Part 9
--Tu plaisantes, ma chère. Cette parole m'engageait dans la limite du possible seulement. Au lieu de la retourner maintenant contre moi, tu dois la considérer comme une grande preuve d'amour, puisqu'à un moment donné, j'ai été disposé à faire de toi ma femme, malgré toutes les difficultés que je prévoyais. Ces difficultés ont été plus grandes que je ne pouvais m'y attendre. Elles se sont compliquées davantage encore. Il n'y a vraiment pas de ma faute. Ma parole ne t'a rien fait faire de plus ni de moins, puisque tu t'étais déjà donnée à moi. Ne gâte donc pas par des sophismes et des reproches la beauté de ton dévoûment.
--Lionel, dit Renée, dont les yeux à la faveur de la nuit laissaient couler leurs larmes atroces, Lionel, je ne te fais aucun reproche. Si je lutte un peu, c'est pour notre enfant. Ne me dis rien de cruel, car je souffre plus qu'une créature humaine ne peut souffrir. Qu'ai-je fait, mon Dieu! que t'aimer de toute mon âme? Et voici qu'il faut que j'en meure. Oh! je n'aurais pas voulu mourir... J'aurais voulu vivre pour t'aimer encore, pour te rendre heureux, pour te voir glorieux et grand. J'aurais voulu vivre pour mes pauvres parents, que ma mort tuera de douleur. J'aurais voulu vivre pour faire de beaux tableaux. J'en rêvais de si magnifiques?...
Elle ne pouvait plus prononcer distinctement ce qu'elle disait, car sa bouche se tordait d'angoisse.
--Es-tu folle, on n'en meurt pas, fit Lionel, sans se départir un instant de son implacable ton de tendresse résignée.
--Je suis obligée de me tuer, dit Renée.
--Tu commettras un crime affreux. Tu briseras ma vie, tu anéantiras celle qui commence en toi. Crois-tu que tes parents, s'ils avaient à choisir, ne préféreraient pas aider au mystère de cette naissance, qu'il est si facile de dissimuler, plutôt que de te voir morte. Tu agiras lâchement, et tu n'arrangeras rien, car l'autopsie de ton corps révélera la cause de ton suicide. On saura par ta mort ce que tu pourrais si aisément cacher avec un peu d'adresse et sans quitter ce monde.
--Je sais ce que choisirait mon père, dit Renée; j'ai parlé de quelque chose d'analogue devant lui, l'autre jour, et je sais qu'il aimerait mieux me tuer de sa main.
--Il n'a pas besoin de le savoir.
--Je souffrirais trop, poursuivit-elle, de mettre au monde un enfant dans ces conditions abominables. Pauvre petite âme point éclose, je l'emporterai avec moi dans la tombe, et je lui épargnerai l'horreur de vivre. Oh! jamais je n'aurais cru, il y a deux mois, qu'il existait de pareilles angoisses... J'étais si confiante, j'étais si gaie!
--Tu veux me quitter, méchante, regarde-moi, ose me le dire en face. Tu veux te séparer de ton petit chéri?
Et il se penchait vers elle, essayant, pour empêcher l'effet d'une résolution qui commençait à l'effrayer, le pouvoir de ses regards si voluptueux et si beaux.
En les rencontrant, elle éclata en sanglots convulsifs. Il appela un fiacre, la fit monter dedans et la ramena près de chez elle, couvrant ses joues humides des plus ardents baisers, s'efforçant d'endormir sa douleur sous les plus folles caresses.
Malgré toute la force de son énergie, Renée ne put cacher qu'une partie--la plus grave--de ses angoisses à sa mère. A la première question, si tendrement inquiète, elle fondit en larmes.
--Il ne faut pas y songer, dit-elle. Il a fait tout ce qu'il a pu, je t'assure, mère, mais c'est impossible. Ses parents ont refusé leur consentement, parce que je suis pauvre et aussi parce que je suis artiste et que je travaille pour gagner ma vie. Ce qui les a irrévocablement déterminés, c'est la situation politique. M. Gambetta va tomber, paraît-il. Lionel restera sans position. On ne peut lui demander de fonder un ménage dans de telles conditions.
--Mais qu'est-ce que c'est donc que ce garçon-là? s'écria la mère indignée. On peut être étourdi à ce point, promettre et se dédire pour une partie de plaisir, mais non pas pour une chose aussi grave qu'un mariage. On ne se joue pas ainsi du cœur d'une jeune fille, et d'une jeune fille comme toi!
--Oh! maman, tu ne sais pas tout. Ce n'est pas tout à fait sa faute.
--Qu'est-ce que je ne sais pas? s'écria Mme Sorel.
Elle avait pâli si soudainement que sa fille répondit bien vite:
--Rien, rien du tout. Il m'avait seulement dit qu'il désirait ce mariage. Il craignait les obstacles, il ne me les avait pas cachés. Oh! je t'en prie, maman, si tu ne veux pas me briser le cœur, ne me dis pas du mal de lui.
Mme Sorel éprouvait un mélange de sentiments très divers: une immense pitié, une sympathie profonde pour sa fille, en même temps qu'une sourde irritation contre cette enfant qui pleurait ainsi à cause d'un homme, et qui osait l'avouer. Cet amour attendrissait son cœur et blessait son âme puritaine. Puis elle était indignée contre Lionel. Un certain mécontentement d'elle-même, l'idée qu'elle aurait pu empêcher tout cela aigrissait encore sa douleur. Cet état d'âme compliqué eut pour résultante--si l'on peut s'exprimer ainsi--une colère très inattendue chez une personne aussi douce.
--Ne me parle plus de cette sotte histoire, dit-elle à sa fille, ne me la rappelle pas si tu ne veux perdre absolument ma confiance. Je suis stupéfaite de penser que toi, une fille raisonnable, si sérieusement élevée, tu aies pu entretenir une correspondance clandestine avec un garçon, et surtout avec un être de cette espèce... un godelureau qui s'est moqué de toi naturellement, bien qu'il ne t'aille pas à la cheville. Ne me le nomme plus, ou je lui écrirai moi-même ma façon de penser. Grand Dieu! si ton père savait ce qui se passe, et que j'ai eu la bêtise d'écouter tout cela, il ne nous pardonnerait jamais, ni à l'une ni à l'autre... Maintenant, n'est-ce pas, Renée, ce n'est pas parce que je suis à ta charge que je perdrai mon autorité sur toi. Écoute-moi bien: si je revois l'écriture de ce manant sur une lettre qu'il aurait l'audace de t'envoyer, j'ouvre l'enveloppe et je fais la lecture du contenu à ton père. Je ne veux pas garder pour moi une telle responsabilité. Si tu dois nous amener dans la maison de semblables histoires, nous t'y laisserons toute seule, y vivre à ta guise et y recevoir même tes amoureux si ça te fait plaisir. Avec la pension de ton père, nous aurons, lui et moi, du pain tous les jours dans quelque grenier, c'est tout ce qu'il nous faut.
Attérrée devant cette explosion inattendue, sentant combien sa mère devait souffrir pour en arriver à cette exaspération presque maladive, à cette grossièreté, tout à fait inouïe pour elle, de langage, Renée baissait la tête, se taisait. Elle ressentait de nouveau cette impression affreuse que l'impertinence d'un passant lui avait fait éprouver dans l'église Sainte-Clotilde. C'était quelque chose comme l'enlizement dans un bourbier. Peu à peu le flot hideux montait, le flot de honte et de mépris, le flot de mensonge qui lui entrait de force dans la bouche et l'étouffait.
Elle se leva, fit un pas vers sa mère, s'efforça de sourire.
--Regarde, maman, lui dit-elle, tu le vois bien, je ris, je n'ai plus de chagrin. C'était le premier moment. Mais tu as raison. Je ne penserai plus à Lionel. Je suis si heureuse entre papa et toi! Ne parle pas de me quitter. Vraiment, tu sais, je ne l'aimais pas tant. Tiens, c'est oublié, c'est fini. Qu'il n'en soit plus question.
Elle se remit à peindre, avec une bravoure apparente; mais toute inspiration l'avait abandonnée. Elle ne fit rien de bon, et, pour comble de tristesse, douta de son talent.
--De quel orgueil insensé je me suis nourrie! songea-t-elle. Tous mes rêves d'art et d'amour n'étaient que de vaniteuses chimères.
Elle se plaça devant une glace et s'interpella avec amertume, se raillant elle-même, tournant en dérision jusqu'à son visage, si frais et si brillant jadis, et qui se fanait dans les veilles, les larmes et les premières fatigues de la grossesse.
«Tu n'étais même pas jolie, pauvre Renée,» se disait-elle.
Elle interrogeait les moindres symptômes qui se manifestaient en elle, avec une horreur croissante. Elle épiait son corps, jetait sur sa personne des regards effarés. Oh! posséder le malheur dans sa chair, dans son sang, l'emporter partout avec soi, quelle épouvante et quel mystère! Elle songeait encore à se tuer. Pourtant un des arguments de Lionel avait ébranlé sa résolution. Peut-être serait-elle plus sûre d'épargner à ses parents la honte et la douleur à force d'énergie et d'adresse que par une mort volontaire dont les moindres détails seraient publiés, commentés.
Un soir, comme son père et sa mère étaient déjà couchés, elle traversa l'antichambre et vit à terre une lettre que la concierge, montée trop tard et n'osant pas sonner, avait glissée sous la porte. Renée la ramassa en tremblant. Elle était de Lionel. Heureusement Mme Sorel ne l'avait pas vue. La jeune fille courut à sa chambre, s'enferma. Que lui disait-il? Peut-être allait-elle trouver quelques mots d'espoir, de sympathie, de véritable amour... Elle brisa l'enveloppe. C'étaient quatre longues pages, en style déclamatoire, où s'enchaînaient toutes les raisons que, depuis la sagesse antique, on a fait valoir contre le suicide. Une sorte d'exercice de rhétorique, dans lequel s'étalait la verbosité un peu commune qui formait tout le génie du jeune Duplessier. Renée n'essaya pas de juger si c'était bien ou mal écrit. Elle ne vit que l'acte inqualifiable dans sa dureté prétentieuse. Pour la première fois, elle commença de pressentir quelle froideur de glace se cachait sous les dehors expansifs et caressants de Lionel. Ses baisers ne semblaient si doux, ses discours ne prenaient leur enchanteresse douceur, que parce qu'il en jouissait lui-même, ce véritable artiste en voluptés. Elle ne versa pas même une larme, se coucha, éteignit sa bougie. Mais pendant de longues heures, ses yeux restèrent ouverts, fixés sur la nuit, et elle s'abandonna, comme le nageur épuisé qui se laisse emporter par le flot, au paroxysme de la douleur humaine.
Le lendemain, la concierge s'excusa auprès de Mme Sorel, de n'avoir pas remis la lettre directement.
--Quelle lettre?
--Je crois qu'elle était pour Mlle Renée.
La mère monta en toute hâte.
--Renée, tu me trompes, mon enfant, je ne t'en aurais jamais crue capable. De qui était la lettre que tu as reçue hier au soir?
--Maman, ce n'est pas ma faute, je n'ai pas encore eu le temps de lui défendre de m'écrire.
--C'est inutile. Je te ferai la honte d'enjoindre à la concierge de me remettre toutes tes lettres et je renverrai sans les ouvrir celles qui porteront son écriture.
--Ne fais pas cela, mère! Je te jure que tu n'en verras plus une seule.
Le jour même, affreusement humiliée de son subterfuge, mais ayant, pour correspondre avec Lionel, les terribles raisons que sa mère ne connaissait point, Renée envoya au jeune homme un certain nombre d'enveloppes, toutes préparées, à sa propre adresse, au moyen desquelles il pouvait lui écrire sans danger.
Il n'abusa pas de cette facilité. Pour le moment, correspondre avec Renée ou la voir ne lui offrait rien de bien gai ni de bien attrayant.
«Laissons, pensait-il, son chagrin s'user un peu. Il aura un terme tout naturel. Elle trouvera dans la nécessité absolue de cacher son aventure les moyens de se tirer d'affaire. Elle va tout avouer à sa mère, probablement. Les deux femmes s'arrangeront sans mettre le vieux dans la confidence, car je crois qu'il n'est pas commode. Si je puis être utile, je le serai. Mais j'aime mieux ne pas trop m'avancer. _Primo_, on en abuserait pour me tomber dessus et m'assommer de discours et de pleurs. _Secundo_, j'aurais l'air de me croire responsable de l'embarras où elles vont se trouver, et, ma foi, si je le suis, du moins je ne le suis pas tout seul. Cette gentille petite extravagante de Renée savait bien ce qu'elle faisait. Ne lui montrons pas trop aujourd'hui combien je tiens à elle; elle me conduirait à quelque bêtise. J'ai déjà été bien près de me laisser prendre à mon propre piège. Pourquoi l'épouser? C'est une maîtresse idéale. Son enfant l'attachera à moi pour toujours. Et elle apporte dans cette situation irrégulière toutes les pudeurs, toutes les délicatesses, tous les scrupules de conscience qu'une autre met à peine dans l'exercice de la vertu. Il faudrait que je fusse fou pour m'empêtrer d'un ménage, moi qui n'ai pas même assez d'argent pour payer mes fiacres et inviter mes amis au restaurant. Restons garçon, ménageons l'avenir, et jouissons du bonheur de posséder sans sacrifice et sans ennui la plus ravissante compagne. A quoi ai-je donc pensé au bal des d'Altenheim? Heureusement le voyage et les raisonnements de mon père m'ont bientôt dégrisé.»
Ces réflexions, Lionel les faisait à part lui. Il se fût bien gardé de les communiquer à son ami Fabrice de Ligneul, car il n'eût pas été sûr de rencontrer sa sympathie et son approbation. Lionel, avec sa parole abondante, qui jouait la rude franchise de son modèle, Gambetta, possédait l'art de ne point se livrer. Longtemps, pour Renée, il demeura une énigme, et ce fut le secret de son empire sur cette âme crédule au bien. Elle lui expliquait à lui-même sa conduite, comme elle la comprenait, dans son besoin de tout interpréter au sens le plus noble et le plus héroïque. Il souriait, lui disait: «Sans doute,» puis se répandait en protestations d'amour et l'enivrait par ses caresses. Au fond, elle doutait un peu. Elle douta de plus en plus. Mais qu'il fut tardif, son réveil!
VI
Lionel l'avait bien dit à Renée, et ce n'était pas là un fantôme créé à plaisir pour mieux se délivrer de son engagement: le Grand Ministère allait tomber.
On en était sûr dans Paris, même avant cette fameuse séance du 26 janvier 1882, qui brisa un grand citoyen.
Toutes les accusations les plus fausses: intention de lancer la France dans une guerre de revanche, projet de dissoudre la Chambre, ambition d'établir à son profit la dictature, alliance secrète avec la Droite, pillage et vol des deniers publics, étaient lancées contre Gambetta. Les plus modérés dans cette méfiance universelle et folle, dont la honte pèse encore sur notre pays, reprochaient au ministre de n'avoir rien fait de mieux que ses devanciers depuis deux mois qu'il était au pouvoir. Apparemment les gens croyaient que parce que cet homme était plein d'éloquence, d'intelligence et de bonne volonté, il devait d'un coup de baguette amener le règne du bonheur et de la vertu sur la terre. On lui demandait l'impossible, et on l'entravait de toutes façons dans l'accomplissement de ce qu'à tort ou à raison, il croyait être le bien. S'il avait été moins sincère, s'il avait jeté à poignées la poudre aux yeux de ses concitoyens, s'il avait parlé de réformes immédiates, gigantesques, radicales, qui sont la manie de notre malheureuse nation déséquilibrée, on se fût sans doute jeté avec enthousiasme dans ses bras, et on lui eût imposé cette dictature, qu'on l'accusa de vouloir fonder simplement parce que, malgré sa nature bruyante et en dehors, il était encore trop modeste.
Son programme n'était pas assez gonflé de promesses menteuses. On le renversa d'ailleurs sur le premier article qu'il en présenta, le scrutin de liste, sans en vouloir lire une ligne de plus. Le scrutin de liste fut voté peu après par la même législature. On renversa donc Gambetta pour le bonheur de le renverser, sans lui donner le temps de montrer si vraiment le pays pouvait ou non tirer quelque parti de ses très réelles et très supérieures facultés. Belle action pour une Chambre française!
Renée, profondément intéressée par le sort de cet homme auquel celui de Lionel et le sien propre étaient attachés, tenait absolument à assister à la séance qui en déciderait définitivement. Elle avait un billet, et elle arriva de bonne heure. Elle trouva les vestibules, les corridors et même les cours du Palais-Bourbon envahis. Elle apprit que déjà les tribunes et la galerie se trouvaient presque remplies par les privilégiés.
Ce qui augmentait l'encombrement, c'est qu'on s'était attendu à ce que la séance eût lieu le mardi; au dernier moment, elle avait été remise au jeudi; si bien que les billets donnés pour l'avant-veille, comme ceux du jour même, comptaient également. Il y avait même priorité pour les premiers. Lionel, qui ne songeait pas à cela et savait d'avance que la Chambre ne se réunirait pas le mardi, avait eu soin de n'envoyer à Renée qu'un billet pour le 26.
Il vint la rejoindre à travers la foule qui remplissait la salle d'attente du public, et il la trouva debout, s'appuyant contre un mur, se lassant dans la chaleur, les piétinements et le bruit.
--Venez avec moi, mademoiselle, lui dit-il tout haut avec cet air important qui ne le quittait jamais. Je vais vous faire placer.
Il lui fraya à grand'peine un passage à travers les assistants qui murmuraient contre ce passe-droit:
--Ce que c'est que d'être jolie femme, souffla à l'oreille de Renée un monsieur qui cherchait au moins dans l'incident une diversion à l'impatience et à l'ennui.
--Venez vite, vite, répétait Lionel, je ne sais plus si moi-même je vais pouvoir vous faire entrer. Tout est déjà comble.
--Oh! mon Dieu! s'écria Renée, contrariée. Je voudrais tellement l'entendre et le voir aujourd'hui! Je vous en prie, Lionel, faites ce que vous pourrez. Cela m'est égal d'être en haut.
Lionel Duplessier parcourait les corridors, interpellait les huissiers par leurs noms, tous secouaient la tête irrévocablement.
--Qu'est-ce que c'est, demanda Renée, que toutes ces personnes assises le long du mur sur des banquettes? Pourquoi n'entrent-elles pas? Elles ont des billets à la main cependant.
--Elles attendent, dit-il, l'unique chance qui leur reste. C'est que quelqu'un se fatigue ou se trouve mal pour prendre sa place. Elles vont rester tout l'après-midi, car Gambetta ne prendra la parole que très tard.
--Mais alors, dit Renée, il faut que j'y renonce.
A ce moment Lionel bondit comme un tigre qui vient de voir passer une gazelle dans la clairière d'un bois, et il abattit, non point sa griffe, mais une main énergique sur l'épaule du petit monsieur Bécherelle, le chef des huissiers, qui arrivait tout affolé.
--Ayez pitié de moi, monsieur Duplessier, dit le pauvre vieux, je perds absolument la tête. Ces messieurs les députés ne sont pas raisonnables. Ils me font des scènes parce que je ne peux pas caser tout leur monde. Dieu les bénisse! qu'ils aillent donc parler sur la place de la Concorde. Leurs amis sauront où se mettre.
--Bécherelle, fit Duplessier, je ne vous ai encore rien demandé, moi; vous allez me trouver un petit coin pour mademoiselle. Voyons, Bécherelle, soyez gentil.
Il fit tant, que le vieux Bécherelle, tout grommelant, se dirigea vers une petite porte fermée à clef qu'il ouvrit, et dévoila un escalier tournant étroit et raide comme une échelle. C'était un accès interdit au public et qui menait à la galerie au-dessus des tribunes. Comme Renée allait s'y engager, trois ou quatre messieurs, témoins des pourparlers, s'élancèrent pour passer devant, en écartant Bécherelle. Mais Lionel, furieux, les repoussa presque à coups de poing. La jeune fille était enfin assise, au premier rang de la galerie, entre des dames qui se serrèrent avec complaisance. Elle avait obtenu la toute dernière petite place qui fût encore libre dans l'enceinte.
Armée de sa lorgnette de spectacle, elle pouvait examiner à loisir les députés, dont elle voyait très bien les visages, étant à l'angle de gauche de la salle et par conséquent presque en face d'eux. Ils paraissaient déjà au grand complet. Elle n'aperçut pas Lionel dans l'hémicycle. Avec sa connaissance des habitudes parlementaires, le jeune homme venait de retourner tranquillement à son ministère expédier un travail pressé. Il savait avoir du temps devant lui avant le discours de Gambetta. En effet, ce discours commença tellement tard que Renée crut que la fatigue de la longue attente et de la longue séance serait subie par elle en pure perte.
Elle eut le loisir d'examiner toutes les têtes, chauves ou chevelues, brunes, blondes ou blanches, barbues ou glabres, qui émergeaient des fauteuils, et toutes les toilettes s'étalant aux tribunes, avant que l'huissier criât: «M. le Président, messieurs!» et que M. Brisson parût, dominant l'assemblée de toute la hauteur de son siége élevé, de sa taille imposante et son imperturbable gravité.
Quelques minutes après lui, le Président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, vint s'asseoir à son banc, au pied de la tribune, entre ses collègues, dont pas un seul ne manquait.
Alors commença le brouhaha des discours, des interruptions coupées par la sonnette, des: «Silence, messieurs!» que lançait l'huissier d'une voix retentissante. Renée écoutait tout cela d'une oreille distraite. Elle rentrait en elle-même. Elle se rappelait.
Il n'était pas bien loin le jour où pour la dernière fois, toute curieuse des grandes questions, des grandes personnalités, des débats brûlants, elle était venue s'asseoir dans cette même enceinte. Deux mois à peine! Et ce jour-là avait décidé de sa vie. Insouciante et pure encore, elle s'intéressait alors à tout, s'amusait de tout, s'efforçait de comprendre. Et comme son cœur avait battu quand Lionel était entré, s'était appuyé là, à cette place qu'elle retrouvait, sur le banc des ministres, pour dire quelques mots à Gambetta.
Hélas! deux mois avait suffi pour qu'elle connût les plus enivrantes délices et la plus effroyable angoisse. L'angoisse restait seule et bien complète; car la froideur récente de Lionel, qu'elle ne savait pas calculée, voulue, lui persuadait qu'il se lassait d'elle, la voyant malheureuse, et qu'elle était en train de perdre son amour, acheté d'un tel prix.
Dans le bruit et l'animation de cette grande assemblée, elle perdait un peu le sentiment de désolation, d'isolement, et d'irrémédiable honte qui maintenant lui torturait l'âme à toute minute. Une espèce de vague espoir, d'incrédulité à l'égard de son horrible destinée, l'apaisait quelque peu. Une mélancolie sans bornes, mais très douce, endormait son atroce souffrance. Elle contemplait cette scène si extraordinaire; tous ces hommes en bas, secoués par l'ambition et le besoin d'agir; toutes ces femmes au-dessus, apportant là leurs coquetteries et leurs intrigues; le sort de ce grand lutteur, dont elle voyait parfois osciller de dédain les larges épaules, prêt à se décider tout à l'heure; et parmi tout cela, l'avenir de la France, qui se faisait comme au hasard: trame mystérieuse dont ces pygmées croyaient diriger les fils, tandis qu'ils se trouvaient lancés eux-mêmes dans leur réseau comme d'aveugles navettes. Sous quel jour singulier, à travers le prisme de sa cruelle expérience, Renée voyait maintenant toutes ces choses! Combien le monde avait changé depuis qu'elle y avait porté ses regards!
La séance durait toujours, et Gambetta ne bougeait pas de sa place, écoutant avec le plus grand calme tous les orateurs qui se succédaient à la tribune, et ne les interrompant que très rarement. On finit par les huer, par se moquer d'eux, car les députés plus encore que le public commençaient à se lasser. Le parti de chacun était pris. Toutes les paroles prononcées ce jour-là ne devaient pas y changer grand'chose. Mais on se réjouissait d'entendre celles de Gambetta, comme un superbe morceau oratoire. On ne doutait pas qu'il se surpasserait. Puis ses ennemis avaient hâte de le terrasser, et ne souhaitaient pas reculer leur victoire jusqu'à un autre jour. Dans des circonstances aussi défavorables, Monsieur F... C... eut le triste courage de braver pendant deux heures la lassitude et l'impatience de la Chambre. Il finit par parler devant des sièges vides, chacun étant aller reprendre des forces à la buvette. Enfin M. Brisson agita sa sonnette d'une manière significative: «La parole est à M. le Président du Conseil.»
Gambetta se leva..
«Mais, pensa Renée, ils sont tous partis.»