Amour d'aujourd'hui

Part 2

Chapter 23,719 wordsPublic domain

Et elle ajoutait, avec sa douce sympathie, que Lionel sentait glisser comme une caresse d'âme jusqu'au fond le plus secret de chaque pensée délicate et douloureuse:

--Comme vous devez souffrir de vos croyances, vous qui chérissez si tendrement votre mère, et...

Elle s'arrêtait, ne voulant pas dire: «Et qui la savez d'une santé bien précaire.»

--Que voulez-vous?... répondait-il.

C'étaient des mots bien froids. Ah! que de fois elle devait les entendre! Que de fois ils devaient accueillir ses sanglots désespérés!

Mais alors ils ne lui faisaient pas l'effet d'une énigme affreuse, impitoyable. Ils étaient prononcés d'un ton si empreint de mélancolique et altière résignation! La bouche de Lionel se fermait sur eux avec un pli si fier! Ses admirables yeux se fixaient si fermes et si tristes sur l'espace, au loin, comme s'ils eussent envisagé, sans un frémissement de paupière, l'inévitable néant!

Ou bien le jeune homme, de sa voix ample et profonde, déclamait quelques vers de madame Ackermann:

«_Éternité de l'homme, illusion! chimère! Mensonge de l'amour et de l'orgueil humain! Il n'a point eu d'hier, ce fantôme éphémère, Il lui faut un demain!_

«_Pour cet éclair de vie et pour cette étincelle Qui brûle une minute en vos cœurs étonnés, Vous oubliez soudain la fange maternelle Et vos destins bornés._

«_Vous échapperiez donc, ô rêveurs téméraires! Seuls au pouvoir fatal qui détruit en créant? Quittez un tel espoir; tous les limons sont frères En face du néant._

«_Vous dites à la nuit qui passe dans ses voiles: J'aime et j'espère voir expirer tes flambeaux. La nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles Luiront sur vos tombeaux._»

Renée levait les yeux vers le ciel calme où luisaient des myriades d'étincelles d'or, et cette sérénité de la nuit, cette voix grave, harmonieuse, déjà si chère, ces paroles solennelles, cette grandeur des questions discutées, lui remplissaient le cœur d'une insurmontable émotion.

Pendant une promenade de ce genre, en revenant de chez Mme Anderson--où d'ailleurs ils causaient si longuement ensemble, qu'on séparait en riant leurs sièges pour les placer aux extrémités opposées du salon,--dans une de leurs conversations, de jour en jour plus profondes, plus intimes, Lionel et Renée avaient conclu ce fameux pacte d'amitié auquel la jeune fille faisait allusion en chauffant ses minces bottines devant la cheminée du ministère.

C'était une de ces naïves ruses par lesquelles l'amour naissant et inavoué commence à affirmer ses droits, et qui aident la jeunesse encore candide à se tromper très sincèrement elle-même. Il n'était question de mariage ni pour Renée, trop pauvre, ni pour Lionel, trop ambitieux. Mais on formait une espèce de ligue, de coalition contre la vie si plate, le sort si dur à vaincre, la vérité si difficile à connaître, et surtout la solitude du cœur si lourde à supporter. Une sorte d'affection fraternelle, quelque chose peut-être de plus étroit et de plus fort, où la confiance absolue ferait loi, où Lionel donnerait à Renée l'élément masculin qui manquait à son œuvre d'artiste, où Renée apporterait à Lionel, très seul à Paris, le charme de sa sollicitude et la grâce de ses enthousiasmes. On se verrait aussi souvent que l'on pourrait; chez Mme Anderson, dans le monde, parfois chez M. et Mme Sorel dont le modeste intérieur s'ouvrait au jeune homme; et peut-être aussi dans le mystère de quelques courses à la campagne, car il leur semblait romanesque et très noble de s'élever au-dessus des préjugés vulgaires, de se sentir supérieurs aux flétrissantes tentations.

Oui, Renée avait osé consentir à cela. Et voilà que Lionel s'était comme retiré depuis quelque temps. Il semblait vouloir se dégager de ces liens sollicités, inventés par lui. Il évitait presque son amie, ne venant plus que rarement chez Mme Anderson, ne montant plus aux Batignolles, rue Darcet, chez les Sorel, n'envoyant même pas ces billets promis pour une séance de la Chambre.

Renée sentit au vide affreux creusé tout à coup dans son cœur par cette indifférence--elle ne la supposait pas calculée--l'amour absolu que, sans le savoir, elle avait voué à Lionel. Elle ne s'en effraya pas; elle se dit: «Il n'en saura jamais rien. Je serai pour lui une sœur, une compagne, une mère... Oui, je remplacerai sa mère, malade, absente. Je lui tiendrai lieu de tout ce qu'une femme peut être en dehors du rôle d'épouse. Ne serait-ce pas monstrueusement égoïste à moi de consentir à devenir sa femme, même s'il le souhaitait, s'il me le demandait? J'entraverais sa carrière, je lui imposerais les charges qui m'incombent. Je serais un fardeau pour lui, au lieu d'être le soutien, la consolatrice patiente, infatigable, que je rêve de placer à ses côtés.»

Raisonnant ainsi, et sous le coup de la froideur subite et incompréhensible de Lionel, elle lut un jour au fond d'elle-même--cette fois avec épouvante--une de ces phrases qui se forment spontanément en nous et qui, tout à coup, surgissent comme en lettres de feu lorsque nous descendons dans notre for intérieur; réflexions inconscientes de notre _moi_ le plus caché, étranges manifestations qui, même innocentes, nous surprennent et nous terrifient, comme la révélation de forces mystérieuses, irrésistibles, nous dirigeant fatalement vers un but inconnu et se jouant de notre volonté.

«Dans de telles conditions, s'était dit Renée involontairement, il serait plus généreux à moi d'être sa maîtresse que sa femme.» Voici quel raisonnement vint, après coup, expliquer et presque familiariser la jeune fille avec une si étrange idée:

«Abuser de l'amour qu'il pourrait un jour me montrer pour exiger de lui le mariage, le monde appellerait cela ma vertu, moi je ne pourrais le nommer que mon égoïsme. Que l'ambition de ses parents se trouve ou non justifiée dans l'avenir, j'aurais toujours eu l'air, à leurs yeux, aux siens, aux miens mêmes--puisque je serais forcée de me blâmer aussi,--j'aurais eu l'air d'escompter la haute fortune qui lui semble promise, et d'avoir, avant tout, cherché à m'en assurer ma part.»

Bien que la sincérité de Renée, sa logique et cette conscience intime qu'elle prenait pour la vérité même, l'eussent menée tout droit à cette conclusion, elle ne l'entrevit pas sans frémir et sans se révolter. Un moment, elle se jura de ne plus revoir Lionel. Elle en aurait peut-être encore eu la force, bien que déjà son mal fût profond, si le jeune homme n'avait pas brusquement changé de manière d'être à son égard. Cette disparition soudaine, la souffrance de penser qu'elle n'avait rien été pour lui alors qu'il la préoccupait tellement, lui ôtèrent tout courage. L'initiative qu'elle aurait pu peut-être prendre, elle ne pouvait pas la supporter chez lui... Chez lui... à l'avenir, au bonheur duquel elle était prête à sacrifier soit son honneur, soit son amour.

Elle se trouvait dans ces dispositions lorsqu'elle le rencontra sur le quai d'Orsay, le suivit au premier mot comme une enfant soumise, jusque dans le grand cabinet de travail du ministère, et, d'elle-même, avec une inconcevable imprudence, reparla de cette sorte d'alliance romanesque conclue récemment entre eux.

--Mademoiselle Renée, dit Lionel, gravement, je ne peux pas être votre ami, du moins comme vous l'entendez, comme je l'entendais moi-même, avec cette familiarité si douce qui grandissait toujours entre nous. Je ne le peux pas, je ne le peux plus, parce que...

Il s'arrêta, la regarda jusqu'au fond des yeux, et Renée fut envahie tout à coup par un sentiment terrible et délicieux. Elle savait ce qu'il allait dire.

--Parce que je vous aime... Oh! comme je vous aime! reprit Lionel d'une voix extrêmement basse et lente, en laissant toujours sur elle le poids de son regard, poids d'une écrasante douceur qui inspirait à Renée l'envie folle de s'y soustraire avec celle de le subir encore, et sous lequel son âme se ployait et se fondait d'ivresse.

Elle baissa les yeux, ne répondit pas.

Comme dans tous les moments où nous subissons des sensations violentes, l'impression du lieu, de l'heure, des détails extérieurs, pénétra en elle avec une acuité extraordinaire. Il semble que les émotions profondes de l'âme devraient paralyser en nous les sens, voiler absolument le tableau souvent banal des objets qui nous entourent; pourtant c'est le contraire qui arrive. Nulle image n'est plus nette en notre mémoire que le cadre parfois à peine entrevu des drames de notre vie. Telle pièce de notre maison, telle allée de notre jardin, hantée journellement pendant de longues années, est moins distincte en nous que le paysage brusquement apparu peut-être par la glace d'un train de chemin de fer, mais en face duquel nous avons entendu ou prononcé quelque irrévocable parole. Combien de fois notre pensée le contemple-t-elle à nouveau, ce paysage, dans sa rayonnante splendeur ou dans sa tristesse infinie!

Et Renée, qui venait d'apprendre qu'elle était aimée comme elle aimait, Renée, les yeux fixés sur la flamme pétillante dans la haute cheminée de marbre blanc, sentait l'ombre de cette grise journée d'hiver s'épaissir presque autour d'elle et la toucher. Elle se rendait compte que le grand bureau chargé de papiers et de livres se dressait là, massif, à deux pas d'elle; que les larges panneaux clairs des murs s'étendaient entourés d'arabesques d'or, et qu'à travers les hautes fenêtres se dessinait sur le ciel pâle la grêle silhouette de quelques arbres dépouillés. A cet instant toutes ces choses inertes et froides exercèrent sur son être vibrant comme une attraction singulière et tyrannique. Peut-être les échos muets lui répétaient-ils tout bas l'aveu suprême, et les écoutait-elle pour s'assurer que réellement elle venait de l'entendre prononcer.

Lionel, devant le silence de la jeune fille, reprit la parole:

--Je vous aime ardemment, Renée, mais je n'ose pas vous demander votre amour; car,--j'y ai bien réfléchi,--il me serait impossible pour le moment de rien vous offrir en échange, sinon mon adoration sans bornes. Je me dois tout entier à ma mère, qui compte sur mon avenir, à mon maître Gambetta, à mon pays qui réclame de grands dévoûments et qui en trouve, hélas! si peu. Je ne puis pas me marier, fonder une famille, car il me faudrait pour cela chercher immédiatement quelque position lucrative mais routinière, et m'y enfouir pour le reste de mes jours. Plus tard, quand je verrai clair devant moi, quand j'aurai abordé de front la grande tâche à laquelle je me prépare encore, je pourrai, je l'espère, suivre librement l'impulsion de mon cœur, et alors quelle autre compagne que vous, Renée, souhaiterai-je d'obtenir? Mais il y a longtemps que vous m'aurez oublié, que vous serez mariée vous-même...

--Jamais! s'écria la jeune fille. Oh! Lionel, vous avez raison. Votre noble tâche avant tout. Je vous donne à notre cher pays. Votre mère sera fière de vous. Moi, je vous attendrai avec patience, dussiez-vous ne jamais pouvoir revenir à moi du haut de ces vastes sphères où vous vous élancez.

Lionel ferma les yeux, puis les rouvrit, avec un geste un peu théâtral de la tête, comme ébloui passagèrement par la splendeur d'une vision soudaine.

--Vous m'aimez donc?... s'écria-t-il.

Un long regard de Renée, un lent sourire, infiniment doux et passionné, lui répondirent.

Malgré le danger d'être surpris dans cette grande salle enveloppée de l'activité du ministère, et où déjà des employés étaient entrés après un coup bien léger à la porte, Lionel se leva, et Renée, d'un mouvement irrésistible, vint mettre ses mains dans les siennes.

--Oh! la vie, la vie partagée avec vous, comme elle sera haute, claire, délicieuse! murmura-t-il. O mon amie! vous voulez bien la traverser à mes côtés, malgré les difficultés que je vous ai montrées, malgré les sacrifices que je vous demande?

--Je vous le répète, fit la jeune fille, je puis attendre, attendre toujours. Ne parlez pas de sacrifices. Mon bonheur à cette minute est assez grand pour remplir toute une existence.

Les réticences et les froideurs calculées d'une coquette ressemblent plus à la vertu que l'impulsion généreuse d'un cœur, qui, se donnant, ne sait rien retenir de lui-même, et songe moins à se faire valoir qu'à atténuer le prix de sa suprême offrande. Lionel, tout sincèrement heureux qu'il fût de l'aveu de Renée, accepta sans les discuter ses délicates paroles. Entre eux deux, c'était lui sans nul doute--pensait-il--qui allait apporter au contrat provisoire dont les clauses se dessinaient très nettement dans sa tête, la part la plus large d'honneur et de joie. Il se sentit soudain très fort pour attaquer ce mot «attendre,» répété pour la troisième fois par la jeune fille.

Il le redit à son tour, à plusieurs reprises, d'un ton interrogateur et mélancolique, puis il ajouta:

--Pour combien d'années faudra-t-il renoncer à nous voir?

--Renoncer à nous voir? Mon Dieu, Lionel! Est-ce que vous quittez Paris? Que voulez-vous dire?

--Hélas! Renée, vous êtes trop calme et trop pure, pour savoir ce qu'est le feu de l'amour dans les veines d'un homme de mon âge? Ce n'est pas seulement de votre esprit, de votre intelligence, de votre talent, de votre adorable cœur que je suis épris... Pourquoi ai-je essayé de vous fuir depuis quelque temps? Ce pacte d'amitié me brûlait comme une tunique de Nessus. Notre aveu ne fait qu'aviver l'ardeur de ma passion pour vous, pour vous, _corps et âme_, pour votre cher _vous_ tout entier...

Ses yeux, chargés du désir le plus éloquent, le plus sincère, descendirent lentement du visage de Renée à sa jolie taille serrée dans la jaquette de peluche, effleurèrent les hanches un peu fortes sous la draperie foncée, et s'arrêtèrent une minute aux pieds mignons sous la jupe courte. Elle se sentit rougir et pâlir dans le trouble inouï, à la fois effrayant et si doux, que répand dans tout l'être de la vierge la première évocation des caresses possibles d'un homme adoré. Elle l'admirait en même temps. Car l'expression qui pouvait le plus embellir ce beau garçon de vingt-quatre ans, à la barbe brune et frisée, aux cheveux courts et compacts, aux lèvres épaisses et d'un rouge saignant, aux prunelles câlines, c'était l'éclair impétueux du désir inassouvi, flamme farouche tempérée par la supplication tendre, soumise, irrésistible du regard. Ce bel animal sensuel, voué par sa nature à la jouissance à tout prix, pouvait se tromper encore dans l'inévitable sincérité de la jeunesse, et sentir par moment au fond de lui-même de plus nobles aspirations. Il les éprouvait surtout sous l'influence bienfaisante de cette jeune fille aimée, enthousiaste et pure. Puisqu'il restait jusqu'à présent lui-même sa propre dupe, comment Renée eût-elle douté de lui? Comment se fût-elle méfiée de la fascination dans laquelle il était en train de l'enlacer, elle qui n'avait pas assez d'expérience pour démêler parmi les entraînements de l'amour quelle est la part de l'illusion des sens.

Renée, dont le sang ne s'était point infiltré goutte à goutte dans ses veines par la maigre source d'une race étiolée, mais dont le père était fils d'une robuste famille de propriétaires agriculteurs de la Bourgogne, et dont la mère descendait de libres et hardis montagnards écossais, gentilshommes et anciens chef de clan, Renée se heurtait à l'écueil de toute jeune fille ardente en même temps qu'absolument honnête: elle écoutait, sans les comprendre, les appels secrets de la chair, et prenait tous les mouvements mystérieux de l'amour pour la voix seule de son cœur. Or sa philosophie naïve et sa romanesque disposition d'artiste lui donnaient précisément pour guide ce faible cœur. Comment allait-elle pouvoir lutter contre l'impulsion irrésistible qui la poussait à se dévouer à Lionel complètement, jusqu'au bout, dans son esprit, dans sa chair, dans son avenir, dans son honneur, impulsion qui déjà lui apparaissait presque sous la forme d'un devoir sacré?

On venait de frapper à la porte. Ils se séparèrent, et un huissier de la Chambre entra. Sa livrée verte aux revers rouge vif ajouta pour les yeux de Renée une note nouvelle à cette symphonie visible des choses, accompagnement des voix intérieures, forme palpable où s'incarnent les sentiments, et dont le vulgaire aspect prend plus tard dans le souvenir des significations si caractéristiques et si étranges. Aucun détail parmi les petits événements de cet après-midi-là ne devait jamais s'obscurcir ou s'atténuer dans la mémoire de la jeune fille. L'huissier venait du secrétariat de la questure; il apportait un billet pour la séance.

Quand il fut parti, Renée dit adieu à Lionel. Elle voulait demeurer sur la douceur de son aveu, l'empêcher d'ajouter des paroles qui la feraient tomber de la hauteur de ce ciel dans un enfer de doutes et de perplexités. Elle tremblait de ce qu'elle avait cru comprendre, redoutait qu'il ne s'expliquât davantage.

--Nous nous reverrons tout à l'heure, dit le jeune homme. Je veux moi-même entendre Gambetta. Vous m'apercevrez dans l'hémicycle, et, si je le puis, je monterai dans votre tribune pour vous désigner les députés intéressants.

Comme elle allait sortir, il la retint.

Il venait de remarquer, à la boutonnière de sa jaquette de loutre, un petit bouquet de violettes.

--Ne gardez pas ces fleurs sur vous pour entrer là-bas, dit-il, avec une sollicitude et une autorité caressante qui causèrent une impression exquise à la jeune fille. Ce ne serait pas très convenable. Vous êtes seule. On va vous remarquer.

Il ajouta, les enlevant lui-même:

--Donnez-les-moi.

Et comme Renée se tenait là, devant lui, troublée, sans force, il l'appuya contre son cœur, et murmura passionnément:

--Oh! non, je ne puis pas n'être pour vous qu'un ami, je ne puis pas..., vous êtes trop jolie!

Elle se dégagea, s'enfuit, puis, la main sur le bouton de la porte, lui jeta un dernier regard.

Debout, les yeux enivrés pleins d'adoration et de prière, le petit bouquet de violettes entre ses doigts, c'est ainsi qu'elle le vit, c'est ainsi qu'elle emporta son souvenir.

Comme elle devait s'y reporter souvent plus tard à ce souvenir! Comme avec angoisse elle y rechercherait souvent la première apparition de la fatalité terrible et chère qui allait briser sa vie! Comme souvent elle y aspirerait pour l'épuiser encore la seule goutte d'ivresse pure et absolue que l'amour eût à lui offrir!

Un moment plus tard, sentant à peine qu'elle avait marché, tant le bonheur la soulevait au-dessus de terre, et croyant circuler dans l'atmosphère d'un monde nouveau, idéal, enchanteur, elle était dans les couloirs de la Chambre; un huissier la débarrassait de son manteau, de son manchon, et elle regardait comme si elles eussent été écrites en lettres d'or sur des murailles de paradis les inscriptions qui se détachaient en noir sur les portes menant aux tribunes: «Sénat, Questure, Préfet de la Seine, etc.»

L'huissier ouvrit la tribune des ministres. Des messieurs debout s'écartèrent; d'autres se pressaient sur d'étroites banquettes. Des dames, en toilettes élégantes, occupaient le premier rang; elles se retournèrent, abaissant leurs jumelles, au bruit de la porte. Il y avait encore une place entre elles. Renée s'y glissa, parmi le frou-frou des jupes obligeamment refoulées. Et tout de suite le tapage d'en bas, la voix de l'orateur, les interruptions violentes, le brouhaha des conversations particulières, la sonnette du président, lui causèrent un excitement qui l'amusa. Il s'y mêla chez elle certain respect, l'idée des importants intérêts qui se débattaient là, et comme la sensation d'un grand fantôme auguste, celui de la Patrie, qui, silencieuse et grave, aurait plané sur ce tumulte. Renée n'imaginait pas encore que tous ces gestes, toutes ces voix, tous ces cœurs, pouvaient être guidés par d'autres mobiles que l'amour des lois justes, le souci du bien public et les nobles ambitions. Elle ne devait entrevoir que bien longtemps après les rouages multiples et mesquins, souvent monstrueux dans leur petitesse, de cette imposante machine. Elle songea au serment du Jeu de Paume, aux pages enflammées de Michelet, au carton de David. La tribune, plus monumentale qu'elle ne se l'était figurée, avec le fauteuil du président qui la surmonte, avec les sièges des secrétaires, tout ce lourd édifice d'acajou garni d'emblèmes de cuivre, lui parut sacré comme un autel. Elle se dit qu'un jour sans doute, Lionel en gravirait les degrés. Ce jour-là, le jeune homme aurait deux inspiratrices: elle--qui l'écouterait, tremblante et voilée,--et par-dessus tout la France... la France, que Renée aimait avec tant de force depuis que, toute petite, elle avait vu la guerre et les horreurs du siège. Oh! le bel avenir d'amour, d'enthousiasme, de travail et de gloire!

Tout à coup, un silence qui se fit la rappela de ses rêves lointains à la réalité présente. Un gros homme lourd, aux cheveux gris rejetés en arrière, au masque un peu vulgaire mais énergique, montait pesamment les marches de la tribune. Il s'appuya des deux poings sur la tablette, et jeta tout autour de la Chambre un regard circulaire. Cette attitude ramassée, cette grosse tête enfoncée dans les larges épaules, ce coup d'œil étincelant, donnèrent à Renée l'idée d'un lion qui va bondir. Cependant il commença d'une voix basse, empâtée, presque bredouillante. C'était Léon Gambetta, Président du Conseil.

Elle fut légèrement désappointée.

La question débattue n'était pas très passionnante; rien ne prêtait aux effets d'éloquence. C'était un débat tout d'affaires où un peu de bon sens suffisait. Un sujet pareil ne pouvait réveiller et mettre en jeu la puissance oratoire du fougueux tribun. Cependant le ton de sa courte harangue s'éleva vers la fin. Quelques interruptions sarcastiques le firent bondir comme un taureau que des mouches harcèlent. Une voix moqueuse répéta l'une de ses phrases dans une intention d'ironie.

Il se retourna, croisa ses bras, cria:

--Oui!... s'arrêta un instant et reprit: Oui, c'est bien cela que j'ai dit!

Renée admira ce mouvement. Le: «Oui!» lancé avec un défi et un dédain superbes, n'était pas le monosyllabe banal d'affirmation. Ce n'était pas: «oui.» C'était: «_ouéé._» Ce n'était plus un mot, c'était un rugissement.

Mais cette étincelle, jaillie au choc de la contradiction, fut la seule qui révéla, dans cet après-midi de décembre, à Renée, écoutant Gambetta pour la première fois, une force réelle, un don victorieux. Et encore, à ce moment, elle la pressentit toute matérielle, pour ainsi dire, résidant, non point dans la pensée dominatrice et sûre d'elle-même, mais dans la chaleur d'un cœur volontaire et très ardent, dans le bouillonnement d'un sang aveugle et généreux, dans le mouvement passionné du corps, dans la magie de l'organe, dans la ravissante fécondité de l'imagination.

Quand, plus tard, elle en eut jugé complètement, il dut lui plaire. Comme femme et comme artiste, elle était doublement impressionnable et impulsive. Cette nature d'homme, si française, si généreusement chimérique, si dépourvue de toute bassesse, cette éloquence emportée, exercèrent un charme profond sur la jeune fille. Puis elle lui voua une sorte de culte, à cause de l'engoûment qu'il avait pour Lionel, de la confiance qu'il mettait en l'avenir du jeune homme, des bienfaits dont il le combla.

Cependant son impression du premier jour fut plus froidement clairvoyante, plus calme, et, à certains points de vue, plus juste. Gambetta était descendu de la tribune, et un long monsieur, mince et blond, lui avait succédé. Elle entendit chuchoter autour d'elle le nom de M. R***.