Part 21
Enfin elle parvint à s'échapper, et il l'emporta comme une proie, avec des étreintes farouches, des larmes, des protestations qu'il ne pouvait vivre sans elle, qu'il aimait mieux mourir si elle lui refusait son pardon, si elle n'était pas bonne et généreuse jusqu'au bout, si elle ne lui faisait pas l'aumône de ses baisers qu'il ne méritait plus. Il l'emmena jusqu'au Bois de Boulogne, malgré les protestations du cocher, qui resta à la grille. Et tous deux, trop troublés pour s'apercevoir de la folie d'une pareille excursion, remarquaient seulement la poésie du grand désert blanc dans lequel ils s'enfonçaient sous les merveilleuses girandoles des arbres couverts de givre. Lionel se jeta à genoux dans la neige, et Renée, le relevant aussitôt, le serra éperdument, avec des larmes d'une pitié divine, contre son cœur.
Mais des luttes plus humiliantes, plus douloureuses que jamais, suivirent cette réconciliation. Et Renée en arriva jusqu'à la haine envers Lionel quand elle comprit qu'il lui faudrait vivre séparée de son enfant.
La petite Madeleine avait été fort mal en nourrice. La paysanne qui s'en était chargée, se trouvant enceinte, la sevra dès l'âge de six mois, sans d'abord en rien dire ni à la mère ni au médecin. Quand celui-ci s'en aperçut, le mal était fait; la petite ne pouvait plus être remise au régime du sein. On se contenta donc de régler d'une façon plus saine la nourriture que cette femme ignorante lui donnait d'abord trop abondante et trop forte. Mais un échauffement terrible du sang se produisit; une inflammation se déclara qui, siégeant surtout dans la bouche du pauvre bébé, l'empêchait de rien avaler et faillit le faire mourir de faim. On badigeonnait d'iode les gencives boursouflées de la pauvre petite créature, et telle était la cruauté de cette opération, que le père nourricier, un vigoureux forgeron employé dans une fabrique de rails, ne pouvait en être témoin.
La douleur de Renée, en contemplant les tortures de l'innocente petite victime de sa faute, auprès de laquelle elle passait tout le temps dont il lui était possible de disposer, fut d'autant plus amère que le sentiment maternel avait chez elle toute l'intensité qu'il devait puiser dans cette nature ardente et tendre.
La petite Madeleine guérit pourtant, et se développa, tout en restant chétive, gardant une faiblesse de jambes qui l'empêcha longtemps de marcher, et une nervosité qui l'épuisait en colères terribles, suite sans doute du long tourment moral de sa mère avant sa naissance. D'ailleurs, elle devenait ravissante, avec les magnifiques yeux de Lionel, les traits délicats de Renée et les jolis cheveux bruns dorés, une des parures de la jeune femme.
Elle n'avait pas un an, lorsqu'il fallut la retirer de chez les pauvres gens qui, après tout, l'aimaient. La nourrice allait mettre au monde son quatrième enfant.
Renée fit si bien, déploya tant d'ingéniosité, de courage et de dévoûment, qu'elle obtint de Mme Sorel qu'on prendrait l'enfant, et que la jeune mère l'élèverait elle-même comme une petite filleule.
Le vieux professeur se laissa convaincre par les admirables mensonges des deux femmes, et pendant dix-huit mois toutes deux menèrent à bien, parmi des difficultés morales et physiques sans nombre, la tâche, déjà si compliquée, de sortir des limbes de la première enfance un petit être volontaire et délicat. Madeleine, à deux ans, était une belle et forte fillette, mais Renée, épuisée d'anémie, ne suffisait plus à tous les devoirs qu'elle s'était imposés.
De constantes secousses morales aggravaient la lassitude physique. Une des menaces de Lionel--car il eut recours aux menaces comme aux scènes de repentir et d'attendrissement--fut de lui enlever la petite et de la cacher au loin si Renée résistait à ses caprices. La jeune mère eut si grand'peur qu'elle ne voulait plus que Lionel vît l'enfant, sinon en sa présence. De là, des entrevues atrocement pénibles, fréquemment provoquées par le jeune homme, et à la suite desquelles Renée, remuée jusqu'au fond de l'âme, restait de longs jours sans retrouver son équilibre.
D'autres causes de trouble lui venaient de sa mère, qui, avec les brusques sautes d'humeur dues à son âge et à ses chagrins, tantôt s'attendrissait douloureusement sur la petite Madeleine, qu'elle adorait et qu'elle se désolait de ne pouvoir nommer sa petite-fille, tantôt s'indignait de prodiguer ses soins et sa peine à l'enfant d'un homme détesté.
Et mille difficultés de travail et d'argent, mille inquiétudes pesaient encore sur l'esprit et sur le cœur de Renée.
Un jour, quelque chose de bizarre et d'émouvant se produisit.
C'était la fête de M. Sorel, et Madeleine, qui déjà parlait gentiment et l'appelait _bon ami_, devait lui réciter un très court compliment que Renée lui avait appris. Elle le débita sans une seule faute. Quand elle eut fini, les deux femmes, qui écoutaient, anxieuses, toutes prêtes à lui souffler le mot qui manquerait, restèrent surprises de voir la figure grave et brusquement changée de l'aveugle. Il ne parlait pas, n'embrassait pas l'enfant, n'étendait pas ses mains tâtonnantes pour caresser la tête bouclée.
--Eh bien, père, dit Renée, à quoi penses-tu? Ne trouves-tu pas que c'est une belle surprise?
--Si... répondit-il.
Puis au bout d'un moment:
--Répète un peu, dit-il à la petite.
Elle, capricieuse, étonnée, refusait, commençait une scène de cris. La promesse d'un jouet la décida; elle répéta son compliment.
--C'est extraordinaire, murmura le vieillard. C'est la voix de Renée. On dirait que j'entends Renée redevenue petite.
La mère et la fille se regardèrent en pâlissant. On emmena Madeleine. Depuis lors, quand elle babilla longtemps, on l'interrompit, on couvrit sa petite voix, on épia avec anxiété les sombres méditations du vieillard.
Il arriva un moment où le médecin qui avait mis l'enfant au monde et connaissait toute la situation, déclara que Renée n'avait plus six mois à vivre si elle s'obstinait à soutenir ainsi toutes les charges qu'elle avait acceptées. Il prit la jeune femme à part, la raisonna, lui enjoignit--avec l'autorité de sa profession et du profond intérêt qu'il lui avait voué--de choisir entre sa propre santé, son avenir, la vieillesse de ses parents que sa mort désolerait, laisserait presque sans ressources, et la satisfaction, peut-être un peu égoïste, de garder sa fille auprès d'elle. Il avait pris sur lui d'écrire à Mme Duplessier, la mère, et de lui peindre la situation. La grand'maman brûlait de connaître et de posséder cette petite-fille, qui peut-être la dédommagerait de bien des désillusions au sujet du fils sur lequel elle avait tant compté.
Après tout, la famille Duplessier était la vraie famille officielle de l'enfant, celle dont elle portait le nom, et, puisqu'on était prêt à l'y reconnaître et à l'y accueillir, Renée avait-elle bien le droit de l'en tenir éloignée?
--Jamais je ne leur donnerai mon enfant, s'écria la jeune femme, ce serait la perdre pour toujours! Il m'est impossible de me séparer d'elle.
--La mort vous en séparera, dit le médecin avec une brutalité voulue. Vous n'y gagnerez rien ni elle non plus, et vous sacrifierez votre mère qui s'est déjà tant sacrifiée pour vous.
La cruelle évidence des faits brisa la volonté obstinée de la jeune mère plus que tous les raisonnements. Un jour d'automne, elle entreprit ce voyage du Midi, emmenant sa petite Madeleine qu'elle allait laisser là-bas, «pour quelques mois seulement,» disait-elle. Elle eut la consolation de voir qu'elle la remettait entre les mains d'une vraie mère, non moins tendre, non moins délicate, non moins dévouée qu'elle-même. Pourtant, le matin du cruel adieu, pour la première fois depuis tant de jours sombres, elle maudit le terrible amour qui lui avait tout pris, la maternité comme la virginité, l'honneur de la jeune fille, comme les folles joies de l'amante et comme le bonheur de l'épouse.
Au moment où elle avait dû reprendre le train de Paris, comme elle allait encore embrasser sa jolie petite chérie dans son berceau, l'enfant s'était réveillée; et c'est poursuivie par les sanglots de cette petite poitrine et par les appels inquiets et déchirants de: «Marraine! marraine! Je veux voir ma marraine!» qu'affolée elle s'était enfuie.
Maintenant, tout était fini. Elle avait repris l'existence des anciens jours. Elle exposait au Salon, elle vendait assez bien ses tableaux, elle faisait le soir la lecture à l'aveugle, elle s'efforçait de montrer à sa mère du courage et de la gaîté. Quand sa grâce et son talent lui attiraient des flatteries, des adulations, des déclarations d'amour ou des demandes en mariage, elle souriait d'un sourire mystérieux et triste, de ce sourire à la fois ironique et profond que Léonard de Vinci a fixé, éternelle et provocante énigme, sur tous les visages qu'il a peints.
Un jour, elle arriva dans un salon au moment où l'on racontait une histoire scandaleuse. Le narrateur se tut lorsqu'elle entra, déclarant que son fait divers ne pouvait être détaillé devant une jeune fille.
--Voyons, dit Renée en souriant, ne privez pas ces dames. Je ne vous écouterai pas. D'ailleurs, je ne suis pas une jeune fille, moi, vous le savez bien, je suis un vieux garçon.
--Bon! fit une amie, tu poses à la Rosa Bonheur, mais tu as ce qu'elle n'a plus, ma chère, tes vingt-quatre ans, et ce qu'elle n'a jamais eu, la beauté. On ne te prendra pas pour un vieux garçon. Mais enfin, une histoire que tous les journaux racontent, une histoire de duel...
--Permettez, reprit l'homme bien informé, les journaux annoncent le duel, ce sont les motifs qu'ils ne disent pas.
--Bah! des raisons de politique. Les députés se battent tous les jours, personne n'en meurt et personne ne s'en inquiète.
--C'est un député qui se bat? demanda Renée.
--Oui, ce Lionel Duplessier, un bavard de peu de valeur qui veut toujours faire parler de lui. Cependant, jusqu'à présent, il avait soigneusement évité la réclame à l'épée ou au pistolet. Mais ayant été souffleté...
--Quel est son adversaire? dit la jeune fille en s'asseyant.
--Jean d'Altenheim, le fils du banquier juif.
--Jean d'Altenheim? répéta-t-elle avec stupéfaction.
--Oui, dit son amie--en se penchant à son oreille et sans autant de respect pour son ignorance que l'orateur interrompu par son arrivée,--M. de B*** veut nous donner à entendre qu'il y a quelque vilenie là-dessous. Ce Duplessier, paraît-il, visait la dot de Mlle d'Altenheim, en même temps qu'il compromettait la mère, si toutefois la grosse Judith d'Altenheim peut encore être compromise. C'est, du reste, le banquier, qui, l'automne dernier, a avancé les frais de son élection. On a eu beau fermer les yeux, tout cela, vous comprenez, a fini par faire scandale. Jean d'Altenheim a entendu des propos qui lui ont chauffé les oreilles, et sur une querelle voulue, en plein théâtre, il a envoyé un revers de main à ce joli drôle. La rencontre a dû avoir lieu aujourd'hui, je ne sais où, aux environs de Paris, à l'épée. Qu'est-ce que vous dites de cela? Quand on pense qu'on trouve des milliers de gens pour mettre les noms de pareils chenapans dans l'urne électorale!
Renée répondit, se raidissant contre le sentiment de défaillance qui lui montrait les objets dansant autour d'elle et la faisait se cramponner à sa chaise pour ne pas vaciller comme eux:
--C'est peut-être exagéré... Il ne faut pas croire tout ce qu'on raconte.
Elle partit dès qu'elle crut pouvoir se tenir debout, marcher droit et d'un pas ferme. Et, dans la rue, tandis que la singulière sensation physique la reprenait, que les pavés semblaient glisser sous ses pas comme des galets roulants, elle voyait toujours la même vision: le beau visage, si souvent baisé par elle avec passion, pâle et les paupières closes,--les longues paupières, si doucement abaissées vers elle autrefois, aux heures de confiance et d'amour. Elle voyait une étroite et mortelle blessure dans cette poitrine que jadis le contact de son propre cœur dévoué gonflait de bonheur et d'orgueil. Et cependant, au milieu de ce bouleversement nerveux, elle sentait son cœur rester insensible et muet. Cette épreuve-là était bien décisive.
Sa mémoire, où malgré tout vivaient encore quelques doux souvenirs, vagues et légers comme des illusions sans forme réelle et sans corps vivant, sa mémoire et sa faible chair de femme que l'idée de la mort faisait tressaillir, pouvaient palpiter encore. Mais c'était bien tout. La guérison était venue. Elle n'aimait plus. C'est à peine si elle pouvait plaindre.
Le soir, lorsqu'on apporta les journaux, tandis que M. Sorel s'installait dans son fauteuil pour la lecture habituelle,--la meilleure heure de sa longue journée obscure,--Renée tint un moment les feuilles d'une main tremblante. Elle n'osait pas briser les bandes. Enfin, elle déplia lentement l'un des grands papiers tout imprégné de la forte odeur de l'encre d'imprimerie. Ses yeux allèrent tout de suite à un titre de colonne, écrit en gros caractères.
Elle eut un éblouissement, crut qu'elle se trouvait mal; mais elle ne le voulut pas. Et, se raidissant contre une faiblesse physique qui trahissait la froideur et la fermeté de sa pensée, elle lut d'une voix calme, aux articulations lentes et nettes:
AFFAIRE DUPLESSIER-D'ALTENHEIM
UN DUEL FATAL
MORT D'UN DÉPUTÉ DE L'EXTRÊME-GAUCHE.
XVI
Quelques mois après, par un des premiers beaux jours du printemps, Renée descendait à la station du chemin de fer de Clamart. Elle venait, poussée par un motif charitable, rendre visite à l'ancienne nourrice de sa petite Madeleine, tombée fort malade et presque sans ressources. Il lui en coûtait de revenir là, de remonter tous ces chemins bien connus, de passer devant _la maison_.
«La maison!» C'est ainsi qu'elle s'écriait dans sa pensée, quand, brusquement, les murs étriqués, le grand toit en pente, la porte encadrée de chèvrefeuille, se dessinaient dans sa mémoire, fortuitement évoqués par quelque souvenir, quelque objet entrevu et qui y ressemblait. Il y avait alors en Renée, comme un mouvement de recul de tout son être intérieur, et elle prononçait, souvent à haute voix, avec l'accent d'horreur mystérieuse et d'invincible attrait de l'âme devant un spectre: «Oh! la maison...»
Elle y avait trop souffert, de souffrances trop contraires à sa nature. Cette lutte continue contre un caractère fuyant, n'offrant aucune prise, que jamais elle n'avait bien compris, dans un être qu'elle avait tant aimé; ce doute perpétuel, ce mépris sourd qui montait en elle contre lui, et qu'elle repoussait désespérément; tout cela avait été plus amer à son cœur essentiellement franc, droit, sincère, que le malheur direct qui avait dévoyé sa vie.
Cette lente torture, elle se souvenait en avoir été déchirée. Pourtant, si elle voulait se la représenter dans toute sa réalité cruelle, elle ne pouvait plus à présent. Pas plus qu'elle ne pouvait rendre, fût-ce pour une seconde, à son être physique, la sensation atroce d'arrachement avec lequel il s'était séparé de la frêle créature qui, neuf mois, partagea sa vie. Quand Renée voulait s'imaginer la violence des douleurs qui l'avaient rendue mère, elle se rappelait ses cris, dont l'écho restait dans son oreille, cris dont l'angoisse étrange, presque surhumaine, l'avait étonnée elle-même. Et lorsqu'elle cherchait à réveiller la trace brûlante de ses souffrances morales, elle employait un moyen analogue; elle faisait appel à ses sens; elle se représentait la rustique demeure, le petit jardin plein de roses, l'allée déserte, où parfois un journalier passait, ses outils sur l'épaule... Alors le souvenir devenait si cuisant et si intolérable, que ce mot montait à ses lèvres comme une conjuration et comme une prière: «Oh! la maison...»
Il ne fallait donc rien moins qu'une occasion de faire du bien pour qu'elle consentît à la revoir, _la maison_. Elle passa devant rapidement, presque sans la regarder. Mais, lorsqu'elle revint de chez ses protégés, qu'elle laissait plus tranquilles, plus heureux, elle ralentit le pas, et fixa ses yeux, comme fascinée, sur la petite porte verte, au seuil de laquelle, si souvent, elle s'était élancée avec joie au-devant de celui qui, maintenant, était mort.
Soudain une ombre se dessina près d'elle, sur le chemin plein de soleil. Elle leva les yeux et poussa un cri:
--Fabrice!
--Renée, Renée, c'est donc vous!
Il était plus pâle qu'autrefois, plus mince, et il portait dans ses yeux--c'était visible--un reflet d'éternel chagrin.
--Je viens quelquefois ici, dit-il.
Il tenait un livre à la main.
--Je veux dire, reprit-il en rougissant faiblement, je viens quelquefois lire dans les bois. Aujourd'hui je me suis un peu détourné de mon chemin. Je voulais revoir...
Il n'acheva pas. Tous deux s'éloignèrent côte à côte, dans un profond et sérieux silence. Machinalement, au lieu de descendre vers le village, ils prirent le sentier qui s'enfonçait dans la forêt.
C'était un de ces curieux jours que l'on rencontre chaque année entre l'hiver et la belle saison; le ciel est bleu, le soleil brille, les oiseaux chantent, les fleurs éclosent, et pas une feuille ne paraît encore aux arbres. Une radieuse lumière resplendit sur une nature morne, rigide, désolée. Renée se souvenait bien d'un jour semblable et d'une promenade faite jadis dans ces mêmes bois. Lionel alors marchait à ses côtés, et elle, tombant soudain sur sa poitrine, dans un transport d'attendrissement, de passion, de poésie, lui avait juré que, quoi qu'elle dût en souffrir, elle se trouvait heureuse d'être à lui. Et ce serment comptait parmi les choses qu'il avait amèrement détruites et brisées. Elle ne le répéterait plus aujourd'hui.
--Renée, demanda Fabrice avec douceur, voulez-vous me dire, voulez-vous me dire _franchement_--il appuya sur le mot--à quoi vous songez à présent?
Elle le regarda, étonnée. Ce n'était pas du tout à lui qu'elle pensait.
--Et pourtant, se dit-elle, il a voulu mourir à cause de moi.
Elle lui répondit:
--Je songe au passé.
--Au passé, répéta-t-il. Au passé... Et, vraiment, vous y songerez toujours? N'y aurait-il pas une espérance, une consolation...--Il hésita,--un dévoûment... qui réussirait jamais à vous tourner vers l'avenir?
Renée secoua la tête.
--Ah! fit-il avec amertume, cette rencontre d'aujourd'hui ne m'est pas favorable. Vous me revoyez trop tôt!
--Regardez ces arbres, lui dit-elle en étendant la main vers les grises cimes dépouillées. Encore quelques douces brises, et leurs grands cadavres vont s'agiter, palpiter, et se couronneront de fraîche verdure. Le cœur humain n'est pas fait ainsi. Quand certains souffles l'ont desséché, nul printemps ne le fait refleurir.
--Mais, dit Fabrice, si mon amour,--oui, mon amour, j'ose encore vous le dire, Renée,--cet amour, que je n'ai pu éteindre et qui n'a fait que grandir, tandis que je suivais de loin votre existence vaillante et digne, s'il ne peut être pour vous le vivifiant effluve auquel vous ne croyez plus, que vous n'attendez plus, du moins vous ne voudrez pas être pour moi le vent de désespoir qui dessèche et qui tue? J'ai tout fait pour vous oublier, je ne l'ai pas pu. Eh bien, je m'abandonne à vous, je vous supplie lâchement. Vous ne m'aimerez pas, vous, qu'importe? Laissez-moi vous adorer. Il me semble qu'à la longue je saurai bien effacer vos blessures.
--Que vous êtes bon, mon ami! s'écria-t-elle en lui tendant la main.
Elle ajouta avec chaleur:
--Que vous avez été bon pour moi! Si vous saviez, si vous saviez, ce que, durant deux mois d'affreuse détresse physique et morale, votre charmante amitié fut pour moi. A peine aurais-je cru qu'il pût exister, chez un homme ou chez une femme, une nature aussi exquise que la vôtre. Laissez-moi vous dire, du fond de mon âme, comme je vous apprécie, comme je vous admire et quelle profonde reconnaissance je vous garderai toujours.
--Ne dites pas cela, fit-il. Ne me remerciez pas. Je suis l'être le plus intéressé de la terre. Je rêve que mon faible et inutile dévoûment sera récompensé d'une récompense infinie. Ah! Renée, ne me la donnerez-vous pas?
--Fabrice, je vous le jure, si j'avais encore dans l'âme quelque chose à donner, cette dernière parcelle intacte n'appartiendrait qu'à vous. Mais...
Un geste de découragement acheva sa phrase. Rien ne restait plus des trésors d'amour d'autrefois.
--Oh! dit le jeune homme, qui, tout à coup, devint presque ironique, amer, dans l'excès de sa douleur, vous vous trompez, Renée, volontairement ou non. Une âme comme la vôtre ne s'appauvrit jamais. Soyez donc franche, du moins, dites que toute cette âme, que vous me fermez, avec toutes ses ardeurs, avec toutes ses tendresses, avec tous ses pouvoirs, avec toutes ses pensées, elle appartient encore, elle appartient toujours à... au passé, comme vous le disiez tout à l'heure... A ce passé, qui n'était pas digne de vous!
Elle réfléchit un instant, très calme, sans colère contre la brusque sortie de M. de Ligneul. Elle semblait s'interroger elle-même. Pour la première fois, depuis bien longtemps, et à cause de son estime absolue pour cet ami à qui elle devait d'être sincère, elle osait regarder, analyser jusqu'au fond ses propres sentiments.
Lui, la contemplait, apaisé soudain par l'intensité, par la dignité extrême d'expression peinte sur ce visage revu avec tant d'émotion. Un espoir lui vint tandis que la méditation de la jeune femme se prolongeait. Quel moment solennel! Derrière le lacis des branches, devenues noires, le soleil descendait--non pas le rouge et sinistre soleil d'automne, mais l'éclatant disque d'or clair des purs et transparents soirs d'avril.--Ses rayons aigus criblaient le taillis sans feuilles et étoilaient d'étincelles l'ombre fraîche où les violettes s'obscurcissaient.
Enfin Renée reprit la parole, et Fabrice, malgré tous ses désirs, ne put mettre en doute la sincérité de son accent: