Amours Fragiles Le Roi Apepi Le Bel Edwards Les Inconsequences

Chapter 3

Chapter 33,911 wordsPublic domain

«Maître sot! pensait le marquis tout fâché, tu as la plus fière tournure, la plus belle tête du monde, et voilà tout ce que tu en sais faire. Ah! si à ton âge j'avais eu les yeux, le sourire que voici, quel parti j'en aurais tiré! Non, aucune femme n'aurait pu me résister... Mais toi, que répondras-tu à la Providence quand elle te demandera compte de tous les dons qu'elle t'a faits? Tu lui diras: Je m'en suis servi pour épouser Mme Corneuil... Eh! maître sot, te dira-t-elle, tu as sottement commencé par où les autres finissent!»

Horace était à mille lieues de deviner les secrètes réflexions de M. de Miraval. Après l'émotion désagréable du premier moment, il était rentré dans son naturel, et son naturel était d'avoir du plaisir à revoir son oncle, car il l'aimait beaucoup. A vrai dire, l'ambassadeur lui plaisait peu, et il était résolu à ne point le ménager; mais, quand on est sûr de sa volonté, on ne craint pas les objections, et il savait d'avance qu'il aurait réponse à tout. Aussi attendait-il l'ennemi de pied ferme, et, comme l'ennemi buvait du champagne et ne se pressait pas de commencer l'attaque, il marcha au-devant de lui.

«Et d'abord, mon cher oncle, lui dit-il, donnez-moi bien vite des nouvelles de ma mère.

--Je voudrais t'en donner de bonnes, répondit le marquis. Mais tu sais que sa santé nous inquiète, et tu conviendras que la lettre qu'elle a reçue de toi...

--Ma lettre l'a chagrinée!

--Là, tu le demandes?

--J'aime tendrement ma mère, répliqua Horace d'un ton vif; mais je l'ai toujours connue la plus raisonnable des femmes. Apparemment, je m'y serai mal pris, je lui récrirai dès demain, je me fais fort de la réconcilier avec mon bonheur.

--Si tu m'en crois, tu n'écriras plus; on ne guérit pas le mal par le mal. Assurément, ta mère désire ton bonheur; mais le projet extravagant dont tu lui as fait confidence... Extravagant te blesse? Je retire extravagant... Je voulais dire que le projet un peu bizarre... Allons, je retire aussi bizarre. C'est ainsi qu'on en use à la Chambre, et il ne faut pas être plus fier qu'un député. Bref, ce projet, qui n'est ni extravagant ni bizarre, inspire à ta mère les plus vives inquiétudes, et tu ne triompheras pas de ses objections.

--Elle vous a chargé de me les faire connaître?

--Dois-je te présenter mes lettres de créance?

--C'est inutile, mon oncle. Parlez, dites-moi à coeur ouvert tout ce qu'il vous plaira, ou plutôt, si vous êtes bien inspiré, ne dites rien, car, je vous en avertis, vous dépenserez votre éloquence en pure perte, et je sais que vous n'avez jamais aimé à perdre vos paroles.

--Il faudra pourtant que tu te résignes à m'entendre. Tu ne prétends pas, je pense, que j'aie fait pour rien cent grandes lieues tout courant. Mon discours est prêt, tu le subiras.

--Jusqu'au matin, s'il le faut, repartit Horace. Ma nuit vous appartient.

--Merci... Et maintenant, commençons par le commencement. Ce qui vient de se passer ne m'a pas seulement affligé, mais cruellement humilié. Je me flattais de connaître les hommes, et j'étais fier de ma science. Or je dois avouer, à ma confusion, que je me suis absolument mépris sur ton compte. Comment! c'est toi, mon fils, toi que je croyais le garçon le plus sensé, le plus réfléchi, le plus tranquille de la terre, c'est toi qui tout à coup t'avises de jeter l'épouvante dans le sein de ta famille par une décision!...

--Extravagante et bizarre, interrompit Horace.

--Puisque je t'ai dit que j'avais retiré ces deux mots! Mais, oui ou non, ce projet de mariage ne ressemble-t-il pas à un coup de tête?

--Dois-je vous répondre article par article? s'écria-t-il, ou préférez-vous me réciter d'abord votre discours tout entier d'une seule haleine?

--Non, ce serait trop fatigant. Réponds tout de suite.

--Eh bien! mon cher oncle, sachez que vous ne vous êtes jamais mépris sur mon compte, et que ce prétendu coup de tête est précisément l'acte le plus sensé, le plus réfléchi que m'ait jamais inspiré mon bon génie, un acte où j'ai mis à la fois tout mon coeur et toute ma raison.

--Quoi donc! tu me défendras de m'étonner que l'héritier d'un beau nom et d'une belle fortune, qu'un comte de Penneville, qui pouvait choisir dans son monde parmi cinquante jeunes filles vraiment dignes de lui, refuse tous les partis que sa mère lui proposait et qu'il se ravise subitement pour épouser... qui? une madame... je t'en prie, Horace, comment s'appelle-t-elle? Je ne peux jamais retenir ce diable de nom.

--Elle s'appelle Mme Corneuil, pour vous servir, répliqua Horace d'un ton pincé. Je suis désolé que son nom vous déplaise, mais ne vous donnez pas la peine de l'incruster dans votre mémoire. Dans deux mois d'ici, vous l'appellerez tout simplement la comtesse Hortense de Penneville.

--Peste! comme tu y vas! Ce n'est pas encore fait.

--Nous avons échangé nos paroles, mon oncle. Tenez la chose pour faite, car je vous défie bien de la défaire.»

M. de Miraval remplit et vida de nouveau son verre; puis il reprit:

«Ne t'échauffe pas, ne t'emporte pas. Je ne voudrais pour rien au monde te désobliger; mais je suis si étonné, si surpris... Dis-moi, qu'est-ce donc que cette statuette en faïence bleue coiffée d'un grand nimbe, à la taille fine, au museau de chatte, qui tient dans sa main droite je ne sais quelle façon de guitare?

--Ce n'est pas une guitare, mon oncle, c'est un sistre, symbole de l'harmonie du monde. Eh quoi! vous ne reconnaissez pas dans cette statuette la déesse Sekhet, la Bubastis des auteurs grecs, qu'on avait surnommée la grande amante de Ptah, divinité tour à tour bienfaisante et vengeresse, qui, selon toute apparence, représentait la radiation solaire dans sa double fonction?

--Mille excuses, je crois me la remettre. Et cette rose qu'elle semble flairer d'un air malveillant... Ah! cette rose, je n'ai plus besoin de demander d'où elle vient.

--Eh! oui! elle m'a été donnée par cette femme dont il est impossible de se rappeler le nom.

--Mais permets, je le sais très bien, ce nom... Mme Corneuil... N'est-ce pas Corneuil? Eh bien! mon doux ami, ne te semble-t-il pas que la déesse Sekhet ou Bubastis, qui représente la radiation solaire, attache des yeux courroucés, flamboyants d'indignation sur la rose pourpre, et qu'elle maudit la rivale que tu as eu l'insolence de lui préférer? Prends-y garde, les roses se fanent; les roses et celles qui les donnent ne vivent qu'un jour; les déesses sont immortelles et leurs rancunes aussi.

--Rassurez-vous, mon oncle, répliqua Horace en souriant. La déesse Sekhet regarde cette fleur d'un oeil fort doux. Si vous l'interrogiez, elle vous dirait: Les cinquante héritières que vous avez proposées au comte de Penneville sont toutes ou la plupart de sottes créatures, à l'esprit court et futile, uniquement occupées de chiffons et de misères; aussi je l'approuve fort d'avoir dédaigné ces poupées et de vouloir épouser une femme comme il y en a peu, une femme dont l'intelligence est aussi distinguée que son coeur est aimant, une femme qui adore l'Égypte et à laquelle il tarde d'y retourner, une femme qui ne sera pas seulement pour votre neveu la plus douce des sociétés, mais qui s'intéressera passionnément à ses travaux, qui l'aidera de ses conseils, qui sera la confidente de toutes ses pensées...

--Et qui méritera d'être un jour de l'Institut comme lui, interrompit M. de Miraval. Ce sera charmant de vous y voir entrer bras dessus bras dessous. Horace, je renonce à te réciter la fin de mon discours. Permets-moi seulement de t'adresser une ou deux questions. Voyons, où cet inconcevable accident s'est-il produit? Où donc ce fier Hippolyte?... Oh! mais, je le sais; ta mère m'a raconté que c'était à Memphis, au fond d'une cave.

--Ma mère n'a pas été discrète, répondit Horace; mais soit! c'était au fond d'une cave. Nous appelons cela un hypogée.

--Va pour l'hypogée. Mes idées se débrouillent; je me rappelle à présent que c'était dans le tombeau du roi Ti.

--Ti n'était pas un roi, mon oncle, répliqua-t-il sur un ton d'indulgente mansuétude. Ti était un des grands feudataires, un des barons de quelque souverain de la quatrième dynastie, laquelle régna deux cent quatre vingt-quatre ans, ou peut-être de la cinquième, qui, vraisemblablement, fut aussi memphite.

--Dieu me préserve de soutenir le contraire! Vous voilà donc dans ce tombeau. Illuminée par l'amour, Mme Corneuil déchiffra couramment une inscription hiéroglyphique, et, touché de ce beau miracle, tu tombas à ses pieds.

--Ces miracles ne se font pas, mon oncle. Mme Corneuil ne lit pas encore les hiéroglyphes, mais un jour elle les lira.

--Et c'est pour cela que tu l'aimes, malheureux?

--Je l'aime, s'écria Horace avec feu, parce qu'elle est admirablement belle, parce qu'elle est charmante, parce qu'elle est adorable, parce qu'elle a toutes les grâces, et qu'auprès d'elle toute femme me paraît laide. Oui, je l'aime, je lui ai donné pour jamais mon coeur et ma vie; tant pis pour qui ne me comprend pas.

--Peste! voilà parler, repartit M. de Miraval, et voilà de l'amour. Mais, mon cher enfant, je ne te reproche pas d'aimer cette femme; libre à toi. Ce qui me fâche, c'est que tu veux l'épouser. Eh! grand Dieu! où en serions-nous si l'on était tenu d'épouser toutes les femmes qu'on aime?... Voyons, entre quatre yeux, est-ce donc une vertu si farouche?»

Horace fronça le sourcil et répondit sèchement:

«Assez, mon oncle! Ah! je vous prie, pas un mot de plus.

--A vrai dire, je ne sais rien, poursuivit le marquis; je n'y étais pas. Mais ta mère, paraît-il, a pria des informations, et les mauvaises langues prétendent...

--Assez, vous dis-je, répéta Horace en haussant la voix. Si tout autre que vous me parlait sur ce ton d'une femme pour qui mon estime égale ma tendresse, d'une femme qui est digne de tous les respects, il aurait ma vie ou j'aurais la sienne.

--Tu comprends bien que je n'ai aucune envie de me battre avec toi, ô mon unique héritier! Dame! que deviendrait l'héritage? Puisque tu me le dis, je demeure convaincu que Mme Corneuil est une personne absolument irréprochable; mais où diable ta mère a-t-elle pris ses renseignements? Elle assure que c'est tout simplement une ambitieuse, voire une intrigante, et que son rêve... Là, es-tu bien sûr que cette femme ne soit pas de la race des habiles? Es-tu bien sûr qu'elle s'intéresse sincèrement, passionnément aux exploits des Pharaons et au dieu Anubis, conducteur des âmes? Es-tu bien sûr que les petits moyens ne produisent pas quelquefois de grands effets et qu'elle n'ait pas joué là-bas, dans le caveau de Ti, qui n'était pas roi, mais baron, une petite comédie dont un égyptologue de ma connaissance a été la dupe? J'imagine, quant à moi, que le beau garçon que voici, eût-il le nez de travers, les yeux ternes et le regard louche, Mme Corneuil l'aimerait encore, par l'excellente raison que Mme Corneuil a mis dans son bonnet de s'appeler un jour comtesse de Penneville.

--Vraiment, vous me faites pitié, mon oncle, et je suis bien bon de vous répondre. Prêter de misérables calculs d'intérêt et de vanité à une pareille femme, à l'âme la plus fière, la plus noble, la plus pure! Tenez, vous devriez rougir de vous abuser à ce point. Elle m'a raconté toute sa vie, jour par jour, heure par heure. Dieu sait qu'elle n'a rien à cacher! Pauvre sainte créature, mariée toute jeune et malgré elle, par la tyrannie de son père, à un homme qui n'était pas digne de toucher du doigt le bas de sa robe! Et pourtant elle lui a tout pardonné. Si vous saviez avec quelle tendre sollicitude elle l'a soigné dans ses derniers moments!

--Mais il me semble, mon bel ami, qu'elle a été récompensée de ses peines, puisqu'il lui a laissé sa fortune.

--Et à qui donc l'aurait-il laissée? N'avait-il pas beaucoup à réparer? Non, jamais femme n'a tant souffert et ne fut plus digne d'être heureuse. Une seule chose l'aidait à supporter le dur fardeau de ses chagrins. Elle était intimement persuadée qu'un jour elle rencontrerait un homme capable de la comprendre et dont l'âme serait à la mesure de la sienne.--Oui, me disait-elle l'autre soir, je croyais en lui, j'étais sûre qu'il existait, et la première fois que je vous ai vu, il m'a semblé que je vous reconnaissais et je me suis dit: Ne serait-ce pas lui?... Mon oncle, lui et moi, nous sommes le même homme, et ce sera la gloire de ma vie. Elle m'aime, vous dis-je, elle m'aime, vous n'y changerez rien, et brisons là, s'il vous plaît.»

Le marquis passa deux fois ses mains dans ses cheveux blancs et s'écria:

«Je te déclare, Horace, que tu es le plus candide des ingénus et le plus naïf des amoureux.

--Je vous affirme, mon oncle, que vous êtes le plus obstiné et le plus incurable des sceptiques.

--Horace, j'atteste le sphinx que voici et le museau de la déesse Sekhet que la poésie est la maladie des gens qui n'ont pas vécu.

--Et moi, mon oncle, je prends à témoin la lune que voilà et cette rose pourpre, qui vous regarde en se moquant de vous, que le scepticisme est le châtiment de ceux qui ont peut-être abusé de la vie.

--Et moi, je te jure par ce qu'il y a de plus sacré, par le grand Sésostris lui-même...

--Oh! mon oncle, comme vous tombez mal! Je sais bien qu'on ne peut pas vous en vouloir, vous n'avez guère étudié l'histoire d'Égypte, ce n'est pas votre affaire; mais apprenez que, s'il y a jamais eu dans ce monde une réputation surfaite et même usurpée, ce fut celle de l'homme que vous appelez le grand Sésostris et qui au demeurant s'appelait Ramsès II. Jurez, si vous le voulez, par le roi Chéops, vainqueur des Bédouins; jurez par Menès, qui bâtit Memphis; jurez par Aménophis III, dit Memnon, ou, si vous l'aimez mieux, par Snéfrou, avant-dernier roi de la troisième dynastie, qui soumit les tribus nomades de l'Arabie Pétrée; mais apprenez que votre grand Sésostris était en somme un homme fort médiocre, d'un mérite très mince, qui a poussé la vanité jusqu'à faire effacer sur les monuments le nom des souverains ses prédécesseurs, pour y substituer la sien, ce qui a fait prendre le change aux esprits légers, à Diodore de Sicile tout particulièrement, et introduit dans l'histoire les plus déplorables erreurs. Votre Sésostris, bon Dieu! il n'a jamais vécu que sur un exploit de ses jeunes années. Soit adresse, soit bonheur, il était parvenu à sortir d'une embuscade vie et bagues sauves. Voilà la belle prouesse qu'il a fait retracer cent et cent fois sur les parois de tous les édifices construits sous son règne; ce fut là son éternel Valmy, son sempiternel Jemmapes. Je vous le demande, quelles conquêtes a-t-il faites? Il opéra des razzias de nègres, parce qu'il avait besoin de maçons; il fit la chasse à l'homme dans le Soudan, et son seul titre de gloire est d'avoir eu cent soixante-dix enfants, dont soixante-neuf fils.

--Diable! c'est bien quelque chose que cela... Mais enfin, qu'en veux-tu conclure?

--J'en conclus, répondit Horace, à qui l'incident avait fait perdre de vue le principal, j'en conclus que Sésostris... Non, reprit-il, j'en conclus que j'adore Mme Corneuil et qu'avant trois mois elle sera ma femme.»

Le marquis se leva brusquement, en s'écriant:

«Horace, mon héritier et mon petit-neveu, viens dans mes bras!»

Et comme Horace, immobile, le regardait d'un air interdit:

«Faut-il te le répéter? Viens dans mes bras, continua-t-il, je suis content de toi. Vrai, ta passion me rajeunit. J'aime la jeunesse, l'amour et la candeur. Je croyais que tu n'avais pour cette femme qu'une fantaisie, un caprice de tête, je vois que ton coeur est pris, et on ne peut mieux faire que d'écouter la voix de son coeur. Pardonne-moi mes sottes questions et mes objections impertinentes. Ce que j'en ai dit, c'était pour l'acquit de ma conscience. Ta mère m'avait fait ma leçon, je l'ai répétée comme un perroquet. Il ne faut pas leur en vouloir à ces pauvres mères; leurs scrupules sont toujours respectables. La tienne...

--Oh! vous touchez là à l'endroit sensible et douloureux, interrompit le jeune homme. Mais je saurai bien la ramener, je lui écrirai dès demain.

--Encore un coup, n'écris pas; ta prose n'a pas le don de lui plaire. Mais elle a beaucoup de confiance en moi. Ma parole aura du poids. Mon fils, me voilà tout prêt à passer à l'ennemi; si l'aimable femme qui demeure ici près est vraiment ce que tu dis, je serai ton avocat auprès de ta mère, et nous lui ferons entendre raison. Veux-tu me présenter à Mme Corneuil! Je lui tâterai le pouls, et je te promets...

--Êtes-vous bien sincère, mon oncle? lui demanda Horace, en le regardant d'un air de défiance et de défi. Puis-je compter sur votre parfaite loyauté? Vous ne chercherez pas?...

--Foi d'oncle et de gentilhomme! interrompit à son tour le marquis.

--En ce cas, embrassons-nous, et cette fois sera la bonne,» répondit Horace, en prenant la main qu'il lui tendait.

L'oncle et le neveu restèrent quelque temps encore à causer comme de bons amis. Il était près de minuit, quand M. de Miraval se souvint que sa voiture l'attendait sur le chemin pour le ramener à son hôtel. Il se leva et dit à Horace:

«Il est donc convenu que tu me présenteras demain?

--Oui, mon oncle, à deux heures précises.

--C'est ton heure, l'heure où tu la vois?

--C'est une de mes heures. Je ne travaille jamais entre le déjeuner et le dîner.

--Et tout cela est réglé comme du papier de musique. Tu as raison, il faut mettre de la méthode en toute chose, même dans l'amour, et tout faire avec poids, nombre et mesure. J'ai connu un philosophe qui disait que la mesure est la plus belle définition de Dieu... Mais, à propos, j'ai fait ma sieste cette après-midi, et je n'ai plus sommeil. Prête-moi un livre qui me tiendra compagnie dans mon lit. Tu possèdes sans doute les oeuvres de Mme Corneuil?

--En doutez-vous?

--Ne me donne pas son roman, je l'ai déjà lu.

--C'est un pur chef-d'oeuvre, dit Horace.

--Pour mon goût, il y a un peu trop de brouillard là-dedans. Mais le bruit court qu'elle a publié des sonnets.

--Ce sont de vrais bijoux, s'écria-t-il.

--Et un _Traité sur l'apostolat de la femme_.

--O l'admirable livre! s'écria-t-il encore.

--Prête-moi le _Traité_ et les sonnets. Je les lirai cette nuit, pour me préparer à l'entrevue de demain.»

Horace se mit aussitôt en quête des deux volumes, qu'il eut beaucoup de peine à retrouver. A force de s'agiter, il les découvrit enfin sous un gros tas d'in-quarto qui les écrasaient de leur terrible poids. Il dit à son oncle en les lui présentant:

«Soignez-les comme la prunelle de vos yeux. C'est elle qui ma les a donnés.

--Sois sans inquiétude, je sens le prix de ce trésor,» lui répondit le marquis.

Et du même coup il s'avisa que le _Traité_ n'était coupé qu'à moitié et que le volume de sonnets ne l'était pas du tout, ce qui fit naître dans son esprit plusieurs réflexions qu'il garda soigneusement pour lui.

III

Le monde est plein d'incidents mystérieux, et Hamlet avait raison de dire qu'il se passe dans le ciel et sur la terre beaucoup de choses que n'explique pas la philosophie d'Horatio.

On a remarqué que dans les temps de grandes guerres où des peuples, venus de tous les coins d'un vaste empire, se trouvent subitement réunis en corps d'armée pour faire campagne ensemble, on voit se développer parmi eux des contagions étranges, des pestes meurtrières, et un grand spéculatif n'a pas craint d'en attribuer la cause au rapprochement forcé d'hommes très différents d'humeur, de langage, d'esprit, qui, n'étant point faits pour vivre en société, sont mis en contact par un méchant caprice de la destinée. On a remarqué aussi que, quand l'équipage du bâtiment qui chaque année apporte aux pauvres habitants des îles Shetland les denrées nécessaires à leur subsistance vient à débarquer sur leurs côtes, ils sont pris d'une toux convulsive, et qu'ils ne cessent pas de tousser avant que le navire ait remis à la voile. On raconte également qu'à l'approche d'un navire étranger les naturels des îles Féroë sont attaqués d'une fièvre catarrhale, dont ils ont beaucoup de peine à se débarrasser. On a constaté enfin qu'il suffit parfois de l'arrivée d'un missionnaire dans quelque île de la mer du Sud pour y enfanter des épidémies pernicieuses, qui déciment les malheureux sauvages.

Ceci doit servir à expliquer pourquoi, dans la nuit du 13 août 1878, la belle Mme Corneuil eut un sommeil très agité, et pourquoi, en se réveillant le matin sous ses blancs rideaux de mousseline, elle se sentit comme brisée dans tout son corps. Ce n'était pas la peste, ce n'était pas le choléra, ce n'était pas une fièvre catarrhale, ni une toux convulsive, mais elle éprouvait une tension de tête, un malaise, une irritation nerveuse toute particulière, et elle eut le pressentiment qu'il y avait dans son voisinage un danger ou un ennemi tout fraîchement débarqué. Pourtant elle ne connaissait point le marquis de Miraval, elle n'en avait jamais entendu parler, elle ne savait pas qu'il était plus dangereux que tous les missionnaires qui ont pu aborder dans les îles de l'océan Pacifique.

Quand sa mère, qui était toujours la première à entrer dans sa chambre pour lui prodiguer des soins qu'elle seule savait lui rendre agréables, s'approcha de son lit sur la pointe des pieds et lui souhaita le bonjour, Mme Corneuil, mal disposée, lui fit un accueil un peu sec, et Mme Véretz put s'apercevoir que son ange adoré s'était réveillé d'assez mauvaise humeur. A la vérité, cette tendre mère était accoutumée aux incartades; on la traitait de haut, comme une impératrice traite sa dame du palais. Elle y était faite et ne s'en affectait guère. Sa fille était sa reine, sa divinité, son tout; elle s'était consacrée tout entière à son bonheur, à sa gloire; elle lui rendait un culte, de véritables adorations. Elle appartenait à la race des mères servantes et martyres; mais sa servitude lui plaisait, son martyre lui paraissait délicieux, et cette petite femme maigre, au regard vif, aux allures serpentines, qui avait, comme Caton le Censeur, auquel du reste elle ne ressemblait guère, l'oeil vert et les cheveux rouges, faisait toujours bon visage aux duretés qu'elle essuyait. Elle avait de quoi se consoler; on avait beau la rudoyer, la gourmander, la renvoyer bien loin, on finissait toujours par l'écouter, attendu qu'on s'en était toujours bien trouvé. C'était par son conseil qu'au moment propice on s'était brouillé, puis réconcilié avec M. Corneuil; c'était grâce à ses précieuses directions qu'on avait pu tenir un salon à Paris et y devenir quelque chose. Mme Corneuil régnait, en définitive c'était Mme Véretz qui gouvernait, et, il faut le dire, elle n'avait jamais en vue que le bien de sa chère idole. Nous avons tous des pensées confuses, que nous avons peine à débrouiller, et des désirs cachés, que nous n'osons pas nous avouer. Mme Véretz avait le don de deviner sa fille, de lire dans tous les replis de son coeur; elle se chargeait de débrouiller ses pensées confuses et de lui révéler ses désirs inavouables en les prenant à son compte. C'était le secret de son influence, qui était considérable. Quand l'imagination de Mme Corneuil voyageait, cette mère incomparable partait la première en courrier; en arrivant à l'étape, la belle voyageuse y trouvait des chevaux de relais tout préparés et elle savait gré à Mme Véretz de lui ménager d'agréables surprises. Aussi se serait-elle gardée de s'embarquer dans aucune aventure sans son courrier, à qui elle avait l'obligation de n'être jamais restée en chemin.