Part 8
--Que tu es bonne, ma petite chérie! lui répétait-il. Moi, encore, j'ai eu le temps de rentrer et de dormir deux heures, mais toi tu ne t'es pas couchée.
--Ceci n'est rien, répondit-elle. Mais que penseront les d'Altenheim, et mes parents eux-mêmes chez qui je vais rentrer trop tôt, à neuf heures du matin?
--Écoute, ma Renée, ne regrette pas tous ces légers ennuis. Bientôt ni les d'Altenheim, ni tes parents n'auront rien à voir dans ta conduite. Elle ne regardera que moi seul.
--Que veux-tu dire?
--Eh bien, je vais te découvrir à présent le vrai but de mon voyage. Je l'ai décidé cette nuit, au milieu même du bal. Tu m'apparaissais si belle, si fêtée... Je t'ai vue sous un jour que je ne connaissais pas. J'ai pensé à tes larmes de la veille, et je ne veux pas que tu pleures à cause de moi. J'ai résolu de t'épouser.
--Oh! chéri, est-ce vrai? Vivre toujours ensemble! Te posséder complètement, porter ton nom, partager ta vie! Nous réjouir de voir naître notre petit enfant... L'avoir toujours entre nous... O mon Lionel! tu le désires vraiment?
--Je le désire de toute mon âme. Je pars exprès pour en parler à mes parents.
--Écoute, as-tu bien réfléchi? Je ne te le demande pas. Si tu allais en souffrir... Oh! vois-tu, si je l'accepte, ce n'est que pour notre enfant.
--Comment, mignonne, tu me refuserais le bonheur?
--O cher! le bonheur... Oui, le bonheur, tu l'auras, autant qu'une femme peut le donner.
Il la pressa contre son cœur. Tous deux demeurèrent silencieux, pris d'une émotion trop forte pour des paroles.
--Tu sais, reprit-il, tu ne me dois aucune reconnaissance. Je serai très fier de ma petite femme. Tu deviendras une grande artiste. J'ai entendu Bonnat qui le disait hier à quelqu'un, pendant le bal. Tu le connais un peu, Bonnat; tu pourras lui demander d'être ton témoin à notre mariage, avec le baron d'Altenheim. Moi, j'aurai Gambetta et Brisson. Tous les journaux en parleront. Sais-tu que ce sera une vraie réclame pour mon élection que de t'épouser?
Comment eût-elle réfléchi sur les derniers mots? Elle était trop heureuse, trop attendrie, trop pénétrée de la grandeur d'âme de Lionel. Elle était contente de lui apporter du moins en dot une petite satisfaction de vanité.
--Mais si tes parents ne voulaient pas? dit-elle.
--N'aie pas peur. Je suis leur fils unique. Jamais ils ne m'ont rien refusé. J'aurai peut-être un peu de mal à leur faire accepter une résolution si soudaine, parce qu'ils ne te connaissent pas. Quand ils t'auront vue, ils t'aimeront comme moi. Qui est-ce qui pourrait ne pas t'aimer?
--Songe donc, reprit-il au bout d'un moment, comme ma mère sera heureuse d'avoir auprès d'elle une belle-fille intéressante comme toi, elle qui est constamment souffrante, privée de toute distraction. Et quand notre petit enfant jouera autour d'elle!... Elle rêve absolument d'avoir un petit-fils ou une petite-fille. Ah! par exemple, je ne dirai pas là-bas que le bébé est en route... Tu comprends, mon père trouverait que c'est un peu tard pour le consulter, il serait furieux.
--Pourtant, dit Renée, c'est la raison décisive, au cas où il refuserait absolument. Ah! vois-tu, j'ai peur qu'il ne refuse. J'aime mieux qu'il me blâme s'il le faut, mais que mon enfant ait une famille légitime. Pour moi, je t'autorise à tout avouer.
Lionel l'assura qu'il était certain de triompher.
--D'ailleurs, ajouta-t-il, n'est-ce pas moi qui t'épouse? Ma parole te suffit, je me charge du reste.
Le fiacre entrait dans la cour de la gare. Dans une salle d'attente déserte, ils se firent leurs adieux, et tandis que leurs lèvres se rencontraient, ils murmuraient:
--Au revoir, ma petite femme chérie.
--Au revoir, mon Lionel, mon mari adoré.
V
Heureusement, le portrait de Gisèle était presque achevé, car, après le bal où elle s'était laissé compromettre par Lionel, les d'Altenheim se montrèrent froids à l'égard de Renée.
Elle ne s'en inquiéta guère, tout absorbée par les rêves, les émotions, les tendresses de sa triple situation de jeune fille, de femme et de fiancée. Elle redoublait d'amour pour ses parents; et, si elle commençait à souffrir de les tromper, c'était seulement dans le regret de ne pouvoir leur faire partager ses joies. Deux ou trois lettres de Lionel arrivèrent, renouvelant ses promesses, se réjouissant de l'avenir, et toutes pleines de mots caressants. Il écrivait comme il parlait, avec des raffinements voluptueux d'expression, de petites phrases d'une douceur exquise, que Renée se répétait mille fois ensuite et qui la faisaient frémir délicieusement. Il signait souvent: «Le plus amoureux des époux.»
Cependant Mme Sorel, avec sa perspicacité maternelle, pressentit que Renée gardait un secret. Elle ne s'inquiéta guère d'abord, la voyant plus joyeuse et mieux inspirée dans ses travaux que jamais. Puis elle fit une remarque: c'est qu'il venait beaucoup de lettres pour sa fille dont l'adresse offrait la même écriture que le paquet envoyé par le jeune Duplessier. Au second voyage de Lionel, quand elle vit les timbres de la poste, elle n'eut plus de doutes sur la personnalité du correspondant. L'idée ne lui vint même pas de décacheter une de ces lettres, mais elle se décida à questionner sa fille.
Dès ses premiers mots, Renée tomba dans ses bras, et lui avoua leur amour réciproque. Peu s'en fallut qu'elle ne dît tout. Il lui répugnait tant de cacher quelque chose à sa mère, et elle se sentait tellement innocente qu'elle ne comprenait pas qu'on pût la blâmer. C'était ce sentiment qui faussait complètement dans cette période de sa vie sa notion du bien et du mal. Si, au lieu de son éducation étroitement religieuse, de sa croyance en la grâce divine, aux avertissements du Saint-Esprit dans son cœur, on lui avait enseigné la véritable origine de la morale, elle n'eût pas attendu, malgré elle, malgré la transformation de sa piété, la condamnation mystérieuse d'une voix intérieure. Sa raison seule lui aurais appris qu'elle était criminelle, et plus encore: qu'elle était jugée, condamnée dès son premier pas dans la faute par l'éternelle justice des choses, et que déjà s'avançait rapidement le jour où elle allait souffrir.
--Oui, maman, oui, c'est vrai, j'aime Lionel et lui-même ne veut pas d'autre femme que moi. Nous avons eu le tort de nous promettre l'un à l'autre sans consulter d'abord nos parents. Mais vois-tu, mère, ne me gronde pas. Tout est déjà réparé. Il m'écrit qu'il a gagné sa cause auprès des siens, et moi, je suis sûre, n'est-ce pas, mère chérie, que tu ne vas pas me dire non.
Mme Sorel souriait, attendrie, malgré qu'elle en eût, par ce petit roman qu'elle croyait à peine ébauché, et dont, tout d'abord, elle avait blâmé l'imprudence; convaincue surtout par le bonheur qui rayonnait dans les yeux de sa fille; enfin conquise d'avance par ce charme audacieux de Lionel, qui s'imposait à toutes les femmes.
--Mais si ton père nous refuse? dit-elle. Tu sais qu'il ne partage pas l'enthousiasme général pour le jeune Duplessier.
--Oh! maman, ce n'est pas possible. Quand il verra plus souvent Lionel il découvrira tout ce qu'il vaut. Il n'a contre lui qu'un préjugé instinctif, il le connaît à peine. Puis, je saurais bien le décider. Il ne voudra pas me voir mourir de chagrin.
--Tu en es là? reprit avec un peu d'inquiétude la douce Mme Sorel. Ne te monte pas la tête, ma chère enfant. Aucun homme ne vaut que l'on meure pour lui.
--Oh! maman!...
--Enfin, cela me fait peur de t'entendre parler ainsi. Ce mariage n'est pas fait...
--Maman, j'ai la parole de Lionel. Rien ne m'empêchera de devenir sa femme.
Elle ajouta avec cette rouerie féminine toujours au service des plus franches:
--Et nous sommes tous deux résolus à nous marier le plus promptement possible. Lionel aura Gambetta pour témoin. Le Grand Ministère n'est pas éternel. Tu comprends qu'on peut se dépêcher pour avoir sur son contrat la signature d'un Président du Conseil.
Après cette conversation, quelques jours se passèrent sans que Renée reçût aucune nouvelle. L'inquiétude la saisit. Non pas qu'elle doutât de la bonne foi de celui qu'elle considérait maintenant comme son mari, mais elle eut peur d'une maladie, d'un accident. Puis la certitude grandissait en elle tous les jours sur l'état où elle se trouvait. Elle fouillait la bibliothèque de son père pour y trouver des livres de médecine. Elle ne doutait plus, et le silence étrange de Lionel aidant, elle tomba tout à coup du haut de sa félicité dans un abîme d'épouvante. Ses joues pâlirent, ses yeux se marbrèrent de noir, ses traits se tirèrent.
Sa mère, attribuant de tels symptômes physiques à la seule force du sentiment, s'effraya d'une passion sur laquelle une simple contrariété agissait avec une telle violence.
--Tu n'as pas de lettre. Qu'importe, il en viendra. Les jeunes gens sont étourdis. Puis, ma chérie, je t'en conjure, ne prends pas les choses tellement à cœur. Envisage la possibilité d'un acte de légèreté chez Lionel. Il s'est peut-être engagé un peu étourdiment. Il recule aujourd'hui à la première difficulté. J'espère que tu aurais la force de l'éloigner aussitôt de ton cœur, dont il ne serait pas digne. Toi-même tu as été bien imprudente! N'écris plus, maintenant, n'écris pas...
Cette femme charmante et bonne, qui de sa vie n'avait fait un pas hors du droit chemin du plus strict devoir, se rendait, inconsciemment et par tendresse, complice de cette passion de l'amour, qu'elle avait jusque-là considérée en elle-même comme un péché, et qui brûlait le cœur de sa fille. Elle épiait le facteur avec autant d'anxiété que Renée. O naïveté de cette âme douce! elle priait Dieu, son rigide Dieu protestant, pour qu'il fît Lionel sincèrement amoureux.
L'agonie que traversa Renée pendant ces quelques jours eût vraiment suffi à expier sa faute, si le châtiment venait d'un juge souverain qui le proportionne à l'offense. Mais la loi universelle qui nous gouverne, agit autrement. On lui fournit une cause et elle en développe l'effet avec la rigueur mathématique et implacable d'un engrenage auquel on a livré un doigt et qui met en lambeaux tout le corps. Ce n'était que le commencement.
Hélas! il fallait aller, venir, donner ses leçons de dessin, s'asseoir pendant des heures dans l'atelier coquet de l'hôtel d'Altenheim, en face de la belle Gisèle qui posait maintenant d'un air pincé. Le portrait fut enfin terminé. Il était superbe. Ce fut un soulagement pour la jeune artiste de ne plus franchir cette porte, traverser ce hall, où le souvenir d'une nuit enivrante, nuit de succès et d'amour, lui rendait plus sombre l'horreur de l'isolement et de la honte irréparable.
«S'il allait ne jamais revenir, pensait-elle. Si je n'entendais plus parler de lui. Ses parents furieux l'ont retenu là-bas et lui ont fait prêter quelque horrible serment auquel il ne peut plus manquer.»
Elle avait abandonné son joli tableau des _Boulevards au 1er Janvier_. Son père lui-même, tout aveugle qu'il fût, pressentait un changement chez sa fille, dont il n'entendait plus, à tout propos, résonner joyeusement la voix claire.
Un jour, elle lui demanda ce qu'il pensait du suicide. Il le désapprouvait absolument.
--Cependant, dit-elle, pour échapper au déshonneur?...
--Si le déshonneur est mérité, répondit le professeur, qu'on le supporte! S'il est immérité, qu'on le dédaigne!
--Mais, père, reprit la malheureuse, essayant de réprimer dans sa voix un affreux tremblement, si c'est pour l'éviter à ceux que nous aimons?
M. Sorel réfléchit un instant et répondit, pesant ses dures paroles comme s'il prononçait un arrêt:
--Il peut y avoir tel cas, où, en disparaissant, on évite de faire souffrir les autres de la honte méritée par soi seul. C'est un strict devoir de se supprimer alors, si on le fait avec assez de résolution, d'adresse et de promptitude pour prévenir véritablement le mal que l'on prévoit.
Elle crut qu'il l'avait devinée et qu'il parlait pour elle. C'était lui-même qui la condamnait à mort. Elle l'en savait parfaitement capable, s'il pressentait l'ombre de la vérité. Épouvantée, chancelante, elle se retira dans son atelier. Sa boîte de couleurs ne contenait-elle pas des poisons violents? On supposerait une maladresse. Tandis qu'elle maniait les tubes, regardant leurs inscriptions de ses yeux dilatés et fixes, un atroce attendrissement la saisit. Quoi donc! c'est à ce but sombre que serviraient les chers matériaux de son art?... Elle qui les touchait autrefois si gaîment, avec des ambitions si pures, un si immense espoir!... Elle éclata en sanglots.
«Oh! pensa-t-elle, est-ce possible? Est-ce moi, est-ce moi qui vais mourir? Mourir ainsi, me tuer!... O Lionel!»
Ses larmes détendirent un peu son cœur convulsé par l'angoisse. Elle songea qu'elle avait encore un certain temps devant elle avant d'être forcée d'exécuter l'acte terrible qu'elle croyait nécessaire. Elle résolut d'attendre un peu.
Le lendemain matin, comme elle descendait pour faire une course, sa mère, qui guettait à la dérobée son visage défait avec une inquiétude toujours croissante, lui dit:
--Je viens de voir le facteur traverser la rue. Je vais me mettre au balcon. S'il a apporté quelque chose pour toi, montre-le-moi d'en bas pour que je le sache plus tôt.
Renée descendit les cinq étages. Combien de fois, depuis une semaine, passant devant la loge de la concierge, elle avait senti son cœur défaillir à voir cette femme tranquillement assise à son ouvrage et dont un geste eût pu--c'est l'effet que cela lui faisait--lui rendre le bonheur et la vie. Cette fois, elle n'osait plus franchir ces trois pas qui lui enlèveraient si vite son faible espoir. Elle rassembla tout son courage, passa doucement:
--Mademoiselle Sorel! dit la voix de la bonne femme.
C'était une lettre! une lettre... et de l'écriture bien connue!
Elle traversa sur le trottoir opposé, vit sa mère au balcon:
«Bonne, oh! bonne mère!... pensa-t-elle en levant vers elle le petit carré de papier blanc. Mon Dieu! pourvu qu'elle ne souffre pas par ma faute! Oh! que tout soit encore réparé, à cause d'elle, sinon pour moi!»
Elle brisa l'enveloppe. La lettre venait de Paris. Lionel était de retour depuis une huitaine, mais il ne le lui avait pas encore fait savoir, ne pouvant lui indiquer un lieu de rendez-vous. Il ne fallait plus songer à la rue Chevert. L'ami qui lui prêtait l'appartement était revenu tout à coup. C'était bien contrariant. Un ton froid, tel que Renée n'en avait jamais entendu de sa part. Nulle allusion au mariage. Voilà quelle était cette épître.
Plus navrée par cette réalité qu'elle ne l'avait été par ses incertitudes, la jeune fille entra dans un bureau de poste et envoya un télégramme à Lionel:
«Il faut absolument que je te parle. Si tu as quelque chose de pénible à me dire, n'aie peur de rien, je suis forte. Ce que je ne puis supporter, c'est le doute noir qui m'envahit en ce moment. Je deviens folle. Aie pitié, et sois à l'église Sainte-Clotilde cet après-midi, à trois heures.»
Trois heures cinq, trois heures dix; le quart sonna à l'horloge de l'église. Renée tournait lentement autour de la nef, alors presque déserte. Par cet après-midi d'hiver, une ombre bleuâtre emplissait l'énorme vaisseau, et dans cette ombre scintillaient vaguement des reflets d'or pâli. Au fond du sanctuaire, une veilleuse brillait comme une étoile rouge devant l'autel de la Vierge. Renée comptait les minutes lentes, et lorsque, ramenée par sa triste promenade au pied de l'orgue, elle s'apercevait qu'elle venait d'achever un tour entier, elle sentait son cœur plus lourd et plus glacé dans sa poitrine. Un monsieur se tenait auprès du bénitier, qui, chaque fois qu'elle se rapprochait, faisait deux pas au-devant d'elle, souriant, tâchant d'attirer son attention. A la fin, il se décida à lui parler:
--Vous êtes trop jolie, mademoiselle, dit-il, pour qu'on vous fasse attendre aussi longtemps.
Elle l'avait regardé, machinalement, ne comprenant pas ce qu'il voulait. Il ajouta:
--Si vous me faisiez l'honneur de me donner un rendez-vous, je vous jure bien que j'y serais le premier.
Elle s'enfuit avec dégoût, s'agenouilla sur un prie-dieu, mit sa tête dans ses mains. Cette insolente galanterie, à laquelle autrefois elle n'aurait songé qu'une minute avec colère pour l'oublier ensuite avec dédain, lui fit en ce moment une impression abominable. Elle n'y voyait pas un incident banal, mais une humiliation directe, méritée. Oui, méritée. Était-elle supérieure, après tout, à la chercheuse d'aventure que cet homme avait cru voir en elle? Sa fierté l'abandonnait, dans l'abîme d'angoisse où elle se sentait glisser. Elle se jetait sans transition à l'extrême tout à fait contraire, et, après s'être élevée par son amour au-dessus de la vie, au-dessus de la société, elle retombait d'une effroyable chute dans des bas-fonds tout pleins d'ombres hideuses.
Plus tard, elle devait comprendre le rigoureux enchaînement de sentiments en apparence si opposés. Il est vrai que son dévoûment, que sa noble passion, avaient grandi sa nature. Mais il est vrai aussi qu'elle devait sentir la puissance des antiques lois sociales. L'horrible comparaison qui s'imposait à elle, la comparaison avec toutes les irrégulières et toutes les déclassées de ce monde, devenait le supplice de cette créature délicate par excellence. Voilà sous quelle forme apparaissait son péché; voilà quels aiguillons empruntait son remords. Péché social, remords social. Pour n'être point le vieux péché ni le vieux remords bibliques, ils n'en étaient que plus sombres, plus déchirants, plus implacables. Car la société humaine, organisme vivant et complexe, d'un ordre moral absolument élevé, demande pour se développer autant de respect et d'obéissance que le Dieu de la Bible, et elle est encore plus redoutable que lui, étant impersonnelle. Pure entre les plus pures au fond de son âme, mais coupable au nom du code protecteur de cette même société, Renée souffrait du contraste, absolument inexplicable pour elle, entre le sentiment de sa grandeur intime et le sentiment, non moins réel, de son abaissement mérité. Elle avait commis le crime de Marguerite. Le mauvais ange ne lui sifflait pas ses mots ricaneurs à l'oreille, et l'enfer ne l'attendait pas. Pourtant le châtiment commençait à l'atteindre. Mais malheur à celui qui s'en fit l'instrument!
Lionel ne vint pas dans l'église Sainte-Clotilde. Renée, toujours à genoux, tressaillait chaque fois que la portière en retombant faisait résonner le tambour de drap rouge. Deux fois, elle crut qu'il entrait. Enfin!... Mais non, c'était un étranger armé de son Bœdecker, ou bien quelque autre amoureux qui se mit à tourner, lui aussi, autour de l'église.
Au bout de trois quarts d'heure, elle n'y tint plus; elle sortit. Mais il était impossible qu'elle rentrât sans le voir. Elle prit la rue Las-Cases, passa devant l'hôtel de Ligneul. Les fenêtres closes ne lui apprirent rien, et jamais elle n'eût osé sonner à la porte.
--D'ailleurs, pensa-t-elle, à cette heure-ci, il doit être au ministère.
Elle y alla. Monsieur le chef de cabinet de monsieur le sous-secrétaire d'État était absent.
--Le trouverai-je peut-être à la Chambre? demanda-t-elle.
On n'en savait rien.
Elle s'y rendit, donna une pièce d'argent à un huissier, qui s'offrit à s'enquérir de M. Duplessier. Tous ces hommes le connaissaient comme l'enfant de la maison, ayant eu constamment affaire à lui pendant que Gambetta était président de la Chambre.
Un moment après, Lionel traversa le salon des Pas-Perdus, où quelques députés se promenaient en causant. Renée le vit de loin par la porte entr'ouverte. Il la rejoignit dans le vestibule.
--C'est toi! dit-elle. Tu n'as donc pas reçu mon télégramme?
--Si... Je n'ai pas pu venir.
--Il faut absolument que je te parle.
--Attends, nous ne pouvons pas rester ici. Nous allons sortir.
Il disparut, puis revint avec sa pelisse et son chapeau, mit la main de Renée sous son bras et l'entraîna vers les Champs-Élysées, où s'allumaient les réverbères.
--Comment vas-tu, ma petite chérie? lui dit-il, de l'air le plus naturel du monde. Tu as bien fait de venir me chercher. J'avais tant envie de te voir!
--Vraiment, Lionel? Cependant tu ne m'aimes plus, n'est-ce pas? C'est bien fini?
--Fini?... J'espère bien que non. Mais, si, je t'aime toujours.
--Et tu me laisses dans une telle inquiétude!
--Tu as été inquiète?... Pauvre mignonne! Mais c'est que, vois-tu, j'ai été horriblement occupé, très contrarié même.
--Pourquoi?
--Les choses vont bien mal. On veut renverser le ministère. Nous sommes très inquiets.
--Oh! quel malheur!
--Oui, quel malheur! Un grand malheur pour moi, pour nous deux, vois-tu. Gambetta tombant si vite, avant d'avoir rien fait, sera terriblement amoindri. J'en subirai personnellement le contre-coup. Toute ma carrière peut s'en ressentir. En tout cas, je perds ma position.
--Tu ne resteras pas au ministère?
--A quoi penses-tu? Nous donnerons tous notre démission. Les chefs de cabinet, les sous-secrétaires d'État, tout cela file avec les ministres. Moi surtout, voyons. Tu ne veux pas que je serve les gens qui auront mis Gambetta à la porte.
--Alors?
--Alors, ma pauvre petite, tu comprends que tout cela bouleverse un peu mes projets. Nous ne pouvons plus songer à nous marier, n'est-ce pas?
Elle se tut. Le ton indifférent de Lionel, malgré la câlinerie de certains mots, lui faisait plus de mal que la terrible nouvelle.
--D'ailleurs, ajouta-t-il, je t'avouerai que mes parents refusent leur consentement. Mon père me trouve trop jeune. Il a essayé de me démontrer que je me repentirai plus tard, alors que, arrivé à quelque grande position, je pourrai choisir entre les plus beaux partis... Qu'est-ce que tu as? Ne me retire pas ta petite main. Je ne dis pas que je pense tout à fait comme lui...
Il souleva jusqu'à ses lèvres la main tremblante que Renée avait détachée de son bras et qu'il y reposa en la caressant doucement.
--Ma mère aussi, continua-t-il, ma mère ne veut pas entendre parler pour moi d'une femme artiste.
Il y eut un silence. Tous deux continuaient à marcher sous les arbres, dans la direction de l'Arc-de-Triomphe.
--Tu ne me parles pas, Rénette, fit Lionel d'un ton de reproche cajoleur.
--As-tu dit à tes parents, demanda Renée, qu'il s'agissait du bonheur de ton enfant?
--Oh! je me suis bien gardé de rien leur dire de semblable. C'est pour le coup que mon père se serait moqué de moi. Il m'aurait dit: «Du moment que tu as déjà la femme, pourquoi diable l'épouserais-tu?»
L'abominable brutalité de ces paroles atteignit Renée en plein cœur. Il ne lui en fallait pas tant! Elle était si fine, elle comprenait si vite.
«Il ne sait pas ce qu'il dit, pensa-t-elle. Il n'attache pas à ces mots le sens qui me fait tant de mal. Ce n'est pas possible. Il souffre lui-même et tranche ainsi violemment pour achever l'exécution plus vite.»
Elle l'excusait intérieurement. Ce fut sa tactique involontaire longtemps encore. S'il avait fallu le mépriser, à quel degré de souffrance n'aurait-elle pas été soumise!
--Laisse la femme de côté, reprit-elle. C'est de l'enfant que je parlais.
--L'enfant!... Mais que nous soyons mariés ou non, nous ne l'en aimerons pas moins.
--Il n'aura ni père ni mère.
--Ah çà!.. où prends-tu cette monstruosité? Imagines-tu qu'il faille abandonner son enfant parce qu'on ne se marie pas? Il aura un père qui l'aimera beaucoup et la plus gentille petite maman du monde.
--Encore une question, Lionel. As-tu dit à tes parents que tu as donné ta parole?
--Ma parole à qui? de quoi?
--Ta parole à moi... de m'épouser.