Part 3
Une voix un peu monotone, mais agréable et claire, une diction élégante, une argumentation serrée. Tout ignorante qu'elle fût des questions politiques, Renée sentit que l'orateur, très maître de son sujet, dès les premiers mots prenait l'avantage sur Gambetta. Aux raisons tirées du sentiment succédait la logique implacable; les grandes phrases vagues et sonores s'évanouissaient devant les faits comme des bulles de savon dans un vif coup d air. Et le désappointement de Renée s'accentua, lorsque le Président du Conseil, remonté à la tribune pour riposter, ne trouva que quelques paroles insignifiantes, sans portée, prononcées d'une voix sourde, presque mal dites. Elle s'amusait pourtant d'avoir pu comprendre, apprécier, mesurer la force des coups. Son parti pris en faveur de Gambetta, pas plus que les opinions de Lionel, ne l'avaient donc influencée? Elle se sentait toute fière de son indépendance.
--Il faut bien, songeait-elle, que je fasse mon éducation politique, pour être sa vraie compagne plus tard?
Et toutes ces grandes préoccupations qui se mêlaient à son amour gonflaient son cœur d'émotions profondes. Son art n'était pas oublié; des visions de scènes sublimes, à fixer sur sa toile, passaient dans son esprit surexcité. Les tendres regards de Lionel tout à l'heure se glissaient, se coulaient au fond de son cœur, lui causant des frémissements soudains qui l'ébranlaient de la tête aux pieds. Elle s'enfonçait dans une sorte d'extase, bercée au brouhaha des voix, tandis que la discussion continuait, ayant perdu son intérêt devant la Chambre inattentive. L'atmosphère était lourde, étouffée; à deux ou trois reprises, Renée appuya le revers de sa main contre sa joue; le chevreau de son gant procurait une sensation presque fraîche à sa peau toute rose de chaleur. Comme elle faisait ce mouvement, le vitrage d'en haut s'éclaira, et Lionel, qui, de l'hémicycle, la cherchait des yeux depuis un instant, la reconnut tout à coup.
Il s'était tenu debout dans l'entrée de gauche pour entendre parler son illustre patron, qu'il appelait parfois assez cavalièrement son ami. Maintenant il s'était avancé, et gesticulait, à quelques pas de la tribune, entouré de trois ou quatre députés. Sa verve naturelle et le désir d'être aperçu de Renée au centre même de la solennelle enceinte, religieusement écouté par des législateurs authentiques, le faisaient se démener un peu plus que de raison. Nul n'y voyait de mal, du reste. On flattait en lui le favori du dictateur, l'héritier présomptif pour ainsi dire, celui sur l'épaule duquel Gambetta frappait avec un geste d'orgueil et d'espoir, comme pour le léguer d'avance à l'avenir de son œuvre et de son parti. On attendait sa majorité politique comme on attend celle d'un prince. Lionel, en effet, n'avait que vingt-quatre ans, et ne serait éligible que l'année suivante. Son arrivée à la Chambre était annoncée, escomptée, comme un événement important.--«Ce sera quelqu'un,» disait-on autour de lui, en parlant de ses dons magnifiques, de son organe superbe, de sa facilité d'assimilation, de son travail extraordinairement rapide et de son extérieur séduisant.--«Ce sera quelqu'un.»--Phrase magique, dangereuse à entendre trop tôt, car elle peut aussi bien soulever jusqu'à la gloire une renommée naissante que l'endormir et l'éteindre comme un lourd couvercle de plomb. Malheur à celui qui la sent se poser sur son front, ainsi que la couronne de sa jeunesse, et qui n'a pas la tête assez large ni assez forte pour la porter! Les lauriers précoces sont semblables à des fleurs hâtives, souvent bien vite fanées; ils valent rarement, dans leur fraîche et brillante verdure, les feuilles plus sombres mais plus robustes qui demandent toute une vie pour croître, et qui s'épanouissent sur des cheveux blanchis.
Renée, avec son tact modeste, souffrit légèrement en contemplant de sa tribune la pantomime de Lionel, ses haussements d'épaules et ses gestes de dénégation tandis que les orateurs parlaient. Elle trouva cela de mauvais goût. Ne devait-il pas sentir que, dans cette assemblée, où peut-être il se ferait entendre un jour, il n'avait encore que le droit d'écouter? Elle l'eût admiré davantage dans une attitude réservée, muette, réfléchie. Il s'avança jusqu'au banc des ministres et dit quelques mots au Président du Conseil. C'était un enfant gâté, décidément. Gambetta lui sourit, puis se tourna vers ceux qui l'entouraient et leur désigna le jeune homme de sa main franche et largement ouverte. Il semblait dire: «En voilà un sur qui nous pouvons compter.»
Alors Renée s'attendrit, s'en voulut de l'avoir blâmé. C'était la jeunesse de Lionel, son ardeur, sa vaillance, qui l'entraînaient. Mais comme on avait confiance en lui! Le geste du grand tribun l'émut comme une bénédiction ou comme un baptême qui aurait sacré Lionel pour les luttes à venir.
Un instant après, il parut à ses côtés.
--Eh bien, que dites-vous? fit-il joyeusement.
La tribune s'étant désemplie, il s'assit derrière elle. On procédait alors au vote sur la question qu'elle avait entendu débattre, et Lionel lui nommait les députés tandis que ceux-ci glissaient leurs bulletins blancs ou bleus dans les urnes. Renée avoua que M. R*** l'avait convaincue bien mieux que Gambetta.
--S'il ne tenait qu'à mon vote, dit-elle en riant, le Grand Ministère tomberait ce soir.
--Moi aussi, je tomberais alors, fit Lionel, car je devrais donner ma démission.
Mais il était sans crainte. Il ne s'agissait pas d'une question de Cabinet, et l'on avait une majorité de gouvernement absolument sûre. En effet, comme, un instant après, Renée bavardait joliment, développant des théories politiques avec un sérieux tempéré de sourires qui ravissait Lionel, le jeune homme l'arrêta par un «chut» si doux qu'il ressemblait à l'envoi d'un baiser, accompagné d'un signe de tête vers la tribune. M. Brisson, ce président que Renée trouvait tout à fait majestueux et décoratif, pesait sur le levier de la sonnette, tandis que le chef des huissiers, criait: «Du silence, messieurs!» Le nombre des votants fut proclamé, puis la majorité absolue; ensuite les voix pour et les voix contre l'amendement. Le gouvernement l'emportait.
--Cela ne faisait pas l'ombre d'un doute, dit Lionel.
La séance n'était pas finie, mais Renée voulut partir.
Le jeune chef de cabinet sortit avec elle, lui fit remettre son manteau, parla familièrement aux huissiers et envoya l'un d'eux chercher sa propre pelisse à un autre vestiaire. Les belles dames qui se trouvaient là, s'enveloppant de leurs fourrures, se sentirent tout impressionnées et se demandèrent quel personnage pouvait bien être ce joli garçon si sûr de lui.
--Permettez-moi de vous ramener? demanda-t-il en quittant le Palais-Bourbon?
Mais il eut beau supplier, Renée refusa.
--Il fait presque jour encore, vous me compromettriez, dit-elle, d'un ton moitié grave, moitié plaisant.
--Renée, reprit le jeune homme, il faut pourtant que je vous parle. Tenez, ne sachant pas si cela serait possible, j'avais griffonné quelques mots au crayon pour vous les passer tout à l'heure, dans la tribune...
Il lui tendit une petite enveloppe, et, sous le bec de gaz, elle lut, machinalement, les mots au timbre sec: _Chambre des Députés_. Elle songeait qu'il venait de l'appeler par son nom, et que cela lui semblait tout naturel. Elle eut peur de ce qu'elle éprouvait, repoussa le papier, lui dit un adieu presque froid.
Mais, comme elle se retournait pour s'éloigner, il fit un pas à côté d'elle et glissa la lettre dans son manchon, cherchant à la pousser entre ses doigts afin qu'elle la saisît. Ce geste fut si inattendu, le regard qui l'accompagna si suppliant, si soumis et en même temps si passionné, que Renée, irrésolue, troublée, ne put le repousser. Avant qu'elle eût dit un seul mot, Lionel l'avait saluée et déjà il était assez loin, marchant rapidement vers la rue de Bourgogne.
Elle s'en alla donc, pensive, serrant entre ses mains, dans la tiédeur du manchon, la petite lettre qu'elle n'osait pas lire. Car il fallait bien qu'elle se l'avouât,--maintenant qu'elle se trouvait seule et qu'elle s'interrogeait,--il y avait dans la façon dont Lionel lui avait parlé de son amour, dans toute l'attitude du jeune homme auprès d'elle durant cet après-midi, quelque chose d'obscur, d'irrégulier, qui devait la mettre sur ses gardes, l'empêcher de goûter, dans ses enivrantes délices, toute la joie du premier aveu. N'avait-il pas déclaré hautement qu'il ne se marierait pas? N'avait-il pas en même temps laissé paraître une passion dont la force et la vérité dominaient la jeune fille, l'épouvantaient presque? N'avait-il pas eu de ces paroles d'espérance, de ces promesses d'avenir en commun, par lesquelles on engage sa vie? Pourtant il ne la nommait parmi tous ses projets que sa compagne, et pas une seule fois sa femme? Qu'espérait-il? S'il se doutait que Renée l'adorait, ne savait-il pas quel trouble il allait jeter au fond de cette âme si pure, si paisible jusqu'alors? Oserait-il, si ses intentions n'étaient pas arrêtées, sérieuses, oserait-il se jouer par vanité, par caprice, du repos sacré d'une vie vaillante, difficile, laborieuse? Il connaissait les luttes journalières de cette artiste de vingt ans. Ne lui avait-il pas décrit lui-même les sombres écueils que rencontre à Paris la femme qui travaille, et surtout la femme qui a du talent? Ne lui avait-il pas promis d'être une force pour elle, un appui moral, un véritable frère? S'il n'éprouvait aujourd'hui qu'une fantaisie passagère, lui, homme, et par conséquent capable de mesurer sa passion, comment ne tremblait-il pas en parlant d'amour à celle qui, il le savait bien, ne se donnerait point à moitié, se livrerait tout entière, sans réserve, à un bonheur ou à un malheur éternels?
Mais à quoi songeait-elle donc? D'où venaient ces lâches pressentiments? ces viles pensées? A quel moment Lionel lui avait-il donné le droit de le juger avec méfiance? Manquait-elle de courage, de générosité? Il l'aimait, qu'avait-elle à craindre? Elle s'abandonnerait aveuglément à lui. Il lui dicterait sa conduite. Il était son maître élu, l'homme de son choix, le seul qu'elle pût aimer, qu'elle aimerait jamais. Désormais, ses premiers devoirs se rapporteraient à lui. Elle allait ouvrir sa lettre, et, quoi qu'il dictât, elle obéirait.
Renée tira le papier de son manchon, et, d'abord, jeta un regard autour d'elle pour découvrir une lumière qui lui permettrait de lire.
Où donc était-elle?
Une longue avenue baignée par la brume du soir; de grands arbres noirs, décharnés, lugubres; des ombres de balustres en pierre, et, au loin, plus bas, le reflet d'un fleuve... Elle se trouvait dans les Tuileries, sur la terrasse du bord de l'eau, venue là machinalement, pour réfléchir, pour se sentir un moment bien seule, et se ressaisir, s'il était possible, au milieu du grand vertige qui emportait son âme.
Elle marcha vers la place de la Concorde, s'appuya sur le rebord de la pierre, et resta là, perdue dans une rêverie solennelle, poignante et douce, les yeux fixés comme par une mystérieuse fascination sur le fronton triangulaire du Palais de la Chambre, qui s'estompait en lignes foncées dans le brouillard bleuâtre. Il lui semblait que son destin tenait entre les froides murailles. Quel destin? Le lourd monument prenait un aspect de tombeau. La rumeur du bruit dont il s'emplissait tout à l'heure revint bourdonner à ses oreilles, et, dans l'air glacé du soir, elle sentit passer sur son visage comme une bouffée de l'atmosphère ardente qu'elle y avait un moment respirée.
Elle se rappela l'étrange désappointement produit en elle au cours de la discussion. Pendant une heure la simple logique avait eu raison de ses penchants, de ses préjugés, de son inclination. Et pourquoi? Lionel avouait lui-même que Gambetta ne s'était jamais montré plus faible. Singulier hasard!... dont l'impression augmentait à cette heure, sans raison apparente, l'angoisse de ses doutes.
Est-ce que la Destinée, expression de forces impitoyables, lasse d'être l'instrument aveugle de nos douleurs, prise parfois d'une pitié profonde, ne nous enverrait pas de secrets et suprêmes avertissements? Renée devait se poser cette question plus tard, en se reportant à cette journée, la dernière où elle pût encore hésiter avant de choisir sa route, car le lendemain allait décider de sa vie.
II
Il se leva tard, ce lendemain. Le soleil de décembre fut lent à percer le voile grisâtre, uniformément tendu sur le ciel, comme un morne pavillon. Le temps n'avait pas changé; le sol était sec et dur; le froid n'était pas très vif. Un fin brouillard léger, transparent, pénétrait jusque dans l'intérieur des maisons, remplissait d'ombres violettes les angles des murs, donnait un air vaporeux à toutes choses, et les gens d'imagination, en se réveillant ce matin-là, crurent s'agiter encore en plein monde de rêves.
Ce fut l'impression que Renée éprouva. Rêve, sans doute, cet enchevêtrement de cheminées et de toits qu'elle apercevait flottant et incertain, entre les rideaux soulevés par un ruban rose à la fenêtre de sa chambre, dans leur appartement de la rue Darcet, au cinquième. Rêve aussi, le souvenir d'hier, la séance au Palais Bourbon, l'aveu de Lionel. Rêve surtout, le petit billet qu'elle retrouvait sous son oreiller, et dans lequel le jeune homme la conjurait de lui accorder une heure d'entretien pour l'après-midi de ce dimanche, une heure d'entretien particulier, secret, une promenade n'importe où, comme jadis ils avaient convenu d'en avoir ensemble, et pendant laquelle il lui expliquerait tout, la vraie nature de ses sentiments, ses intentions, ses projets d'avenir. Elle le jugerait, elle lui répondrait. Il saurait ce qu'il devait faire, ce qu'il pouvait espérer. Tous deux devaient prendre une résolution solennelle. On ne pouvait rester sur les mots prononcés la veille. Quant à lui, Lionel, il ne vivrait plus tant que Renée n'aurait pas disposé de leur existence et de son amour, dont il mettait le sort entre ses mains.
«Je vous en supplie, écrivait-il, venez! Quels scrupules auriez-vous? Je suis un homme d'honneur. Cent fois, nous avons marché côte à côte, seuls pour ainsi dire, votre bras sous le mien. Au nom de ces conversations si délicieuses, et dans lesquelles je ne vous ai jamais montré que le plus profond respect, venez causer librement avec moi, sans témoins, sans que nulle contrainte vous empêche de m'écouter et de me répondre. Vous déciderez de mon bonheur ou de mon malheur. Venez, chère Renée, venez me parler avec votre douce confiance, que je ne trahirai jamais. Ah! j'ai tant de choses à vous dire!»
Et il ajoutait, lui désignant un quartier éloigné qu'elle ne fréquentait jamais:
«Je vous attendrai depuis une heure de l'après-midi, à Passy, près de la station, dans le petit square qui entoure le puits artésien.»
La jeune fille relut ce billet. Puis, le tenant toujours entre ses mains, elle s'approcha de la croisée, et se tint debout, regardant vaguement au dehors, dans une grande perplexité:
«Un rendez-vous!... Il me demande un rendez-vous! songeait-elle.»
L'attrait romanesque de cette invitation audacieuse la séduisait. En cherchant des sujets de tableaux, elle avait souvent esquissé des scènes semblables à celles qu'évoquaient à présent les lignes rapidement tracées de Lionel. L'amour, pour elle, était un sentiment absolu, profondément sérieux; mais il était aussi la poésie ravissante de l'existence. Elle ne l'imaginait pas se pliant aux froides et régulières conventions, aux monotones habitudes. Volontiers, elle le rêvait un peu aventureux et risqué, bien que pur. Oh! sortir pour aller le rejoindre, lui dont les yeux luiraient sur son front comme deux astres adorés et s'illumineraient par sa présence! Oh! ce regard, qui la guetterait, qui la chercherait de loin, ces pas faits pour retrouver Lionel, cette course charmante dont il serait le but, cette foule qu'elle traverserait et qui ne saurait pas vers quel bonheur elle court!...
--Renée! ma mignonne! s'écria une voix douce derrière elle. A quoi penses-tu? Tu vas attraper la mort!
--Petite mère!... Bonjour... Mais non, je viens seulement de me lever.
Et Renée passa vite ses pantoufles, enfila son peignoir de molleton blanc à cordelière bleue. Sans s'en apercevoir, elle était restée nu-pieds sur le parquet, dans sa longue chemise de nuit, dont le grand col brodé dégageait sa jolie tête expressive. Elle avait ainsi l'air d'un bel ange pensif. Mais sa mère la grondait de son imprudence avec une tendresse inquiète.
--Viens déjeuner. Ton père nous attend.
--Je te suis, mère.
Elle s'attarda pourtant, afin de serrer la lettre de Lionel dans un coffret, qu'elle replaça derrière une pile de linge sur une tablette de son armoire à glace.
Alors elle entra dans son atelier, placé à côté de sa chambre, dont l'autre porte ouvrait sur un étroit corridor. La grande pièce qu'elle appelait ainsi représentait le salon dans la distribution primitive de l'appartement. Elle formait l'angle de la maison, et ses quatre fenêtres, dont deux donnaient sur la rue Darcet et deux sur la rue Caroline, procuraient un jour suffisant, à cette hauteur du cinquième étage, pour que Renée pût y peindre et y tenir son cours de dessin. Le rêve de la jeune artiste était de devenir promptement assez riche pour posséder un véritable atelier. La difficulté gisait en ceci qu'elle ne pouvait, comme un homme, en louer un, n'importe où, indépendant de l'installation générale. Elle tenait à rester avec ses parents, même durant ses heures de travail. Et les appartements qui contiennent des ateliers sont généralement fort chers. Pour cette raison, on restait logé à cette hauteur du cinquième et dans ce quartier des Batignolles, déjà élevé au-dessus de Paris. La lumière! il fallait de la lumière! C'était cela qui, par ce sombre dimanche de décembre, préoccupait Renée, et la faisait passer par l'atelier avant de gagner la salle à manger. Elle voulait voir s'il y ferait assez jour pour tailler beaucoup de besogne, car la vue seule de sa mère lui avait fait prendre une subite résolution. Elle ne voulait plus aller au rendez-vous de Lionel.
Elle poussa son chevalet dans l'angle le plus clair de la pièce, le changea deux ou trois fois de position, et finit par le placer dans un excellent jour. Puis elle examina son ébauche. Et, tout de suite, saisissant un fusain, elle modifiait l'attitude d'un bras dans sa figure principale.
C'était son œuvre pour le prochain Salon. Une baraque de jour de l'an, sur le boulevard, avec l'écriteau: _Tous les objets: 25 centimes_. Le mélange pittoresque des pauvres bibelots; la promiscuité des grotesques poupées avec les tire-bouchons et les râpes à sucre, des pantins de bois peint avec les jarretières de coton, les peignes de corne, les petites trompettes de fer-blanc. La bonne figure de la marchande, empaquetée et gelée; l'admiration béante de trois ou quatre enfants en guenilles. Et, comme contraste, de l'autre côté du trottoir, la splendeur d'un magasin de fleurs naturelles, débordant de gerbes de lilas, de roses, de muguets, tandis que les traces de neige durcie sur le pavé, les traits rougis des passants, montraient la vivacité du froid dans ce jour d'hiver parisien. Tel était ce tableau, du moins dans la pensée de Renée, car, sur la toile, l'esquisse apparaissait seulement, et pas même encore définitive.
La voix de Mme Sorel appela de nouveau sa fille, toujours d'une intonation d'infinie tendresse. L'artiste posa son fusain, contempla une seconde son œuvre commencée, prêta l'oreille à l'affectueux appel, eut comme un regard intérieur, un coup d'œil qui se retournait en dedans sous ses longs cils qui s'abaissèrent, puis elle fit un geste d'énergique résistance, de dénégation, vers quelque fantôme obsesseur.
--A tout à l'heure, murmura-t-elle à mi-voix, s'adressant à son tableau. Je ne te quitterai pas aujourd'hui.
Elle traversa vivement un petit parloir, première pièce en retour sur la rue Caroline, et se trouva dans la salle à manger. Un baiser à son père, qui cherchait son siège en tâtonnant, et qui refusa d'être aidé. Puis elle s'assit devant sa tasse dans laquelle leur vieille femme de ménage versait du chocolat, dont la vapeur parfumée remplissait l'étroite pièce.
M. Sorel, assis enfin, appuya les deux mains sur la table, et poussa un profond soupir. Il ne se décidait point à commencer son repas. Sa femme et sa fille, toujours impressionnées par des accès de tristesse auxquels cependant elles devaient être accoutumées, se jetèrent un coup d'œil significatif, et reportèrent sur lui leurs yeux aimants et inquiets.
Les traits de l'aveugle, très accentués, sans être durs, restaient impassibles, comme figés dans une mélancolie incurable. Ses yeux gris, sans flamme, s'enfonçaient dans l'ombre des paupières à demi fermées. Sa longue barbe, encore foncée, à cinquante ans, ses cheveux, épais, aux mèches rebelles, couleur de vieil argent, poétisaient un visage sans régularité, et donnaient à cette tête un caractère de majesté un peu sauvage. Ce n'était pas la vieillesse et ce n'était pas non plus la noblesse du vieil Homère, le sublime aveugle. On songeait plutôt à Ossian, à quelque barde des âpres montagnes de l'Écosse, dont le souffle des nuits sinistres aurait tourmenté la rude chevelure. Les fortes épaules remontaient, se voûtaient un peu, par les séances prolongées d'autrefois à la table de travail, et maintenant par l'incertitude de la tenue, le ramassement sur soi-même, que causaient la cécité, la crainte de tous les obstacles, l'affreuse oppression des éternelles ténèbres.
Mme Sorel essaya de changer le cours de ses pensées.
--Père, fit-elle en souriant, voilà le moment de gronder un peu ta fille, ton petit bas-bleu curieux et raisonneur, qui s'en va écouter la politique au bras d'un beau jeune homme. Tu sais, nous étions trop occupés hier au soir, et tu as remis la semonce au dimanche.
Renée tressaillit, mais elle entra aussitôt dans la plaisanterie, par un mot joyeux et mutin. De la journée d'hier, elle n'avait caché à ses parents que l'aveu de Lionel et sa lettre. M. Sorel répliqua d une voix lente:
--Renée a ma confiance absolue. Renée est libre, et je la sais incapable de jamais abuser de sa liberté. J'ai fait plus que l'émanciper. J'ai abdiqué dans ses mains,--hélas! le sort m'y a forcé,--à la fois la dignité et les devoirs de chef de la famille. Que suis-je, moi, pour garder sur elle la moindre autorité? Un enfant... un pauvre enfant impuissant, inutile, imbécile.--Oui, imbécile, au sens que les Latins donnaient à ce mot: _sine bacillo_, sans bâton, sans direction, sans volonté, sans force. Renée est un homme aujourd'hui. Renée apporte ici le pain qu'on mange, le bien-être, la gaîté... Qu'est-ce que je dis? Bien plus... Une gloire naissante. Tout ce que moi, le père, je devrais apporter... Nous avons changé de rôle. Je n'oublie pas quel est le mien. Je n'ai aucune observation à faire à Renée.
--Oh! papa, s'écria la jeune fille émue et consternée. Comme tu dis cela? Est-ce que je t'ai fait de la peine? Est-ce que tu m'en veux?
--Non, ma chérie.
Et l'aveugle atténua la rigidité de son attitude, la dureté métallique de son accent. Il étendit la main vers la joue fraîche que sa fille lui tendit aussitôt et qu'il se mit à caresser doucement.
--Non, ma chérie, répéta-t-il. Je n'en veux à personne qu'à moi-même et à mon horrible inaction. Ce serait un crime à moi de t'attrister seulement. Je ne disais que ce que je pense. Ma confiance en ma noble petite Renée est sans bornes, et, quoi qu'elle fasse, ce sera toujours bien fait.
--Eh bien, alors, fit Renée en riant, je vais te faire manger ton chocolat que tu laisses refroidir. Allons, donne vite une preuve de ta soumission, mon petit père, et dépêche-toi de beurrer les rôties.