Part 4
En même temps elle se leva, lui mit les bras autour du cou. Et elle finit par le faire rire, tandis qu'il s'appliquait à étendre son beurre, à tailler son pain, sans aucune de ces maladresses d'aveugle, dont il se préservait par des efforts héroïques, par une vigilance de tous les instants.
--Comment, reprenait Renée, viens-tu nous raconter que tu es inutile, que c'est moi qui te gagne ton pain? D'abord tu as ta pension, qui te suffit presque. Puis ton grand ouvrage, auquel tu travailles, ton _Histoire du régime parlementaire chez les races indo-européennes_, nous rapportera beaucoup d'argent. Et maman elle-même sera riche, recueillant la moitié des droits d'auteur, pour les notes qu'elle prend et la rédaction du manuscrit sous ta dictée.
Le père hochait la tête, et l'enfant continuait, rieuse:
--Maman... c'est elle qui devient forte, cette bonne petite mère chérie! Ne voulait-elle pas me démontrer l'autre jour que le parlementarisme est d'origine aryenne, et qu'au temps où l'on chantait les hymnes du Rig-Véda, il y avait sur les bords de l'Indus des manières de chambres des députés, qui s'appelaient des _pantchayats_.
Elle avait touché juste, la fine petite Renée. Elle venait de faire enfourcher à l'ancien professeur son grand cheval de bataille. Il oublia la détresse navrée qui, ce matin, l'accueillait au réveil, menaçait de s'asseoir à ses côtés pour toute la journée. Il s'anima en développant ses idées, en parlant de ses chères études, en défendant la science et en tonnant contre la politique.
Renée lui donnait la réplique, le contredisait quelquefois, juste assez pour l'exciter, et surtout pour s'instruire elle-même. Tout ce qu'elle savait lui était venu par cette voix forte et claire. Elle admirait profondément son père. S'inquiétant souvent du marasme, du mutisme où la cécité le plongeait, elle prenait à tâche d'être comme l'aiguillon de son intelligence, de lui fournir des occasions de lutter, d'argumenter; elle voulait remplacer pour lui l'auditoire d'autrefois, au lycée, dans ses conférences, et aussi la polémique des savants ses rivaux, afin de lui rendre le goût et la joie des jouissances intellectuelles dont il avait vécu.
Durant ce temps, Mme Sorel se levait de table sans bruit, et vaquait doucement aux soins du ménage. La tâche était lourde pour elle de combiner les devoirs familiers du petit intérieur avec les exigences de l'aveugle, qui la tenait souvent assise des heures entières sous sa dictée, la faisant relire, raturer, recommencer, et n'écoutant rien, ni l'heure des repas qui sonnait, ni les observations discrètes de la pauvre femme, dont la main, à la longue, tremblait de fatigue et dont la tête devenait douloureuse.
Il y avait bien la vieille Gertrude, la femme de ménage, qui passait là presque toute la journée, et qui faisait signe à sa maîtresse: «Ne vous dérangez pas. Je veille à tout.» Mais l'ouvrage ne manquait pas, avec les cours de Renée, l'atelier à tenir en ordre, la porte à ouvrir aux élégantes élèves, et la cuisine, et les raccommodages, tous ces travaux multiples et divers des ménages modestes, où s'use l'activité sans trêve de tant de simples femmes, dont le patient courage forme le talisman béni des bonheurs intimes. Mme Sorel était une de ces fées d'intérieur, au visage calme, un peu fané, encadré par les bandeaux de cheveux lisses, qui semblent avoir été coiffés une fois pour toutes et que la coquette fantaisie n'a jamais relevés différemment depuis le sérieux du mariage et la naissance des enfants. Renée avait eu des petits frères, mais ils étaient morts. Aussi loin qu'elle remontait dans son souvenir, elle voyait sa mère accomplir quelque tâche de dévoûment: auprès des enfants malades; auprès du père, chagrin, difficile, découragé; auprès d'elle-même, pour la remplacer dans mille occupations féminines et lui permettre de s'adonner tout entière à son art. Elle la voyait toujours pareille, de même visage, d'humeur égale. Et elle vénérait, elle adorait cette douce, immuable figure. Plutôt que d'y voir, par sa faute, passer l'ombre d'un chagrin, elle eût préféré mourir.
En allant et venant de côté et d'autre dans l'appartement, époussetant là où Gertrude avait balayé, rangeant elle-même les papiers de son mari ou les esquisses de sa fille, Mme Sorel s'interrompait pour envoyer à la vieille bonne un joyeux sourire d'intelligence lorsqu'on entendait la voix du professeur s'élever dans la pièce voisine.
--La politique scientifique!... la politique scientifique!... Ah! Renée, disait-il, c'est la chimère de notre temps. Le mot seul est une preuve du progrès de nos lumières, mais pour longtemps encore nous devrons nous contenter du mot. Cette science-là, vois-tu, mon enfant, pour la créer, il faudra peut-être des centaines de générations d'hommes, et pour l'appliquer sans obstacles, il en faudra des milliers. C'est la plus difficile de toutes. Pour savoir seulement qu'elle est difficile, pour envisager la multitude des facteurs qu'il faudrait connaître afin de prévoir les conséquences d'un acte législatif, il faut déjà être un penseur et un savant. Mais il faut bien plus encore, il faut être désintéressé. Le braillard de réunion publique préparant son élection, étranglerait volontiers de ses mains l'interlocuteur assez instruit et assez sage pour se lever et pour lui dire: «Nous ne sommes pas capables de juger les questions que vous nous soumettez.» Même si cet interlocuteur avait la politesse de ne pas ajouter: «Et vous n'êtes pas plus capable de les juger que nous.» Songe donc, Renée, si les électeurs étaient à ce point dans le vrai, il deviendrait impossible de gagner leurs suffrages en leur montrant une demi-douzaine de lois, enfermées dans un programme de vingt lignes, et en leur assurant que cette demi-douzaine de lois va leur donner le bonheur, la richesse, la sécurité, sans compter l'égalité, cette monstrueuse et criminelle utopie, cette étiquette de l'état sauvage, qui n'est même pas applicable aux sociétés animales un peu avancées, comme celle des abeilles ou des fourmis.
--L'égalité, papa?... Tu m'avais appris à admirer la _Déclaration des droits_, et l'égalité s'y trouve.
--L'égalité devant la loi, oui; le droit d'être jugé, récompensé ou puni avec les mêmes poids et les mêmes mesures, soit. Quelle belle conquête! Mais nous l'avons. A quoi cela servirait-il au futur député de prêcher--comme il devrait--qu'il faut s'en tenir à l'appliquer fidèlement? En quoi cela flatterait-il les passions de ceux qu'il veut entraîner, et dont son avenir politique dépend? Aussi on a promis, on a donné davantage; on a donné l'égalité des droits politiques, le suffrage universel qui accorde à cent imbécillités réunies plus d'autorité qu'à cinquante penseurs. Cinquante penseurs! cinquante hommes de génie... Quel est le pays qui peut se vanter d'en réunir autant en un siècle? On faisait autrefois consister la vraie grandeur d'un souverain à savoir découvrir les capacités, à les appeler à lui, à s'en entourer, à s'en servir pour gouverner. Elles sont si rares! Les discerner seulement, tel était le don suprême des glorieux monarques. Le maître que nous servons aujourd'hui, notre souverain actuel, ce fameux suffrage universel, fait tout le contraire. La masse annule l'élite de la nation, supprime son action et son influence. La masse--je ne dis pas le peuple, car il se trouve aussi parfois des esprits d'élite chez le peuple--mais la masse... abomination! épaisseur insondable de bêtise, de platitude et de vulgarité! C'est çà qui règne sur nous; c'est çà qui se choisit des représentants et qui les façonne à son image; c'est çà qu'on flatte et qu'on courtise avec plus de bassesse que les autocrates de jadis. Mais c'est çà aussi, c'est ce troupeau, qu'on trompe et qu'on égare. Cette égalité dans la médiocrité universelle doit s'étendre jusqu'à l'impossible; on promet aujourd'hui de l'établir quant à la fortune, aux honneurs, à l'instruction. Bientôt on fera entrevoir l'égalité du talent, de la santé, de la beauté. La bêtise humaine n'ayant pas plus de bornes que l'ambition des politiciens, je ne sais guère où l'on s'arrêtera.
--Mais, papa, dit Renée, si la politique est une science que tout le monde ignore, qu'importe alors qui s'en occupe? L'ignorant y vaut le savant.
--Dis-moi, ma petite Renée, si tu te trouvais seule dans la boutique d'un pharmacien, et que l'on t'apportât une ordonnance, ouvrirais-tu les bocaux et fabriquerais-tu les mélanges?
--Oh! non, papa, ce serait plus qu'une imprudence, ce serait un crime, car je risquerais de tuer quelqu'un, et je le saurais bien.
--Et si l'on t'offrait une somme énorme pour le faire?
--Oh! papa...
--La science te manquerait donc, mais non l'honnêteté. L'honnêteté et la science à la fois manquent aux politiciens. Voilà la différence.
--Mais il faut cependant un gouvernement?
--L'évidence de ceci ne m'est pas absolument démontrée, car le bonheur des peuples semble partout être en raison inverse de la force de leurs gouvernements.
--Enfin, papa... dit Renée, qui, à bout d'arguments, finit par rire de son gai rire d'enfant. Enfin, voyons, quelle est ta solution? De notre temps et dans notre pays, tu pourrais mettre au pouvoir qui bon te semblerait, quels hommes choisirais-tu? Je te connais, tu ne renverserais pas le gouvernement, puisque ton avis est qu'il faut agir en modifiant ce qui est, non pas en innovant.
--Certes non, je ne renverserais rien.
--Alors?...
--Alors, je m'abstiendrais, comme toi chez le pharmacien.
--Oh! papa, voyons. C'est très sérieusement que je te le demande. Quels hommes choisirais-tu? Puisqu'il n'y en a pas de bons, quels sont les moins mauvais?
--Ceux qui ont fait leurs preuves, qui ont vécu. Foin des jeunes gens bourrés de fatuité, d'ignorance et de belles paroles! Donne-moi de rudes lutteurs qui aient taillé leur propre chemin à travers le monde, dans n'importe quelle sphère, intelligemment, vaillamment, honnêtement surtout.
--Et encore?
--Je choisirais parmi eux ceux qui semblent, de par leurs occupations et leurs capacités, devoir comprendre quelque chose--non pas à la politique, c'est impossible--mais aux affaires. J'entends aux grandes affaires, qui sont celles d'un pays.
--C'est tout?
--Non, je ferais un nouveau triage et prendrais ceux qui, très sincèrement, ne recherchent pas le pouvoir; ceux qui, comme toi chez le pharmacien, tremblent à l'idée de préparer les mixtures.
--Tu n'aurais qu'une assemblée de timorés. Ils mettraient cent ans à élaborer un impôt sur les biscuits de Reims ou sur les rillettes de Tours et à en prévoir les conséquences?
--Parfait! Tandis qu'ils le prépareraient on mangerait tranquillement durant un siècle des rillettes et des biscuits.
--Et la guerre?
--Ils tâcheraient de l'éviter.
--Mais si elle éclate. C'est alors que la lambinerie de tes législateurs serait nuisible.
--Non, car ils n'auraient plus rien à faire. La guerre est un métier, connu comme celui de couler des canons et de fabriquer des fusils. C'est une science, si tu veux, et fort approfondie. Ou bien encore, c'est un art, et chaque âge produit des maîtres en ce genre. C'est, en somme, ces trois choses à la fois. Les législateurs n'auraient qu'à regarder et qu'à compter les coups.
--Papa, n'admires-tu pas cependant un jeune homme qui se consacre à son pays, et qui?...
Elle cherchait ses mots.
--Ma fille, j'admire beaucoup un jeune homme qui se consacre à son pays.
--Mais, je veux dire... Qui fait de la politique sa carrière, par dévoûment, par abnégation, pour accomplir beaucoup de bien?
M. Sorel eut un immense éclat de rire. Il fut quelque temps avant de s'arrêter. S'il lui eût été donné de voir encore le cher et joli visage de sa fille, il en eût remarqué la subite rougeur. Mais il ne pouvait rien voir, le pauvre aveugle, et il ajouta, rendant cette rougeur plus intense aussitôt:
--Comme Lionel Duplessier, n'est-ce pas?
--Eh bien, oui, comme Lionel Duplessier, dit franchement la jeune fille.
--Ce garçon-là n'est qu'un vulgaire ambitieux, ou je me trompe fort, reprit le père. Il a quelque talent, mais je ne réponds pas qu'il arrive. On est en train de le gâter par la flatterie, et il se gâtera tout seul par sa suffisance. Il se figurera toujours qu'il a du génie et qu'il est par là même dispensé d'étudier. D'ailleurs, je le crois impatient d'arriver, en même temps que sensuel et mou, ce qui le mènerait par les plus vilains chemins et ne le ferait aboutir nulle part.
Ce n'est plus seulement de la rougeur que M. Sorel aurait vu sur le visage de sa fille, s'il avait pu voir. Deux larmes indignées jaillissaient de ses yeux et roulaient brûlantes sur ses joues. Entendre méconnaître à ce point Lionel, par son propre père, et ne pas oser le défendre, oh!...
Elle murmura, tâchant de parler d'une voix ferme:
--Mais son maître, mais Gambetta?...
--Oh! celui-là, il est sincère, ce qui est quelque chose, et il nous donne le plaisir et l'émotion d'une grande éloquence, ce qui est beaucoup. Il est borné, c'est bien dommage. Au fond, un vrai Français, enthousiaste, léger, sympathique et bon. Il a trouvé un mot intelligent, _l'Opportunisme_. La Nature, notre institutrice à tous, est la grande opportuniste, agissant avec précaution, suivant les circonstances, par évolutions lentes. Je parle de la Nature, et non des éléments. Il est hanté, lui aussi, ce pauvre Gambetta, par la politique scientifique. Mais il est si naïf qu'il fait sourire. Il s'est entiché d'un savant plus célèbre par ses expériences ratées et ses découpages de chiens que par des découvertes. Cet oracle l'initie aux mystères de son laboratoire chimico-politique. Pauvre Gambetta! pauvre Gambetta!... Ses simples et généreuses inspirations valaient encore mieux.
A ce moment, un coup de sonnette retentit à la porte de l'appartement, interrompant M. Sorel et faisant tendre à Renée une oreille curieuse. Gertrude entra. C'était un télégramme pour «Mademoiselle».
--Tiens! s'écria Renée en déchirant le bord du «petit bleu», c'est de Gisèle.
Elle ajouta, après avoir lu:
--Cela tombe très bien. Elle me demande d'aller déjeuner chez elle et de lui consacrer mon après-midi. Elle va sans doute me donner une bonne séance de pose pour son portrait. Justement je suis très en train de travailler aujourd'hui, et l'on ne peut jamais la posséder deux heures de suite, cette Gisèle... Elle est si mondaine, toujours en l'air.
Puis avec un léger soupir, comme soulagée d'un doute qui lui restait au fond de l'âme, Renée dit encore:
--Allons, tant mieux, c'est décidé.
Une heure après, elle tirait le bouton de cuivre du timbre devant la porte massive d'un des plus beaux hôtels de la rue de Monceau. Cet hôtel appartenait au baron d'Altenheim, le richissime banquier israélite, récemment anobli par un souverain étranger auquel il avait rendu des services d'argent. Gisèle d'Altenheim s'était prise d'une belle passion pour Renée, qui lui avait donné des leçons de peinture, et elle voulait avoir au prochain Salon son portrait peint par la jeune fille, elle dont Chaplin et Henner, avec leurs styles si opposés, avaient déjà reproduit la chevelure rousse crêpelée et les grands yeux verts aux cils noirs.
Le battant de chêne céda lentement sous la petite main de Renée, à peine assez forte pour le repousser. Au fond d'une grande cour rectangulaire, finement sablée, une longue marquise régnait sur toute la façade blanche, éclatante et neuve de la maison; à droite et à gauche se trouvaient les écuries et les communs. La porte vitrée du milieu du perron, entre les nymphes de bronze soutenant des candélabres, fut ouverte par un domestique en livrée voyante, en culottes et en mollets.
--Mademoiselle est-elle dans son petit salon?
Un autre laquais s'avança du fond de l'antichambre.
--Je vais voir. Mademoiselle veut-elle entrer dans la bibliothèque.
Mais, sans attendre, Renée suivit l'homme, qui commençait à gravir les larges marches basses, recouvertes d'une épaisse moquette, de l'escalier à rampe massive en chêne ciré. Un palmier gigantesque, montant du vestibule, emplissait de ses grandes feuilles luisantes et dentelées la cage de cet escalier qui tournait à angles droits. La chaleur égale et douce du calorifère se répandait partout. Les murs étaient tendus de sombres tapisseries anciennes, sur lesquelles se détachaient des toiles de maîtres dans leurs cadres somptueux. Au premier, s'ouvrait un vaste palier; les portes des appartements disparaissaient sous des portières; des plantes vertes se dressaient contre le vitrage des hautes baies claires; et, dans les angles, de blanches statues dessinaient de jolis gestes et les lignes pures de leurs corps demi-nus sur des draperies de peluche aux nuances chaudes.
Le domestique continua jusqu'au second étage, où se trouvaient les appartements de Mlle Gisèle d'Altenheim. Il introduisit Renée dans un délicieux petit salon, meublé de consoles et de bergères aux tournures vieillottes et charmantes, et où, sur les sièges, sur le piano, autour des cadres, on avait prodigué les étoffes pompadour aux pâles reflets roses, bleu argent, vert d'eau, semées de bouquets délicats et mignards. De vieilles petites guitares, des estampes reproduites sur le canevas au petit point, des bergères de Saxe, des dessus de portes genre Watteau, les panneaux cachés par des tentures de soie ancienne, tout faisait de cette pièce, au milieu de cet hôtel juif au luxe lourd, une oasis ravissante pour le goût plus fin d'un autre temps. Une immense fenêtre laissait apercevoir à travers ses trois glaces admirablement pures, la perspective du parc Monceau, qui donnait l'illusion d'un domaine en pleine campagne, avec la brume bornant ses massifs noirs, ses pelouses d'un vert vif coupées d'allées jaunes, son lac, son pont rustique et ses ruines de fantaisie.
Renée connaissait bien ce petit salon de Gisèle, et trouvait toujours un nouvel amusement à s'enfoncer dans les bergères, dont la soie criait et cédait si doucement. Elle était à peine assise qu'une femme de chambre vint la prier de passer dans la chambre où Mademoiselle achevait sa toilette.
Gisèle, en effet, éparpillait en nuage d'or les bouclettes de son front, debout devant sa grande psyché à trois pans, lorsque Renée entra chez elle. Les deux jeunes filles s'embrassèrent. Puis, tout de suite, Mlle d'Altenheim dit à son amie pourquoi elle l'avait invitée. On avait une loge pour le concert Colonne. Joachim, de passage à Paris, jouerait un concerto de Viotti, une fantaisie de Schumann, plusieurs morceaux. Renée disait dernièrement qu'elle n'avait jamais entendu le célèbre violoniste, aussi Gisèle, dès qu'elle y avait pensé, avait prié sa mère d'emmener Mlle Sorel et envoyé une dépêche aux Batignolles.
--Oh! s'écria Renée, mais je regrette vivement. Je ne pourrai que déjeuner avec vous, et je serai obligée de vous quitter tout de suite après.
A quoi tiennent les résolutions d'une femme? Un psychologue aura dans ce fait donné par l'auteur comme absolument authentique, la matière d'une belle page. A peine Renée eut-elle parlé qu'elle fut stupéfaite de ce qu'elle avait dit. Elle s'était, depuis le matin, accrochée à sa peinture, comme le naufragé qui se noie s'accroche à une planche de salut. Son pinceau à la main, elle échapperait à cette attirance si puissante et dont elle sentait vaguement le danger, qui l'entraînait petit à petit, minute par minute, à mesure que le temps passait et sans qu'elle bougeât cependant, vers ce petit square de Passy où Lionel devait l'attendre. Une première décision la retenait à la maison devant l'ébauche de sa toile; elle n'y aurait pas manqué, et, si Mlle d'Altenheim eût posé cet après-midi pour elle, Renée ne quittait pas l'hôtel de la rue de Monceau. Mais cette troisième combinaison, cette invitation pour le concert, la prit par surprise. Elle s'en dégagea brusquement, sans raison bien nette, d'instinct, avant de savoir ce qu'elle disait, pourquoi elle le disait, et ce qu'elle allait faire de cette journée rendue libre.
La même indécision régnait en elle, tandis qu'elle prenait part au déjeuner de la famille, écoutant les plaisanteries un peu lourdes, les compliments un peu fades de M. d'Altenheim, un grand, chauve, au nez busqué, à la bouche déplaisante dont les dents mal rangées apparaissaient au milieu d'un hérissement informe de poils rouges et blancs. Il était placé à sa gauche. A sa droite, elle avait le fils de la maison, Jean d'Altenheim, un beau garçon, beau comme sa sœur, aux cheveux du même ton doux et chaud, à la fine moustache sur des lèvres épaisses, d'un dessin très pur, à la carnation mate, lumineuse et saine. Tous deux ressemblaient à leur mère, le type de la belle Juive blonde, une Marie-Madeleine du Titien, avec quelques années de plus et le repentir en moins. Judith d'Altenheim n'avait probablement dans sa vie aucun péché à laver de ses larmes.
Jean regardait beaucoup Renée et l'écoutait davantage. Cette jeune fille avait un singulier charme dans la voix, dans les mots qu'elle choisissait pour dire les moindres choses. Habituée à exercer une sorte de fascination involontaire, elle ne se montait pas la tête pour deux yeux admiratifs cherchant les siens. D'ailleurs, pour le moment, elle pensait à autre chose.
Au delà du grand meuble gothique, gigantesque comme un buffet d'orgues dans une cathédrale, derrière les vitrines duquel miroitaient la vaisselle plate, les surtouts d'argent ciselé, les bouts de table massifs, elle entrevoyait des carrés de gazon, une courte allée, dans laquelle marchait à pas lents un jeune homme. Le cartel de cuivre sonna une heure. Il était déjà là-bas. Il l'attendait. Irait-elle?
On se leva de table. Ces dames se préparèrent à partir. Renée descendit avec elles sur le perron. La voiture, qui stationnait devant les écuries, tourna pour les prendre.
--Alors, décidément, vous ne venez pas? dit Gisèle. Montez toujours. Nous vous descendrons où vous voudrez.
Et Mlle d'Altenheim, tournant le dos aux chevaux, lui laissa la place du fond à côté de la baronne.
Un grand fracas ébranla la voûte quand le coupé sortit. On descendit le boulevard Malesherbes. Renée, ne luttant plus, ne s'interrogeant plus, se laissait aller au fil d'un courant mystérieux qui l'emportait, elle le sentait bien, vers Lionel. Ainsi l'on rêve parfois que l'on dérive au fil de l'eau sur un grand fleuve, mais on n'éprouve ni émotion, ni peur; c'est un fleuve de songe, on s'en rend compte; le danger n'est pas véritable.
A Saint-Augustin, elle dit:
--C'est là qu'il me faut descendre.
Elle avait aperçu le grand tramway vert, qui va de la rue Taitbout à la Muette, arrêté devant le bureau. Elle eut le temps d'arriver devant le marchepied avant qu'il repartît.
--Il n y a plus de place! fit le contrôleur, tandis que la plaque de tôle s'abaissait laissant voir les lettres blanches et bleues du mot: _Complet_.
Un jeune homme sauta en bas de la plate-forme.
--Voulez-vous prendre ma place, mademoiselle? dit-il en ôtant son chapeau. Je suis presque arrivé.
Et Renée se trouva hissée sur la voiture déjà en marche, en face d'un autre monsieur qui, à son tour, lui offrait son siège à l'intérieur.
--Une heure et quart, se disait-elle. Le trajet est long. Je n'arriverai guère avant deux heures. Il n'y sera plus.
Cette idée l'encouragea; mais à mesure qu'elle approchait, la crainte qu'il ne fût parti devint la plus forte.
Dès le commencement de l'avenue Henri Martin, elle essuya du revers de son gant une petite place dans la buée qui dépolissait la vitre derrière elle. Et bientôt elle l'aperçut. Il se tenait debout regardant au loin, devant le puits artésien, juste à l'endroit où l'on a érigé depuis une statue de Lamartine.
Il la vit faire arrêter le tramway, descendre. Et il s'élança pour l'aider, serrant sa main, l'enveloppant d'un regard de triomphe et d'ivresse comme s'il eût pris possession d'elle.