Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus

Part 10

Chapter 103,740 wordsPublic domain

«Dons en commencerent li alquant scupir en lui et cuverre sa face et batre a coleies et dire à lui; devyne: et li ministres lo battoient a facicies. Et quant Pierre estoit en la cort de lez, se vint une des ancelles lo Soverain Prestre; et quant ille ot veu Pieron ki se chafienet al feu, se lesvui ardeit et le dist a lui: et tu estoies avoc Jehu de Galileie. Cil desnoieit davant toz et se dit: Ne ni sait ne ni nentent ce que tu dis. Si ussit fuers davant la cort: se chanteit li jas. Lo parax (pareillement) quant une altre ancelle lo vent, se dist a ceos ki lai encor esteivent, car cist e de ceos. Lo parax un petit apres dissent à Pieron cil ki lai esteivent, vraiement tu es de Ceos: car tu es aussi Galilens. Et cil en commençoit excommunier et jurier ke ju ne sai ke cist hom soit ke vos dites. Maintenant lo parax chanteit li jas. (Car es ta parole te fait aparissant.) Se recordeit Piere la parole Jhesu, etc., etc., etc.»

An 1200. 24°. =SERMONS DE MAURICE, ÉVÊQUE DE PARIS.= Manuscrit de l'an 1200, appartenant à la bibliothèque du chapitre de Sens. L'abbé Lebeuf, au tom. XVII des _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, donne la copie exacte des fragmens de deux sermons que nous allons insérer ici, ces fragmens nous paraissant dignes d'être réimprimés.

SERMO MAURICII EPISCOPI PARISIENSIS

AD PRESBYTEROS.

_Dicit ei Jhesus pasce oves meas._

«Segnor prevoire (prêtres) ceste parole ne fut mie solement dite a mon segnor saint Pierre. Quar e a nos fu ele dite autsi qui somes ellui de lui el siecle et qui avons les œilles (ouailles) Damediu (Domini Dei) a garder, co est son peuple a governer et a conseillier en cest siecle. Et qui avons a faire le suen mestier e terre de lyer les anmes et de deslyer et de conduire devant Deu. Or devomes savoir de nos meismes conduire devant Deu et celuy que nous avons a conseillier. Si nos besoigne avoir trois coses: la premeraine chose si est sainte vie: la seconde est la science qui est besoignable al prevoire a soi et a autrui conseillier. La tierce est la sainte predication par coi ly prestres doit rapeler le puple de mal a bien. La premeraine chose que li prestre doit avoir c'est sainte vie; par quoy il doit soi meisme rendre a Deu et par coi il doi bone essamble doner a tot ceus qui le verront et par bone vie de mener se esmonder et eslaver et faire net ab omni inquinamento carnis et spiritus: c'est de tote lordure de son corps et de same; de luxurie, de glotonie, d'orgueil, de haine, d'avarisce, de convoitise et de totes icelles coses, dont same puest estre mal mise et enlaidie devant Deu et sa personne devant le siecle. Après si doit estre soffrant si on li dit, se on li fait du mal; et doit doner par ce essample de patience a autres. Si doit estre humeles, benignes, larges, secundùm paupertatem et divitias suas esse elemosynarius. Issi doit estre par la sainte vie et par la bone quil doit estre demener, lumiere del monde, si come dit nostre sires, vos estis sal terræ, lux mundi. Quar il doit saler, c'est ensaignier avec dame Diu les cuers de ceux qui plus aiment les terrienes choses quils ne font celes del ciel, et qui endementieres quils sont en pecié dampnable ont male savor a Deu, si come la viande qui est dessalée a lhome qui la mainve. Il doit estre lux mundi; quar il doit par sainte vie enluminer tot cels qui les gardent, et se il issi, declinando a malo et faciendo bonum, demaine bone vie et bele devant son puple. Donques puet il cum humilitate et reverentia intrare ad altare Dei ad deum qui lætificat juventutem ejus: et se il devaine malvaise vie et il soit en piece de dampnation; sacier (sachez) vraiment quil mangera le cors Nostre Seigneur a dampnation de soi: quar issi le dit la sainte Escriture: qui manducat carnem et bibit calicem indignè, judicium sibi manducat et bibit. Issi poons nos dire que la premeraine cose qui est besoignable al prevoire qui tient parroce, si est sainte vie et bele que il doit demener devant Deu et devant son puple. La seconde chose que il doit avoir, si est la discretions o le sciense par coi il doit conseillier les anmes que il a a governer: et si come desirent sancti patres, il doit savoir librum sacramentorum, baptistarium, compotum, canonem, pœnitentialem, psalterium, omelias, et maintes autres choses de vita sacrorum ordinum, etc., etc., etc.»

SERMO IN CIRCUMCISIONE DOMINI.

_Postquàm consummati sunt_, etc.

«Segnor et dames, lui si est li premiers jors de lan quil est apelé an renues. A icest jor suelent (solent) li malvais crestien, selonc le costume des paiens, faire sorceries et charaies (sortileges): y por lor sorceries y por lor caraies, suelent expermenter les aventures qui sont a venir. Hui suelent entendre a malvais gens faire, y mt (mettre) lor creance en estrennes, y disoient que nous nesteroit riches en lan, sil nestoit hui estrenés. Mais nos devons laisier iceles coses qui napartiennent a la vie pardurable conquerre. Nos trovons en la sainte Evangile d'hui que nostre sire Deus par co que il par soi mesme volt garder la loi que il avoit donée que il a le wistisme jor de sa naisence qui hui est volt estre circoncis, etc., etc., etc.»

An 1204. 25°. =VILLE-HARDOUIN= (Histoire de la prise de Constantinople par les Croisés français). On recherche surtout de ce livre l'édition qu'en a donnée Dufresne Du Cange, à l'imprimerie royale, en 1667. _Les Mélanges_, tirés d'une grande bibliothèque, rédigés sous le nom du marquis de Paulmy, par son secrétaire, Constant d'Orville, contiennent une fort bonne analyse de cette histoire, dans laquelle le vieux langage est respecté. Ville-Hardouin est, sans doute, un de nos plus anciens prosateurs; mais il n'est pas le premier, comme le dit l'abbé Massieu. Après Ville-Hardouin, notre langue, toute gothique qu'elle est encore, est pourtant assez formée pour mériter le nom de langue française. Alors paraissent les établissemens de saint Louis, l'histoire de ce grand roi, par son ami Joinville, dont le texte, à peu près pur, nous fut rendu, en 1761, par MM. Mellot, Sallier et Capperonnier neveu; le livre des _Coutumes de Beauvoisis_, par Philippe de Beaumanoir, en 1283, et enfin Froissart. On lit, dans le _Recueil des Historiens de France_, tom. XVIII, que le texte original de Ville-Hardouin paraît altéré dès les plus vieux manuscrits. Les bénédictins citent trois éditions de cet historien, antérieures à la leur; 1° celle de Blaise Vigenère, en neuf livres, avec une traduction en français modernisé, Paris, 1585; 2° celle de Lyon, 1601, plus correcte que la précédente, et faite sur un Manuscrit des archives de Venise, qu'on dit apporté des Pays-Bas par François Contarini, procurateur de Saint-Marc, à son retour d'une ambassade auprès de Charles-Quint, en 1551; 3° celle de Du Cange, 1667, imprimerie royale, faite sur l'édition de Lyon et sur un Manuscrit de la fin du XIIIe siècle. L'édition des bénédictins, donnée par dom Brial, en 1822, est faite sur collation des meilleurs textes imprimés, avec le texte d'un Manuscrit du XIIIe siècle, portant le n° 7974, au catalogue de la Bibliothèque royale, où le style ne laisse pas que d'être un peu rajeuni. Cette édition de dom Brial peut être considérée comme la meilleure. Voici un échantillon de son texte.

«Sachiez que mille cent quatre vinz et dix huit ans après l'Incarnacion Notre Seigneur Jésus Christ al tens Innocent III, Apostoille de Rome et Philippe roi de France et Richart roi d'Angleterre, ot un saint home en France, qui ot nom Folques de Nuilly, cil Nuillis siest entre Lagny sor Marne et Paris, et il ere preste et tenoit la paroiche de la ville. Et cil Folques dont je vous di, comença a parler de Dieu par France et par les autres terres entor, et nostre Sires fist maint miracle por luy. Sachiez que la renomée de cel saint home alla tant qu'elle vint a lapostoile de Rome innocent, et lapostoile envoia en France et manda al prodome que il empreschast des crois par s'autorité; et apres y envoia un suen cardonal maistre perron de chappes croisié et manda par luy le pardon tel com vos dirai. Tuit cil qui se croisièroient et feroient le service Dieu un an en l'ost, seroient quittes de toz les pechiez que ils avoient faiz, dont ils seroient confez, etc., etc.»

PREMIERS MONUMENS DE NOTRE LANGUE DANS LE MIDI DE LA FRANCE, RELEVÉS PRINCIPALEMENT DE L'HISTOIRE DES TROUBADOURS, PAR M. RAYNOUARD.

Le Catalogue abrégé, que nous donnons ici, n'est guère qu'un extrait de la table des matières de l'_Histoire des Troubadours_. Où pouvions-nous mieux trouver les titres que nous cherchons, et dans un plus bel ordre? Cet excellent ouvrage est divisé en six volumes. Après une dissertation approfondie sur l'origine de la langue romane, dont nous avons plus haut indiqué la substance, et après la grammaire romane du Midi, viennent les écrits capitaux de cette langue, dans toute la pureté de leur texte, accompagnés de traductions élégantes et fidèles. Le 5e volume renferme la biographie de 350 troubadours, rangés par ordre alphabétique, et le 6e, consacré à la grammaire comparée des langues du Midi, est un chef-d'œuvre de recherches et de science philologique. L'auteur établit avec force, dans cette dernière partie, que si, par une autre disposition de la cour de nos rois et de la capitale du royaume, la langue romane du Midi fût devenue langue française, au lieu du roman du Nord, nous y eussions gagné pour l'harmonie, la richesse, la variété, et même la clarté, par l'effet de désinences plus sonores, d'articles plus nombreux, de l'usage des affixes (_m'_ pour _me_, etc., etc.), et enfin des inversions. Il y aurait peut-être à dire là dessus; mais il faut passer un peu d'enthousiasme à un national, et l'admirer dans un érudit. Une vérité qui nous paraît devoir être admise sans restriction est celle que le roman du Midi, contenant bien moins d'alliage que celui du Nord, est aussi plus riche en pures origines celtiques. Nous oserons, appuyés sur plus d'un témoignage, jeter quelque doute, malgré M. Raynouard, autorisé de Huet et de Casseneuve, sur l'opinion de l'antériorité des écrivains du roman méridional. Avant la séparation des deux idiomes, c'est à dire avant l'an 980 ou 1000, le roman étant généralement partout le même pour toute la France, il n'y a pas lieu de faire de distinctions entre l'origine des écrits, et d'ailleurs le Nord, à cette époque, nous l'avons vu, en fournit autant que le Midi; et, depuis la séparation, nous ne trouvons pas, dans l'ouvrage même de M. Raynouard, de quoi justifier son assertion, puisque le plus ancien écrit dont il l'étaie, le _Poème de la nobla Leycson_, est postérieur à la _Chanson de Roncevaux_, écrite en langue d'oil. Nous finirons par une observation qui peut-être n'est pas frivole, c'est que la langue romane du Midi présente beaucoup moins d'anciens monumens de prose que celle du Nord. C'était un symptôme fatal pour les destinées de la première. Un idiome dans lequel on n'écrit guère qu'en vers ne va pas loin et ne répond évidemment qu'à des besoins très restreints.

An 841-42. 1°. =LES SERMENS DE LOUIS LE GERMANIQUE ET DES SEIGNEURS FRANÇAIS=. Ecrits d'origine commune aux deux romans du Nord et du Midi (relatés ici pour mémoire).

An 880. 2°. =LE POÈME SUR BOECE.= Il se trouvait en manuscrit dans la célèbre abbaye de Fleury, ou Saint-Benoît-sur-Loire, dont la bibliothèque remarquable fut, dit M. Raynouard, pillée par les réformés, sous Odet, cardinal de Châtillon, chef titulaire de cette abbaye. Une moitié de cette bibliothèque échut plus tard au célèbre P. Pétau, et l'autre à Bongars: la partie que possédait ce dernier devint la source de la collection si riche de Heidelberg; celle du P. Pétau passa dans les mains de Christine, reine de Suède, et de là au Vatican de Rome. Le manuscrit du poème de Boëce était, en 1813, à la bibliothèque d'Orléans; c'est là que notre auteur l'a vu. L'écriture, assure-t-il, en est du XIIIe siècle. Il est inutile d'ajouter que le sujet de l'ouvrage est la captivité du philosophe, dont nous avons le beau _Traité de la Consolation_. Ce poème est rapporté à la date de 880 environ (par conséquent antérieur à la séparation des deux romans cités ici pour mémoire).

An 960-1080. 3°. =DIVERS ACTES ET TITRES=, de l'an 960 à l'an 1080. On en pourrait recueillir encore d'autres, de cette époque, dans l'_Histoire du Languedoc_, par dom Vaissette.

An 1100. 4°. =POÉSIES DES VAUDOIS=, et notamment le =POÈME DE LA NOBLA LEYCSON=, de l'an 1100. Ces écrits prouvent l'ancienneté de la secte des Vaudois. Le dernier est une _Histoire abrégée de l'ancien et du nouveau Testament_.

An 1130 environ. 5°. =HISTOIRE DE LA PRISE DE JÉRUSALEM, PAR GODEFROY DE BOUILLON=, écrite en dialecte limousin et nous semblant, par cette raison, devoir être classée parmi les monumens de la langue romane du Midi. L'auteur en est le chevalier Bechada, lequel écrivait de 1130 à 1140.

An 1150 environ. 6°. =POÉSIES DIVERSES DU XIIe SIÈCLE.= M. Raynouard en donne, comme toujours, le texte exact et la traduction.

An 1100-1400. 7°. =POÉSIES DE 350 TROUBADOURS=, dont le premier, parmi les auteurs conservés, est =GUILLAUME DE POITIERS=, duc d'Aquitaine. Ce prince aimable et singulier naquit le 22 octobre 1071. Il se croisa en 1101, et mourut à cinquante-cinq ans, en 1126; c'est le plus habile et le plus harmonieux des troubadours, comme il en est le plus illustre et le plus ancien. Ses mœurs n'avaient rien de modeste. Il fonda un mauvais lieu, à Niort, sur le plan des monastères. Le pape, Caliste II, l'excommunia une fois dans sa vie; il se moqua de l'excommunication, et, comme il était fort gai, le rire le sauva: le rire est un bouclier. Il fut l'aïeul d'Eléonore d'Aquitaine, épouse de Louis VII, princesse qui chassa de race, et devint funeste à la France, comme chacun sait.

An 1270. 8°. =L'ALPHONSINE, OU COUTUMES DONNÉES A RIOM=, en 1270, par Alphonse, comte de Poitou, frère de saint Louis. Le langage de ces coutumes nous a paru appartenir à la langue romane du Midi. En voici un passage rapporté par M. Duclos.

«So es assaber que per nos et per nostres successors, nonn sya faita en la villa dita Falha, o questa, o alberjada, ny empruntarem a qui meymes, si no de grat a nos prestar voliont lhabitant en questa meyma villa, etc., etc., etc.»

DISCIPLINA CLERICALIS,

TRANSLATA A PETRO ALPHONSO EX ARABICO IN LATINUM,

Avec la version française, prose gothique en regard, suivie de l'Imitation en vers gothiques français du même ouvrage, et précédée d'une Notice sur Pierre Alphonse et ses écrits, par M. l'abbé de L. B..... Paris, 1824, 2 vol. in-12, de l'imprimerie de Rignoux. (Lettres rondes et italiques modernes.)

(1106-1760-1808-1824.)

Le savant éditeur nous apprend, sur l'auteur ou compilateur de ces contes, dont plusieurs se retrouvent dans les _Mille et une Nuits_, et dans Pilpay, les particularités suivantes. Rabbi Moyse Sephardi, juif de Huesca, en Aragon, naquit en 1062. Ce savant et vertueux homme se fit chrétien en 1106, et reçut de son parrain Alphonse VI, roi de Castille et de Léon, les noms de Pierre Alphonse. Il écrivit, pour justifier son abjuration, douze dialogues latins où il réfute les erreurs des Juifs. Selon Kasimir Oudin, religieux prémontré, célèbre par son érudition et par son apostasie en faveur du luthéranisme, en 1690, Pierre Alphonse mourut en 1110. _Sa discipline de Clergie_, qui fait l'objet de cet article, passe pour être le second de ses ouvrages. C'est une instruction d'un père à son fils, dans laquelle, à la manière des écrits arabes d'où elle est tirée, la morale est revêtue de formes narratives, proverbiales, sentencieuses et paraboliques. Montesquieu, quoi qu'on ait dit, a raison, le climat influe puissamment sur le caractère et le génie des hommes; et, en général, les idées abstraites, les hautes réflexions, les principes sont dans le Nord; tandis que les images, les passions, les contes sont dans le Midi, sous l'empire du soleil. En 1760, Barbazan fit paraître, sous le titre de _Castoiement_, une version en vers gothiques, abrégée, de la _Disciplina clericalis_, sans paraître avoir eu connaissance de l'original latin. On juge, par le style, que cette version anonyme est du XIIIe siècle. En 1808 et 1824, M. Méon ayant découvert, à la Bibliothèque royale, sept manuscrits du texte latin, plus une imitation de cet ouvrage, en vers gothiques-français, beaucoup plus ample et plus anciennement copiée que celle de Barbazan, et enfin une traduction, en vieille prose française, qu'il attribue à Jean Miellot, chanoine de Saint-Pierre-de-Lille, et secrétaire de Philippe le Bon, duc de Bourgogne. La société des bibliophiles s'en remit au zèle éclairé d'un de ses membres du soin de surveiller l'impression fidèle de ces trois copies, dont elle fit tirer, à part de ses 25 exemplaires in-8°, 250 exemplaires in-12, sur un papier et avec des caractères choisis, le tout enrichi d'un Glossaire suffisant pour la parfaite intelligence du livre. Ce livre, en lui-même, mérite d'être lu, tant à cause des conseils judicieux, des sages observations qu'il renferme, que parce qu'il est fort amusant, dans son allure libre et naïve. Le texte, sans être cicéronien, ne semble pas trop barbare; quant à la traduction, en vieille prose, elle est pleine de graces, et n'accuse pas de pesanteur le bon chanoine qui l'aurait faite. L'ouvrage a pour but de rendre le clerc bien endoctriné, d'où il tire son nom de _Discipline de clergie_. Il contient trente contes dans la version en prose, et seulement vingt-sept dans l'imitation versifiée. La plupart de ces contes sont ingénieux; ils annoncent presque tous un dessein moral, comme de montrer le prix et la rareté de l'amitié véritable; la prééminence du mérite sur les avantages fortuits de la naissance; l'horreur du mensonge; l'inconvénient de secourir le perfide (et c'est la fable de l'homme, piqué par la couleuvre qu'il a réchauffée); le danger des mauvaises compagnies; la ruse des femmes (le conte est bon, malgré la gravelure, et le sujet plaît tant à l'_Arabien_, qu'il en fait, à son _fils_, six récits, tous plus plaisans les uns que les autres); au demeurant, les femmes ne sont pas seulement rusées pour le mal; c'est ce que l'_Arabien_ enseigne, en racontant un trait de ruse généreuse dont l'héroïne est une vieille femme. On voit encore, dans ces contes paternels, combien les philosophes sont habiles à rendre la justice, témoin Salomon; comment il vaut mieux faire son chemin par les grandes voies, bien que plus longues, que par les sentiers de traverse, quoique plus directs; comment celui-là tombe souvent dans le piége qu'il a dressé pour autrui; comment est sot qui croit aveuglément tout ce qu'on lui dit (et ici vient la fable du renard, se tirant d'un puits par le contre-poids d'un loup, qu'il y fait descendre, sur l'avis que l'image de la lune, réfléchie dans l'eau du puits, est un fromage); comment les faveurs de la cour peuvent à la fin devenir onéreuses; enfin, comment le sage, sans négliger le soin de ses affaires, se garantit des passions terrestres par la pensée de la mort. Cette religieuse pensée de la mort fournit à l'_Arabien_, avec ses derniers contes, de très bonnes réflexions qui couronnent son enseignement.

Pour donner une idée de la manière du conteur, nous extrairons le conte douzième, que Molière a mis en scène dans son George Dandin. Barbazan, dans la préface des _Fabliaux_, dit que ce grand poète a puisé ici dans le _Dolopatos ou Roman des sept sages de Rome_, par Herbers; alors ce serait Herbers, poète du XIIIe siècle, antérieur à Girardins d'Amiens et à li Roys Adenès, qui l'aurait tiré de la _Disciplina clericalis_, n'importe: on voit que les jeux de l'imagination humaine, aussi bien que les idées les plus graves, roulant dans le même cercle, font ainsi le tour du monde.

Un jovencel fut, qui voulant eprouver la ruse des femmes, afin de s'en garantir, enferma la sienne, par le conseil d'un sage homme, dans une maison à hautes parois de pierre, n'ayant d'autres ouvertures qu'un huis et une fenêtre haut placée; vraie prison dans laquelle il lui donnait assez à mengier, et non trop à vestir. La clef de la maison etait mise sous le chef du mari, durant son sommeil. Or, la dame avait visé, par la fenêtre, un gars, bel de corps, de face et de maintien. Elle se mit en quête de lui ouvrir la porte. Dans ce but, elle enivrait son mari souventes fois pour lui embler la clef. Le mari soupçonna quelque méchante ruse à ce soin qu'on prenait ainsi de l'enivrer. Un certain jour donc, il feint d'être plus ivre que de coutume, se couche, et se laisse embler la clef. La dame ouvre aussitôt l'huis, et sort pour aller trouver son galant. Alors le mari se leve et ferme l'huis, de façon que voilà la femme dehors, sans pouvoir au logis rentrer. Que fait-elle au retour de son expédition? elle se lamente, pleure, s'écrie qu'elle va se noyer dans le puits, prend une grosse pierre, la jette à grand fracas dans ledit puits, et se muche contre la porte. Le mari, cuidant au son de la pierre chute que ce fût sa femme précipitée, sort de hâte, pour la secourir, laissant l'huis ouvert. La belle rentre aussitôt, et referme l'huis sur son geolier; puis, se mettant à la fenêtre, crie: «Hoa! desloyal homme! je monstrerai à mes parens et amis, comme, chascune nuit, tu te dépars de moy, et vas à tes folles femmes et ribaudes!» Ainsi fit-elle, et ses parens blasmerent moult le poure mari, et lui dirent moult villanies.

LI ROMMANT DE ROU (ROLLON),

ET DES DUCS DE NORMANDIE;

Par Robert Wace, poète normand du XIIe siècle; publié pour la première fois d'après les _Mss._ de France et d'Angleterre, avec des notes pour servir à l'intelligence du texte, par Frédéric Pluquet, membre de la Société des antiquaires de France, et de plusieurs autres Sociétés savantes. Rouen, Édouard Frère, éditeur. Imprimerie de Crapelet. Paris, M.DCCC.XX.VII, 3 vol. gr. in-8, l'un des trois exempl. tirés sur papier de Hollande, avec double figure au trait, dont une suite sur papier de Chine.

PLUS

SUPPLÉMENT AUX NOTES HISTORIQUES

SUR LE ROMAN DE ROU;

Par Auguste le Prévost, de la Société des antiquaires de France, etc. Rouen, Édouard Frère, éditeur. Imprimerie de Crapelet. Paris, M.DCCC.XXIX. 1 vol. gr. pap. de Hollande.

PLUS

NOTICE

SUR LA VIE ET LES ÉCRITS

DE ROBERT WACE,

Suivie de citations extraites de ses ouvrages, pour servir à l'histoire de Normandie, par Frédéric Pluquet. Rouen, Jean Frère, libraire-éditeur. Imprimé à Paris, chez Crapelet, M.DCCC.XXIV. 1 vol. gr. in-8.

(1160-1824-27-29.)