Amour d'aujourd'hui

Part 20

Chapter 203,767 wordsPublic domain

Il ne demandait pas à Renée de venir le rencontrer dans leur ancien petit nid et auprès du berceau de leur enfant. Mais elle devina bien que par cette lettre il indiquait un rendez-vous.

Elle n'y alla pas.

Sa résolution était bien prise. Malgré l'entraînement du cœur presque irrésistible qui l'attirait encore vers Lionel, elle avait à la fois peur et dégoût de son lâche et vulgaire amour. Sachant tout ce qu'elle pouvait lui donner et quels trésors elle lui avait offerts, elle se sentait mortellement humiliée du peu qu'il désirait obtenir d'elle. Être séparée de lui minait son cœur, mais laissait intactes son énergie et sa fierté; lui appartenir usait et détendait toutes les fibres de son être moral dans un supplice de chaque instant. Elle s'étonnait douloureusement de la profondeur de souffrance contenue dans cet amour, accueilli jadis avec tant de suprême joie.

Ainsi réfléchissait-elle par un après-midi brumeux de décembre, dans le train qui l'emportait vers Clamart. Elle ne s'attendait pas à ce qu'une autre pénible émotion la surprît là-bas, car elle croyait les avoir épuisées toutes. Un an, il y avait juste un an que cela avait commencé... à Versailles... dans la chambre obscurcie où pénétraient en flèches sanglantes les rayons du soleil couchant. C'était un jour pareil à celui-ci. Comme ce souvenir lui sembla vivant, lorsqu'elle se retrouva sur la route durcie et solitaire, à la campagne, en face des bois! Quels liens étroits y a-t-il donc entre nous et les choses, pour que certains aspects, certains sons, certains états de l'atmosphère, certains parfums aient une prise tellement vive au fond même de notre être? La science nous apprend que notre corps se renouvelle incessamment. Où vont les parcelles qu'il abandonne dans sa ruine perpétuelle? Seraient-ce elles, molécules vivantes, subtils atomes, qui en retournant au sein de la nature muette, en nous dispersant dans l'air et dans la terre, établiraient cette alliance étrange, source de sensations tellement aiguës?

En entrant dans cette allée, où elle apercevait la petite porte verte, en revoyant cette fenêtre du grenier d'où, si souvent, si inutilement quelquefois, elle avait guetté Lionel, Renée se demandait si le temps avait des secrets de guérison et d'oubli tels que jamais dans l'avenir--fût-ce au bout de milliers d'années--elle pût revoir ces choses, marcher dans ce chemin, avec indifférence.

Une émotion indicible lui étreignait le cœur tandis qu'elle traversait l'étroit jardin. Lionel avait été là hier... S'il y était encore! S'il avait voulu passer un jour ou deux parmi leurs souvenirs.

Elle entra dans la salle à manger, puis courut à la chambre à coucher, ne comprenant pas ce qu'elle voyait. Là, se rendant compte, elle chancela, voulut s'appuyer au mur, et, comme elle trébuchait, quelque chose sur lequel elle marcha se brisa sous ses pieds.

Voici ce qu'elle devina devant le spectacle de profanation et de pillage qui s'offrait à elle, et voici en effet ce dont elle s'assura plus tard: Lionel, venu avec sa clef pour choisir un objet et le garder en mémoire d'elle, avait tout enlevé dans la maison, tout fait emporter à l'Hôtel des Ventes. Ayant besoin d'argent, il avait trouvé cet expédient. Les rideaux seuls restaient, pendaient lugubrement du ciel de lit autour de la place vide où roulait un peu de poussière; les meubles ayant été débarrassés de leur contenu pour être emportés, tous les bibelots de Renée, objets gracieux ou chéris, se trouvaient éparpillés à terre. Dans la première minute de trouble et de consternation, elle les avait piétinés, cassant la glace d'un petit cadre et le couvercle d'une bonbonnière de Saxe. Et ses jambes, encore affaiblies, ployant sous elle d'émotion indignée, elle dut se cramponner au montant de la porte, car on n'avait pas laissé une chaise sur laquelle elle pût se reposer.

Pour se remettre, elle alla voir sa fille. Mais la petite, qui n'était pas habituée à elle, jeta les hauts cris quand elle se vit entre ses bras. Elle dut la rendre à la nourrice. Et, par la petite allée le long du bois, par la morne route où le soir d'hiver descendait, elle reprit le chemin de Paris.

Quand elle revint, elle trouva le courage inouï de montrer de la gaîté, à cause de sa mère--sa pauvre mère, si dévouée, si patiente, si pleine de pardon, mais toujours triste et nerveuse à présent--et aussi à cause de son père, qui l'appelait, comme autrefois, «son petit rayon de soleil,» le seul rayon, ajoutait-il, qui parvînt à pénétrer dans sa nuit. Rayon toujours, en effet, brave et étincelant rayon malgré tout, qui, sortant de telles nuées d'orage, se retrempait à quelque coin d'azur et trouvait encore moyen de répandre tout autour de lui sa douce lumière d'amour.

Ce soir-là, lisant le journal à l'aveugle, Renée apprit que Gambetta, en maniant un revolver, s'était fait une blessure qui paraissait sans gravité. Telle était du moins la version que les amis du tribun répétèrent toujours fidèlement.

XIV

C'était le matin du 8 janvier 1883.

Une merveilleuse lumière grise et rose, à la fois sereine et attendrie, avec ses tons de cendre et d'aurore, éclairait la place de la Concorde. Sur cette place, le long des larges voies qui y aboutissent, sur les deux terrasses des Tuileries, se pressait une foule immense et muette. A chaque instant, de tous côtés, débouchaient des groupes d'hommes supportant d'énormes couronnes de fleurs et se dirigeant vers le Palais-Bourbon. A la façade de ce palais, prenant entre deux colonnes et rejeté largement sur le toit comme par un geste désespéré, s'étendait un ample voile noir. Les marches disparaissaient sous d'autres couronnes entassées, déposées là durant huit jours, et qui formaient des amoncellements de roses, de violettes, de lilas blanc, d'anémones et de mimosa.

Un drapeau noir flottait à mi-hauteur du mât qui surmonte le ministère de la Marine. Un voile de crêpe couvrait la tête et la face de la statue de Strasbourg et descendait en plis funèbres jusqu'au socle où s'amoncelaient les immortelles. Jamais deuil plus spontané, plus unanime, plus poétique et plus sincère n'avait transformé la physionomie d'une ville, de cette grande ville sceptique que l'on appelle Paris. Et Renée, prise d'une émotion indicible tandis qu'elle contemplait ce spectacle, se demandait qui elle venait voir ensevelir avec tant de pompe, de grâce, de sympathique attendrissement, si c'était le grand patriote, et si ce n'était pas plutôt son amour: car elle ne pouvait pas croire que le premier fût mort, tandis qu'elle sentait le second peser comme un cadavre tout au fond de son cœur.

Elle était venue là toute seule, refusant les invitations de ceux de ses amis qui avaient des fenêtres sur le parcours, ne voulant pas répondre à des conversations ou à des réflexions autour d'elle, désireuse de savourer âprement et solitairement cette mélancolie universelle qui lui semblait l'expansion de la sienne au dehors d'elle, à l'infini; ayant la crainte, la pudeur et le respect de tout ce qui parlerait en elle lorsqu'elle verrait passer ce char emportant vers le mystère éternel de la tombe celui en qui, par un sentiment singulier, elle avait vu l'incarnation de son amour comme de sa patrie. Elle avait cherché la solitude si profonde que l'on rencontre au sein des grandes multitudes. Son instinct artistique l'avait conduite au point où la scène devait apparaître dans toute sa beauté triste et dans toute sa grandeur, au coin de la terrasse des Feuillants, juste derrière la statue de Strasbourg. Un monsieur lui avait apporté une chaise avant que les rangs des spectateurs, par derrière, se fussent trop épaissis.

Un mouvement se produisit dans la foule qui couvrait la place; les sergents de ville la massèrent, l'enveloppèrent de leurs cordons serrés, tandis que des gardes de Paris à cheval galopaient sur son double front pour la contenir. Le cortège venait de s'ébranler.

Tout d'abord s'avançait la musique de la garde républicaine. Elle marcha silencieusement à travers la place, puis, au moment de tourner vers la rue de Rivoli, attaqua la _Marseillaise_. Joué par un tel orchestre et dépouillé des paroles, qui n'ont plus guère de sens aujourd'hui, ce chant devient absolument sublime. Jamais le patriotisme et la bravoure ne trouveront plus vibrante et plus magnifique expression. Pour l'approprier aux funérailles, on en avait ralenti quelque peu la mesure, et il montait pur, sonore, arrachant des larmes, dans l'air merveilleusement calme, léger, frémissant, de ce matin-là. Il s'affaiblit par degrés, s'éteignit, et, derrière l'état-major de Paris, ses brillants uniformes et ses superbes chevaux maintenus à grand'peine au pas, le défilé des fleurs commença. Toutes celles que leurs donateurs ne portaient pas eux-mêmes dans le cortége, précédaient le char, entassées sur des affûts de canon et des prolonges d'artillerie. Il y en avait! il y en avait!... Renée, quittant des yeux les monceaux qui passaient là, en voyait l'horizon tout plein jusqu'à l'Esplanade des Invalides. Là-bas, le long du quai, les énormes couronnes se suivaient--l'une sur l'autre, semblait-il à cette distance. C'était un fleuve, un torrent de pétales embaumés. D'où venaient-elles, toutes ces fleurs? Où s'étaient-elles épanouies ainsi, au cœur de l'hiver, au commencement de janvier? Le Midi les avait fournies. La Provence les avait arrachées précipitamment de sa robe de fête. On en avait acheté au loin, à grand prix, en Espagne, en Italie, partout où le soleil brille en décembre. Depuis huit jours, tous les trains de grande vitesse étaient occupés à les transporter. Et elles ondulaient maintenant, balancées comme des crêtes de vagues, suivant le cours de ces flots humains qui soutenaient leurs lourdes guirlandes. Elles mirent six heures à s'écouler. Il y en avait pour plus d'un million. Des fleurs pour un million!

Renée les regardait au loin venir comme une marée lilas, rose, blanche, rouge et jaune d'or. Elle s'étonnait tellement, qu'elle ne pensait plus à suivre immédiatement à ses pieds le détail du défilé. Mais tous les hommes qui l'entouraient se découvrirent. Le char funèbre arrivait devant la statue de Strasbourg. Huit chevaux le traînaient, étranges sous leurs longues housses noires semées de larmes d'argent et sous les panaches de leurs fronteaux.

Et Gambetta était là. C'était lui qui s'en allait, étendu sous les grandes palmes vertes et sous les drapeaux tricolores. Renée le revoyait, tel qu'il était à la soirée des d'Altenheim, si vivant, si fort, frappant joyeusement du poing sur une table, et affirmant la toute-puissance des grands hommes. Elle, ce soir-là, croyait encore à la toute-puissance de l'amour. Un an ne s'était pas écoulé depuis... Le grand orateur, blessé d'une balle de pistolet, dormait dans un cercueil; et le grand amour, meurtri de mille meurtrissures, agonisait dans le secret d'une âme.

Derrière le char, on portait sur un coussin de velours un peu de terre des champs d'Alsace. Tous les sénateurs suivaient à pied, tous les députés; puis les carrosses de la Cour des Comptes, de la Cour de Cassation; et, aux portières, on voyait flotter les larges manches des robes rouges. Renée eut un tressaillement. Parmi les membres de la Chambre, elle venait d'apercevoir Lionel.

Il avait fait de ce grand deuil une occasion de se montrer, prenant une place qui ne lui appartenait pas. Comme elle le reconnut bien là! Et pourtant, elle lui pardonnait, en ce moment, de tant souffrir à cause de lui, car il se trouvait éprouvé à son tour, et la perte de son protecteur, de son ami, illustre et dévoué, devait le frapper d'un coup terrible. Elle ne se doutait pas encore qu'il le trahirait avec autant de facilité qu'il avait trahi ses serments d'amour. Il en avait déjà bien assez sur la conscience. Elle le plaignait en songeant au lourd fardeau qui devait l'oppresser: Fabrice de Ligneul, mourant, mort peut-être; la vie de Renée a jamais brisée; et cette autre petite existence, dont il était l'auteur, végétant, à peine soignée, chez de pauvres paysans, pour être plus tard livrée à tous les hasards, à tous les dangers d'une destinée irrégulière. Songeait-il, ce malheureux Lionel, à toutes les responsabilités qu'il accumulait sur sa tête, et ne se courbait-il pas avec un douloureux effroi devant l'avenir obscur dans lequel il emportait de si pesants souvenirs, comme devant le présent cruel qui le privait de son meilleur appui?

Elle n'en savait rien, car, aux quelques mots de généreuse sympathie qu'elle lui avait envoyés dès la nouvelle de cette mort, il n'avait pas jugé à propos de répondre. Sur sa belle physionomie, recueillie et grave, elle ne put pas lire davantage. Elle connaissait bien cette douloureuse et charmante expression, qui tant de fois lui avait amolli et vaincu le cœur; elle savait quelle féroce indifférence se cachait par-dessous. Elle croyait entendre s'échapper de ses lèvres le: «Que veux-tu?» résigné, seule réponse à ses plus brûlantes larmes, à ses plus déchirants cris d'amour.

Il ne leva pas les yeux, ne la vit pas dans la foule... Et maintenant la _Marche funèbre_ de Chopin, exécutée par une autre musique militaire, épandit soudain dans les airs et dans toutes ces âmes ébranlées sa merveilleuse mélancolie.

Et tout l'après-midi, Renée resta là, berçant son triste rêve au roulis incessant des fleurs, l'évaporant dans l'espace mêlé aux effluves de funèbre harmonie, l'exaspérant au fracas des pièces d'artillerie en marche, l'endormant au piétinement monotone de la cavalerie et de l'infanterie au pas. Vers deux heures, on sut que la tête du cortège arrivait au cimetière du Père-Lachaise, car il y eut un reflux parmi les troupes, et les cuirassiers qui enfilaient alors la rue de Rivoli durent s'arrêter, rester en place un bon quart d'heure, avant de se remettre en mouvement. A ce moment, il y avait encore sur l'Esplanade des Invalides des escadrons et des batteries immobiles qui n'avaient pas encore reçu le signal du départ. Renée, dont la vue s'étendait jusque-là, n'apercevait plus sur le quai le fleuve de fleurs du matin, mais le torrent plus martial et plus sombre des régiments, tout reluisants d'acier. Si un attrait bizarre ne l'eût retenue là, elle eût été bien empêchée de s'en aller, de reprendre la route des Batignolles. Il eût fallu tourner la queue du cortège à l'Hôtel des Invalides. Passer entre les chevaux n'était ni convenable ni sûr et d'ailleurs strictement interdit. Des malheurs se seraient produits, si, vers la fin, on avait laissé cette foule compacte s'écouler parmi les soldats.

Mais Renée ne songeait point à partir. Il serait toujours temps d'aller, de venir dans la vie, d'être obligée de parler et d'agir. Pourquoi n'était-ce pas elle qu'on emportait ainsi vers le cimetière? Comme il serait doux de dormir avec toutes ces fleurs! Quelle fatalité nous condamne à survivre à nos espérances? Pourquoi n'ensevelissait-on pas Renée, puisque son amour était mort?

XV

Cet amour, dont elle avait cru mener le deuil parmi le deuil splendide du grand patriote, dans cette journée du 8 janvier, il devait, comme tous les incendies mal éteints, avoir encore, dans le fond de son cœur, de cruels ressauts et de sourdes brûlures. Cela dura encore deux ans. Il fallut deux longues années pour que tout fût réduit en cendres.

D'abord il y eut la lutte à soutenir contre cet homme, autrefois tant admiré et tant aimé, maintenant trop bien compris, dont les caprices et les retours de passion l'assiégeaient avec des entêtements, des ruses, des repentirs et des sanglots qui la brisaient. Elle eut encore des jours d'aveuglement et d'illusion pendant lesquels elle crut entrevoir enfin le sentiment profond et vrai qui lui eût fait tout pardonner, tout accepter. Mais plus le temps passait, moins elle pouvait y croire. Loin de s'épurer et de se fortifier, tous les ressorts se détendaient au contraire et s'amollissaient dans cette faible et voluptueuse nature de Lionel, à mesure que le but poursuivi se faisait plus lointain, plus difficile à atteindre. Cette fortune qu'il avait crue tout à portée de sa main, au milieu de ses premiers et faciles succès d'éloquence auprès des hommes, de beauté auprès des femmes, et dans la forte et fidèle amitié de Gambetta, cette fortune, elle tardait bien à lui arriver, et les droits chemins de l'honnêteté et du travail semblaient bien longs pour y parvenir.

Lorsque son protecteur eut disparu, le jeune homme vit un peu diminuer autour de lui l'empressement et les flatteries que son rôle de favori plus que son mérite lui avait attirés. Son immense vanité dut s'avouer qu'il avait bien des égaux dans la course entreprise, et que plusieurs, par leur seule persévérance, allaient le dépasser, maintenant qu'une puissante main ne le maintenait plus au premier rang. Le vernis de grands sentiments qu'il se plaisait à étaler, non pas seulement pour les autres, mais pour lui-même, pour le luxe de sa propre conscience, craquait dès les premières épreuves. Il en souffrit peut-être tout d'abord, mais, quand la débâcle eut commencé, elle continua avec une rapidité dont il cessa de s'inquiéter lui-même. En quelques mois, ce garçon d'avenir, autour duquel la jeune génération politique concevait déjà, suivant les partis, les craintes et les espérances qu'inspire toute valeur qui s'affirme, ne fut plus qu'un personnage hasardeux et taré, qu'on savait à vendre, mais qui n'avait même pas su se coter assez haut pour valoir la peine d'être acheté. Rayé pour un certain temps du tableau de l'Ordre des avocats, à la suite d'une vilenie, il s'associa avec le directeur d'une obscure Revue dans une entreprise de chantage. Toutes les semaines, il écrivait dans cette Revue le portrait d'un homme politique, sous le pseudonyme de _Saint-Simon jeune_; l'éloge et la critique y étaient servis au prix coûtant; un maire de village qui consentait à payer y était traité de Solon; un député qui ne répondait pas à d'habiles avances se voyait traîné dans la boue. Malheureusement pour les entrepreneurs de cette ingénieuse affaire, le palais des Français est blasé sur la délicatesse ou le piquant d'une épithète, et ne sent presque plus la différence qu'il y a entre _canaille_ et _bienfaiteur de l'humanité_, quand ces mots paraissent dans certaines feuilles. Lionel avait la main trop lourde; il ne sut ni amuser ni faire peur. La publication ne fit pas ses frais.

Il s'en consola par des succès galants qui, vu l'âge de ses conquêtes, semblèrent rentrer dans la catégorie de ses opérations habituelles. Balzac cependant vante les charmes de la femme de quarante ans; et un poète, qui, pour appartenir à l'antiquité, n'en reste pas moins le plus célèbre connaisseur en la matière, l'auteur de l'_Arte amandi_, trouve que la beauté, pour être vraiment désirable, doit compter tout au moins sept lustres. Le beau Lionel étendait un peu plus loin ses expériences et ses adorations, et le monde aiguisait sa langue à ce sujet, mais le monde a la langue si longue!

En 1884, Lionel Duplessier parvint à se faire nommer conseiller municipal de Paris, en prouvant d'une façon suffisamment péremptoire, dans un quartier excentrique, que si jamais il avait bien voulu traiter Gambetta comme son ami, c'est que ce grand _faiseur_ avait surpris sa confiance par de fallacieuses paroles. Il reconnaissait maintenant que ce mauvais citoyen n'était pas un véritable ami du peuple, et il se déclarait prêt à expier sa propre déplorable naïveté en se faisant l'esclave du vrai et légitime souverain du monde, c'est-à-dire de l'ouvrier de Paris.

Ces bonnes dispositions et ces garanties de loyauté futures méritaient bien un siège à l'Hôtel de Ville. Il l'obtint. Aux élections législatives de 1885, son département des _Pyrénées-Maritimes_, dans lequel il comptait autrefois tant d'amis, se montra réfractaire à toutes ses avances et ne l'inscrivit sur aucune liste. Il s'en alla porter sa candidature dans l'_Oise-Inférieure_, dont les opinions avancées lui laissaient quelque espoir. Et là, pendant les semaines de campagne électorale, on entendit, sans repos ni trêve, au comptoir des marchands de vin, comme à la tribune des comités, sa belle voix sonore--qu'il ne s'était jamais exercé à modérer, et qui, tout de suite, dès la première phrase, montait à son plus haut diapason--vomir injure sur injure contre Gambetta, et salir, en tant qu'il lui était possible, cette généreuse et franche figure. Pierre, l'ardent disciple, n'avait renié son Maître que trois fois, sur les questions de servantes d'auberge... A combien de questions semblables, hurlées du fond de salles puantes par des voix grossières et avinées, Lionel ne répondit-il pas: «Je ne l'ai jamais connu! Qu'y a-t-il de commun entre cet homme et moi?»

Et que de mépris avec cela, que d'allusions vengeresses il recueillait des amis et des partisans fidèles du tribun! L'un des plus bouillants le souffleta un jour d'une parole d'écrasant dédain: «Qui êtes-vous, monsieur? Assurément, vous n'êtes pas le Duplessier que je rencontrais chez Gambetta et qui lui devait tout? Veuillez donc me rappeler votre nom puisque vous me saluez.» Comme Lionel ripostait en élevant la voix, l'autre demanda à quelle heure on le trouvait chez lui et lui envoya ses témoins. Le candidat d'_Oise-Inférieure_ présenta des excuses, dissimulées sous la phrase habile d'un de ses amis: «Ces deux messieurs étaient officiers; on parlait de bruits de guerre; leurs épées ne devaient pas se croiser en présence de l'ennemi commun.» D'ailleurs Lionel protestait de sa haute estime pour le caractère de M. X***, qui ne lui retourna pas son compliment.

Le comité radical d'_Oise-Inférieure_ mit le nom de Duplessier, en huitième, sur sa liste. Cela fut décidé sur cette belle parole du président:

--C'est un bonhomme qui n'est pas très sûr. Mais il ira plus loin que les autres parce qu'il a son ancienne réputation d'opportuniste à effacer. D'ailleurs, «il a de la gueule!» Nommons-le.

La liste radicale passa, et, pour le plus grand bonheur de la France, Lionel Duplessier commença à préparer et à proposer des lois.

Pendant ce temps, Renée peignait des toiles charmantes et luttait bravement contre la vie. Elle était parvenue à l'apaisement nécessaire à force d'énergique volonté. Le dernier coup terrible qu'elle reçut fut cette trahison sans nom de leur chère idole commune par l'homme qu'elle avait aimé. Ce n'était pas même de la politique, cela; c'était une question de cœur, d'élémentaire reconnaissance. Elle trouva cela plus odieux que l'indifférence et la dureté avec lesquelles il lui avait pris jadis et pour toujours le repos sacré de son âme.

Elle n'était guère au courant des propos mondains, et ne connaissait pas la détestable réputation que se faisait Lionel. Le dernier souvenir qu'elle gardait de lui se mêlait à une romanesque tentative qu'il avait faite pour la reprendre. Il connaissait l'impressionnable imagination de la jeune artiste, et c'était toujours en complicité avec cette tendance qu'il essayait d'agir. Un matin que la neige tombait en tourbillons, il vint stationner dans un fiacre au coin de sa rue, et lui envoya un billet par le concierge pour qu'elle soulevât un coin de son rideau si elle consentait à venir le rejoindre. Il fallait absolument qu'il lui parlât. Elle, inquiète que quelque chose ne fût arrivé à sa fille, fit le signal, mais ne pouvant trouver aucun prétexte pour descendre par un temps pareil, vit pendant plus d'une heure cette malheureuse petite voiture sombre s'ensevelir sous les flocons épais, tandis que, de temps à autre, un visage trop bien connu paraissait au-dessus de la glace à demi-abaissée, tout pâle d'attente et de froid.