Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus
Part 11
Robert Wace, appelé aussi Vace, Vaice, Gace, et même Uistace ou Eustache, naquit à Jersey, au commencement du XIIe siècle, et mourut, en Angleterre, vers 1184. Il étudia à Caen, habita quelque temps les terres du roi de France, revint se fixer à la cour du duc de Normandie, roi d'Angleterre, Henri Ier, dont le fils, Henri II, ce premier Plantagenet, si brillant, et qui porta si haut l'éclat et la puissance de la monarchie anglo-normande, lui donna, en récompense de son poème de _Rou_, achevé en 1160, une prébende dans la cathédrale de Bayeux, qui ne le satisfit guère, quoiqu'il en ait joui durant dix-neuf ans. Ce poète, on plutôt ce chroniqueur en vers, a suivi, pour ses récits normands, Dudon de Saint-Quentin, et Guillaume de Jumièges, et pour ses narrations bretonnes, d'où nous sont venus tous les romans de la _Table ronde_, les chroniques latines de Thomas de Kent et de Geoffroy de Monmouth, qui eux-mêmes avaient puisé, dit-on, leurs histoires fabuleuses dans de vieilles traditions et d'antiques manuscrits des pays de Galles et de Cornouailles. Wace est surtout précieux par son ancienneté. Antérieur de près d'un siècle à Marie de France, il n'a ni son élégance, ni sa délicatesse; mais, outre qu'il peint avec force, et qu'il a plus de critique et de pensée que n'en comporte son âge barbare, il est un monument irrécusable de l'antiquité de la poésie romane du Nord, ou de la langue d'oil, que certains esprits, trop préoccupés de la gloire des troubadours, essaient journellement de rabaisser. Voici, d'après ses judicieux biographes éditeurs, la liste de ses principaux ouvrages:
1°. Le roman dit: _Le Brut_ ou _Le Brutus d'Angleterre_, contenant dix-huit mille vers octosyllabes, dont la Bibliothèque royale possède cinq manuscrits, savoir: trois du XIIIe et deux du XVe siècle, lequel roman ou poème fut achevé en 1155, ainsi que l'auteur prend la peine de nous l'apprendre dans ses derniers vers, comme il nous annonce son sujet dans son début:
«Qui veut ouïr, qui veut savoir, »De roy en roy, et d'hoir en hoir, »Qui cil fure, et dont vinrent »Qui Angleterre prime tinrent, »Quiez roy y a en ordre eu; »Et qui ainçois, et qui puis fu, »Maistre Huistace le translata, etc., etc., etc.»
2°. Le _Roman de Rou_ ou de _Rollon_, immense production historique de 16,547 vers, allant de l'an 912 à l'an 1106, et divisée en quatre branches, ainsi qu'il suit: la 1re, en vers octosyllabes, contient le récit des premières invasions des Normands dans la Gaule romane-française; la 2e, en vers alexandrins, embrasse toute la vie du premier duc Rollon ou Rou, lequel prit le nom de Robert Ier; la 3e, sur le même rhythme, consacrée à l'histoire de Guillaume Longue-Epée et de Richard son fils; enfin, la 4e, de nouveau en vers octosyllabes, plus longue que les trois autres ensemble, qui, de la fin du duc Richard Ier, à la bataille de Tinchebray et à la sixième année du règne de Henri Ier, retrace la plus grande époque des ducs de Normandie, notamment celle de la conquête de l'Angleterre, par Guillaume II, dit le Bâtard, et forme toute la partie vraiment épique de ce long poème.
3°. Une _Chronique ascendante des ducs de Normandie_, à remonter de Henri II jusqu'à Rollon, écrite en 1173, ayant seulement 314 vers alexandrins, et curieuse en ce qu'elle manifeste bien l'antipathie qui divisait les Français et les Normands.
4°. Un petit poème intitulé: l'_Establissement de la Feste de la Conception_, dite la _Feste aux Normands_.
5°. Une _Vie rimée de saint Nicolas_.
A ces divers ouvrages, quelques uns, avec Galland, ajoutent encore le _Chevalier au Lion_; mais ils ne paraissent pas, en cela, suffisamment fondés. Il est plus probable que Robert Wace, disons-le avec les rédacteurs du _Catalogue de la Vallière_, commença le célèbre roman _li geste d'Alissandre le Gran_, devenu aujourd'hui le patrimoine exclusif de Lambert li Cors et d'Alexandre de Bernay ou de Paris, ses émules et ses contemporains, qui l'ont continué; mais peu importe le nombre de ses titres, dès lors que le seul _Roman de Rou_ suffit à sa renommée. Cette renommée était un peu obscurcie par le temps, malgré le soin que dom Bouquet avait pris d'insérer dans sa _Collection des historiens de France_, à la vérité d'après un texte peu fidèle, un long fragment du _Roman de Rou_, et aussi en dépit de l'excellente notice que dom Brial avait donnée sur Robert Wace au tome 13e de la _Grande Histoire littéraire de France_; mais, aujourd'hui, elle brille de tout son éclat, grâce aux travaux consciencieux dont MM. Frédéric Pluquet, Auguste le Prévost et Langlois ont illustré la présente édition de l'antique épopée normande. Ces doctes antiquaires n'ont rien négligé pour en faire un livre aussi correct que magnifique, et l'on doit avouer qu'ils ont pleinement réussi. Deux manuscrits précieux ont servi à l'édification du texte: 1° celui d'André Du Chesne, que possède la Bibliothèque royale, lequel avait été fait d'après un autre très ancien, et recopié avec beaucoup de soin par M. de Sainte-Palaye; 2° un manuscrit du Musée britannique, malheureusement dégradé en plusieurs endroits, mais pourtant d'un prix inestimable par sa date, puisqu'il est de la fin du XIIe ou du commencement du XIIIe siècle. Enfin, d'excellentes notes, répandues dans le cours des deux volumes de l'édition, et une table analytique des matières fort exacte, facilitent l'intelligence de l'ouvrage, et le retracent à l'esprit dans son ensemble, ainsi que nous l'allons faire connaître.
Robert Wace débute par le récit rapide des évènemens antérieurs à Rollon Ier, duc de Normandie, tels que l'origine des Normands, le culte de Thor et les sacrifices humains, les coutumes du nord, les émigrations périodiques de ses habitans, l'expédition des Normands en France, leur invasion de la Picardie, sous la conduite de Bier et d'Hasting, leur occupation de la Normandie, de la Bretagne et de certaine partie de l'Italie, le baptême d'Hasting, en Toscane, dans une petite ville nommée _Luna_, que les conquérans, très mauvais géographes, assiègent et prennent, croyant assiéger et prendre Rome. Ensuite vient l'histoire de Rollon, ses visions, ses guerres en Angleterre, dans le Hainaut qu'il envahit en remontant l'Escaut, son entrée en Normandie, par la Seine, ses ravages successifs dans l'Ile-de-France, son siége de Paris, son traité avec le roi de France, son baptême par l'archevêque de Reims, Francon, son établissement à Rouen, à l'instar de celui de Hasting, à Chartres, et enfin sa mort. A cette histoire succède celle de Guillaume Ier, dit Longue-Épée, duc de Normandie. On y voit d'abord son mariage, puis ses revers dans les révoltes des Bretons et de Rioufle, comte de Cotentin, puis sa victoire et sa puissance; les longues épées ont raison dans tous les temps: il est alors au comble de la gloire. Le roi d'Angleterre lui recommande son neveu, Louis d'Outremer, qu'il fait couronner. Il reçoit les hommages des seigneurs français; il pacifie le roi de France avec l'empereur Henri; bref, le voilà le premier arbitre des affaires de son temps. Tout d'un coup il visite Jumièges et conçoit la pensée de s'y faire moine; pensée de malade, chez les princes, comme Charles-Quint l'a bien fait voir après lui. Aussi tombe-t-il malade incessamment. Il veut alors abdiquer en faveur de Richard Ier, son fils; cependant il se résout à garder le pouvoir; mais il n'a plus que des malheurs, et finit par être assassiné par les Flamands du duc Arnoul, au grand désespoir des Normands. On l'enterre dans la cathédrale de Rouen même.
«Willame Longe Espée fut de haulte estature; »Gros fu par li espaules, greile par la chainture; »Gambes ont lunges dreites, larges la forcheure; »N'esteit mie sa char embrunie ne oscure. »Li tez porta hault, lunge ot la chevelure; »Oils dreits et apers out, è dulce regardeure; »Mez à sis anemiz semla mult fière è dure; »Bele nez e bele buche, è bele parliure. »Fors fu come jahanz (geant), è hardiz sainz mesure; »Ki son colp atendi, de sa vie n'ont cure, etc., etc., etc.»
Après Guillaume Longue-Epée (le poète procédant toujours comme l'historien), défile Richard Ier, dit Sans-Peur, 3e duc. Louis d'Outremer, méprisant sa jeunesse, vient à Rouen et s'empare de sa personne. Les habitans, outrés de cette violence, forcent le roi de leur rendre Richard. Cependant il est attiré à la cour de France, et confiné à Laon; Osmond le console et ménage son évasion. Le roi Louis, ligué avec Hugues, partage la Normandie, et distribue, sans façon, les femmes normandes à ses officiers. Les Normands s'insurgent et font l'usurpateur prisonnier. Louis d'Outremer est trop heureux de s'arranger avec Richard, en lui rendant son duché. Cette belle province faisait envie à tout le monde. L'empereur Othon veut aussi l'envahir. Richard le défait, tue son neveu, et délivre ses fidèles Normands. Mort de Louis d'Outremer. Richard a de nouveau à se défendre contre Lothaire. Il le bat, sauve, de sa main, pendant la bataille, Gautier le Veneur, appelle Harold, roi des Danois, à son aide, signale en tout son courage, sa prudence, sa piété, sa justice, perd sa femme, et devient épris de la belle Gonnor. Aventure du sacristain de Saint-Ouen. Un ange et le diable se disputent l'ame du moine amoureux. Première nuit des noces de Richard et de la belle Gonnor. Richard contribue à élever Hugues Capet à la couronne; il meurt peu après, moult regretté d'un chacun. Richard II, son fils, lui succède. Ce 4e duc mérite bientôt le beau surnom de _le Bon_, qui lui est décerné. Il favorise la noblesse et réprime cruellement l'insurrection des vilains. Les Anglais, sur ces entrefaites, font une descente en Cotentin. Il n'y a rien de si vagabond que les individus et les peuples misérables. Les braves Cotentinois taillent les Anglais en pièces. Digression de la nouvelle invasion de l'Angleterre par Canut le Danois. Anecdote d'un chevalier qui vola au duc Richard II une cuiller d'argent. Maladie et mort du duc Richard _le Bon_. Son fils, Richard III, paraît ensuite sur la scène, pour en disparaître presque aussitôt, et faire place à son frère, Robert Ier, 6e duc, qui lui succéda, après s'être révolté contre lui. Anecdote d'un clerc qui mourut de joie. Robert triomphe des Bretons. Ses amours avec Harlette. Cette Harlette était une bourgeoise de Falaise, qui n'était point sotte; ses charmes l'avaient approchée du duc; son adresse l'approcha du trône ducal: cette scène est un peu naïve, et l'Arnolphe de l'École des Femmes aurait grand tort de la faire lire à sa pupille Agnès. Harlette donc, ayant avisé que les princes ont tous un grand orgueil, et n'aiment rien tant, dans ceux qui les fréquentent, qu'une entière humilité, en fit voir une singulière dans un moment de bonheur et d'égalité suprême.
«Quant el lit del duc fu entrée »De sa kemise enveluppée, »La kemise ad devant rumpue »È tresque as piez aval fendue, »Ke tute se pout abanduner »Senz la kemise revestir. »Li dus demanda ke deveit »Ke sa kemise aval fendeit; »N'est pas, dit-elle, avenantise »Ke le bas de ma kemise »Ki à mes jambes frie et tuche, »Seit turné vers vostre buche, »Ne ceo ki est à mes piez mis »Seit turné vers vostre vis. »Li dus l'en a seu bun gré »È à grant bien là aturné. »Quant ensembe orent veillie pose, »Ne voil mie dire altre chose, »Com hom se joe odt sa mie, etc., etc., etc.»
La rusée ne tarda pas à rêver qu'un grand arbre était sorti de son corps, qui montait jusqu'aux cieux et _adumbrait_ (ombrageait) toute la Normandie; si bien que le duc Robert, captivé par la belle Harlette, devint incessamment père d'un beau garçon, qui fut d'abord Guillaume _le Bâtard_, puis Guillaume _le Conquérant_. Ses amours, d'ailleurs, furent de courte durée, car, étant parti pour la Terre-Sainte, malgré ses sujets, il mourut empoisonné à Nicée. Ses restes furent rapportés à Cerisy, par son chambellan Toustain.
Enfin nous voici arrivés à Guillaume le Grand. Sa jeunesse est d'abord éprouvée, comme toutes les minorités, par des révoltes de ses vassaux et des invasions de ses voisins, surtout par celles de Henri Ier, roi de France; mais sa valeur précoce triomphe de tous ces périls. Une fois il est sauvé, par son fou, de la violence des seigneurs normands ligués contre lui. L'alliance du roi de France achève de rompre la ligue de ces seigneurs rebelles. Vient ensuite la guerre brillante et heureuse qu'il soutient contre Geoffroy Martel, comte d'Anjou. Il épouse Mathilde de Flandres, l'épouse sans dispenses, en sorte qu'il est excommunié. Une telle femme rachetait bien des tourmens. Du reste, les époux se réconcilient, avec la cour de Rome, par des fondations pieuses, et c'est là l'origine des belles abbayes des hommes et des femmes, dont Caen s'honore encore aujourd'hui. Les Anglais repoussent, à leur tour, plusieurs invasions normandes. Guillaume défait le roi de France, qui avait de nouveau envahi ses États, aidé de Geoffroy Martel. Cependant la scène va s'agrandir. Édouard, roi d'Angleterre, veut léguer son royaume à son parent, le duc Guillaume. Harold, fils du comte Godwin, feint d'entrer dans les vues de Guillaume sur l'Angleterre, et ne s'en fait pas moins léguer la couronne par Edouard mourant. Alors Guillaume, trompé, défie Harold et prépare son expédition mémorable. Réunion générale et conditions des barons normands. Le rendez-vous de l'armée est à Saint-Valery-sur-Somme. Merveilles de la forêt de Brecheliant. Débarquement de Guillaume, et son camp dans les plaines d'Hasting. Parlementage des deux rivaux. Curieux détails de mœurs. Guillaume s'étant muni, à tout hasard, des foudres de Rome, excommunie les Anglais d'Harold, par l'organe de l'évêque de Bayeux. Veille de la bataille; les Anglais boivent, les Normands prient et se confessent. L'étendard normand est remis à un gentilhomme du pays de Caux, nommé Toustain. Admirable peinture de la bataille, qui semble revivre sous le pinceau ingénieux, vrai et hardi d'Horace Vernet. Taillefer chante aux Normands, pour les exciter, des passages de la fameuse chanson de Roncevaux, en l'honneur de Roland; et cette circonstance est maintenant invoquée avec grande raison, par les savans, en faveur de l'antiquité de la poésie romane du nord, ou de la langue d'oil, d'où notre français est sorti. Belle conduite d'Odon, évêque de Bayeux. Enumération des guerriers normands, précieuse pour les familles; on y remarque avec un touchant intérêt les noms suivans, qui vivent encore avec honneur: le sire d'Asnières, le sire le Veneur, le sire d'Aubigny, le sire de Combray, le sire d'Épinay, le sire Errant d'Harcourt, le sire de Ferrières, le sire de la Ferté, le sire de Gacé, le sire de la Fougères, le sire d'Osmond, le sire Toustaing, etc., etc. Victoire éclatante de Guillaume. Mort d'Harold. Guillaume, victorieux, est bientôt élu et couronné par les barons anglais. Il établit une bonne et sévère discipline, et de bonnes lois en Angleterre. Le roi de France ayant alors prétendu hommage de cette conquête, il repasse en Normandie, et vient affranchir sa nouvelle couronne par de nouvelles victoires. Il tombe malade, et durant sa maladie, de six semaines, survenue à la suite d'une chute de cheval, il donne la Normandie à Robert, son fils aîné, l'Angleterre à son cadet, Guillaume le Roux, et de l'argent à son troisième fils, Henri, en lui prédisant qu'il aura la part des deux autres plus tard. Mort et obsèques de ce grand homme. Robert II, dit Courte Heuse, 8e duc de Normandie, jaloux de son frère Guillaume, tente, contre lui, une expédition en Angleterre. Ces deux frères se disputent le Cotentin, échu en partage au troisième fils du conquérant, Henri. Sur ces entrefaites, Guillaume le Roux est tué à la chasse, par Tyrrel à Winchester. Henri devient roi d'Angleterre. Il appelle à lui son jeune fils, Guillaume, nouvellement marié à la fille du comte d'Anjou. Toute cette chère et auguste colonie, embarquée sur un vaisseau d'apparat, nommé la _Blanche Nef_, fait naufrage et se perd corps et biens. Désespoir de Henri Ier. Suite de guerres entre Robert et son frère Henri, à peine interrompues par le voyage du premier à la Terre-Sainte. Réconciliation normande. La guerre éclate derechef entre les deux frères. Robert a la lâcheté de trahir les siens, et de livrer la ville de Caen à son frère, le roi d'Angleterre. C'en est fait de lui; vainement se repent-il, et livre-t-il la bataille de Tinchebray; il est vaincu, il est prisonnier ainsi que le comte de Mortain, il est conduit captif en Angleterre, et meurt à Glocester, peu regretté et peu digne de l'être. Là finit le poème de Robert Wace, qui se plaint, dans son épilogue, d'avoir été mal récompensé de sa peine par Henri II. Ce poète est le premier cité dans la liste de nos anciens poètes que donne Claude Fauchet: c'est un grand honneur chronologique.
MELIADUS DE LEONNOYS.
Au present volume sont contenus les notables faicts d'armes du vaillant roi Meliadus de Leonnoys: ensemble plusieurs autres nobles proesses de chevalerie faictes, tant par le roy Arthus, Palamedes, le Morhout d'Irlande, le bon chevalier Sans Paour, Galehault le Brun, Segurades, Galaab, que autres bons chevaliers, estant au temps dudit roy Meliadus. Histoire nouvellement imprimée à Paris. (M.D.XXX.II.)
On les vend à Paris, en la rue Neufve-Notre-Dame, à l'_Escu de France couronné_; par Denys Janot, ou au _Premier pilier du Palais_.
Précieux volume, très bien imprimé en gothique, sur deux colonnes, précédé de deux Prologues, le premier, du translateur anonyme, de 1483 environ; le second, de l'ancien translateur Rusticien de Pise, de 1189 environ, et contenant 173 chapitres; plus une table: en tout 232 feuillets. La première édition de ce livre, imprimée à Paris, par Galliot du Pré, en 1528, un vol. in-fol., goth., n'est ni plus rare ni plus recherchée.
(1189-1483-1532.)
Chénier, dans sa leçon sur les romans français, a été mal instruit, et de plus, à notre avis, injuste à l'égard du Meliadus, qui, selon lui, _traduit du latin de Rusticien de Pise, vers la fin du_ XIIe _siècle, mérite à peine un souvenir_. Il y a, dans ces paroles, autant d'erreurs que de mots, sauf la date, laquelle nous semble bonne, encore qu'une autorité, bien autrement imposante que celle de Chénier sur cette matière, ait dernièrement imprimé[30] que notre Rusticien de Pise écrivait en 1298. M. de Tressan, qui fait fleurir à tort le même Rusticien de Pise en 1120, tombe dans la même erreur que Chénier quant à la langue dont se servait cet auteur. Il écrivait en latin ses _Histoires de la Table ronde_, avance-t-il, et Luce de Gua, parent de Henri Ier d'Angleterre, les traduisit en langue romane, par ordre de ce prince; il n'y a rien de plus faux que ces assertions; mais ce n'est pas tout encore. Bernard de la Monnoye lui-même, qui, lui, regardait les choses de près, établit, dans son _Commentaire_ sur la bibliothèque française de La Croix du Maine et du Verdier, que Rusticien de Pise traduisit Meliadus, du latin en français, par ordre d'Édouard IV d'Angleterre, mort en 1483; et il voit cela dans le prologue du _translateur_ qui dit tout le contraire, et il ajoute que par cette expression _translaté du latin_, il faut entendre _translaté de l'italien_. Quelles inconcevables méprises! Essayons de rétablir la vérité sur ses bases, sans recherches savantes, en faisant simplement attention à ce que nous avons sous les yeux, à commencer par les accessoires pour finir par le fond.
[30] La _Dissertation sur Marc-Pol_, lue à l'Académie des Inscriptions, le 30 novembre 1832, que nous rappelons ici, a parfaitement démontré que le _Voyage du Génois en Arménie_ fut d'abord rédigé en 1298, par un Rusticien de Pise; mais ne peut-il y avoir eu deux auteurs de ce nom et de la même famille? Celui qui translata les gestes de la _Table ronde_ était certainement contemporain de Luce du Gua, de Gaces li Blons, de Gaultier Map, de Robert et Helys de Borron, qui translataient, comme lui sur l'ordre de Henri II d'Angleterre, mort en 1189. A la vérité, quelques auteurs, entre autres les rédacteurs du catalogue de la Vallière, ont prétendu que Meliadus fut demandé à Rusticien par Henri III, mort en 1272; mais ces rédacteurs, qui conviennent en même temps que Rusticien était contemporain de Luce du Gua, de Robert et Helys de Borron, se sont ainsi réfutés eux-mêmes, puisqu'il est avéré que ces derniers vivaient sous Henri II.
1°. Rusticien de Pise, le translateur, ce père des romans de la _Table ronde_, en prose romane-française, comme Robert Wace, dans son poème du _Brut_, comme, après lui, Chrétien de Troyes, dans les poèmes du _Graal_, du _Lancelot_, du _chevalier au Lion_, du _chevalier à l'Épée_, du _Perceval_, etc., comme, plus tard, Girardin d'Amiens, dans un autre Meliadus[31], furent les pères de l'épopée bretonne, Rusticien de Pise traduisit Meliadus par ordre et sous le règne de Henri II, Plantagenet, mort en 1189;
2°. Il traduisit ses récits chevaleresques, on plutôt il les compila sur des textes _latins_ et non _italiens_;
3°. Son Meliadus, quoique fort inférieur à sa touchante _Histoire de Tristan de Leonnoys_ et de _la reine Yseult_, dont l'Arioste a si bien profité, est pourtant rempli d'imagination et d'intérêt.
[31] Girardins d'Amiens vivait en 1260. Il écrivait sous l'inspiration et à la requête d'une grande dame, suivant l'usage du temps. Alors tout poète, tout romancier avait son patron. Nous avons vu quel était celui de Robert Wace et de Rusticien; Chrétien de Troyes suivait Philippe d'Alsace, comte de Flandre, mort en 1191, Menessier, une Jeanne de Flandre, et ainsi des autres. Claude Fauchet place Girardins le 94e dans la liste de 127 poètes antérieurs à 1300, qu'il a donnée dans ses origines de la langue française. Voici le début du Meliadus en vers:
Girardins d'Amiens qui plus n'a Oi de ce conte retraire, N'y voet pas mensonge attraire, Ne chose dont il fut repris; Ains com a la le conte apris, L'a rymé au mieulx qu'il savoit, etc., etc.
Ce poème n'a jamais été imprimé: il existe en manuscrit dans la bibliothèque royale. Il ne faut pas croire qu'il soit la traduction du Meliadus de Rusticien, et encore moins le confondre avec un troisième Meliadus, chevalier de la Croix, fils de Maximien, empereur d'Allemagne, traduit du latin en français par le chevalier de Clergé, et imprimé à Lyon, en 1534, par Pierre de Sainte-Lucie, 1 vol. goth. in-4. Girardins d'Amiens était contemporain et collaborateur de li roi Adenès, dont on vient d'imprimer le poème de _Berte aus grans piès_.