Amour d'aujourd'hui

Part 6

Chapter 63,828 wordsPublic domain

On était encore dans l'intimité; quelques habitués venaient de paraître. Lionel n'était pas arrivé. On parla de lui assez aigrement. Mme Anderson commençait à s'apercevoir que décidément il n'épouserait pas une de ses filles. Elle qui l'avait choyé comme un enfant gâté, lui passant tous ses caprices, son laisser-aller impertinent; elle qui trouvait toujours quelque prétexte pour sortir de la chambre quand il venait les voir dans la journée afin de le laisser en tête-à-tête avec l'une des deux petites, déclara que c'était un être dangereux, qu'il affichait des théories scandaleuses, et qu'elle prévoyait le moment où elle se verrait obligée de lui fermer sa porte.

--Oh! ses théories, je les connais, s'écria là-dessus un petit jeune homme au long nez, à la mine chafouine, parent éloigné des Duplessier. Il se nommait Adrien Moredon, et il s'entendait si bien à déchirer les réputations des femmes et des hommes de sa connaissance, que ses amis ne l'appelaient entre eux que «Mors-donc!»

--Je connais ses théories, il les mettra en pratique absolument comme il le dit.

--Eh bien, quelles sont-elles? demanda Renée, prise d'une horrible gêne et se sentant pâlir.

--On ne peut pas les dire devant les jeunes filles, reprit Adrien, en lançant son mauvais regard de petit homme mal venu et jaloux des succès d'autrui, du côté de Mlle Sorel.

--Mais si, au contraire, reprit Mme Anderson, ce serait une charité, car cela les mettrait en garde contre les entreprises de ce beau garçon. Elles sauraient au moins ce qu'il veut dire quand il leur fait la cour.

Ces deux êtres qui parlaient là savaient bien qu'ils allaient infliger une blessure à Renée, car Lionel, avec son indépendance parfaite de l'opinion des autres, ne cachait pas son adoration pour elle, et d'autre part il n'était guère difficile de deviner les sentiments de la jeune fille. Mais ce qui deux semaines auparavant eût été pour elle une piqûre d'aiguille devenait un coup de poignard retourné dans sa chair maintenant qu'elle s'était donnée à lui.

--Voici donc comment Lionel Duplessier compte arranger sa vie, reprit Mme Anderson. Il parle d'union libre; nous allons voir comme il entend l'union libre. Il veut épouser une fille riche... Il se mariera, mais seulement quand il aura atteint une position assez haute pour prétendre à beaucoup d'argent. En attendant, comme c'est un raffiné, comme, après le libertinage, il veut connaître la douceur d'un amour pur et romanesque, il engagera dans les liens de sa fameuse union libre quelque pauvre fille assez sotte pour se laisser prendre à ses grands mots et à ses beaux yeux langoureux.

--Oui, fit Adrien. Il veut l'amour et le mariage, mais, contrairement à Mme de Staël, il ne veut pas l'amour dans le mariage; non, il veut l'argent dans le mariage.

--Il est assez effronté, ajouta Mme Anderson, pour assurer que la femme qui se sera donnée à lui sans condition et qu'il aura aimée dans sa jeunesse, il l'aimera toujours, même lorsqu'il se sera marié; qu'elle sera la vraie compagne de sa vie. Quel beau rôle pour elle, en vérité, et pour l'épouse légitime! L'orgueil et l'immoralité de ce garçon ne connaissent pas de bornes.

--Sans compter, reprit Adrien, que cette fidélité à laquelle il s'engage, je le connais, il est absolument incapable de la garder.

«Hélas! pensait Renée, il y a quelques jours seulement, j'aurais ri de pareils propos, trop monstrueux pour être vrais, et aujourd'hui, ils me font tant de mal!»

Mme Anderson continuait:

--Il appelle son cynisme de la franchise, et se vante que, du moins, il n'aura trompé personne.

--Un raffiné!--comme vous disiez--reprit encore le petit cousin, car il veut jouir par-dessus le marché de l'approbation de sa conscience. De la franchise!... Soyez tranquille, il sait changer ses discours suivant ses interlocuteurs. Il y a des gens de par le monde auxquels, je le parierais, il ne parle pas de sa soif d'argent, de son ambition effrénée. A ceux-là, il met en avant les nécessités de la politique, l'attente anxieuse de la France, dont les destinées sont suspendues aux siennes.

--Pauvre France! dit ironiquement l'une des demoiselles Anderson.

Et son œil clair de jolie blonde, comme le petit œil faux d'Adrien «Mors-donc», chercha le regard de Renée.

Quand la jeune artiste sortit de chez ces dames, elle se promit de n'y pas retourner aussi souvent. Son secret serait trop exposé. La jalousie est clairvoyante. Et quel triomphe pour les jolies Américaines, que le monde jugeait si légères, pour Mme Anderson, taxée de mère inconséquente, pour le vilain petit «Mors-donc», rongé d'envie, si la belle et calme Renée, promise à tant de succès par son esprit, son talent, sa distinction charmante, pouvait être arrachée de son piédestal et montrée aux bras d'un amant!

Le lendemain, à leur rendez-vous des Champs-Élysées, elle ne raconta rien à Lionel. Mais pourquoi n'était-il pas venu la veille chez Mme Anderson? Et lui, tout rayonnant, raconta ce qui l'avait empêché.

Tous ses amis de la gauche opportuniste, à la Molé, s'étaient réunis, le soir précédent, chez Procope. La prochaine conférence serait consacrée au renouvellement du bureau; il fallait s'entendre sur le choix des candidats. Impossible de manquer une réunion si importante, même pour voir sa petite Renée, sa petite «Reine», comme il l'appelait en souriant.

--Devine, ajouta-t-il, quel sera le président proposé par notre groupe?

--Comment veux-tu que je le sache? fit Renée, qui pourtant se mettait déjà au courant des partis, des noms, des alliances de groupes, de toute cette dînette de la Molé préludant à la grande cuisine parlementaire, comme un jeu de petits enfants où l'on remue des sauces pour rire dans des casseroles en miniature.

--Devine donc!... devine... Je ne te le dirai pas, répéta Lionel, riant et serrant contre lui le bras passé sous le sien.

Et Renée s'écria, avec une grande exclamation d'orgueil et de joie:

--C'est toi!

Oui, c'était lui. Ses amis l'avaient élu. Mais vendredi prochain, il faudrait affronter la coalition de la droite et de l'extrême-gauche; son groupe ne rallierait peut-être pas la majorité.

--N'importe! disait la jeune fille. Que c'est beau, mon Lionel, que je suis contente! Comme c'est bon les succès de celui qu'on aime!

--Les miens seront à toi, reprenait le jeune homme, et, à mon tour, j'aurai les tiens. Car tu deviendras une grande artiste. Oh! quelle bonne et belle vie que la nôtre, ma petite Renée, ma chérie!

S'enivrant ainsi d'amour, de fierté commune et d'espérance, ils marchaient rapidement, pressés l'un contre l'autre, et ne voyant pas même les passants qui les frôlaient. On se retournait souvent pour les regarder encore, car ils formaient un couple charmant; et leurs lèvres souriantes, qui semblaient s'attirer, leurs beaux yeux ravis, leurs corps souples unis dans une démarche harmonieuse, laissaient derrière eux comme un sillon de jeunesse et de bonheur. Ils avaient franchi le pont des Invalides et suivaient maintenant l'avenue de Latour-Maubourg.

--Où allons-nous? demanda Renée. Il fait beau. C'est amusant de marcher. Faisons une grande promenade... Dans des quartiers bien lointains, là où l'on ne peut pas nous rencontrer.

--Oh! non, dit Lionel suppliant... J'ai hâte d'être seul avec toi.

Il ajouta plus bas, plongeant dans les yeux de Renée un long regard qui amena le sang aux joues de la jeune fille et l'ébranla d'un grand frisson voluptueux:

--J'ai tant envie de t'embrasser!

Elle ne le questionna plus et se laissa conduire. Comme ils approchaient des Invalides, ils furent arrêtés sur le trottoir de l'avenue par le: «Ho, là!...» d'un cocher. Un merveilleux petit coupé, attelé de deux alezans superbes, sortait d'une porte cochère. Les deux hommes, sur le siège, portaient d'immenses palatines de fourrures claires, et, à travers les glaces, étincela un chatoiement du satin qui capitonnait l'intérieur. Un couple, tout jeune--le mari et la femme sans doute--était assis au fond.

--En voilà qui ont de la chance! s'écria Lionel. Est-on heureux pourtant de se promener dans une voiture comme ça!

Cette vulgaire exclamation choqua Renée. Le souvenir de la conversation tenue la veille chez Mme Anderson lui revint. Est-ce que le bien-être et l'argent serait un but pour Lionel? Tout de suite elle rejeta le soupçon. Elle aimait trop pour observer. C'est plus tard que certaines paroles prendraient pour elle leur véritable sens.

--Bah! fit-elle avec douceur, qu'est-ce que ce luxe banal auprès de nos joies?

--Il ne les gâterait pas, reprit Lionel.

Elle éprouva une impression pénible et resta un moment silencieuse.

Tout à coup Lionel tourna dans une petite rue, à l'aspect louche, la rue Chevert. Il dit rapidement, d'un air un peu gêné:

--J'ai un ami, en voyage pour un mois ou deux, qui ma prêté son logement. Nous y serons comme chez nous.

Une maison basse, aux volets clos; une porte qui cède et s'ouvre sur un léger coup de sonnette; un corridor étroit, pas de concierge. Au premier étage, Lionel mit la clef dans une serrure, tandis que Renée lisait un nom écrit sur une carte de visite accrochée au panneau rouge-brun:

_ROGER D'ALBERTI_

PEINTRE

Ils entrèrent dans une pièce sombre, froide, une espèce de petit salon aux meubles passés. Une fois la porte refermée, Lionel se tourna pour prendre Renée sur son cœur. Mais il recula, effrayé:

--Qu'est-ce que tu as? cria-t-il.

Elle était si pâle!

--Où sommes-nous? demanda-t-elle.

--Je te l'ai dit, chez un ami.

Elle, qui le croyait toujours, sous le charme dès qu'il ouvrait la bouche, elle ne le crut pas cette fois. On ne demeure pas dans des endroits pareils. C'était quelque maison discrète, organisée pour des rendez-vous clandestins. La carte sur la porte n'était qu'un prétexte. Et c'était là le refuge que Lionel avait trouvé pour abriter leur sublime passion!... Il avait trop compté sur la candeur ignorante de la jeune fille. Elle eut une douloureuse révolte, et, pour la première fois, le sentiment de l'abîme, le dégoût affreux, le vertige de sa chute. Quand elle entra dans la chambre à coucher, elle crut qu'elle allait défaillir.

De petits vitraux ternis à la croisée, de mauvais médaillons mal peints aux quatre angles du plafond blafard. Une cheminée sur laquelle traînaient des allumettes, une pelote d'épingles poussiéreuse, un tire-boutons, entre deux flambeaux hideux, devant une glace verdâtre.

Et le lit, sous les grands rideaux de damas fanés! Et la table de toilette avec sa garniture de porcelaine à fleurs!... Oh! l'infâme éloquence de ces choses!

Quoi! c'était Renée, la fière artiste, la grande rêveuse, la pure amante, que Lionel osait amener là!

Il s'aperçut à peine de son trouble, à elle, du mal profond qu'il lui infligeait. Avec sa délicatesse supérieure, elle aurait eu honte de lui laisser voir ce qu'elle devinait, et de rougir devant lui, avec lui. D'ailleurs, comme elle devait le faire souvent plus tard, elle l'excusait déjà dans son âme.

«Il m'aime. Il veut m'avoir à tout prix. Ce doit être bien difficile de trouver moyen. Après tout, il n'est pas riche, il ne peut pas louer et meubler un appartement tout neuf. Il n'a pas songé que je pressentirais où je suis.»

Et, se jetant dans ses bras avec un attendrissement voisin d'un remords, elle se donna de nouveau, héroïquement, sans un reproche, transfigurant pour elle-même, et pour lui peut-être, le lieu suspect, oubliant le froissement cruel, consolée et guérie par les cris de joie qu'il poussait sur son cœur.

Si elle avait su? Mais elle ne savait rien. Elle pensait avoir soupçonné et pardonné le pire. Pas un doute ne lui vint lorsque, peu de jours après, elle trouva un fin mouchoir, brodé d'un chiffre inconnu, sous l'oreiller. Lionel lui dit qu'il empruntait des mouchoirs partout et les égarait toujours. Elle rit et le taquina:

--Si j'étais jalouse!... dit-elle.

Mais c'était trop monstrueux... Trop monstrueux surtout d'imaginer qui venait là, quelle femme quittait les raffinements et les élégances de la haute vie, ses draps garnis de dentelles et ses boudoirs de peluche, attirée surtout par les impressions malsaines qui, chez Renée, avaient provoqué un abominable écœurement.

IV

Lionel Duplessier, bien que vivant en garçon, ne pouvait recevoir Renée chez lui. Lorsque ses parents étaient partis pour la province, munis de la belle position que Gambetta leur procurait, il avait accepté l'hospitalité de son ami intime, Fabrice de Ligneul.

Fabrice, d'une ancienne famille noble, mais orphelin, maître de sa fortune et de sa personne, avait embrassé la cause républicaine. Converti de bonne heure par son petit camarade de classe Lionel, dont il admirait le talent et subissait l'influence, il avait grandi en s'enthousiasmant tous les jours davantage pour la Révolution et pour l'éloquence de son ami. Membre, comme lui, de la conférence Molé, il y était connu par son dévoûment à Duplessier, qu'il soutenait toujours envers et contre tous. Lui-même ne parlait guère. Dans le secret du cabinet, il travaillait énormément. Il se préparait, par des études acharnées, à une carrière politique, qu'il rêvait lui aussi, mais qui l'épouvantait par ses devoirs et ses responsabilités, et dont il voulait se rendre digne. Lorsque Lionel le plaisantait sur sa conscience timorée, il lui disait:

--Je n'ai rien qui ressemble à ta facilité, à ton prodigieux pouvoir d'assimilation. Tout ce qui te vient naturellement, il faut que je lutte pour le conquérir. Tu auras le rôle brillant, moi le rôle obscur. Mais à nous deux nous ferons de grandes choses.

C'était aussi la chimère de Renée: faire de grandes choses avec Lionel.

La jeune fille ne comptait pourtant pas s'effacer comme Fabrice. Énergique et brillamment douée, elle avait son ambition personnelle. Mais à part cela, par bien des côtés, et surtout par son ardeur d'affection, elle rappelait à Lionel son camarade d'enfance. Entre ces deux dévoûments absolus dont il était l'objet, le jeune homme établissait de piquantes comparaisons. Très souvent leur façon même de s'exprimer présentait de la ressemblance. Lionel parfois entendait sortir de la bouche de son ami des paroles qu'il avait baisées sur les lèvres de sa maîtresse.

Il eût été très heureux de réunir Fabrice et Renée, de les faire connaître l'un à l'autre. Mais l'idée seule d'un tiers témoin de leur secret amour, quelque confiance qu'elle eût en lui, effarouchait la jeune fille. Être présentée, fût-ce à l'ami le plus intime, comme la maîtresse de Lionel, lui semblait une irrémédiable dégradation. Les choses en restèrent donc là. M. de Ligneul sut vaguement que son ami avait une liaison plus délicate et plus sérieuse que les amours assez grossières avouées par lui jusque-là. Quant à Renée, depuis longtemps elle connaissait, de nom du moins, le Pylade de son bel Oreste.

Dans la rue Las-Cases, non loin de l'extrémité qui donne dans la rue de Bellechasse, se trouve un petit hôtel, peu élevé, à quatre fenêtres de façade, à lourde porte en chêne, toujours soigneusement fermée, et qu'on appelle dans le quartier l'hôtel de Ligneul. C'est là que Fabrice demeurait, ayant abandonné, au deuxième étage, un appartement de trois pièces à Lionel. Celui-ci, entretenu par ses parents, logé par son ami, et touchant les appointements d'une belle place au ministère de la guerre, se trouvait donc dans une situation très passable pour un jeune homme. Mais l'argent lui coulait des mains. Jamais il n'en aurait eu assez. Pour masquer ce qu'il y avait d'exigeant et d'insatiable dans ses appétits, il mettait en avant une sorte de raison d'État. Il préconisait l'argent comme moyen d'obtenir la puissance, et la puissance comme nécessaire à l'accomplissement du bien. De tels sophismes stupéfiaient Renée, et l'auraient mise en défiance contre la nature de l'homme qu'elle aimait tant... si elle ne l'avait tant aimé. Quel n'eût pas été son désappointement et son désespoir si elle avait connu la campagne, ou plutôt l'espèce de siège qu'il avait dressé autour de sa mère pour obtenir d'elle le petit capital qu'elle possédait en propre et dont elle lui abandonnait déjà les revenus!

Un jour, il avait présenté à la pauvre femme, torturée par son insistance, cet argument énorme:

--Gambetta lui-même n'est parvenu que par les sacrifices d'argent d'une de ses tantes. Toi qui es ma mère, ne peux-tu faire pour moi ce que sa tante a fait pour lui?

Ce fils, de manières et de paroles si câlin, qui pour sa mère avait ces mots mignards qu'on adresse à une maîtresse aimée, se livrait parfois, quand elle contrariait ses fantaisies, à des sorties brutales. C'était rare qu'elle lui refusât quelque chose. Elle sut lui résister cette fois, car, déjà dépendante par son état maladif, elle ne voulait pas se dépouiller absolument, rester à la merci de son mari et de son fils. Elle connaissait la férocité de l'égoïsme masculin, et ne voulait jamais rien devoir à personne, même à ses «deux petits,» comme elle appelait ensemble Lionel et son père. Elle resta profondément blessée des indiscrètes instances du jeune homme. De plus en plus, il lui arrivait de soupirer quand les visiteurs s'extasiaient devant les caresses enfantines de ce grand garçon barbu, à l'air mâle et doux, et la félicitaient d'avoir un si bon fils.

Lionel ne fut pas élu à la présidence de la conférence Molé. Son rival dans leurs réunions à l'Académie de Médecine, Lasserre, le chef de l'extrême-gauche, l'emporta, grâce à l'appoint de la droite, qui préféra infliger un échec à l'opportunisme, tout puissant en France à ce moment. Gambetta, en effet, n'y fut point insensible. Il suivait toujours avec intérêt ce qui se passait à «la Molé,» comme disent les jeunes membres. Jadis, sa voix puissante avait commencé de s'y faire entendre. Il savait que Duplessier y était son intrépide champion, et que, dernièrement, à cause de lui, le jeune orateur y avait fait une sorte de petite manifestation, quittant fièrement la salle, suivi par toute la gauche modérée, pour ne pas prendre part à un vote.

--Tu as été magnifique, mon cher, disait Fabrice enthousiasmé à son ami, au lendemain de ce soir mémorable.

Cependant, à la presque unanimité, Lionel obtint le siège déjà fort honorable, de vice-président. Mais lorsqu'il raconta à Renée les péripéties du vote, il flétrit le parti radical, par des paroles qu'elle n'oublia jamais. Très neuve à ces débats, elle écoutait pour s'instruire, pour mieux partager les haines et les indignations de Lionel. Aussi le moindre mot lui faisait impression. La mémoire est courte chez les hommes politiques. Elle n'en savait rien, elle. Plus tard, elle ne put pas s'empêcher de se souvenir.

--C'est un ramassis d'ambitieux, disait Lionel, qui trompent le peuple et qui le mèneraient à la ruine pour des places et pour un peu d'or. Ils ne sont pas aveugles, ni stupides. Ils savent bien que leurs utopies socialistes sont irréalisables. Cela ne les empêche pas de jurer qu'elles s'accompliront. Ce qui donne la mesure de leur infamie, c'est leur union avec les royalistes. Il y en a parmi eux qui sont franchement vendus. Ce Lasserre a été élevé par les jésuites...

Il s'interrompait d'un air sombre, comme s'il eût été sur le point d'en dire plus qu'il n'aurait voulu. Et Renée, à qui il avait donné des billets pour une cause intéressante en correctionnelle, et qui avait entendu plaider Lasserre, critiquait de bon cœur le rival de son Lionel.

--Oh! qu'il me déplaît, ce Lasserre, faisait-elle, avec ses épaules en porte-manteau, son air faux, sa voix froide, calme, tranchante... Chacune de ses phrases est une allusion perfide. On dirait d'un petit serpent qui siffle.

Puis avec cette mobilité des femmes, cette particularité qu'elles ont de voir tout à coup le détail qui les amuse dans l'objet le moins frivole, elle reprenait:

--Dis-moi, chéri, pourquoi avait-il un petit morceau de peau de chat sur l'épaule, tandis que tu n'en avais pas, toi?

--Un morceau de peau de chat, petite irrespectueuse!... C'est comme cela que tu traites notre hermine... Il venait de plaider en assises, quand il est arrivé à la 8e Chambre, voilà pourquoi il portait cette peau de chat..... qui était peut-être du lapin.

--Ah! fit Renée... Et Maître Vermange, pourquoi met-il des faux-cols à pointes qui le font ressembler à un gars normand sur l'enseigne d'un marchand de cidre? Toi, au moins, tu es beau avec la barrette.

Elle riait, l'attirait devant la glace--la glace verdâtre avec laquelle elle s'était réconciliée, comme avec tous les vilains objets qu'imprégnait maintenant et qu'embellissait sa passion.--Elle attirait sa tête, à lui, contre la sienne, à elle, et continuait à babiller:

--Car tu es beau, tu es bien beau! Et moi aussi, je suis jolie. Je suis contente d'être jolie parce que tu m'aimes. Dis un peu, voyons, lequel est le mieux de nous deux?

--C'est toi, mignonne, bien entendu. D'abord une femme est toujours mieux qu'un homme.

Ils se voyaient à peu près deux fois par semaine, et tous les jours ils s'écrivaient. Lionel décrivait dans ses lettres son bonheur immense de posséder une femme, à la fois intelligente, simple et bonne. Dans leur intimité, il lui reconnaissait d'autres mérites, également opposés mais réunis en elle, et qu'il lui chuchotait à l'oreille, entre deux baisers: «Comme c'est extraordinaire, disait-il, comme c'est donc bon d'avoir une petite femme en même temps chaste et passionnée!» Et quand Renée lui posait l'éternelle question, que l'on fait d'autant plus qu'on est plus sûr de la réponse: «M'aimes-tu?» Il répondait: «Comment pourrais-je ne pas t'aimer? Il n'y a pas deux femmes comme toi.»

Il était vraiment épris, et il avait mille façons charmantes de le montrer, qui eussent enivré même une amante moins absolument conquise. Mais Renée ne savait pas se donner à moitié. Elle lui appartenait complètement, et l'adorait tous les jours davantage.

Ils durent se séparer pendant la semaine du jour de l'an, que Lionel alla passer dans le Midi, chez ses parents. Mais à peine le croyait-elle parti, qu'elle apprit son retour. Il n'avait pas pu demeurer si longtemps sans la voir.

Dans sa surprise, elle faillit se trahir. C'était un soir; elle faisait la lecture à son père, lorsque tout à coup sa mère entra et lui remit un paquet accompagné d'une enveloppe sans timbre sur laquelle elle reconnut l'écriture de Lionel. Un domestique--le domestique de M. de Ligneul--venait de les apporter. Deux heures avant elle avait reçu une lettre venue du fond de la France. Elle ne sut pas ce que cela voulait dire, essaya d'ouvrir le paquet; mais ses mains étaient toutes tremblantes.

Enfin elle décacheta le billet, et là, sous l'œil de sa mère, lut que Lionel était de retour, qu'il l'attendrait le lendemain, que dans quelques heures elle serait dans ses bras. O dangereux et ineffable bonheur!

--Mais qu'est-ce donc? demanda son père.

--C'est M. Lionel, dit-elle d'une voix à peu près calme, qui vous fait saluer. Il revient des Pyrénées et demande la permission de m'offrir un petit travail du pays.

--Tiens, quelle idée! fit l'aveugle d'un ton mécontent.

Mais Mme Sorel dépliait un de ces beaux châles que les paysans du Béarn fabriquent. Il était blanc, moëlleux, avec de longs poils non tissés qui le transformaient d'un côté en une neigeuse fourrure. Renée roulait ses mains dedans avec un sourire rêveur et de doux gestes de caresse.

Sa mère ne trouva rien d'étonnant à cette politesse. Lionel était bien reçu chez eux; il y avait dîné quelquefois.

Et Renée reprit sa lecture, prononçant machinalement des mots dont elle ne comprenait pas le sens. Elle se voyait déjà au lendemain, traversait l'Esplanade des Invalides, apercevait Lionel au coin de la rue Chevert. Tous deux montaient sans se dire une parole, mais une fois la porte refermée, quelle étreinte! Cent fois de suite, elle vivait par avance cette minute délicieuse.