Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus
Part 14
Ce Poème, en vers croisés de huit pieds, sans succession régulière de rimes masculines et féminines, contient vingt-neuf feuillets; le reste du livre est consacré à une déclamation et à des oraisons en l'honneur de la Vierge, au nom de l'amoureux qui a renoncé à l'amour. Cette seconde partie a treize feuillets, dont le dernier ne présente autre chose qu'une gravure en bois où l'on voit les armes de France supportées par deux anges. Plus bas, le monogramme I T, de Jehan Trepperel, est soutenu par deux lions; le tout est entouré de ces mots: _Octroye nous charité et concorde, en provolant ta grant miséricorde_. La date de ces poésies doit remonter au moins à 1370. Leur auteur est inconnu. C'est un des nombreux imitateurs de Guillaume de Lorris et de Jehan de Meung, le fameux Misogyne; mais il n'a ni leur verve, ni leur imagination. Au lieu des peintures vives et animées, des traits mordans du _Roman de la Rose_, on trouve dans ce débat (car c'est encore un débat) de froides dissertations sur l'amour, ses bienfaits et ses méfaits, des idées communes, à peine rachetées de loin en loin par quelques images gracieuses et quelques mots de sentiment ou de satire; mais surtout beaucoup de verbiage.
L'auteur, ou l'acteur, pour parler le langage du temps, raconte comment,
«Dans le beau plaisant moys de may »Que tous cueurs _s'efforcent_ d'amer »Pour mettre le sien hors d'esmoy, etc., etc., etc.»
Il le mena promener sur les bords de la mer, et que, chemin faisant, lui ayant demandé _pourquoi il estoit toujours battant que à peine il pouvoit plus vivre_, etc., etc., etc., une querelle s'était engagée entre son _cueur battant_ et lui, à la suite de laquelle ils s'étaient séparés brouillés; mais comme on ne saurait demeurer long-temps séparé de son cœur, la réconciliation s'était faite bientôt sur la foi du serment, une _paille étant en deux parties_. La suite du récit nous apprend que le poète et son cœur, de nouveau bons amis, s'allèrent de nouveau promener; voilà qui est inventif! et qu'ayant avisé, dans un bosquet, _un coquardeau de France_, c'est à dire un galantin, un muguet, un conteur de fleurettes, tout _vestu de vert, qui faisoit le joyeux_, ils se tapirent derrière un buisson pour apprendre le sujet de cette joie. Or, ce qui faisait la joie du coquardeau, c'étaient _les grants biens d'amours_ qu'il ne se lassait de vanter. L'acteur, ou le renonceur d'amours, réfute cet hymne assez plat en vers satiriques tout aussi plats, et puis survient un autre galant, vêtu de jaune doublé de noir, dont _le cueur est plein de dueil, du malheur d'amer_. Le renonceur d'amours ne contredit pas cette fois; loin de là, il s'évertue à médire des femmes et des galans. Une dame intervient alors qui plaide pour l'amour, très pertinemment à ce qu'il semble, et qui donne aux amoureux la recette suivante pour n'avoir point à s'en plaindre:
«Servez-moi soir et matinée, «Et je ferai que vostre peine «Sera si bien reguerdonnée «Que joye vous sera prochaine, etc., etc.»
Le renonceur réfute la dame aussi bien qu'il a fait le coquardeau; mais celui-ci, mal-content, prend de nouveau la parole, et cette fois plus vivement. Il se cite pour exemple; il n'a aimé qu'une seule femme _au moins d'une amour ferme et pure_, et s'en étant bien trouvé, il met les maux de la galanterie sur le compte de ces amoureux si bestes
«Qui amusent et rompent leurs testes »Pour aymer ce qui d'eux n'a cure, etc., etc., etc.»
Le galant jaune ramasse la balle du coquardeau ou galant vert, et la lui renvoie au visage, en lui prédisant que son _cueur ne tardera pas à estre noirci de deuil, en despit de ses discours amoureux, aspre comme moutarde_; la dispute s'échauffant, le renonceur d'amours est pris pour juge. Autre plaidoyer contradictoire devant le renonceur. Le galant jaune devient très impertinent pour l'amour.
«Je scay bien ce que peut en estre, dit-il, »Car je l'ai servi longuement »Et congnois tout au long son estre »Sa fin et son commencement. »Mais, pour en parler pleinement, »Qui plus le sert, plus hait sa vie.....»
Là dessus il étale avec complaisance les suites funestes de la galanterie, les trahisons, les soucis, le temps perdu, la ruine, etc. Ce tableau rend le coquardeau tout écumant de fureur; mais sa fureur le fait raisonner si mal que le jaune en est tout esjoui. Pourquoi, s'est écrié le pauvre coquardeau, pourquoi exagérer les faiblesses des femmes?
«Et encore il est tout commun »Se disent les docteurs des femmes »Que quant elles ont aimé ung »Tout seul, on les tient pour bigames »Et que la droitte loy des dames »Est d'en aymer après ung cent, etc., etc.»
Il faut enfin mettre un terme à la kyrielle de lieux communs et d'invectives dont se compose le débat, et s'en référer au jugement du renonceur, lequel a renié l'amour définitivement, et pour toujours icelui désavoué, sous peine d'être maudit de Dieu; le vert et le jaune souscrivent à ce bel arrêt, et la partie est faite de ne plus aimer; d'où le livre prendra son titre de _Renoncement d'Amours_. Le poète finit par dire qu'il ne se nomme pas de peur d'être assommé; allusion qu'il fait sans doute au danger que courut Jehan de Meung à la cour de Philippe le Bel, d'être à nu flagellé par les dames de la reine et en sa présence, pour un crime pareil. A défaut du nom de l'auteur, nous avons son anagramme, qu'il dit renfermée dans ces mots: _Plus que toutes_. Devine qui voudra et qui pourra; quant à moi, je livre le Renoncement d'Amours, quel qu'il soit, à Martin Franc, qui a si longuement vengé les femmes des attaques du _Roman de la Rose_, dans son _Champion des Dames_, poème aussi édifiant qu'ennuyeux, dont l'abbé Goujet nous a laissé une docte et complète analyse. Du reste, ce savant philologue ni aucun autre, que je sache, n'ont parlé du _Renoncement d'Amours_; c'est une bonne fortune pour nous, si ce n'en est pas une pour l'ouvrage.
LA VIE
DE
NRĒ BENOIT SAUUEUR IHESUS CRIST.
Cy commence une moult bele et moult notable deuote matière qui est moult proffitable a toute creature humayne. Cest la Vie de nrē benoit Sauueur Ihesus Crist ordonnée en brief langaige ou parolles pour ce que le peuple daiordui ayme et requiert avoir choses briefves comme cellui qui est de courte durée et de petite deuotion, et fut translatée a Paris de latin en françois a la reqūste de treshault et puissant prince Jehan duc de Berry, duc d'Auuergne, comte de Poytou et d'Etampes, lan de grace mil ccc lxxx. (Un vol. pet. in-fol., gothique, à deux col., contenant 63 feuillets non chiffrés, avec des signat. de A. M.)
Nous trouvons ici un specimen fort beau des premiers essais de l'art typographique en France. Il offre, dans la forme de ses caractères en grosses lettres, un rapport si frappant avec l'impression du roman de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne, sorti, vers l'an 1476, des presses de Barthélemy[40] Buyer, imprimeur de Lyon, qu'on peut assurer qu'il est un produit des mêmes presses, vers la même époque. Il nous est venu de la vente de la bibliothèque de M. Langs, de Londres, en 1829. D'après ce qui précède, nous croyons inutile d'ajouter rien sur l'extrême rareté du volume.
[40] Une remarque, insérée dans le N° 4 du Bulletin du Bibliophile, 2e série, enseigne que c'est par erreur que Barthélemy Buyer a été qualifié d'imprimeur, tandis qu'il était simplement un riche protecteur de l'imprimerie à Lyon, où il faisait imprimer à ses frais. Nous croyons devoir mentionner ici cette remarque, en ajoutant que notre erreur, si c'en est une, a été partagée par bien d'autres personnes que nous.
(1380-1476.)
Cette vie de Jésus-Christ, prise en partie des Écritures, en partie des livres apocryphes, est écrite d'un style plus que naïf, et chargée de circonstances qui peignent la simplicité crédule des esprits au moyen-âge. Nous avons peu d'ouvrages français, en prose, imprimés de cette date ou d'une date antérieure. Des réflexions analogues au récit, ainsi que des prières, le coupent fréquemment et ajoutent encore à son caractère gothique par leur singulière candeur; tout en est sérieux, et aujourd'hui on ne s'en doute guère. Nous citerons, en témoignage, les passages suivans, dont nous ne reproduirons pas rigoureusement l'orthographe, pour en faciliter la lecture.
Nature humaine par l'espace de cinq mille ans de moura en grand misère, tant que, pour le péché d'Adam, nul ne povoit monter en paradis, dont les benoits anges en eurent grand pitié et li furent desirans de veoir nature humaine enprès eulx ez sieges de paradis; et lors à grands coraiges, leurs faces enclinées, tous ensemble supplierent Dieu le Père, disant ainsi: «Hélas! Sire, pourquoy furent-ils oncques crées!... Vous plaise d'en avoir miséricorde... il est temps d'en avoir pitié. Regardez comme ils crient..., etc.» Quant les gens eurent proposé leurs supplications devant Dieu le Père, deux advocats se leverent; l'ung estait Justice, l'austre Misericorde, etc., etc., adoncques plaiderent, etc., etc. Les avocats ayant plaide pour et contre, Dieu se détermine pour Miséricorde, et dit: «Mon beau filz Jesus-Christ, il vous convient descendre en terre pour racheter nature humaine, dont je me repens que j'ay homme faict, pour la peine qu'il en fault souffrir selon Justice, etc., etc.»--«Je veulx faire vostre plaisir, mon très cher Père, très excellent, dit Jesus-Christ, etc., etc.»--«Hélas! dit Dieu le Père, ils te feront bien souffrir...; ils te cracheront aux yeux...; ils t'estendront sur l'arbre de la croix...; ils te cloueront le corps avec des clous sans poincte; car si les clous fussent bien poinctus, ils ne fissent mie la moitié du mal comme ils te feront... Mon beau Fils, pense quelle doleur te sera. La poras-tu souffrir?»--«Oy bien, mon doulx Père.»--«Ils te donneront à boire vinaigre et fiel... Le porras-tu souffrir?»--«Oy bien, mon doux Père, etc.» L'annonciation et l'incarnation suivent sur ce ton, puis vient le mariage de la Vierge avec Joseph. «Nostre Seigneur voloit que Nostre Dame fut mariée, affi qu'il fust cellé au diable, et que, par son engroisse, elle ne fust diffamée...» Et comme la doulce Vierge demouroit avecques son bon mari Joseph, le doulx enfant Jésus croissoit au ventre de sa mère. Joseph s'aperçeut que elle estoit grosse, et sovent la regardoit d'ung mauvais œil... En quelle tribulacion estoit le preudomme Joseph, comme on peut prouver par ceulx qui ont esté gêlos (jaloux), car je crois que, au monde, n'a pire doleur fors la mort, etc. Les anges ne tardent point à calmer la jalousie de Joseph par la révélation du Saint Mystère, et le récit reprend; mais nous ne le suivrons pas plus loin: c'est assez, et peut-être même trop. L'ouvrage finit par ce précepte évangélique, dans lequel tout le christianisme est renfermé: _Charité est aymer Dieu et son prochain. Deo gratias._
HISTOIRE CRITIQUE
DE NICOLAS FLAMEL,
ET DE
PERNELLE SA FEMME,
Recueillie d'actes anciens qui justifient l'origine et la médiocrité de leur fortune contre les imputations des alchimistes. On y a joint le Testament de Pernelle et plusieurs autres pièces intéressantes, par M. L. V. (l'abbé Villain). _Paris_, _Desprez_, 1 vol. in-12, portr. et fig.
(1418--1761.)
Beaucoup de gens raisonnent ainsi: voilà un pauvre écrivain juré de Paris, qui, au temps de Charles VI, du fond de son échoppe, parvint à acheter ou se bâtir cinq maisons, à édifier le petit portail de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, plus un portail à Sainte-Geneviève-des-Ardens, où l'on voyait sa figure agenouillée; plus la chapelle de l'hôpital Sainte-Geneviève; il dota, en outre, quatorze hôpitaux et quatorze églises; il fit, en mourant, une énorme quantité de legs, et l'on publie vaguement qu'il était seigneur de sept paroisses en Parisis; donc son opulence effaçait celle des princes et des rois de son siècle; donc cela est merveilleux; donc il avait trouvé de lui-même, ou acheté d'un Juif, le secret de la transmutation des métaux en or, par le moyen de la poudre de projection. Le merveilleux plaît au peuple; aussi le peuple contemporain ne manque-t-il pas de saisir avidement cette conclusion merveilleuse; puis des écrivains gothiques la répandent, elle plaît alors à des érudits comme Borel, dom Pernety, l'abbé Lebeuf et Lenglet-Dufresnoy; elle prend du corps entre leurs mains, et pour peu que des critiques tranchans et paradoxaux, tels qu'étaient MM. Desfontaines et Fréron, de l'_Année littéraire_, la défendent avec amertume contre les observateurs de sang-froid, il devient fort difficile à ces derniers de rétablir la vérité des choses, en dissipant les illusions mystérieuses de l'ignorance et de l'érudition. Ceci est, en deux mots, toute l'histoire du célèbre Nicolas Flamel et de Pernelle, sa femme, dont plusieurs auteurs proclamèrent les fabuleuses richesses, tandis que le modeste et savant abbé Villain sut réduire ces richesses prétendues à des proportions naturelles, par des preuves sans réplique et pourtant contestées. L'abbé Villain s'était bien gardé d'attaquer ses adversaires par des raisonnemens _à priori_, comme, par exemple, de leur dire: «Nicolas Flamel et Pernelle, sa femme, n'eurent point le secret du grand œuvre, attendu que ce secret n'existe pas.» On lui eût répondu par le fameux argument du grain de blé, lequel a fait une si belle fortune dans le monde, et que voici:--Savez-vous comment l'épi sort d'un seul grain de blé semé?--Non.--Donc il y a des choses dans la nature, que vous ne pouvez expliquer; donc la chimie peut transmuter la poudre de projection en or. L'abbé Villain se contenta de rechercher, dans les archives des fabriques et dans celle du Châtelet de Paris, les actes originaux des donations, transactions, procès, fondations et dispositions testamentaires de Nicolas Flamel et de Pernelle sa femme; d'étudier, de dépouiller ces actes, et il en tira les démonstrations suivantes: 1° qu'au décès de dame Pernelle, arrivé en 1397, les biens des deux époux, inventoriés par Quatrebaut, priseur-juré du roi, se bornaient, en rentes, à 471 livres tournois sur lesquelles encore il y avait à prélever _des clamis_, c'est à dire des dettes; plus, en meubles, à 108 livres 19 sous parisis; ce qui, d'après la table de Le Blanc, le tarif de l'argent étant à six livres dix-sept sols de marc, en 1399, représentait, en 1761, moins de 40,000 capital; 2° que la somme totale des legs inscrits dans le Testament de Flamel ne s'élevait, en 1418, époque de sa mort, qu'à 1,800 livres tournois ou 1,440 livres parisis capital, laquelle somme, au taux de 9 livres 10 sols le marc d'argent, valeur de 1418, représentait, en 1761, à peine 12,234 livres capital; 3° que la totalité des biens de Nicolas Flamel, à son décès, pouvait s'élever à 1197 livres tournois de rente, ou 4,596 livres de rente, autrement 92,000 capital, valeur de 1761. De ces faits, solidement établis, l'abbé Villain put arguer plausiblement qu'il n'y avait pas de nécessité de recourir au grand œuvre pour expliquer la fortune de Flamel et de Pernelle; que l'économie notoire des deux conjoints, particulièrement celle de l'époux, l'expliquait suffisamment, surtout si l'on vient dire que Flamel, à son état d'écrivain public, qui était fort lucratif à une époque où l'imprimerie n'existait pas et où l'écriture était peu répandue, joignait, sans compromettre sa piété, l'état de brocanteur de terrains et de rentes. A l'égard des cinq maisons qu'il possédait, point de mystère encore, vu que le prix est si peu élevé, soit des terrains, soit des matériaux, soit de la main d'œuvre, vu qu'on bâtissait alors une maison, _dite le grand pignon_, pour 200 livres parisis; vu que la belle maison double qu'habitait ledit Flamel fut vendue, en 1428-36, pour prix et somme de 20 livres parisis. A l'égard des fondations de rentes faites en faveur de quatorze hôpitaux et de quatorze églises, pas plus de mystère; car ces fondations ne dépassaient guère, l'une dans l'autre, dix sols parisis. Enfin, pour ce qui concerne les constructions de portail et de chapelle, il faut également renoncer au merveilleux, attendu que Nicolas Flamel, écrivain juré, libraire et brocanteur, était aussi architecte, et qu'il a bien pu construire ces édifices, d'ailleurs très simples, avec les deniers des fidèles ajoutés aux siens, ce que tout porte à croire. Ces raisonnenens nous paraissent irréfragables; toutefois ils ne convainquirent pas tout le monde, et des personnes, fort respectables du reste, et autorisées par leur savoir, ne continuèrent pas moins à dire que Nicolas Flamel, et Pernelle, sa femme, eurent le secret de la transmutation des métaux en or. Pour punir leurs imitateurs, nous les condamnerons à lire trois fois le livre de l'abbé Villain, qui, bien que judicieux et recherché des amateurs, ne se lit pas commodément.
LES QUINZE JOIES DE MARIAGE
(OU LA NASSE),
Ouvrage très ancien, auquel on a joint le blason des Fausses Amours (par Guillaume Alexis); le Loyer des Folles-Amours (par Crétin); et le Triomphe des Muses contre Amour. Le tout enrichi de remarques et de diverses leçons (par Le Duchat et La Monnoye). _A la Haye_, chez A. de Rogissart. 1 vol. in-8. M.DCC.XXXIV.
(1430-50-80--1595-96--1606-20--1734.)
Il faut remonter aux années 1430-1450 pour trouver la date de ce livre plaisant et satirique, dont l'auteur, Antoine de la Salle, le même qui a fait le roman du _Petit Jehan de Saintré_, était resté inconnu jusqu'à la découverte que vient de faire de son nom un de nos savans bibliographes de province. Les trois ou quatre éditions gothiques qui en ont été faites, dans le XVe siècle, ainsi que celle de 1480, in-fol., celle même de François Bossuet, publiée à Rouen, chez Raphaël du Petit-Val, en 1596, et celle de 1616, sont devenues de la plus grande rareté. La présente édition, qui est la meilleure jusqu'ici, n'est pas aussi difficile à rencontrer, sans être toutefois commune, à beaucoup près. Il est à croire, si l'ouvrage est de 1430, que nous n'en avons pas le texte primitif, quelque ancien que ce texte paraisse au lecteur moderne. Quant au dialecte, il est évidemment picard. C'est donc, selon toute apparence, à un bel esprit de Picardie que les apologistes du _Mariage_, au rang desquels nous tenons à nous placer, doivent se prendre de cette maligne contre-vérité; néanmoins, comme la sortie est amusante, nous ne ferons pas de querelle sérieuse au Picard anonyme.
Il est donc vrai qu'il faut subir quinze joies dans le mariage, sauoir:
_La prime Joie_ si est quand le jeune homme est en sa belle jouvence, et que, voyant les autres mariés tout esjouis, ce lui semble, veut avoir chevance pareille, et, pour ce, epouse une gente jouvencelle qui fait la sucrée, qui ne rêve que beaux habits, joyaux, robe d'écarlatte ou de Malines, verd guai, menu vair, chaperons et tissus de soie, et fait si bien que son pauvre mari, ne pouvant payer, tombe en l'excommunication, et use sa vie en languissant toujours, etant chu en pauvreté.
_La deuxième Joie_ est quand la dame d'un benoît homme, tant richement accoutrée et belle qu'elle est, ou si elle ne l'est, si pense elle l'être, se fait violenter soir et matin par sa mère, ou par sa cousine, ou par sa commère, ou par le cousin de sa commère, pour aller en assemblées, fêtes et pèlerinages, et, en telle compagnie, se rit du benoît homme, écoute les galans; reçoit et donne de beaux gages, tant que son mari use sa vie en languissant toujours, pour être venu en jalousie et d'icelle en cocuage.
_La tierce Joie_ est quand la femme, qui est jeune, après avoir pris des dilectations, devient grosse, à l'adventure, non pas du fait de son mari, et qu'icelui poure mari entre en souci, de crainte qu'elle ne soit malade, et prend mille soins de la grossesse, de l'accouchement, du baptême, du festoyement des commères, qui mettent sa cave en désarroi, et se moquent de lui, des relevailles, des nourrices, des autres cadeaux, et autres peines èsquelles il use misérablement sa vie en languissant toujours, pour être père putatif.
_La quatrième Joie_ si est quand celui qui est marié, tantôt neuf ou dix ans passés, plus ou moins, est père de cinq ou six enfans, ou plus, et, après avoir eu tant de males nuits, de labeurs, soucis et maleuretés, qu'il en est mat et endurci comme un vieil âne, il entend jà ses filles lui criant: _mariage! mariage!_ et sa dame le tance verdement qu'il n'est point actif à faire valoir son bien pour préparer les dots, et lui reproche une vieille valise du temps qu'il servait à la bataille de Flandres, il y a trente-cinq ans (la bataille de Rosebecque, en 1382). Alors le pauvre homme va à trente lieues à une assise ou en parlement, pour une vieille cause qu'il a, venant de son bisayoul, et est bien déplicé d'avocats, sergens et greffiers, puis retourne en sa maison, percé en sa chair par la pluie du ciel. Ores, sa dame le réprimande, dont il ne trouve valets qui osent lui obéir, et s'il se fâche, sa dame crie. Alors, son dernier né, Favori pleure, et la mère bat de verges le poure petit. Lors le prudhomme lui dira: «Pour Dieu! madame, ne le battez pas!» Mais la chambrière lui répliquera: «Pour Dieu! monsieur, c'est grand'honte à vous que votre venue en la maison ne cause que noise.» Ainsi use sa vie, en languissant toujours, le prud'homme.
_La cinquième Joie_ si est quand le bon-homme qui est marié à femme de plus grand'lignée, ou plus jeune que lui, se tient pour honoré de ce que Dieu lui fit la grâce qu'il la put avoir; et si la dame ne le lairra mie approcher qu'elle ne lui die: «_Mes parens ne m'ont point donnée à vous pour me paillarder._» Elle ne lui fera bon visage que pour en tirer aile ou pied, et si, aura un bon ami à qui elle fera montre des secrets d'amour, et plusieurs petites mélancolies, dont sa mère et Jeanne, sa chambrière, auront le secret; et, à la fin, le bon-homme saura tout, de quoi il usera sa vie en languissant toujours, et finira ses jours miserablement.
_La sixième Joie_ est quand la dame de l'homme qui est marié a des caprices, et que, faute de vouloir manger seule avec son mari, elle fait la malade. Alors le mari se met en quête de convier quatre hommes d'état, et eux venus au dîner, la dame n'a rien fait préparer, et a envoyé ses valets qui d'un côté, qui d'un autre. Il demande du linge de table pour le couvert. On lui répond qu'on n'a pas les clefs, et que le linge de hier suffit. «Vraiment m'amie, fait-il, je ne saurais me gouverner avec vous.»--«_Ave Maria_, fait-elle, vous gâtez tout, et encore ne puis-je avoir une heure de patience.» Ainsi demeure le mari en tourmens, et finit misérablement ses jours.
_La septième Joie_ si est quand le marié d'une très bonne femme et bonne galoise (réjouie) lui a donné grand contentement, et a vécu heureusement avec elle, jusqu'à temps que veigne à s'appercevoir le bon-homme que tout son bien s'en va en dépens, au confesseur, aux moines d'abbayes, aux voisins, aux commères. Un sien confident l'avertit du train; mais la dame trouve moyen de donner le confident pour un traître suborneur qui l'a voulu paillarder, dont le bon-homme continue à se ruiner en confiance, et finit misérablement ses jours.