Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus
Part 13
Le début de ce curieux roman, écrit avec beaucoup de naturel, n'est pas fait pour engager les vieux chevaliers, tout vaillans qu'ils sont, à épouser de jeunes et belles filles, quelque nobles qu'elles soient. Huy de Hantonne, en son vieil âge, vit la fille d'un noble homme et _de grant lignage_, et tant belle la vit, qu'il l'_Espousa, voire coucha avec elle, et luy engendra ung beau fils, lequel sur fonds de baptême fut appelé Beufves_. Iceluy enfant fut bien venu, bien pansé et nourri; mais le père n'en put avoir d'autre de sa dame tant belle, jeune, et amoureuse et frisque. Cette belle dame voyant son seigneur vieil, afféti, débile, au regard qu'elle ne querroit que esbattemens et joyeusetez par sa monition de jeunesse qui la gouvernoit, se leva un matin d'auprès de son seigneur pour ce que lui sembloit que son temps y perdoit, _tout ainsi que cellui que on faict coucher sans souper_; elle se laça gentement, _en maniant son sein, qui gentement estoit fait_, prit un miroir, y admira sa beauté, et puis faisant venir un escuyer de confiance, le pria, ainsi qu'il estoit loyal et affectionné, de mettre en la viande du comte Huy aucuns poisons, ce qu'il fit, et le comte Huy mort, la belle et frisque dame se trouva libre d'espouser un moult vaillant et jeune chevalier, nommé Doon de Mayence. Le jeune Beufves, bien qu'encore enfant, fit de grands reproches à sa mère, qui le voulut occire tôt; elle se résolut toutefois à l'envoyer tant seulement en estranges pays. Voilà donc Beufves transplanté en Arménie. Josienne, la fille du roy, tant belle et généreuse, l'arma chevalier et en devint éprise; elle refusa pour lui la main du roy Dannebus. Une guerre s'ensuivit. Beufves, vainqueur du roy Dannebus, tomba pris dans les fers de Brandimont de Damas, où il resta sept ans. Pendant cette captivité, Josienne fut mariée, malgré elle, à un roy sarrazin nommé Pygnorin de Montbrant (ce qui est un joli nom d'Arabe); mais Beufves, conduit miraculeusement par le romancier et par l'amour, n'est pas plutôt sorti des prisons de Brandimont de Damas, après l'avoir tué, qu'il retrouve sa chère Josienne, l'emmene, malgré son accident avec le seigneur sarrazin, passe la mer avec elle, et arrive avec elle à Cologne, pour y tirer vengeance du successeur de son père, Doon de Mayence[38]. Il laisse, un petit, Josienne seule pour vaquer à ses affaires de vengeance; mais, pendant ce temps, le bruit de sa mort s'étant faussement répandu, ne voilà t-il pas que l'évêque de Cologne s'ingère de forcer le mariage de Josienne avec un sien neveu; c'est comme une fatalité. Cependant Beufves de Hantonne triomphe de Doon de Mayence, cela va sans dire. Il lui coupe le chef, très bien; il met sa vilaine mère en religion, encore mieux; enfin il épouse une troisième fois Josienne, sa mie. Si ce n'est pas là de la coustance, je le donne en dix à d'autres. Le roman devrait finir ici, en bonne règle; mais l'unité d'action n'est pas le faible ou le fort de nos vieux romanciers. Il faut encore que le lecteur essuie mille aventures, un voyage en Angleterre, une séparation nouvelle et fortuite de Josienne et de son époux, un mariage fortuit de cet époux avec la reine de Cynesse, une merveilleuse réunion de Beufves et de Josienne. Finalement Beufves de Hantonne marie son fils Thierry avec la reine de Cynesse pour se débarrasser d'elle, retourne en Arménie, y trône avec sa mie, se bat avec les Sarrazins, abdique en faveur de Thierry, son fils très cher, et se fait ermite; après quoi le roman s'arrête avec le 75e chapitre.
[38] Le président Bonhier possédait, en manuscrit, un poème sur Doolin de Maïence, qu'il attribuait à li roi Adenès. Peut-être le sujet de ce poème rentre-t-il dans celui de Beufves de Hantonne, ou même ne fait-il qu'un avec lui, sous un autre titre.
L'original de ce roman est certainement un poème français, du même titre, dont l'auteur est inconnu, mais, qu'à son style, la Croix du Maine et Bernard de la Monnoye, d'accord avec les rédacteurs du _Catalogue de la Vallière_, jugent avoir écrit vers l'an 1200[39]. Ce poème, de 10,600 vers de 10 pieds, n'existe qu'en manuscrit. Il fut, très anciennement, mis en rimes italiennes, et le roman que nous venons d'extraire en est une traduction plus ou moins fidèle, probablement faite, vers l'an 1500, sur l'italien. Les deux poètes et le prosateur sont restés sous le voile de l'anonyme jusqu'ici.
[39] Voici un échantillon de la poésie de l'original français, d'après deux citations insérées dans le catalogue de la Vallière, 1re partie, tome 2, pages 158-603 et suivantes. Ces citations sont prises du début et de l'épilogue:
Oies signor por Dieu le Creatour Boines cauchons ains noistes millor Cest de Guion a la fiere vigour Qui de Anstone tient la terre et l'onour Viens fu li dus si sist moult grant Foulour Car bele dame prist et iouvene a oisour Puis en morut a deul e a doulour Beuves ses fiez qui tan ot grant valour En fu menes en tere paienos Car de sa mere fu pris en tel haour Sa mort jura coirent li plus sour Ele voloit prendre autre signour En ame ot un felon traitour Do de Maïenche i meauvais boiseour, etc., etc., etc.
Quant Beuves ot ses III fieus corones Et dans sabaut richement asenes Beuves entra sor la mer en ses nes Et esra tant que il fu arives En cele tere ou Ihesus Crist fu nes Dont il etoit rois et sire clames Grant joie en fit et ses riches barues Et yosiane dont il estoit ames La tere tint et vesqui plus asses Tant par fu preus vaillans et alosses Qui sor païen conquist IIII chites Toute la tere environ et en les Quant il morut et il fu trespasses Beuves ses fieus en fu roi corones Dieus l'ama moult si voir qu'il fu nes Et en la crois travelles et penes Nous otroit il par ses saintes bontes Qui en paradis puissions estres boutes Amen amen de par Dieus en dires, etc., etc., etc.
MILLES ET AMYS.
L'Histoire des nobles et vaillans chevaliers nommez Milles et Amys, lesquels en leur vivant furent plains de grandes proesses. On les vend à Paris, en la rue Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne Sainct-Nicolas, par Jean Bonfons (1 vol. goth., _s. d._ (vers 1530), in-4, très rare, ainsi que la première édition de ce livre, également gothique, _s. d._, in-fol. _Paris_, Antoine Vérard.)
(1200-1500-1530.)
Ce Roman est un constant hommage rendu à l'amitié, dans la personne de deux chevaliers, nés le même jour, dans le même pays, avec des traits et des formes semblables, des sentimens, des caractères pareils, sous une étoile commune. L'auteur commence d'un style édifiant. «Pour l'honneur et révérence de la Trinité et de la court célestielle de paradis, moi confiant l'infusion du benoît Saint-Esprit, lequel donne et influe sa grâce où il lui plait, ay entrepris d'escrire une histoire des faicts advenus à la louange de deux vaillans chevaliers nommez Milles et Amys.» S'ensuivent 114 chapitres surchargés d'aventures, dont voici l'aperçu plutôt que le précis. Anceaume, comte de Clermont en Auvergne, au temps du roi Pépin, n'ayant point d'abord d'enfans de sa belle et saincte dame et chère épouse, a formé le vœu d'aller avec elle en Terre-Sainte au cas qu'elle engendrât d'un fils, ce qui advient, et ce fils est nommé Milles. En même temps un garçon, tout pareil, naissait au sénéchal d'Auvergne, qui lui donne le nom d'Amys. Le comte Anceaume, heureux de sa géniture, songe à satisfaire son vœu, non toutefois sans consulter premier un nécromancien sur les destinées de son fils, à cause de certain signe que l'enfant avait apporté sur une main. Le nécromancien ayant prédit prospérité, gloire, conquête, etc., le comte Anceaume et sa femme s'embarquent pour la Terre-Sainte, laissant aux soins dévoués de quelques serviteurs la garde et l'éducation première du petit comte Milles. Tempêtes, isle déserte, la comtesse Anceaume, séparée de son mari par cas fortuit, griffon vaincu, arrivée du comte tout seul en Syrie, baptême du roi d'Antioche, amour subit de la reine d'Antioche pour le comte Anceaume, le roi d'Antioche aussitôt après son baptême ayant disparu, ce qui advient fort à propos. Cependant qu'advenait-il au petit comte Milles? Il lui advenait que le comte de Limoges, profitant de l'absence des parens, menaçait, poursuivait son enfance, chassait ses tuteurs, et le contraignait à demander l'aumône, conduit par sa nourrice, avec le petit Amys. L'enfant précieux se tire néanmoins d'affaires; il grandit, il se fait adulte, il devient amoureux et amant favorisé de la belle Flore, fille du duc de Bourgogne, lequel trouve le jeu mauvais et le met en prison. Sortir de prison, rejoindre son jeune camarade, et partir pour Constantinople avec lui n'est pas une affaire. Voilà donc Milles et Amys à Constantinople, où le premier retrouve sa mère et tombe épris de la fille de l'emperière, appelée Jadoine la Belle. Siége de Constantinople formé par le soudan d'Acre. Milles et Amys, suivis des Chrétiens, soutiennent l'effort des assiégeans, les repoussent, et font deux de leurs rois prisonniers. Dans cette occurrence, l'emperière ne pouvait pas moins que de s'éprendre d'amour pour Milles, et d'être jalouse de Jadoine, sa fille, qu'elle met d'abord en prison, pour l'en tirer bientôt et la promettre en mariage à son cher Milles, si mieux l'aime. Milles est fait maréchal de Constantinople; il sort contre les Païens, et, tombé dans leurs mains, est, sans retard, délivré par le vaillant Amys aidé du roi Danebron. Milles ayant eu le choix de l'emperière ou de sa fille Jadoine, choisit Jadoine, l'épouse, et, libre de tout souci à Constantinople, part pour l'Auvergne, dans le dessein de se venger du comte de Limoges. Arrivé en Limousin, il desconfit son ennemi, l'occit, et, par occasion, fait prisonnier le duc de Bourgogne. On se souvient ici de la belle Flore, fille de ce duc. Milles la connaissait bien pour un trésor; il l'a fait épouser à son cher Semblant, le chevalier Amys; mais pendant qu'il était ainsi occupé en France (on ne peut pas être partout), voilà qu'il arrive malencontre à Constantinople. Les Païens le prennent, et brûlent Jadoine toute vive. Milles, sur cette affreuse nouvelle, accourt en Terre-Sainte, assiège, prend la ville d'Acre et délivre son père Anceaume, qui, à son insu, s'y trouvait captif. Captif, est-ce bien le mot? Le comte Anceaume sent bien le renégat; car, à peine délivré par son fils, il devient le vengeur du soudan d'Acre, et se met à combattre les Chrétiens, que dis-je? son propre fils (à la vérité, sans le reconnaître); il le reconnaît toutefois, ce fils, au moment de l'occire. Alors grande effusion de cœur. Le père, la comtesse sa femme, le fils, le fidèle Amys et le sénéchal d'Auvergne quittent alors, tous ensemble, cette malheureuse terre de Syrie, et regagnent l'Auvergne. Le comte Anceaume et sa femme trépassent peu après. Milles, devenu comte de Clermont, vient à Paris faire hommage de son fief à Charlemagne. Etant veuf, il se permet d'aimer Belissant, la fille de l'empereur; il était prédestiné à charmer les filles des empereurs d'Orient et d'Occident. Milles, traversé dans ses nouvelles amours, s'en va guerroyer en Frise. De retour à Paris, il charge son fidèle Ménechme de combattre, à sa place, le perfide chevalier Hardres, qui avait dénoncé ses amours à Charlemagne, attendu qu'il a juré à Belissant de ne point le combattre lui-même. Amys accepte la proposition, et occit son adversaire dans un combat à outrance. Alors l'empereur charmé de tant de valeur, et croyant, à cause de la ressemblance, que c'est Milles qui a vaincu, donne sa fille au vainqueur. Amys court aussitôt chercher Milles et lui remet Belissant. Voilà un généreux ami, qui se bat et se marie par fidéi-commis, à charge de rendre à qui de droit la femme et les lauriers qu'il a gagnés. Là dessus Milles et Amys vont visiter le Saint-Sépulcre, à Jérusalem, et ce n'est pas chose facile de les suivre dans la nouvelle série d'aventures qui s'offre à eux, et se termine par la mort simultanée des deux héros, occis par Ogier le Danois, à leur retour de Longobardie, sans que, pour cela, le Roman finisse. 50 chapitres, de compte fait, défilent encore sur leur tombeau; et c'est Charlemagne, Ogier le Danois, Florisset, le roi Gloriant, Lubias la Mauvaise, ou plutôt la Folie qui, le plus ordinairement, en fait les frais. En somme, ce Roman n'est pas au rang des meilleures productions du genre; son extrême rareté fait son plus grand prix; mais aussi quelle rareté!
On lit, à son sujet, dans le catalogue de la Vallière, 1re partie, tom. II, page 623, la note suivante:
«Ce Roman est la traduction en prose, faite par un inconnu, d'un Roman en vers, ou plutôt d'une partie du Roman de Jourdain de Blave, ou Blaives, ou Blayes, dont on n'a pu découvrir l'auteur. Du Verdier, qui en parle, page 779 de sa bibliothèque française, dit seulement qu'il a été imprimé à Paris et à Lyon, sans dire quand, par qui, ni sous quelle forme. M. Du Cange l'a cité dans les _Prolégomènes de son Glossaire de la basse latinité_, page C.XCIV.»
LI JUS ADAM, ou DE LA FEUILLIÉ,
ET
LI GIEUS DE ROBIN ET MARION;
Par Adam de la Hale, dit le Bossu d'Arras, précédé du GIEU DU PÉLERIN, avec des Observations préliminaires et deux Glossaires, par M. de ***, éditeur; impr. sur deux _Ms._ de la bibliothèque de la Vallière, des..... et XIVe siècles, exactement copiés. _Paris_, Firmin Didot, 1822-29, in-8, et insérés dans les tom. 2e et 6e des Mélanges de la Société des bibliophiles français.
(1260-82-1822-29.)
C'est à ces Pastorales d'Adam de la Hale, où la musique se trouve parfois mêlée à l'action, ainsi qu'au miracle de Théophile, par Rutebeuf, et au jeu de Saint-Nicolas, par Jean Bodel, autrement à nos trouvères et au règne de saint Louis, qu'un philologue, aussi instruit que modeste, a cru nouvellement devoir faire remonter l'origine de notre théâtre. M. de Roquefort est même allé plus loin, en voyant, dans le Fabliau d'Aucassin et Nicolette, dont le grand d'Aussy nous a donné l'extrait, et qui date du XIIe siècle, la première aurore de la scène française. Tout en respectant la véritable et solide érudition, nous ne renonçons pas à juger les conclusions qu'elle tire de ses recherches, et nous oserons révoquer en doute la vérité de cette assertion, que notre théâtre remonte au temps de saint Louis, parce que, parmi les premières productions de l'idiome français, se rencontrent cinq ou six historiettes et un miracle dialogués, qui furent débités à la cour et dans quelques châteaux de seigneurs contemporains. Pourquoi ne pas citer aussi la fête des fous, qu'Eudes de Sully, évêque de Paris, fit cesser, dans son église, en 1198; les disputes ou jeux mi-partis de la cour d'amour; les récits érotiques des troubadours provençaux; les chansons des jongleurs des empereurs Frédéric Ier et Henri II; ou même les tours, batelages et danses des Histrions, chassés, en 789, par Charlemagne, à cause de leur libertinage? A ce compte, le Théâtre Français, se rattachant bientôt, sans lacune, au Théâtre Romain, comme celui-ci au Grec et le Grec à Thespis, aurait une généalogie digne des Dictionnaires héraldiques. Il faut s'arrêter, nous semble-t-il, dans le chemin des origines, et faire comme Chérin, lequel aux gentilshommes s'annonçant comme pouvant franchir en princes le terrible défilé de la première croisade, demandait d'abord l'extrait de baptême de leur père, puis celui de leur aïeul; et qui arrivé ainsi, sans encombre, d'extraits de baptême en contrats de mariage, et de contrats de mariage en testamens, jusqu'au point où nécessairement les actes défaillent, dédaignait les misères de la conjecture et de l'analogie, pour solder le compte par ces mots francs et sévères: _noble et auteur inconnu_. A proprement parler, nous n'avons point de théâtre avant Charles VI, c'est à dire avant 1370 ou 1380; car c'est à cette époque seulement que le génie naturel à tous les peuples d'imiter, par la parole et par le geste, les actions qui frappent le plus leur imagination, de représenter les sentimens qui les animent, prit chez nous une forme réelle et constante, et devint, par le triple concours des auteurs, des acteurs et du public, un des établissemens de la société, un véritable pacte formé pour son instruction et son amusement, sous la surveillance de l'autorité. Ce n'est donc pas comme premières fondations de la scène française, sur laquelle ils n'eurent aucune influence probable, que _les jeux_ d'Adam de la Hale, dit le Bossu d'Arras, nous occuperont quelques instans dans ces analyses, mais simplement en leur qualité d'essais dramatiques isolés, qui ne sont pas moins curieux par leur naïveté, par leur âge, pour n'avoir point l'importance qu'on leur a voulu donner. Le plus ancien de ces jeux d'Adam de la Hale passe pour être celui de la _Feuillié_, qui, étant souvent écrit dans les patois picard et flamand, offre de grandes difficultés à la lecture, et paraît avoir eu pour objet de faire l'histoire du poète. Bien que l'action en soit à peu près nulle, et ne présente guère qu'une conversation entre Adam lui-même, maître Henri, son père, et quelques bourgeois d'Arras, il n'est pas dépourvu d'intérêt pour nous, par le tableau des mœurs qu'il retrace; et l'éditeur nous apprend qu'il amusait beaucoup la cour de saint Louis. Maître Henri s'y répand en invectives contre le pape, au sujet des rigueurs qu'Alexandre IV, en 1260, venait de déployer contre les prêtres mariés à des veuves. «_Comment_, dit-il, en vers de huit pieds, _ont prélas l'avantage d'avoir fames à remuier, sans leur privilège changiez_, et _un clers si pert sa franquise, par épouser en saincte église fames qui ait autre baron_?» On va voir sur-le-champ comment Adam de la Hale était intéressé dans cette affaire; car nous ne dirons rien de plus de ce jeu, sur lequel le grand d'Aussy laisse peu de choses à dire, pour venir au _jeu du pèlerin_, qui sert comme de prologue au _jeu de Robin et de Marion_, en faisant connaître les particularités de la vie de notre trouvère. Le Bossu d'Arras entra donc d'abord dans les ordres sacrés; puis il se maria par amour; puis, s'étant séparé de sa femme, il reprit l'habit ecclésiastique, s'attacha au duc d'Alençon, que Philippe le Hardi envoyait au secours du duc d'Anjou, roi de Naples; et enfin mourut, en 1282, dans cette ville, où il composa le _jeu de Robin et de Marion_, pour réjouir cette cour française. PERSONNAGES DU JEU. Marions ou Marotte; li chevaliers Gautiers, Baudons, Péronelle, Huars; li Rois, Perrette, Warniers et Rogans. Quoique le grand d'Aussy ait donné une traduction de ce jeu dans ses Fabliaux, on ne sera peut-être pas fâché d'en lire ici une courte analyse; la voici donc. Marions est aux champs seulette, et chante:
Robins m'aime, Robins m'a, Robins m'a demandée, si m'ara. Robins m'acata cotele (m'acheta) D'escarlate bonne et bele, Souskanie et chainturele, A leur y va Robins m'aime, Robins m'a, Robins m'a demandée, si m'ara, etc., etc., etc.
Survient un chevalier qui tâche de la séduire, en lui promettant, tour à tour, des oiseaux, un âne, un héron, etc., etc. Marions le repousse au nom de Robins et se gausse de lui. Le chevalier s'en va; Robins arrive; Marions lui conte tout. Les deux amans se mettent à manger côte à côte; mais l'idée du chevalier empêche Robins de manger; il cherche à se distraire en amusant son amie, saute, court, danse devant elle et va chercher des voisins pour les mieux égayer, gros Bourdon, par exemple, le joueur de musette, Baudon et Gautiers. Par malencontre, avant que la compagnie soit venue, le chevalier revient; il est plus pressant. Marions lui dit: «_Sire! vous me feriez surprendre; alez vous ent_, etc., etc., _j'oy Robins flagoler au flagol d'argent_.» Robins, sur ces entrefaites, a blessé le faucon du chevalier. Le chevalier rosse Robins. Marotte se précipite au secours de son ami. Le chevalier enleve Marotte en croupe sur son cheval. Robins pleure et n'ose courir. Cependant les voisins sont arrivés; mais comme ils ont peur, ils se cachent derrière un buisson, d'où ils voient Marion se débattre. Le chevalier la presse et lui promet encore un _bel oiseau de rivière_. La fidèle Marion préfère _le fromage cras de Robins_. Alors le chevalier la laisse; et elle appelle aussitôt Robins, qui sort de sa cachette pour l'accoler devant Baudon. Surviennent d'autres amis de Robins, suivis de Péronele. La troupe se prend à folâtrer. On joue au jeu de _Saint-Coines_: puis Marion trouve _ce jeu trop lais_. Gautiers propose _de faire un pet pour s'esbatre. Fi! Gautiers!_ dit Robins, _que devant Marotte ma mie, avez dict si grant vilenie_. Tout balancé, on joue au jeu des rois; on compte jusqu'à dix à la main chaude: Baudon est roi. Le roi fait diverses questions; il demande à Robins _quant une wake naist, à quoi il sçai qu'ele est femele_. Robin a honte, et se résout à conseiller au roi de _lui regarder au cul_. Sur quoi le roi lui commande de baiser Marion, ce que celui-ci fait si lourdement, que Marion lui dit _qu'il pese autant qu'un blos_. Le roi demande à Huart quelle viande il aime le mieux, Huard dit que c'est _bons fons de porc pesant et gras_. Le roi demande à Perete qu'elle est la plus grande joie qu'elle ait goûtée d'amour? Perete répond que c'est quand ses amis lui tiennent compagnie aux champs, avec ses brebis; et Gautiers lui dit _qu'ele ment_: il a raison. Le roi demande à Marotte _combien ele aime Robins_; Marotte répond _qu'ele l'aime d'amour si vraie, qu'ele n'aima jamais tant brebis qui ait agnelé_; la compagnie trouve que c'est beaucoup dire. Gautiers s'offre en mariage à Perete, et lui fait l'énumération de ses richesses. _Il a ronchi traiant, bon harnas_, et _herche et carue, houche et sercot, tout d'un drap, avec une rente qu'on lui doit de grain sur un moulin à vent_, et _une vake_. Perete refuse, _car_, dit-elle, il y _aurait bataille entre lui et mon frères Guiot, vu qu'ils sont deux sots_. Là dessus, gros rire, et on se fouille les poches pour en tirer victuailles à manger ensemble. Robin veut aller _querir un gros et gras capon, qu'il mangera avec Marotte et la compaignie, bec à bec_. Survient le berger Warniers, tout triste de ce que _Mehales, sa mie, s'est déchute avec un prêtre, on dit_, à quoi Rogans répond: _en nom Dieu! Warniers, bien puet estre, car ele i aloit trop sovent._ Warniers se console; on mange, on danse, et Robin touche dans la main de Marion, qui lui donne sa foi. C'est ainsi que le jeu finit ou commence.
LE RENONCEMENT D'AMOURS.
1 vol. pet. in-4, goth., avec fig. et vignettes historiées en bois, imprimé à Paris, par Jehan Trepperel, demeurant en la rue Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne de l'Escu de France (_S. d._), mais de peu antérieur à 1500. (_Très rare._) Notre exemplaire est dans toute sa marge, non rognée.
(1370-1499.)