Part 5
Il entra dans la gare du Chemin de fer de Ceinture, descendit les marches. Un train arrivait. Il ouvrit un compartiment de premières et y fit entrer la jeune fille. Il y avait du monde; elle n'osa pas se récrier. Mais comme elle levait sur lui ses grands yeux joyeux et stupéfaits, il lui montra deux billets pris d'avance, pour Versailles.
--Nous changerons à Ouest-Ceinture, dit-il en manière d'explication.
Elle ne pouvait ni dompter ni cacher le bonheur qui la remplissait. Lionel était là, à côté d'elle, comme elle y était venue pour lui. Ils allaient loin, ils seraient donc plusieurs heures ensemble. Ce qu'ils se diraient, ce qu'ils feraient, elle n'en savait rien.
Qu'importe? Cette demi-journée charmante qui s'étendait, tout entière, longue et mystérieuse, devant elle, aurait-elle jamais une fin seulement? D'autres nécessités, d'autres préoccupations, d'autres joies ou d'autres soucis suivraient-ils ce moment bienheureux et unique? Encore une fois, qu'importe? Renée croyait sentir qu'elle n'avait vécu que pour ce jour-là. Elle s'étonnait de s'être jamais intéressée à quelque chose pendant tant d'années. Quoi! elle avait mangé, dormi, marché, appris, travaillé, et elle avait pu ne pas mourir de cette monotone succession des actions et des heures? Mon Dieu! est-il possible? Elle avait failli ne pas venir à ce rendez-vous de Lionel! Elle avait hésité!...
Elle demeura dans ces sentiments pendant toute la première partie de l'après-midi. Les deux jeunes gens avaient changé de train et filaient maintenant sur Versailles, par Meudon, Chaville, tout ce ravissant paysage de la rive gauche, qui, malgré la nudité de l'hiver, leur arrachait des cris d'admiration. Ils parlaient de tout, excepté d'amour. Cette fois, ils étaient seuls dans leur compartiment. Ils se tenaient assis l'un contre l'autre, les pieds sur la bouillotte d'eau chaude, dans les doux parfums mêlés de leurs vêtements de fourrure, des violettes que Lionel avait achetées pour Renée,--il lui montra toutes fanées, sur son cœur, celles qu'il lui avait prises la veille,--enveloppés surtout par les subtils effluves de leurs fraîches haleines, de leurs cheveux, de leurs corps frémissants, dans cette atmosphère personnelle, embaumée de jeunesse, qui commençait à les griser.
Lionel s'exprimait avec gravité, parfois avec tristesse. Il faisait allusion à la solitude de sa vie, au départ de sa mère en province--cette mère chérie jamais quittée auparavant;--il dépeignait les luttes de sa carrière future. Renée le regardait de côté, admirant son beau profil qui s'assombrissait avec tant de grâce, et voyant surtout, à travers l'éloquence des traits, la sincérité de l'âme. Cette mélancolie, dont elle seule possédait le remède, elle en était à la fois ravie et navrée. Mais, pénétrée d'une crainte vague, qui aiguisait la mystérieuse volupté de ses sensations, elle écartait certains sujets, elle ne laissait pas la conversation s'attendrir. Son esprit souple, léger, son rire si frais et si prompt, voltigeaient pour ainsi dire autour d'elle, comme une instinctive défense. Il ne fallait pas qu'un seul instant elle se départît de cette gaîté.
Elle raillait gentiment le jeune homme. Dans un de ses jolis gestes, elle posa la main sur la loutre qui garnissait la manche du pardessus de Lionel; et elle tressaillit profondément, comme de la douceur et de l'effroi d'une caresse qu'elle aurait osée. De petits incidents les amusèrent. Renée tira sur un fil à la couture intérieure de son manchon; un point se défit; et, pendant toute leur promenade, chaque fois qu'elle sortait ses mains, des brins de duvet s'échappaient; tous deux soufflaient alors pour les empêcher de s'attacher à leurs vêtements. Ce jeu leur semblait drôle; leur intimité s'en augmenta. Puis Lionel voulant, sur la prière de Renée, faire entrer l'air vif et pur de la campagne, cassa la glace en essayant de l'abaisser. Ce fut une émotion; la jeune fille prévoyait des ennuis; on demanderait leurs noms. Le méfait ne pouvait être dissimulé, car la glace restait à mi-chemin, à moitié relevée, résistant à tout effort. Lionel rit de son enfantillage. A l'entrée en gare, à Versailles, ce fut lui qui se fâcha le premier, appela les employés supérieurs, les accabla de reproches sur le mauvais état du matériel, puis partit fièrement, sans écouter leurs excuses, à travers un groupe de badauds fort impressionnés.
Alors commença la longue promenade dans le parc de Versailles, brumeux et désert. Et la mélancolie des profondes allées, la solennité du silence, le charme des statues rongées de mousse près des bassins abandonnés, la voix des souvenirs qui s'élève dans ce lieu pour dire que le temps est court et qu'il faut se hâter de saisir le bonheur, accomplirent sur le cœur de Renée leur œuvre énervante et magique. Lionel lui-même, bien que moins naïf et moins pur, éprouva pendant quelques heures des émotions inconnues. Jamais rien de si pénétrant et de si sincère ne devait faire vibrer son être. Qu'il s'y reporte donc plus tard, et qu'il abreuve sa bouche aride à la source merveilleuse jaillie ce jour-là dans son âme!
Ce fut un beau rêve d'amour que firent ces deux êtres, eux-mêmes si beaux, jeunes, vibrants de vie, en face de cette nature, si charmante en sa morne grâce.--Un rêve!... c'est encore ce mot que Renée répétait, par un pressentiment singulier, dès que Lionel essayait de parler d'avenir.
--Laissez, disait-elle, ne parlons pas de demain. Je fais un beau et doux rêve. Ne le troublez pas. Je suis si heureuse!
Elle ajoutait:
--Nous sommes dans un pays étrange, fait exprès pour nous servir d'asile, loin de Paris, loin de la France, loin de la terre, loin de tous les obstacles qui nous séparent, des nécessités brutales de la vie comme des conventions du monde. Et nous marchons la main dans la main, nous entretenant de choses profondes... Et nous serons toujours de même... Et cela ne finira jamais.
Elle buvait ainsi à longs traits dans cette coupe d'amour et de poésie dont elle savourait l'ivresse, croyant la goutte qu'elle y puisait intarissable comme l'Océan.
Cependant Lionel lui dit:
--Savez-vous pourquoi je vous ai amenée à Versailles plutôt qu'ailleurs? C'était surtout pour vivre quelques heures avec vous dans les endroits où s'est écoulée mon enfance. Je connais bien tous ces recoins du parc. J'y ai passé de bons moments, soit à jouer, soit à rêver. Mais j'étais forcé aussi de venir à Versailles un de ces jours. Mon père m'a prié de me rendre à notre ancien appartement, qu'il a conservé, pour y réunir quelques objets que je dois lui faire parvenir. Vous m'excuserez pendant cinq minutes, n'est-ce pas?
--Certainement. Où vous attendrai-je?
--Voyons, je ne sais pas trop. Venez toujours jusqu'à la grille du parc, la grille du Dragon, près du bassin de Neptune. Notre maison est tout à côté, au coin du boulevard de la Reine.
En y allant, il lui parla de ses parents. Il lui raconta une histoire d'amour dont ses deux aïeuls paternels furent les héros, un dévoûment de femme, une naissance clandestine. Avec une naïveté assez plaisante chez ce républicain farouche, il se vanta d'être le très proche descendant d'un pair d'Angleterre, de qui venait, d'ailleurs, son prénom, Lionel. Là-dessus, il déblatéra contre le mariage, contre l'absurdité des préjugés, vanta la beauté, le désintéressement de l'union libre, le rôle magnifique de la femme qui ne demande à l'amour que l'amour même. Comme ils approchaient de la maison, il revint adroitement sur la nécessité où il allait se trouver de ne plus revoir Renée, puisqu'il lui avait avoué ses sentiments sans pouvoir lui offrir sa main.
Une grande épouvante serra le cœur de la jeune fille.
--Tenez, dit Lionel en désignant les volets fermés d'un troisième étage à l'angle d'une façade assez vaste, voici notre chez-nous. Ces deux fenêtres, au bout, à gauche, c'est la chambre de maman. Sa chaise longue, au pied de laquelle je m'asseyais si souvent sur le tapis, est restée dans la salle à manger, à la place où on l'approchait de la table, pour les repas. Il me faut du courage pour entrer là tout seul. Chaque fois que j'y vais, j'ai envie de pleurer comme un enfant. Elle est si loin, maintenant, ma chère petite maman! Tenez, pourquoi ne monteriez-vous pas avec moi, Renée? Venez, je vous parlerai d'elle, je vous montrerai ses coins favoris.
Ce fut dit avec une telle simplicité, une émotion si vraie, qu'il eût semblé monstrueux à la jeune fille de s'offenser ou de se révolter. Puis elle éprouvait comme une soif d'un moment de solitude avec Lionel, dans son intérieur familier. Ce tête-à-tête qui allait finir serait le dernier. Leurs deux chemins étaient décidément trop divers pour jamais se confondre. Il allait falloir se dire adieu. Eh bien! ils prononceraient cet adieu solennel dans un lieu sacré, dans la chambre de cette mère qu'elle eût voulu connaître. Elle pourrait lui dire les paroles graves et profondes qu'elle avait au cœur; elle oserait lui avouer combien elle l'aimait, mais qu'elle se sacrifiait joyeusement à son avenir. Et lui, il aurait quelques-uns de ces mots si doux dont il savait le secret, qu'elle emporterait avec elle, et qui lui donneraient le courage de vivre. Sans doute, il la presserait sur son cœur, un instant, comme hier. Oh! elle voulait sentir une seule fois encore cette étreinte avant de se séparer de lui pour jamais.
Ils montèrent. Renée passa rapidement, tandis qu'il prenait la clef chez le concierge.
En haut, il ouvrit les volets, et resta un instant avec elle à contempler le soleil, qui descendait tout rouge derrière les bois violets. Quelques nappes d'eau, aperçues à travers les arbres, dans le parc, étincelaient comme des plaques d'or.
--Comme c'est beau! dit-elle.
--Oui, comme c'est beau! répéta Lionel, en passant le bras autour de sa taille, et en l'attirant doucement contre lui. J'ai vu cela souvent, mais jamais comme aujourd'hui. O Renée! tout me semble nouveau quand je le regarde avec vous. Qu'avez-vous donc dans l'esprit et dans le cœur pour transfigurer ainsi les choses les plus connues? O chère et noble créature, comme je vous aime!
Elle posa la joue sur sa poitrine, et tous deux demeurèrent dans une véritable extase.
Enlacés ainsi, ils parcoururent les froides pièces, que le jeune homme sut animer de charmants souvenirs. Le goût artistique de Renée s'y sentit un peu blessé pourtant. La raideur des meubles, vieux sans être antiques, la dureté de ton des papiers sur les murs, n'y étaient tempérées par aucun bibelot coquet, par aucun pli gracieux de tenture, par aucun de ces artifices ingénieux au moyen desquels l'imagination d'une femme sait transfigurer le plus modeste intérieur. Il est vrai que Mme Duplessier, partie pour la province, avait dû emporter tous les menus objets d'ameublement. Cependant deux chambres restaient en état d'être habitées: celle de Lionel et un petit salon. Le jeune homme les gardait en pied-à-terre. Ces deux chambres présentaient le même caractère sévère et disgracieux du reste. La femme qui avait habité cet appartement restait pour Renée la mère adorée de Lionel, mais la jeune fille, tout en la sachant extrêmement intelligente, la pressentit de nature un peu sèche. Elle se souvint d'avoir souri jadis, avec sa douce mère, à elle, lorsque Lionel faisait encore ses classes, de la tournure provinciale et gauche du jeune garçon, dont la taille grandissante déformait les vêtements étriqués; elle le voyait encore dansant avec une des demoiselles Anderson.--Il n'avait jamais bien dansé.--Et tous ces légers défauts extérieurs semblaient expliqués par l'état de constante maladie où vivait Mme Duplessier. Toutefois, cette femme devait manquer des petits côtés tendres, superficiels et charmants de la vraie nature féminine.
Ces réflexions rendaient Lionel plus précieux encore à Renée, en lui montrant tout ce qu'il attendrait d'elle et tout ce qu'elle pourrait lui donner. Oh! s'il lui avait suffi d'ouvrir, fût-ce par la plus cruelle blessure, son cœur de chair, et d'en laisser couler, avec son sang, des torrents d'ingénieuse tendresse! Mais non, pour posséder le droit de l'envelopper avec sa sollicitude, il fallait d'abord lui accorder autre chose, cet autre chose dont elle voyait le désir troublant grandir dans les yeux du jeune homme. O lutte affreuse! Où était la vérité? Était-il possible que son devoir fût de désoler Lionel et de l'éloigner pour toujours? D'ailleurs, il ne la croirait jamais sincère, lui qui ne voyait ni un déshonneur ni une faute dans une libre union. Il penserait qu'elle n'était pas assez désintéressée pour se donner sans le mariage. Il l'aimait assez pour l'épouser peut-être. Il sacrifierait son avenir... Et la vertu consistait à exiger cela?... La vertu! Mais ce serait un marchandage hideux!
Elle ne savait plus. Sa tête se perdait vraiment. Et lui, penché vers elle, lui murmurait d'ardentes paroles d'éternelle adoration.
Ils étaient revenus dans la salle à manger. Ils s'assirent côte à côte sur la chaise longue de la malade absente. Le jour, le triste jour de décembre était presque tombé. La mélancolie et le silence du parc désert se glissaient autour d'eux sous les rideaux soulevés des fenêtres assombries. Cette sensation de flotter bien loin, au delà, au-dessus de la réalité, s'empara plus que jamais de la pauvre enfant amoureuse, et absolument ignorante des surprises de la passion.
--C'est un rêve... Oh! quel doux rêve! murmura-t-elle encore sous les lèvres de Lionel, et tandis qu'elle s'abandonnait.
Comment eût-elle reculé d'horreur et d'épouvante devant la chute vulgaire, elle que transportait alors l'enthousiasme du plus noble dévoûment?--La part d'exaltation venue des sens, elle l'attribuait innocemment aux élans les plus purs de l'âme. Rien de ce qu'elle éprouvait ne ressemblait aux suggestions basses qui, dans son idée, nous induisent en faute. Rien ne la mit en garde, pas même un remords après la minute irréparable et suprême. Au contraire, loin de se trouver diminuée, elle se sentit plus grande, et l'orgueil délicieux qui aussitôt lui enivra l'âme ne fut pas la moindre de ses joies.
La délicatesse ravissante de Lionel fut pour beaucoup dans ce sentiment. Quels que purent être ses torts par la suite, il ne perdit jamais, dans ses façons extérieures, le respect touchant, la reconnaissance émue, dont il entoura celle qui venait de lui faire si simplement le don magnifique de sa personne.
Il se sentait d'ailleurs profondément épris. Son amour s'augmenta par la possession, et il admira Renée pour avoir produit en lui cet effet, si contraire à l'expérience des hommes en général et à la sienne en particulier.
Dans le train, lorsqu'il la ramena; dans le fiacre qui la déposa à l'angle du boulevard des Batignolles, il la tint pressée contre lui, et lui dit tout ce qu'une nature voluptueuse, une éloquence facile, un bonheur jeune et sincère, peuvent suggérer de mots enivrants. Il coupait ses paroles d'adorables caresses, enchaînant d'un lien toujours plus fort le cœur éperdu qui battait près du sien.
Comment peindre des moments pareils? Tel est leur éblouissement, que Renée, rentrée chez elle, dut cacher, non point une rougeur de honte, mais le rayonnement divin qu'ils avaient laissé sur son front, et leur intense splendeur qui se reflétait dans ses yeux.
III
La félicité sans mélange qui transportait Renée bien loin au-dessus du sentiment même de la déchéance et de la faute, dura quelques jours, une semaine au plus. Puis les premières gouttes de fiel s'y mêlèrent.
Quelle idée fausse, que celle qui identifie la morale avec la religion! Quelle idée dangereuse, à notre époque de doute, alors que le surnaturel perd de plus en plus sa puissance sur nos âmes! Quelle idée corruptrice, puisqu'elle fait intervenir entre le crime et le châtiment, ou--pour employer un langage moins métaphysique et plus exact--entre la cause et son effet direct, les subtilités de l'intention et les vaines larmes du repentir. La punition, le péché! Oh! si l'on prenait ces deux mots, non point au sens mystique, dont l'incrédule sourit, mais au sens implacable que leur donnent les conditions de la vie, soit individuelle, soit sociale, qui oserait alors les discuter? qui les prononcerait sans effroi? A-t-on besoin de faire intervenir le ciel pour empêcher un homme raisonnable de descendre du quatrième étage en enjambant l'appui de la croisée? Se précipitera-t-il sans crainte, comptant sur la pureté de son intention et sur sa repentance future pour l'empêcher de se briser contre les pavés de la rue? La loi fatale qui préside à la chute des corps et à l'accélération de leur vitesse provoquera-t-elle les raisonnements des moralistes? Et si nous comprenions enfin que dans le domaine moral, l'effet suit la cause aussi rigoureusement que dans le domaine physique, nous ne serions point obligés de recourir à la superstition pour maintenir les peuples et les individus dans le devoir, dans l'ordre et dans l'obéissance.
Mais nous faisons pire encore; nous enlevons le frein religieux, sans le remplacer par aucun autre. A la chimère d'une loi divine, nous substituons la chimère de la liberté humaine. L'homme libre, quelle ironie! Nous verrons ce que produira cette liberté dans notre Occident, et ce qu'il nous en coûtera d'avoir méconnu la discipline sous laquelle d'inéluctables lois nous tiennent courbés pour jamais. Le pouvoir qui nous mène, qui nous contraint, qui nous châtie, pour n'être pas surnaturel, n'en est que plus redoutable. Car il ne plane pas au-dessus de nous, comme un Dieu que l'on peut fléchir; impersonnel et implacable, il existe jusqu'en nous-mêmes, dans nos nerfs, dans notre sang, dans nos organes qui nous imposent leurs conditions, et bien plus encore dans nos sentiments et dans les multiples ressorts de nos sociétés.
L'antiquité, l'Orient, l'ont compris mieux que nous. Ils ont presque toujours séparé la religion de la morale; le dogme peut alors changer, la société ne croule pas pour si peu. La morale est l'hygiène de l'âme; la religion est son rêve, sa consolation. Si l'âme est saine et forte, le rêve sera pur et sublime. Et si le rêve un jour s'évanouit, la vie du moins n'en sera pas compromise.
Renée ignorait la philosophie, et ne connaissait même pas le nom de la sociologie. Elle se sentait fière et heureuse d'appartenir à Lionel; il lui était impossible de trouver le moindre principe mauvais ou bas dans l'entier sacrifice qu'elle lui avait fait de son existence. En vain épiait-elle dans son cœur la naissance de ce qu'on appelle des remords, et qu'elle attendait avec une sorte de superstition. Il ne lui en vint pas. Alors, aussi pure qu'ignorante, elle commença à regarder avec horreur la société, qui couvre d'opprobre une situation aussi noble et aussi douce qu'était la sienne. Elle se sentit grandie par ce mépris qu'elle éprouvait. Jamais elle n'avait été plus remplie d'enthousiasme, d'inspiration, de courage. Sa passion, qui lui semblait une source de force et d'élévation, la domina sans qu'elle lui opposât la moindre résistance. Lionel lui parut un héros. C'était ce mâle esprit qui agissait sur le sien, qui le complétait, pensait-elle. Et lui, par ses conversations, par ses lettres, s'appliquait à éloigner d'elle jusqu'à l'ombre d'un scrupule.
Ce qui ajoutait à la sécurité morale de Renée, c'est que le mensonge, dont elle avait horreur, ne lui fut pas tout d'abord nécessaire. Elle vivait un peu chez elle en garçon, allant, venant, décachetant sa correspondance, sans que le vieux professeur, enfoncé dans ses tristes méditations ou dans ses travaux, et sans que la douce Mme Sorel lui fissent une question ou une remarque. Sa mère, élevée pieusement dans une petite ville de l'Écosse, ne connaissait absolument rien du monde, et encore moins des dangers de la société parisienne. Pour cette âme droite et naïve, le moindre faux pas était la chute irrémédiable au fond de l'abîme; point de milieu entre la pureté absolue ou le vice le plus noir. Comme elle voyait à bon droit en Renée une créature d'élite, elle n'imaginait pas qu'il pût exister jamais rien de commun entre le mal et son enfant. Elle la considérait comme supérieure à elle-même, l'admirait, ne la surveillait pas. Quand des lettres adressées à «Mademoiselle Renée Sorel» lui passaient par les mains, elle les remettait à la jeune fille sans même en regarder l'écriture.
Délicieuse correspondance, lue en cachette, puis enfermée dans un coffret ancien, avec les premières violettes qui lui venaient de Lionel, ces petites fleurs qui, durant les premières étreintes, s'étaient froissées contre son cœur.
Pauvre Renée, savoure ces joies, si fugitives. Prends ta palette et tes pinceaux, et puise dans la beauté de ton amour des inspirations jusqu'alors inconnues. Mais n'accuse point la société que tu ignores, et ne la maudis pas, lorsque tout à l'heure elle va te frapper. Elle est immense, monstrueuse, admirable et nécessaire. Elle s'est faite peu à peu, bien lentement, par des millions d'efforts. Elle changera, mais pour cela, il lui faut du temps, et ta vie à toi est si courte que tu ne t'apercevras pas plus de ses changements que le papillon ne s'aperçoit de la marche du soleil. Pourrais-tu t'en prendre à la locomotive qui broierait tes membres si tu te jetais sur les rails? Tu t'es jetée sur les rails où se précipite l'immense machine sociale. O pauvre enfant, que tu vas souffrir! Tu ne savais rien de ces choses, et ne consultais que ton cœur. Apprends donc, et dis ensuite bien haut ce que tu auras appris afin d'en préserver d'autres. Ton sang et ta vie paieront ton expérience. Cela est juste. Il y a des ignorances qui sont funestes comme des crimes.
Renée eut un second rendez-vous avec Lionel, et tous deux allèrent déjeuner ensemble au pont de Chatou, chez Fournaise, puis ils se promenèrent dans l'île. C'était un jour de semaine, et la campagne était absolument solitaire. Ils étaient radieux de gaîté. Les doutes, les luttes, l'espèce de solennité des premiers épanchements avaient complètement disparu. Ils s'appartenaient avec une telle franchise de bonheur et d'amour qu'à peine croyaient-ils que jamais il en eût été autrement.
--Depuis quand m'aimes-tu? se demandaient-ils l'un à l'autre. Et la réponse était la même:
--Je t'ai toujours aimé.
Ils se rappelaient mille petites circonstances de leur jeunesse, des événements insignifiants en apparence et dont chacun s'étonnait de retrouver chez l'autre le souvenir aussi vivant.--«Tu l'avais donc remarqué? Tu pensais donc déjà à moi?...»
La longue tendresse contenue du passé débordait de leurs âmes et de leurs lèvres. Leurs espoirs timides autrefois, et leurs craintes... Ils énuméraient tout. Aussi loin qu'ils remontaient dans leurs souvenirs, chacun se découvrait avec une surprise délicieuse tout entier dans toutes les pensées, dans toutes les préoccupations de l'autre.
Comment se verraient-ils à Paris? On ne pouvait pas souvent trouver toute une demi-journée pour faire le voyage de Versailles. Une demi-journée!... Renée croyait cela bien long autrefois. Maintenant, comme c'était peu de chose! comme l'heure de la séparation arrivait vite! Il ne fallait pas songer à se rencontrer chez Lionel. Renée savait bien qu'il demeurait avec un ami; elle connaissait depuis longtemps les détails de son existence. Le jeune homme lui dit qu'il avait une idée, lui demanda de venir le retrouver, un jour qu'il fixa, aux Champs-Élysées, derrière le palais de l'Industrie, promettant de la conduire à un petit nid qui serait bien à eux. Renée était absolument incapable de lui rien refuser.
Deux jours après, chez Mme Anderson, une conversation qu'elle entendit lui fit un mal affreux.