, hors la ville, près la porte Saint-Denis. Jacques Millet, auteur du _Mystère de la Destruction de Troyes_, y a-t-il travaillé, ou seul ou en compagnie, comme c'était l'ordinaire, pour la fabrication de ces poèmes grossiers? N'est-ce pas plutôt à Jean Michel, médecin d'Angers, ou à Jean Michel[41], évêque d'Angers, autres fabricateurs de Mystères, qu'il appartient d'en revendiquer la gloire, s'il y a lieu? Convient-il de chercher d'autres noms moins connus?

Le procès pend et pendra de la sorte Encor long-temps, comme l'on peut en juger.

[41] La Croix du Maine dit que Jean Michel, évêque d'Angers, est l'auteur du _Mystère de la Passion_, le premier de tous. Les F. Parfait veulent prouver qu'il n'en est rien, et que Jean Michel, le médecin, ne fit que retoucher ce fameux Mystère dont ils assurent que l'auteur ou les auteurs sont inconnus, et qui est de 1380 environ.

Ce qu'il y a de certain, c'est que le _Mystère de la Vengeance et Destruction de Hiérusalem_ fut un des premiers en date. Une excellente règle pour juger de l'âge de ces sortes de drames, c'est d'examiner, outre la forme de leur langage, l'esprit dont ils sont empreints. Si cet esprit, au milieu de mille lazzis burlesques, est sérieusement religieux et marqué du sceau de la foi, l'œuvre est ancienne à coup sûr. On commença par vouloir édifier le public; puis on se mit à plaisanter; plus tard on devint impie. Ce fut alors, en 1548, que le parlement, d'après les mandemens des évêques, supprima toute représentation des choses saintes, tant de l'ancien que du nouveau Testament, et, à dater de ce moment, l'étoile des Confrères pâlit[42]; mais revenons à notre Mystère. On ne dit nulle part qu'il ait été représenté, à Paris, avant 1483-91, où il le fut devant Charles VIII; il l'avait été, dès 1437, à Metz, et nous trouvons, sur notre exemplaire, une note manuscrite, laquelle a été reproduite par les F. Parfait, où il est mentionné, d'après l'_Histoire de Metz véritable_, par le curé de Saint-Euchaire, de Metz, que le 17 septembre de cette année, 1437, _fut faict (joué) le jeu de la Vengeance de N. S. Jésus-Christ, au propre parc que la Passion avait été faicte, et fut faict très gentiment la cité de Hierusalem et le port de Jaffé dedans ledit parc; et fut Jehan Mathieu, le plaideur, Vespasien et le curé de Saint-Victour qui avait esté Dieu de la Passion, fut Titus, et duroit environ quatre jours_. Ce drame emploie cent quatre-vingts personnages, au nombre desquels sont Dieu le Père, trois Anges, la Justice divine, la Miséricorde, la Vérité, la Paix, Rifflart, Vespasien, Briet, charretier, Titus, Pain-Perdu, Briffault, Tout ly Fault, Palamèdes, duc d'Athènes, Tibère, Térence, Théodorich, Tête Sotte, Rouge-Museau, Josephe, je ne sais combien de Romains et de Juifs, Satan, Béelzebuth, etc., etc. Il est divisé en quatre journées, et précédé d'une longue ballade au roi, puis d'un prologue, ayant pour épigraphe: _Quare fremuerunt gentes et populi meditati sunt inania?_ et enfin d'une fable.

[42] On lit dans l'histoire du Théâtre-Français, par les F. Parfait, que les Confrères de la Passion, déboutés de leurs sujets sacrés, en 1548, s'allèrent loger à l'hôtel de Bourgogne, où ils achetèrent une masure de 17 toises de long sur 16 de large; que là ils jouèrent, pendant près de trente ans, avec moins de succès que les clercs basochiens des moralités profanes; enfin qu'en 1586 ils louèrent leur hôtel et leur privilége à une troupe de comédiens réguliers.

On voit, dans la _Première Journée_, la mondanité du peuple de Sion, le procès du paradis, les signes qui apparurent dans Jérusalem, un devin qui prédit à Pilate ce qui lui adviendra, un interlocutoire en enfer, une correspondance entre Pilate et Vespasien, Pilate qui fait le malade pour avoir la robe de Jésus-Christ, des lettres de Caïphe, etc., etc.

Dans la _seconde Journée_, le prologue; des chevaliers romains devant Tibère; des chevaliers de Pilate qui vont à Rome; le conseil des Romains; comme Tibère commanda d'honorer Dieu; comme Dieu envoya dire à Vérone qu'elle montre la Véronique; comme Vérone adore la Véronique; les regrets de Pilate; comme Vérone porte la Véronique à Vespasien; comme Vespasien fut guéri de sa lèpre par Vérone; comme Tibère envoye quérir Pilate et le retient prisonnier; du diable qui conseille Pilate; comme Pilate revêt la robe de Jésus; Pilate devant Tibère; comme on juge et condamne Pilate; la mort de Pilate, et comme on le jette dans le Rhône; Néron empereur; la rébellion des Juifs contre Néron; Vespasien connétable des Romains; le roi d'Arménie au port de Jaffé; comme les Romains vont assaillir les Juifs; la retraite des Romains; comme Jaffé se rend aux Romains.

Dans la _troisième Journée_, le prologue; comme Néron fait mourir son maître; comme on ferme les portes de Josaphat; comme le diable s'habille en médecin; l'assaut de Josapate; la retraite des Romains; comme Néron fit ouvrir sa mère; comme les Romains ôtent les eaux aux Juifs; comme Néron fit mettre le feu à Rome; comme Josephus veut se rendre aux Romains; de la soif des Juifs; comme Néron fit écorcher deux sénateurs; comme Néron commande de faire taverne et Bordeau à Rome, sur le Tibre; du libelle diffamatoire contre Néron, fait par Boccace; d'Eléazar nu sur la muraille; les regrets de la mère d'Eléazar; la retraite des Romains de l'assaut de Josapate; comme les diables conseillent Néron; comme Néron se tua; la prise de Josapate; l'oraison de Josephus à Dieu; comme Josephus se rendit aux Romains; Josephus devant Vespasien; épilogue.

Dans la _quatrième Journée_, comme Galbe va à Rome; comme Vitelle propose d'avoir l'empire; comme Vitelle va à Rome; comme Othon tue Galbe; de la peur des Juifs pour la voix du Fou; Vespasien empereur; comme Vespasien envoye aux Juifs pour appointer du siége de Jérusalem (et c'est ici que commence véritablement l'action); comme les larrons vont par Jérusalem; les lamentations de Jérusalem; comme Vespasien va à Rome se faire recevoir empereur; comme les Juifs se rendirent aux Romains; comme Marie mangea son enfant et en donna la moitié aux larrons de Jérusalem; comme les Juifs crevèrent par trop manger; comme Josephus pria les Juifs de se rendre; comme les Juifs mirent le feu au temple; la prise de Jérusalem; la destruction de Jérusalem; comme les pucelles furent violées; comme les Juifs furent vendus trente pour un denier; comme Titus prit congé pour s'en aller à Rome; et puis c'est tout.

On voit que ce ne sont ni les personnages ni les événemens qui manquent ici. Certes, il y loin de ce fracas à la simplicité du sujet de Philoctète, de celui d'Esther, de celui surtout de Bérénice, qui repose sur trois mots: _invitus, invitam dimisit_. Les auteurs, pas plus que le public, ne soupçonnaient alors, en France, que l'intérêt dramatique ne ressort que du développement et de la peinture vive et naturelle des sentimens et des passions. Il paraît merveilleux que, partis de si loin, nos poètes soient arrivés au point de perfection d'Athalie et de Cinna; mais il est bien plus merveilleux encore qu'arrivés à ce comble de l'art, ils reviennent de jour en jour plus rapidement au point d'où ils étaient partis. Encore un peu de temps, et nous reverrons, sinon des mystères, du moins des pièces qui ne vaudront pas mieux. Le style de notre mystère répond à la conception et à l'ordonnance. Dès le début, ce sont les filles de Sion qui se donnent du bon temps et chantent: _Vogue la galère!_ et les sages qui les reprennent en ces termes: _O filles, belles filles--quand la nécessité viendra--de porter il ne vous tiendra--vos chaînes d'or et vos coquilles!--Vous êtes mignonnes, gentilles--mais vostre beauté précellée--quand la mort troussera vos quilles--sera bien à coup ravallée._ Ensuite c'est Caïfe qui, imploré par Ferrandon, pour qu'il lui donne quelque relique du saint prophète Jésus, se retourne fièrement en disant: _Videz, que je n'en oye plus;--allez-vous-en de par le diable_;--et Rodigon, autre chevalier romain, qui réplique: _Cette réponse est bien notable;--ah! qu'il est orgueilleux vilain_, etc., etc. Quand les assiégés de Jérusalem sont réduits aux plus dures extrémités de la faim et de la soif, le peuple s'assemble et se met à crier: _Famine! famine! famine!_ Les chefs essaient de calmer les criards; mais ces ventres affamés, n'ayant point d'oreilles, n'en finissent pas de crier toujours: _Famine! famine! famine!_ Pour Marie, elle débite un long monologue, où l'on voit l'amour maternel et la faim se débattre avec une symétrie de paroles qui est bien éloignée du pathétique: _Tuerai-je mon enfant? ne le tuerai-je pas?--Non feray, raison me restreint;--si feray, la faim me contraint._ Et de fait, elle tue son fils, elle en mange une moitié, puis elle donne l'autre à ses amis, les larrons, non sans avoir fait aux deux moitiés de cet enfant cher les adieux suivans: _Hélas! mon cher ami parfaict,--veuilles-moy ta mort pardonner!_ Quand elle lui coupe la gorge, et qu'elle met son corps à la broche, elle s'écrie maternellement: _Hélas! or est-il en broche;--mon cher fils! j'ay trop esté cruelle_, etc., etc. Enfin, Jérusalem est prise d'assaut et détruite, et Titus dit à ses gens: _Or sus: tost il fault s'en aller; marchez devant, centurion, avecques ceste légion de prisonniers que vous menez!_ Et Josephus termine la scène par une complainte: _Hierusalem! Hierusalem la belle!_ etc., etc. _Palais désert, lieu obscur, sans chapelle présent, tu es sépulture à leurs corps!_ Le poète fait ensuite ses excuses au public, et la pièce finit à l'_honneur et à la louange de Notre-Seigneur-Jésus-Christ et de la cour de paradis_. Quelle misère! ou plutôt quelle enfance!

On a six éditions de ce mystère, toutes gothiques et fort rares, savoir: deux d'Antoine Vérard. _Paris_, 1491-93, in-fol., qui étaient l'une et l'autre chez le duc de la Vallière, sous les numéros 3358 et 3360; une de Jehan Petit, in-fol. _Paris_ (s. d.), mais antérieure à la suivante, et c'est celle qui a servi aux Frères Parfait; une de Paris, 27 octobre, 1530, in-fol., d'Alain Lotrian, dont du Verdier et Beauchamps sont seuls à parler; une de Jehan Trepperel. _Paris_, in-fol., 1533; et enfin la nôtre, aussi d'Alain Lotrian. _Paris_, 1539, in-4, qui a fixé l'attention particulière du savant M. Brunet.

LE TRIUMPHANT MYSTÈRE

DES

ACTES DES APOTRES,

Translaté fidelement à la vérité historiale escripte par sainct Luc à Théophile, et illustré des Légendes autenticques et Vies des Saints receues par l'Eglise; tout ordonné par personnages, avec privilége du roy.

Deux vol. comprenant neuf Livres, savoir: _le 1er volume_, quatre Livres, précédés, 1° d'un titre avec frontispice au verso; 2° du privilége de François Ier, donné à Lyon, le 24 juillet 1536, à Guillaume Alabat, marchand, demeurant à Bourges; 3° du vidimé du prévost de Paris, signé Lormier, donné à Paris, le jeudi 7 septembre 1536; 4° d'une épître en prose de Guillaume Alabat à tous chrétiens et bénévoles lecteurs; 5° d'un prologue en vers à la louange d'Arnoul et Simon Gréban, auteurs de ce Mystère et de quinze dizains des Apôtres; 6° de la table de ce premier volume avec division par livres; 7° d'un nouveau frontispice: en tout 178 feuillets, titres compris.

_Le 2e volume_ contenant cinq Livres, précédés, 1° d'un titre avec frontispice au verso; 2° de la table de ce volume avec un nouveau frontispice au verso du dernier feuillet: en tout 225 feuillets, titre compris. Ce second vol. est terminé par ces mots:

Cy fine le neufvième et dernier Livre des Actes des Apôtres nouuellement imprimez à Paris pour Guillaume Alabat, Bourgeoys et Marchant de la ville de Bourges par Nicolas Couteau imprimeur demourant à Paris et furent achevez d'imprimer le XVe jour de mars l'an de grace mil cinq cens XXXVII, avant Pasques.

Suit un dernier feuillet contenant un rondeau d'Alabat à la louange de Dieu. A ce mystère se trouve joint dans notre exemplaire, lequel est orné des armes de M. Girardot de Préfond, célèbre amateur de livres, le volume suivant qui porte deux fois la signature de M. Guyon de Sardière, autre bibliophile célèbre, dont la bibliothèque fut achetée, vers 1771, par le duc de la Vallière.

L'Apocalypse sainct Jehan Zébédée, ou sont comprinses les visions et révélations que icelluy sainct Jehan eut en l'isle de Pathmos, le tout ordonné par figures convenables selon le texte de la Saincte Escripture. Ensemble les Cruautez de Domitian César, avec privilége.

En tout 46 feuillets, titre compris, au verso duquel se voit une dédicace, en vers latins, de Louis Choquet, auteur de ce Mystère, à maistre Antoine le Coq, médecin, son ami. Le volume finit par la rubrique suivante:

Fin du Mystère de l'Apocalypse sainct Jehan Evangeliste nouuellement rédigé par personnages avec les miracles faicts en l'isle de Pathmos, le tout historié selon les visions, et fut achevé d'imprimer ledict livre le XXVIIe jour de may l'an mil cinq cens XLI. pour Arnoul et Charles les Angeliers frères.

Ces deux mystères sont reliés ici en un seul volume in-fol. gothique, à deux colonnes, et forment un exemplaire choisi d'un des ouvrages les plus importans de ce genre, que ni le duc de la Vallière, dans sa bibliothèque du Théâtre-Français, ni les frères Parfait, dans leur histoire, n'ont fait assez apprécier.

(1440--1450--1537.)

Le _Mystère des Actes des Apôtres_ est, en quelque sorte, le roi des mystères; et ses auteurs, Arnoul et Simon Gréban, furent si estimés des premiers connaisseurs de leur temps, que Boileau, si judicieux, si grand d'ailleurs, n'aurait pas dû l'envelopper dans ses mépris, parfois extrêmes. Jean Bouchet écrivant au poète Thibaut, avocat de Poitiers, lui dit:

«En priant Dieu qu'il te donne le style »Des deux Grébans dont grant douceur distille.»

Clément Marot, dans son épigramme 223, sur les poètes français, s'exprime ainsi:

«Les deux Grébans ont le Mans honoré.»

Estienne Pasquier rappelle avec complaisance que Jean le Maire, auteur du poème de l'_Illustration des Gaules_, en sa préface du _Temple de Vénus_, et Geoffroy Toré, en _son Champ flori_ (or ces personnages étaient des poètes distingués eux-mêmes), regardaient les frères Grébans, surtout Arnoul, le principal collaborateur des _Actes des Apôtres_, comme des écrivains supérieurs. Nous ajouterons que ces enfans des muses françaises, auxquels on peut joindre Molinet et Guillaume Alexis, reconnaissaient pour leur maître Alain Chartier, comme Ronsard le fut, un siècle après, des du Bellay, des Mellin, des Belleau, des Baïf, etc. Du reste, c'est à tort que les paroles de Clément Marot ont fait penser que les frères Grébans étaient originaire du Mans: ils naquirent à Compiègne, ainsi que l'a prouvé Bernard de la Monnoye sur La Croix du Maine et du Verdier, et fleurissaient sous Charles VII, dont Simon, le plus jeune des deux, fit l'épitaphe. Mais Arnoul fut chanoine du Mans; c'est au Mans, de 1440 à 1450, qu'il commença son poème, continué par Simon[43], retouché, vers 1510, par Pierre Curet, aussi chanoine du Mans, et publié, pour la première fois, vers 1513, par Galliot du Pré; enfin c'est au Mans qu'il repose, dans l'église de Saint-Julien, si elle existe encore; quant à sa pierre tombale, il y a long-temps qu'elle ne se voit plus, ayant disparu lors des dévastations des huguenots.

[43] Simon Gréban, moine de Saint-Richer, en Ponthieu, fut secrétaire de Charles d'Anjou, duc du Maine. Les frères Parfait disent que c'est lui qui fut enterré au Mans, dans l'église de Saint-Julien; mais il est plus probable que ce fut son frère Arnoul.

Suivant La Croix du Maine, on pourrait croire que _les Actes des Apôtres_ furent d'abord joués à Bourges, en 1536; mais il est plus naturel de penser, avec les frères Parfait, qu'ils parurent à la cour d'Angers, dès le temps du roi René, mort, comme on sait, à Aix en Provence, en 1480, et que le Mans en vit aussi la représentation dès l'an 1510. Quoi qu'il en soit, la représentation de Bourges, en 1536, marqua par son éclat. Il y en eut encore une très pompeuse à Tours, en 1541; mais, probablement, cette dernière ne fit que suivre celle qui eut lieu à Paris dans l'hiver de la même année, fin de 1540 (vieux style), pour amuser François Ier, dans le temps même qu'il préparait ses cinq armées formidables, avec le dessein de venger, sur Charles-Quint, le meurtre de ses ambassadeurs Rincon et Frégose, saisis si déloyalement par le marquis du Guast, en se rendant à Constantinople par l'Italie. On peut _juger de l'importance[44] que le public_ mettait à ces jeux sacrés par le _cry et proclamation_ qui s'en fit à Paris, le jeudi 16 décembre 1540, au son des trompettes et _buccines_, avec des _baverolles_ aux armes royales, en présence du _seigneur prévost_ de la ville et de ses sergens et archers vêtus de leurs _hoquetons paillés d'argent_[45]. Le cortége partit le matin de l'hôtel de Flandre, près de la rue Coquillière, où les _confrères_ (acteurs) étaient établis depuis l'année 1519, qu'ils avaient été forcés de quitter l'hôtel de la Trinité; puis y rentra le soir, après avoir parcouru toute la capitale. La représentation de ce mystère durait quarante jours, la pièce se coupant au gré des acteurs et du public, à défaut de divisions fixées par l'auteur. Les frais de machines et de costumes étaient immenses. Un vaste amphithéâtre en bois, recouvert de toiles peintes, contenait tout un peuple. La grandeur de la scène à plusieurs étages[46] répondait à celle de la salle. On y avait pratiqué forces _trappes coulouères_ pour les nombreuses descentes aux enfers, des nuages solides pour les ascensions au paradis. Des navires fendus en deux parties artistement rapprochées servaient aux miracles sur mer (car on navigue dans _les Actes des Apôtres_). Le sang humain paraissait couler, dans les martyres, à l'aide d'ingénieuses et prestes substitutions de moutons déguisés en hommes. Les personnages portaient, au besoin, sous leurs chaperons, des masques ou visages de rechange, dont ils se servaient avec beaucoup d'adresse. Simon le magicien, tantôt jeune et tantôt vieux, en faisait surtout un grand usage, ce qui ébahissait bien Néron et dépitait fort saint Pierre. Enfin le ciel et l'enfer s'y laissaient voir peuplés d'anges lumineux qui portaient aux pieds de l'Éternel les ames des chrétiens morts pour la foi, et de hideux démons engloutissant les impies dans leurs gouffres de feu. On fait sans doute bien mieux aujourd'hui, mais on ne fait pas plus, ni plus chèrement.

[44] Gabriel Naudé, dans son Mascurat, dit qu'on s'étouffait à l'hôtel de Flandre, en 1541, pour voir jouer les Actes des Apôtres.