Amour d'aujourd'hui

Part 22

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--On a dit, fit-elle,--c'est une banalité,--que les richesses du cœur, au rebours des autres, s'augmentent à mesure qu'on les prodigue. Cela n'est pas vrai toujours. S'il y a des amours qui fécondent l'âme, il y en a d'autres qui la dessèchent et qui l'épuisent. Malheur à ceux qui transforment un principe de vie en principe de mort!... Ou plutôt, non, paix et pardon à ceux-là comme à tous les coupables, qui sont des malheureux. Écoutez, Fabrice, et vous allez mieux me comprendre. Plus amplement un fleuve épanche ses eaux, n'est-ce pas? plus il grandit, jusqu'à ce qu'il aille enfin se perdre dans la mer. L'amour que l'on répand, que l'on répand encore, ressemble à ce grand fleuve, me direz-vous. Oui... mais le monde moral, aussi bien que le monde physique, présente des phénomènes étranges. Il y a dans l'Inde une rivière que l'on appelle Sarasvati. Elle sort joyeuse et abondante de sa source, tout comme les plus vaillants cours d'eau; elle fait naître aussi sur ses bords les villages et fleurir les prairies. Puis, tout à coup, alors qu'elle est la plus fraîche, riante et belle, elle pénètre dans un désert immense, et elle s'y perd, et elle s'y engloutit. Nul ne peut plus suivre son cours, nul ne peut plus se désaltérer dans ses eaux. Si, sur le chemin qu'elle a dû suivre, on s'avise de creuser le sable, on croit la retrouver parfois, mais c'est un flot sombre et troublé que fait jaillir le coup de sonde, le pur cristal a disparu. Et le naïf Hindou, qui divinise ses fleuves, perdu dans le désert du Thar, se lamente et pleure sur la fuite de la déesse Sarasvati. Il est des amours qui ont le sort de cette rivière. Je ne vous dirai pas le nom des sables arides sur lesquels ils s'épanchent en vain. Quand ils y couleraient pendant l'éternité, ils s'y abîmeraient eux-mêmes sans les féconder jamais, sans y faire éclore une seule fleur. Soyez simple et respectueux comme l'Hindou. Pleurez, si vous voulez, sur le mystère divin. Ne cherchez pas à réveiller le sombre fleuve. Dort-il? Coule-t-il encore à cette profondeur? Est-il absolument tari? Qu'importe! Il est perdu pour vous, il est perdu pour moi, il n'a même pas enchanté le désert qu'il avait cru réjouir. N'y pensez plus, mon ami. Moi, voyez-vous, je me reporte à sa source pure. Je ne voudrais pas le voir reparaître, même si c'était possible, et rapporter à la surface tout le pesant limon dont s'est obscurcie peu à peu la limpidité de ses eaux.

_Achevé d'imprimer_ le vingt-quatre décembre mil huit cent quatre-vingt-sept PAR ALPHONSE LEMERRE (Aug. Springer, _conducteur_) 25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS _PARIS_