Amours fragiles Le roi Apépi—Le bel Edwards—Les inconséquences de M. Drommel

Part 10

Chapter 104,163 wordsPublic domain

«Quand je rejoignis Edwards, il venait de déplier un grand journal anglais, qu'il avait apporté dans sa poche. Il y passe les yeux, il pâlit, il s'écrie en serrant les poings:

«--Oh! les misérables! Je les reconnais bien là!

«--Qu'ont-ils fait? lui demandai-je.

«Il me répondit par un haussement d'épaules, se remit à lire, et de nouveau il serra les poings.

«--Oh! bien, lui dis-je, tu m'ennuies, et nous sommes ici pour nous amuser. De quoi s'agit-il? A qui en as-tu? Laisse-moi ces gens tranquilles, je ne les connais pas. Ce sont d'affreux scélérats, voilà qui est dit. Qu'est-ce que ça te fait?

«Je lui arrachai son journal des mains, je le roulai en pelote, je le jetai bien loin dans le gazon. Il fut sur le point de se fâcher, il me montra les dents; mais il se ravisa, il changea de visage, il me dit:

«--Ma parole d'honneur, tu as raison... Qu'ils fassent ce qui leur plaira. Qu'est-ce que ça me fait?

«--Rien du tout, lui dis-je.

«--Absolument rien. Je t'adore, j'ai une faim de loup, et nous allons déjeuner.

«Il se pencha vers moi, me regarda fixement à travers la table:

«--Tu as les plus jolis cheveux bruns, la plus jolie bouche du monde, et ces cheveux bruns comme cette bouche sont à moi, à moi tout seul. Et, au coin de la joue, tu as une fossette; elle est aussi à moi.

«Il ajouta, en remplissant son verre:

«--Je crois à la fossette de Rose Perdrix, et je crois au coeur de la fée Mêlimêlo. Et voilà tout. Quant au reste, je m'en... Ce n'est rien du tout que le reste, rien du tout.

«Il se mit à manger de grand appétit, à boire comme un Polonais. Je cherchai à le modérer, je savais par expérience qu'il avait le vin colère. J'y perdis mes peines, il avait juré de se griser, car il disait de temps à autre:--Vidons encore une bouteille, et je n'y penserai plus.--A quoi donc?--A rien.--C'était sans doute à «ces misérables» qu'il ne voulait plus penser, et il les oublia tout à fait. Sa gaieté devenait bruyante, il ne déparlait pas, il débitait mille extravagances. Il finit par s'en prendre aux verres, aux assiettes; il cassa tout, parce que, disait-il, personne n'était digne de manger dans une assiette où avait mangé Rose Perdrix, ni de boire dans un verre qu'avaient touché ses lèvres divines. C'est bien divines qu'il disait, et ce n'est pas moi qui le lui fais dire.

«Je m'amusai d'abord de ses folies, mais pas longtemps. J'aime la gaieté, je n'aime pas le bruit, je n'aime pas non plus qu'on dépense bêtement son argent, et vous pensez bien que la vaisselle brisée figura sur la carte. Ce que je déteste surtout, ce sont les disputes, et dans l'ivresse Edwards avait une chienne de tête qui n'entendait plus raison. Il se prit de querelle avec le garçon qui nous servait, avec l'aubergiste, avec les paysans, avec sa chaise, avec le vent, avec tout le monde. Je vis le moment où il nous attirerait une mauvaise affaire. Je m'emparai de sa canne, je le menaçai de lui en cingler la figure. Il se calma, paya l'addition, et nous repartîmes par Paris en nous boudant un peu, mais en chemin nous fîmes la paix.

«Je le quittai pour aller au théâtre, je le retrouvai chez moi vers minuit. Il était tout à fait dégrisé; par malheur, il avait réussi à se procurer de nouveau ce maudit journal anglais que je lui avais arraché des mains à Villebon. Il interrompit sa lecture pour me crier:

«--Eh! oui, ce sont des misérables, et le plus misérable de tous, c'est lui, c'est lui... Je ne veux pas le nommer.

«Puis, se frappant le front de ses deux poings:

«--Ah! si tu savais, ma chère, ce qu'il y a là dedans!

«--Je n'ai aucune envie de le savoir, lui répondis-je avec humeur; je tombe de sommeil.

«--Et moi aussi, me répliqua-t-il du plus grand sang-froid.

«Cela dit, il s'assit sur le bras d'un fauteuil et se remit à lire son journal.

«Il pouvait être deux heures quand je fus réveillée par le bruit que firent subitement des éclats de verre qui tombaient sur le plancher. Je me mis sur mon séant. Edwards avait laissé filer la lampe, et le verre venait de sauter. Il ne paraissait pas prêter la moindre attention à cet accident. Au moment où je rouvris les yeux, il était assis au pied de mon lit, raide comme un piquet, les bras croisés sur sa poitrine, regardant d'un oeil fixe quelque chose ou quelqu'un que je ne voyais pas. Je lui criai:--Et la lampe!--Il sentit comme une secousse dans tout son corps et se retourna vivement de mon côté; il avait l'air d'un homme qui sort d'un puits où il a passé vingt-quatre heures et qui est tout étonné de revoir le soleil. Il se leva, sourit, vint à moi, posa ses deux doigts sur mes paupières pour les refermer, m'appliqua un grand baiser sur le front, et sortit à pas de loup.

«Je ne le revis pas le lendemain; il m'écrivit un mot pour m'annoncer que deux de ses plus chers amis, de ses amis d'enfance, étaient arrivés à Paris, et qu'il se croyait tenu en conscience de leur en faire les honneurs, qu'il craignait de n'avoir pas un moment à lui. Je n'en fus pas fâchée; depuis deux jours, je me sentais un peu refroidie pour lui. Son incartade à Villebon, la querelle qu'il avait cherchée à l'aubergiste, l'effet bizarre que faisait sur lui la lecture des journaux, l'incident de la lampe, cet homme assis au pied de mon lit, le regard perdu dans les espaces, tout cela me tourmentait. Le bel Edwards avait pour sûr l'humeur quinteuse et une fêlure dans le cerveau, je le soupçonnais même d'être un peu somnambule; en tout cas, il me semblait qu'il y avait du louche dans son affaire. Les boîtes à double fond ne m'ont jamais plu, j'aime à savoir ce que j'ai dans ma poche. Je gardai pour moi mes petites réflexions; je n'en soufflai mot à ma mère. Elle aurait triomphé, et il est si désagréable de s'entendre dire:--Tu n'as pas voulu me croire, je t'avais prévenue, mais tu n'en fais jamais qu'à ta tête!

«Plusieurs jours se passèrent, et il ne parut pas. Je commençais à croire qu'il avait fait ses réflexions, lui aussi, et que c'était fini, que je ne le reverrais plus. Je me trompais. A quelques soirs de là, en revenant du théâtre, je le trouvai installé près de ma cheminée, où il avait fait grand feu. Il m'attendait avec une impatience fiévreuse, il était plus amoureux que jamais. Dès qu'il m'aperçut:--La voilà! la voilà donc!--Puis il s'accroupit à mes pieds, et il me déclara mille fois qu'il n'avait jamais rencontré de fille, de femme, de chatte ni aucune créature plus adorable que moi, ni sur la terre, ni dans la lune, ni dans aucune des planètes qu'il avait visitées. Il ne se lassait pas de me considérer; il semblait que notre connaissance fût toute neuve, qu'il ne m'eût pas encore aperçue jusqu'à ce jour; il venait de me découvrir, là, tout à coup, sans y penser, à l'un des tournants du chemin, et sa découverte l'enchantait, le mettait hors de lui, et il me répétait de nouveau que j'étais adorable. Il avait, ce soir-là, une petite voix flûtée, et de temps à autre il lui venait dans les yeux des larmes grosses comme des noisettes, qui roulaient lentement le long de ses joues. En vérité je croyais rêver et je me demandais à qui il en avait.

«J'eus la fâcheuse idée de lui parler de ses chers amis, de ses amis d'enfance, et je voulus savoir ce qu'il avait inventé pour leur faire fête. Voilà un homme qui change aussitôt du tout au tout. Son visage s'assombrit, son regard devient froid comme glace; il lâche mes deux mains, se remet sur ses pieds et va s'adosser à la cheminée. Puis il me dit, en examinant ses ongles, que ses amis n'étaient pas ceci, n'étaient pas cela, que ses amis n'étaient pas des gens à qui l'on fit fête, que c'étaient des hommes d'affaires, qu'ils venaient d'en inventer une qui promettait de rapporter beaucoup, de la gloire à revendre et des monceaux d'or, mais qu'elle était fort chanceuse, qu'ils l'avaient pressé d'y entrer, de la prendre à son compte, qu'il avait résisté à toutes leurs supplications.

«--Ils ne veulent pas admettre que ce soit mon dernier mot, ajouta-t-il, et ils m'ont donné une semaine pour réfléchir. Quand je réfléchirais deux ans... Pour qui me prennent-ils? J'ai dit non, c'est non. Je ne les reverrai pas; je te dis, Rose, que je ne veux plus les revoir. Et tiens, pendant que j'y pense, donne-moi une plume, du papier. Je veux leur écrire ici même et à l'instant que leur affaire est une vilaine affaire, que je les somme de ne m'en plus parler et qu'ils aillent au diable! Mais tu me donnerais des distractions; il faut que je sois seul pour écrire. Ce sera bientôt fait, je ne te demande que cinq minutes.

«Et reprenant sa petite voix douce:

«--Et puis, sais-tu? nous ferons du punch. J'en veux boire dix verres à ta santé, pour te remercier d'avoir eu un jour la bonne pensée de venir au monde. Il n'y a que toi pour en avoir de pareilles! Quand tu es née, il y avait une étoile qui dansait. C'est Shakespeare qui me l'a dit.

«Là-dessus, il passa dans la pièce voisine, où il fut plus de cinq minutes à écrire sa lettre, car j'eus le temps de prendre un livre en attendant et de m'endormir; je dois avouer qu'en général c'est l'effet que produit sur moi la lecture. Cette fois encore, je fus réveillée en sursaut. Le verre de la lampe n'avait pas sauté; mais il y avait dans la pièce voisine un homme qui se promenait à grands pas et qui parlait tout haut. A qui parlait-il? Je m'approchai de la porte, qu'il avait laissée entr'ouverte, et je m'assurai qu'il était tout seul. A qui parlait-il donc? Il était blême, livide; la sueur avait collé ses cheveux à ses tempes, il roulait des yeux terribles, il avait l'air d'un spectre. Je le regardais, je l'écoutais, mais je ne pouvais comprendre un mot de son discours, à cela près qu'il répétait par intervalles: _I won't_, et que j'avais appris assez d'anglais pour savoir que cela veut dire: Non, je ne veux pas.

«Sa figure était si effrayante que mon premier mouvement fut de refermer bien vite la porte et de la barricader. Cependant j'eus honte de n'être pas brave, je pris mon courage à deux mains, j'avançai d'un pas, je criai:

«--Edwards, pour l'amour de Dieu, avec qui vous disputez-vous?

«Il me répondit d'une voix tonnante:

«--Avec qui serait-ce? Eh! parbleu, avec elle!

«--Avec elle! lui dis-je. Avec qui donc?

«Il me regardait sans me voir, il m'aperçut enfin. Il étendit le bras, et d'un ton caverneux:

«--Ne la vois-tu pas?

«Je courus chercher un verre d'eau, je lui en aspergeai le visage. Il se laissa tomber sur une chaise, partit d'un éclat de rire, s'écria:

«--Merci, je ne la vois plus.

«J'allai m'asseoir auprès de lui. Il promena sa main dans mes cheveux, en disant:

«--Ma parole, j'ai bien cru que j'en deviendrais fou.

«--C'est tout fait, lui dis-je, et depuis longtemps. Mais tu me diras le nom de cette femme.

«Il se mit à rire de nouveau:

«--Quelle plaisanterie! ces femmes-là n'ont point de nom.

«--Est-ce une fille? est-ce une femme du monde?

«--Une vraie scélérate, répliqua-t-il. Un jour, elle est entrée chez moi, elle me fit peur, je l'ai renvoyée, chassée. Elle est revenue, elle m'a dit: Je te tiens, tu es à moi, je ne te lâcherai plus... Je suis parti, j'ai détalé, j'ai mis entre nous mille lieues d'eau salée; elle a couru après moi, elle m'a rattrapé, tout à l'heure elle était ici. Mais te voilà, elle a disparu, je suis sauvé.

«--Quelle figure a-t-elle, cette femme qui n'a pas de nom? lui demandai-je encore.

«--Elle te ressemble, ma petite, autant qu'une fille de l'enfer peut ressembler à une fille du ciel. Elle est aussi laide, aussi difforme que tu es jolie, et tes colères sont moins terribles que ses sourires. Oh! la vilaine femme! Ses baisers tuent le sommeil et font blanchir les cheveux d'un homme en trois nuits. C'est un miracle que les miens ne soient pas blancs... Mais ne parlons plus d'elle; ah! je t'en conjure, ne parlons plus d'elle. C'est une affaire faite, je ne la reverrai plus.

«Et s'emparant de mes deux bras, il les enlaça autour de sa taille, en disant:

«--Ce que garde Rose Perdrix est bien gardé. Je suis ton prisonnier, ma très chère, et je veux vivre, je veux mourir dans ma prison. Buvons du punch!

IV

Mlle Perdrix fit encore une pause, continua le docteur Meruel; puis elle me regarda avec un sourire qu'elle cherchait à rendre mystérieux; mais elle n'a pas le don du mystère, cela lui manque, et voilà pourquoi je crains pour son avenir; il y a du mystère dans tous les grands talents.

«Docteur, me dit-elle, savez-vous qui était cet homme?

--Je vous l'ai dit, ma chère, lui répondis-je, quelque comédien en congé, qui repassait ses rôles, et je regrette pour vous que son répertoire manquât à ce point de gaieté.»

Elle me fit la moue, elle me montra les cornes.

«Êtes-vous comme moi? reprit-elle. Quand j'ai peur, je me sauve; quand je me décide, je me décide très vite, et quand les hommes ne me conviennent pas ou ne me conviennent plus... Pourtant j'en touchai deux mots à ma mère. C'est pour le coup qu'elle me dit:--Oui ou non, t'avais-je prévenue? tu ne veux jamais me croire. J'étais pour l'autre, moi. L'autre est un galant homme, un homme sérieux, un homme rangé. Enfin tu avoues que j'avais raison; mieux vaut tard que jamais. Il ne reste plus qu'à te sauver bien vite. Sauve-toi donc!--Je fis ce qu'elle disait, je me sauvai. Vraiment les chemins de fer sont une belle invention. On a bientôt fait de mettre ordre à ses petites affaires, et votre servante! cherchez, il n'y a plus personne.

«Seize heures plus tard, j'étais commodément installée dans un beau wagon-coupé, où je ne fis qu'un somme jusqu'à Lyon. En me réveillant, je poussai un profond soupir de délivrance. Cependant une inquiétude me prit; peut-être l'homme qui me faisait peur avait-il eu vent de ma fuite, peut-être courait-il à toutes jambes après le train. J'avançai la tête à la portière, je poussai un second soupir de soulagement, et je me rendormis. Je fis le plus beau rêve du monde; je croyais voir mon directeur qui s'arrachait les cheveux. Je me flattais de l'avoir plongé dans un cruel embarras et qu'il n'y avait pas moyen de jouer sans moi le _Prince toqué_. J'étais bien jeune; une fée, cela se remplace aussi aisément qu'un perroquet. Il faut vous dire que ce vieux roquentin avait eu de grands torts à mon égard. Il m'avait solennellement promis un rôle dans la nouvelle pièce qu'on répétait, et il avait eu l'infamie de le donner à la grande Mathilde. J'avais juré d'en tirer vengeance. Oh! oui, j'étais bien jeune, je ne prenais pas encore la vie au sérieux, je ne savais pas ce qu'il en coûte d'avoir la tête et le pied trop légers, et qu'il suffit d'une escapade pour compromettre toute une carrière... Après cela, il faut vous dire aussi qu'une superbe occasion s'offrait à moi de voir l'Italie.

--Dites-moi tout d'un temps qui c'était, repartis-je à Mlle Perdrix.

--De quoi vous mêlez-vous, docteur? vous êtes curieux, beaucoup trop curieux.»

Et après avoir rêvé un instant:

«Ce que c'est que de nous, et à quoi tient le coeur d'une femme! Je vous jure que cette villa était un amour de villa, plantée au bord d'un amour de lac. Figurez-vous que de mon balcon je pouvais pêcher des truites à la ligne. Pendant deux semaines, je fus heureuse, parfaitement heureuse; je me croyais en paradis. Mais un matin, je m'aperçus que mon paradis m'ennuyait, que mon bonheur sonnait creux, qu'il me manquait quelque chose, que le charme de la vie est d'avoir à soi un beau fou qui parle tout seul en gesticulant. Bref, je dis à l'autre:

«--Mon cher, votre villa est charmante, mais on s'y ennuie à crever.

«Et je repartis bien vite pour Paris, où, à peine fus-ja arrivée, je courus au Grand-Hôtel.

«--Le numéro 107 est-il chez lui?

«--Ils sont à déjeuner.

«--Qu'est-ce à dire? Ils sont donc plusieurs à présent? Il y a trois semaines, ils n'étaient qu'un.

«Je dus me rendre à la vérité, le bel Edwards venait de partir, et une famille avait pris sa place. J'en aurais fait une maladie, si je pouvais être sérieusement malade, mais cela n'est pas dans mes moyens, et, puisqu'on finit toujours par se consoler, le mieux n'est-il pas de commencer par là?

«Un mois après, je reçus d'Angleterre une lettre en anglais, que j'ai eu la sottise de brûler. Je me l'étais fait traduire, et je l'avais apprise par coeur. La voici mot pour mot, je vous ai dit que j'ai bonne mémoire:

«Pendant plus de quinze jours, j'ai passé chaque soir et chaque matin devant ta porte; je ne pouvais croire à mon malheur, c'est à peine si j'y crois maintenant. Soit! que la volonté du destin s'accomplisse! Tu lui avais pris son ouvrier, tu le lui as rendu. Tout est pour le mieux, je ne te reproche rien. C'était ma lâcheté qui t'aimait... Est-il bien possible que tu n'aies plus voulu de moi? Et pour qui m'as-tu trahi? Tu m'as sacrifié à quelque pleutre, à quelque imbécile titré. Je crois l'avoir rencontré un soir dans les coulisses de ton théâtre. Tu en seras bientôt dégrisée. Ah! pauvre fille, le vrai prince, c'était moi, et tu me regretteras, mais il sera trop tard... Je te le répète, tout est pour le mieux. En me rendant ma liberté, tu as voulu sauver ma gloire et que le monde parlât du bel Edwards. Il en parlera, ma chère, et alors tu connaîtras mon vrai nom.

«Écoute-moi: le jour où tu apprendras qu'un grand coup vient d'être frappé et que la terre a frémi d'épouvante, dis hardiment: «L'homme qui a fait cela, c'est lui...» Et en vérité, si ce n'était moi, qui serait-ce? L'idée que j'ai dans la tête, d'autres l'ont eue, ma chère Rosette; mais la main leur tremble, la mienne ne tremblera point, et ce que je ferai, nul autre ne pourrait le faire à ma place... Je ne sais pas encore ce que je dirai en frappant. Sûrement je dirai quelque chose; ce sera vraiment le mot de la fin, et ce mot traversera les siècles.

«Te souviens-tu de Villebon, de cette nuit passée dans les bois? Le soleil était déjà levé, et tu dormais encore dans la voiture, car Dieu sait si tu aimes à dormir. Je te réveillai, je t'emportai dans mes bras, je t'assis au pied d'un vieux chêne. Il y avait là des violettes cachées dans la mousse, l'air en était comme embaumé. Pense quelquefois à ces violettes. J'y penserai, moi, le jour de ma mort, et je penserai aussi à cette fossette que tu as au coin de la bouche.

«J'ai une grâce à te demander: envoie à l'adresse ci-jointe une boucle de tes cheveux. Ils ne me quitteront pas, et quelque chose de toi sera mêlé à mes derniers jours. Après ma mort, on les trouvera sur mon coeur, et on se demandera qui me les avait donnés. Sois sûre que les journaux en parleront; ces bavards parlent de tout. Copie bien exactement l'adresse et expédie-moi sans plus tarder ton petit paquet. Elle y consent, _elle!_ car _elle_ n'est plus jalouse de toi. Elle sait que c'est fini, qu'elle m'a repris à jamais, qu'elle me tient, que je suis à elle corps et âme, et qu'avant peu de jours j'irai où elle m'envoie... Tu veux boire du sang, vieille sorcière. Paix! tu en boiras.

«Dieu! que ces violettes sentaient bon! et que ces cheveux bruns étaient doux à la main! N'en sois pas trop avare; il faut qu'il y en ait assez pour que je puisse les pétrir dans mes doigts. Je fermerai les yeux, et je croirai que tu es là.»

«Docteur, après avoir lu cette lettre, je fis ce que vous auriez fait à ma place, je me coupai une grande boucle de cheveux... Tenez, on voit encore l'endroit, ils n'ont pas tout à fait fini de repousser. Il a dû les recevoir, je m'étais beaucoup appliquée en copiant l'adresse. Depuis, il s'est écoulé près de deux années, et je dois me rendre cette justice que, pendant la première, j'ai pensé au bel Edwards une fois au moins chaque semaine; mais, pendant la seconde, je n'y ai guère pensé qu'une fois par trimestre. Dame! j'étais devenue une fille raisonnable, très raisonnable. Vous savez ce que tout le monde dit de moi. Il faut bien que l'expérience serve; ma petite fugue en Italie m'avait fait beaucoup de tort. Les directeurs refusaient de me prendre au sérieux, impossible de trouver un engagement. Mais, à force de me remuer, j'ai réussi à me refaire une situation. La féerie n'est pas mon genre, j'étais née pour l'opérette. Je n'ai pas besoin de vous dire où j'en suis maintenant, me voilà tout à fait lancée et même classée. Croiriez-vous qu'ils veulent absolument m'avoir à Saint-Pétersbourg? Vous ne leur ôterez pas cela de la tête. Ils me font des propositions superbes. Vrai, je suis bien perplexe à ce sujet et bien aise de vous consulter.»

A l'entendre, on lui offrait 60 000 francs, quatre mois de congé, un palais impérial et pour le moins un grand-duc. Cette extravagante ne tarissait pas sur cette matière; après avoir fini, elle recommençait. Par moments, elle me regardait du coin de l'oeil, je comprenais ce que cela voulait dire. Elle mourait d'envie que je l'interrompisse pour lui demander la fin de son histoire. Je ne voulus pas lui faire ce plaisir, et ce fut elle qui perdit patience et s'interrompit elle-même, en s'écriant avec dépit:

«Quel singulier homme vous faites, docteur! Tantôt vous êtes trop curieux, tantôt vous ne l'êtes pas assez. Je vous ai dit qu'il m'était arrivé quelque chose d'extraordinaire. Vous ne voulez donc pas savoir ce que c'est?

--Gageons, lui dis-je, que vous avez revu sur le boulevard le bel Edwards. Il vous a juré qu'il n'est plus fou, et vous voilà rapatriés.

--Ah! le pauvre garçon! fit-elle en s'attendrissant tout à coup, autant du moins qu'il lui est donné de s'attendrir. Oui, vous dites vrai; il y a quelques heures, je l'ai rencontré sur le boulevard, dans la vitrine d'un marchand de photographies. Je le reconnus sur-le-champ, et le coeur me battit. Ses yeux, son front, sa moustache, ses cheveux frisés, sa main passée dans l'échancrure de son gilet... C'était lui, vous dis-je, lui tout entier. Je me précipite comme un coup de vent dans le magasin, et je dis au marchand:

«--D'où avez-vous cette photographie?

«Il me répond d'un air étonné:

«--Nous l'avons reçue tantôt de New-York.

«--C'est donc le portrait d'un homme célèbre?

«--Très célèbre, mon enfant.

«Et il ajouta... M'écoutez-vous, docteur?... Il ajouta:

«--C'est le portrait de John Wilkes Booth, l'assassin du président Lincoln.»

A ces mots, Mlle Perdrix, après m'avoir considéré fixement pour jouir de ma surprise, se leva et se mit à arpenter la chambre la tête haute, les joues enflammées, la narine frémissante. Ses pieds ne touchaient pas à la terre, on eût dit qu'elle allait s'envoler. Par intervalles, elle se retournait de mon côté, et, du haut de sa nuée, elle abaissait sur moi un regard superbe; c'était une divinité contemplant un ciron. Je l'arrêtai au passage, je lui secouai énergiquement les deux bras, et je lui dis:

«Malheureuse, qu'as-tu fait? Ce fou avait été placé sous ta garde, et il ne tenait qu'à toi de le défendre contre _elle_, de le soustraire aux obsessions de cette fille de l'enfer, de cette horrible idée fixe dont il était tourmenté. Mais tu ne sais pas aimer, et tu as eu peur. Tu as lâché ton prisonnier, tu as déserté ton poste et ta mission, tu es partie pour l'Italie avec je ne sais quel prince de rencontre, et, grâce à toi, _elle_ a repris sa proie. O destinée à la fois tragique et ridicule! Si Mlle Rose Perdrix avait eu la tête et le pied moins légers, un peu plus de coeur ou un peu plus de courage, le président Lincoln vivrait encore!»

Elle ne m'écoutait point. Elle se dégagea, se remit à marcher à grands pas, transportée et comme possédée par son aventure et par sa gloire. Elle se trouvait mêlée à un grand événement, elle avait été aimée d'un homme dont l'exécrable mémoire vivra toujours. Son air de triomphe me parut souverainement déplaisant; je lui dis d'un ton sardonique:

«Ma foi, ma belle, puisque vous voulez qu'on se mette à votre place, je vous le dis franchement, à votre place je ne serais pas si fière; car enfin est-ce une chose bien réjouissante et bien glorieuse d'avoir été la maîtresse d'un homme qui a été pendu?»

Elle se retourna vivement, revint sur moi comme un trait, l'oeil courroucé et terrible; je crus vraiment qu'elle m'allait dévorer.