Amour d'aujourd'hui

Part 18

Chapter 183,812 wordsPublic domain

Si Lionel avait pu voir l'effet immédiat produit par sa lettre, il eût été satisfait, car il l'avait sincèrement cherché. Lorsque Fabrice le quitta, déclarant qu'il courait demander à Renée le droit d'être désormais son défenseur et son appui, son premier mouvement fut de le suivre et de l'en empêcher. Hors de lui de fureur, il aurait commis à ce moment quelque irréparable violence. Jamais son intention n'avait été de perdre pour toujours sa maîtresse. Il voulait simplement la punir d'oser lui résister, la dompter par le silence et la solitude et la contraindre à rentrer chez ses parents. En soupçonnant l'amour de Fabrice, il avait senti se réveiller le sien, exalté du reste par la séparation qu'il s'imposait. La jalousie le domina un instant. Mais il était trop vaniteux, trop sûr de lui, pour craindre sérieusement un rival, surtout ce doux Fabrice dont il méprisait ce qu'il appelait «la sentimentalité féminine.» Comment! c'était ce sournois, sans ressort, sans personnalité, sans talent, sans muscles, qui songeait à le supplanter, lui... lui, Lionel! Et qui peut-être y travaillait depuis longtemps... Mais lui-même n'aurait qu'à paraître, qu'à dire un mot, pour que Renée fît jeter Fabrice dehors. L'idée d'une scène théâtrale où il paraîtrait entre eux deux, où, par sa seule présence, il renverserait les rôles et reconquerrait celle qui peut-être aurait écouté par lassitude, par faiblesse, les déclarations et les promesses de l'autre, lui vint à l'esprit, tandis qu'il combinait des plans de triomphe et de vengeance. Cette idée flatta sa fureur mauvaise en même temps que son besoin de paraître, de déclamer, et tous ses instincts comédiens. Il souhaita que Renée eût été aussi loin que possible dans ses engagements, pour que Fabrice fût ensuite plus humilié, et il écrivit à la jeune femme une lettre offensante, par laquelle il lui conseillait d'accepter les propositions qui lui seraient faites, «propositions qu'elle préparait et amenait de longue main, disait-il, depuis le premier jour où il lui avait présenté le vicomte de Ligneul.» L'ingratitude, la fausseté voulue, l'ironie méchante de cette lettre, produisirent chez Renée le mouvement d'indignation spontanée, invincible, qui lui fit tendre la main à Fabrice, en même temps qu'elle prenait la résolution de joindre au don de cette main, autant qu'il serait possible, le don absolu de son cœur.

Cependant quelques heures passèrent, le sang de Lionel se calma, et, à mesure que descendirent les ombres de cette soirée de novembre, il sentit sa colère tomber un peu, ses fibres intérieures se détendre. Une inquiétude le prit sur les suites de son action, puis un attendrissement qui venait peut-être moins de son âme que de ses sens, émus de songer obstinément à Renée et au désir qu'un autre avait d'elle.

Il lui devint impossible d'attendre davantage pour la revoir. Il allait partir pour Clamart; il y arriverait vers neuf heures; il la trouverait seule, triste, méditant avec des larmes, sans doute, sur les soupçons injurieux de son Lionel, sur la conversation, quelle qu'elle fût, qu'elle aurait eue dans la journée avec M. de Ligneul, et sur la résolution qu'elle aurait à prendre. Il sonnerait à ce moment-là; il entrerait; elle tomberait dans ses bras. La réconciliation serait délicieuse. Et demain elle écrirait à Fabrice qu'elle ne voulait plus le revoir.

Avec la nature bouillante et impatiente de Lionel, l'action suivait de près la pensée. Déjà il était dans le train de Versailles, rive gauche, et, roulé dans sa fourrure, il ne se sentait pas emporté assez vite à son gré vers celle que jamais il n'avait plus aimée que ce soir-là.

Les circonstances lui réservaient une punition--malheureusement de trop courte durée.--Mais il passa quelques moments cruels.

Aussitôt après la promesse, fort distincte et fort décidée, que Renée avait faite à M. de Ligneul, tous deux sentant que cette promesse ne pouvait se rapporter qu'à un avenir relativement lointain, et que la situation devenait extrêmement délicate, s'étaient, par un accord tacite, absolument rejetés et renfermés dans le moment présent. Ils avaient fixé quelques arrangements matériels pour le retour de Renée à Paris dès le surlendemain; puis Fabrice, voyant la décoloration absolue et persistante du visage de la jeune femme, s'était fort prosaïquement inquiété de savoir si elle ne songeait pas à dîner. Elle déclara qu'il lui serait impossible de manger, et il découvrit en outre qu'elle n'avait rien voulu prendre depuis la veille.

--Mais c'est de la folie! s'écria-t-il.

Il insista si bien qu'il obtînt d'elle pleins pouvoirs. Prenant les clefs de la maison, pour ne pas la déranger au retour, il s'élança dehors chercher des provisions. Elle se sentait soulagée qu'il partît. Depuis qu'elle s'était comme engagée à lui, l'amitié, la reconnaissance, l'estime profonde, tous les doux sentiments qu'il lui inspirait depuis longtemps semblaient s'évanouir. Elle les recherchait en vain; de l'irritation, presque de la haine les remplaçait tout à coup. Elle en demeurait surprise et épouvantée.

Quand il n'était pas là, elle se sentait mieux disposée pour lui. Et elle s'enfonçait dans son triste rêve, respirant les violettes qu'il lui avait données, inclinant sa tête sur les coussins du sofa, dans le demi-jour qu'envoyait à travers l'abat-jour de gaze, la lampe qu'il avait lui-même allumée, avec un soin et une sollicitude de garde-malade.

Elle lui avait promis sa main?... C'était vrai. Elle avait bien dit oui. Pourquoi? Elle épouserait cet homme... Était-ce possible? Et l'autre?... Ah! l'autre. L'oublierait-elle, enfin, alors que la colère et le mépris auraient accompli leur œuvre en elle?

Un bruit de voix se fit entendre. Fabrice revenait suivi d'un garçon du restaurant de la gare qui portait un immense panier. Et Renée, sans même se lever, écouta M. de Ligneul qui donnait des ordres, faisait dresser le couvert dans la pièce à côté, puis renvoyait le garçon en lui recommandant de venir reprendre toutes ses affaires le lendemain.

Elle descendit alors du sofa, et, toute chancelante, passa dans la salle à manger. Sur la table, il y avait des huîtres, un poulet froid, des gâteaux, du vin blanc. Et Fabrice, d'un air préoccupé, cherchait quelque chose dans tous les compartiments du meuble ancien qui servait de buffet.

--Qu'est-ce que vous désirez donc? demanda Renée.

--Le tire-bouchon. Où le mettez-vous?

Malgré son affreuse tristesse, Renée ne put pas s'empêcher de rire.

Elle avala quelques huîtres, fit semblant de toucher à une aile de poulet, et M. de Ligneul, plus tranquille, allait enfin partir, lorsqu'un coup de sonnette retentit à la porte du jardin.

--C'est votre femme de ménage qui vient vous offrir ses services avant de se coucher, dit Fabrice.

--Non, répondit Renée, elle a ses clefs, je ne comprends pas...

Déjà M. de Ligneul s'était élancé dehors. Une seconde après, dans le cadre de la porte, parut la haute silhouette de Lionel.

Il jeta un regard circulaire autour de la petite pièce, vit les deux couverts sous la lampe, et Fabrice, debout près de Renée, affectant l'air inquisiteur et contrarié d'un homme qui, chez lui, se voit dérangé par un intrus.

Que crut-il?

Il tenta une sorte d'épreuve, et s'avança vers la jeune femme, les bras tendus, les lèvres en avant, cherchant sa bouche.

Elle recula.

--Oh! pas cela, dit-elle, oh! maintenant c'est impossible.

L'expression de Lionel devint si farouche que Fabrice, instinctivement, entraîna Renée en arrière. Comme elle défaillait presque, il l'emmena dans la chambre voisine et la posa sur le sofa. Derrière eux, violemment, Lionel referma la porte, et tout à coup, dans la salle à manger où il était resté, ils l'entendirent, parmi le grand silence de la campagne et de la nuit, exhaler d'effrayants sanglots, semblables aux hurlements d'un loup blessé plus qu'aux plaintes d'un être humain.

Ce n'était pas de la pitié que Renée éprouvait à l'entendre; c'était une joie triomphante, car jamais il ne lui avait adressé si furieuse déclaration d'amour. Qu'importaient ses caprices, son absence de deux mois et même la lettre de cet après-midi? Peut-être que, de bonne foi, il avait essayé de se séparer d'elle. Et l'épreuve était faite, il ne le pouvait pas... Il lui revenait pour toujours. D'un mot elle apaiserait son désespoir, en lui jurant que jamais elle n'en avait aimé un autre que lui.

Elle fût allée se jeter dans ses bras, mêler ses cris d'ivresse aux cris de douleur de cet amant adoré, si elle n'eût songé au malheureux debout près d'elle, qui allait souffrir comme elle avait souffert par Lionel, et comme Lionel souffrait par elle à cette même minute. Pourtant elle se leva, et, tremblante, passa dans la salle à manger.

Il était là, devant la table chargée encore des restes du repas, et il pleurait, la tête dans ses mains. Quand elle voulut les écarter pour voir son visage, il la repoussa.

--Envoie Fabrice me parler, lui dit-il.

Elle l'envoya. Ce fut pour elle un moment d'épouvante que celui pendant lequel dura la conversation des deux jeunes gens. Elle resta debout, immobile, au milieu de la chambre, craignant entre eux quelque horrible violence. Leurs voix, à côté, frémissaient, ardentes et basses.

Enfin M. de Ligneul la rejoignit.

--Madame, lui dit-il, j'ai fait part à Lionel de la promesse que j'ai obtenue de vous aujourd'hui. Il me jure qu'il ne vous dira rien pour que vous la rétractiez. Il ne vient pas pour cela. Cependant il insiste pour que je le laisse seul avec vous. Votre présence me paralyse. Sous votre toit je ne puis lui répondre comme je le ferais ailleurs. Mais donnez-m'en l'autorisation et je saurai bien trouver des arguments pour l'emmener hors d'ici et pour vous laisser à vous-même.

--Monsieur, balbutia Renée, puisqu'il veut me parler, laissez-le avec moi. Je n'oublie pas ce que je vous ai dit aujourd'hui. Mais il a le droit de s'expliquer... D'ailleurs, je suis mourante... Quelle jalousie, lui ou vous, pourriez-vous concevoir?

M. de Ligneul passa la main sur ses yeux et sur son front comme pour éloigner quelque cauchemar.

--Est-ce possible? fit-il. C'est là ce que vous me répondez?

Renée se tut.

--Qu'il en soit donc comme vous le voulez, reprit Fabrice. Demain je viendrai vous demander compte de ce qui se sera passé entre vous. Oui, j'ai confiance en vous jusque-là. Mais écoutez-moi bien, Renée: Méfiez-vous de cet homme comme j'ai appris à m'en méfier moi-même. J'aimerais mieux qu'il me tuât à vos pieds que de vous quitter en ce moment dans des conditions pareilles. Rappelez-vous que vous vous êtes engagée à moi aujourd'hui. Adieu.

Elle retomba sur le sofa, pénétrée d'horreur devant la réalité de sa situation.

Lorsque Lionel rentra dans sa chambre, après avoir suivi Fabrice jusqu'à la route pour bien verrouiller les portes derrière lui, elle joignit les mains, et s'écria:

--O malheureux! qu'as-tu fait? Tu m'as rendue fausse et criminelle... Je n'ose même plus souhaiter que tu m'aimes encore...

Il approcha son visage de celui de Renée et grinça des dents:

--Ah! tu l'avoues, tu me l'avoues en face!... cria-t-il.

Il resta un moment silencieux, l'écrasant d'un regard noir d'une haine et d'un mépris voulus. Tout à coup il bondit sur le bouquet de violettes:

--Ah! cela, non, par exemple, c'est trop fort!

Et ouvrant la fenêtre, il jeta les fleurs au dehors, à tour de bras.

Puis il se lança dans la salle à manger.

--Des huîtres!... hurla-t-il. Du vin blanc!... Un vrai souper de fille en cabinet particulier!...

Il souleva la table d'une main et renversa tout sur le parquet.

Cette fureur inouïe, dont elle ne comprenait pas la cause; cette scène si différente de la réconciliation qu'elle attendait; les injures qu'elle entendait sortir de cette bouche, qui--avait-elle cru--lui apportait des excuses et des supplications, pétrifièrent absolument Renée. Elle n'avait jamais vu un homme dans une colère pareille, les cheveux hérissés, les prunelles roulant dans l'orbite agrandi, la voix tantôt rauque, tantôt montée en éclats effrayants. Chez Lionel surtout, ces violences l'impressionnaient d'une façon sinistre. Elle se demandait s'il était devenu fou; ou bien si--plus méchant qu'elle ne l'aurait jamais cru--il la torturait de parti-pris, pour le plaisir, pour se venger peut-être de ce qu'elle avait paru se soumettre et accepter son abandon.

Il ne voulait pas d'elle... Il ne voulait pas qu'un autre l'eût... Il ne voulait pas seulement qu'elle reprît possession d'elle-même! Tout à coup il lui apparaissait comme un démon malfaisant--dont il avait le visage, avec ses grincements de dents, ses gestes insensés, ses sifflements et ses cris.

En vain elle essaya de l'apaiser par de douces paroles. Puis, dans une agonie d'épouvante, elle alla au-devant de lui, tâcha de lui prendre les mains. Mais il la meurtrit brutalement.

--Tu me tues, dit-elle défaillante. C'en est trop, je sens que je meurs.

--Tu quitteras cette maison demain! criait-il. Demain, entends-tu? Je te mettrai dans un fiacre et je te ramènerai moi-même chez ta mère.

--Je comptais rentrer après-demain, Lionel... Tu attendras bien...

--Je n'attendrai rien. Je t'emporterai demain, à la première heure, en robe de chambre, comme tu es là. Tu ne dois pas rester seule ici une minute de plus, puisque tu n'es pas capable de te garder toi-même.

--Que veux-tu donc, Lionel? Faire un scandale affreux?... Ne m'as-tu pas assez perdue?

--Un scandale!... répéta-t-il. Avec cela que tu les crains, les scandales!... Hypocrite!... En tête-à-tête avec un homme, devant un souper fin, à onze heures du soir... Ce n'est pas scandaleux, cela?

--O Lionel! il était neuf heures et demie. A quoi penses-tu? Un souper fin?... Je me laissais mourir de faim sans ce pauvre garçon...

--Ne me parle pas de lui!... rugit-il.

Puis, après avoir bousculé un moment de côté et d'autre, il demanda:

--Où sont les clefs de la maison? Rends-moi les clefs.

Renée, péniblement, chercha aussi, puis tout à coup, se rappelant:

--Tiens! dit-elle, M. de Ligneul les a emportées. La femme de ménage rapportera les miennes demain matin; mais les autres, M. de Ligneul a oublié de les remettre en revenant du restaurant.

Elle eut à peine le temps d'achever; d'un grand coup Lionel l'avait abattue à terre. Mais la voyant évanouie, la croyant blessée, il eut peur de ce qu'il avait fait. Il se calma soudain, la releva, la porta sur le lit. Dès qu'elle rouvrit les yeux, cependant, sa colère le reprit. Et Renée le croyait devenu fou, en voyant sa tête s'approcher d'elle avec des regards aigus, des dents serrées, des injures sifflantes: «Traîtresse!... Vipère!...»

Ne soupçonnant pas, même de loin, l'idée qui agissait en lui comme une liqueur infernale et lui brûlait les veines, elle renonçait à le comprendre, et, brisée, n'ayant plus même de plaintes et de larmes, elle se contentait de gémir doucement:

--O mon Lionel! mon Lionel de Versailles? Où es-tu? Où es-tu?

Vainement elle tâchait de retrouver le bien-aimé d'autrefois dans cet insensé qui gesticulait à côté d'elle.

Une seule chose... elle regrettait une seule chose, c'est qu'il ne l'eût pas tuée tout à l'heure, quand il avait violemment brutalisé son pauvre corps, si faible et tout endolori encore d'avoir mis au monde leur enfant parmi tant de luttes et de larmes.

Elle invoqua le nom de leur fille, mais il déclara qu'elle n'était pas digne de l'avoir et qu'il l'empêcherait de s'occuper d'elle.

Enfin, vers quatre heures du matin, elle eut l'explication de cette horrible scène: Lionel n'avait-il pas cru que là, dans cette maison où ils s'étaient aimés, où leur fille venait de naître, où, peu auparavant, ils avaient échangé un si déchirant adieu, elle s'était donnée à Fabrice!... Le soupçon était vraiment infâme, mais la jalousie d'un jeune homme de vingt-quatre ans est une passion qui bien vite va jusqu'au délire. Ce tableau intime, ces débris de ce qu'il avait cru un joyeux souper, l'étonnement de trouver son rival à une heure relativement avancée de la soirée, avaient soudain fait croire à Lionel que sa ruse tournait contre lui et qu'il tombait dans son propre piége.

Renée souffrait tant depuis quelques heures, que, lorsque, enfin, elle eut compris de quoi il l'accusait, elle ne s'indigna même pas.

--Oh! dit-elle avec un soupir de délivrance et en joignant les mains... Oh! c'est cela que tu as cru? Mais quel bonheur alors! Tu vas être calmé tout de suite. C'est si facile de te prouver que tu te trompes!

Ces mots, prononcés si doucement, avec une telle confiance, produisirent sur Lionel un effet de réaction presque immédiat. Une sorte de certitude morale en faveur de Renée succéda brusquement à ses doutes. Au fond, et de sang-froid, il la connaissait trop pour la croire coupable. Il s'était seulement grisé de sa propre fureur. Il se précipita à genoux, et s'écria:

--Dis-le donc, dis-le donc que tu n'as pas fait cela! Pourquoi m'as-tu laissé toute une nuit cette abominable pensée?

--Mais, Lionel, pouvais-je imaginer que tu l'avais? C'était trop monstrueux. Moi qui ai passé tout l'après-midi avec ma petite fille sur les genoux!... notre petit ange, Lionel!... Et tu supposerais qu'ensuite...

Il se roulait maintenant sur le tapis, le front dans ses mains, gémissant:

--Oh! si je pouvais être sûr, si je pouvais être sûr!...

--Écoute, Lionel, je vois que tu souffres sincèrement. Je m'abaisserai donc jusqu'à me défendre, jusqu'à te donner des preuves... Ces clefs... Mais tu es donc fou, malheureux!... Qui? Moi! j'aurais donné mes clefs à cet homme?... Tu lui demanderas comment il les a prises, et je t'en ferai le récit ensuite, sans l'avoir revu. Tu compareras. Oui, je descendrai jusque-là, parce que je te vois pleurer.

Il releva la tête, sombre encore.

--Et tu ne l'aimes pas, ce Fabrice? dit-il.

--D'amour, non, certes.

--Tout à l'heure, là, dans la salle à manger, il m'a dit que tu avais promis de l'épouser.

--Promis... pas précisément. Il me demandait la permission d'espérer que ce serait possible. Je la lui ai donnée.

--Pourquoi? gémit Lionel.

--Par dépit et par fierté vis-à-vis de toi. Par reconnaissance pour lui. Je l'aurais certainement rendu heureux, de tout mon pouvoir.

--Ce n'est pas vrai! cria Lionel avec rage. Tu aurais été sa femme, puis je serais revenu, et tu serais retombée dans mes bras.

--Jamais! s'écria Renée. Je serais plutôt morte. Que dis-tu? Dans quel bourbier me traînes-tu depuis que je t'aime? A quelles pensées, à quels sentiments arrivons-nous, mon Dieu! Veux-tu me faire un jour horreur comme je me fais horreur à moi-même?

--Que veux-tu dire?

--Oui. Ne faut-il pas que je retire à présent la parole que j'ai donnée loyalement à cet homme loyal? Qu'est-ce que tu m'as fait faire? Pourquoi m'as-tu écrit cet affreux billet que j'ai reçu de toi précisément aujourd'hui?

Lionel ne répondit pas à cette question.

--Ainsi, demanda-t-il, tu ne l'épouseras pas?

--Après ce que j'ai vu et entendu cette nuit, répondit Renée, jamais!

--Jamais?... Tu me le jures?...

Elle dit avec un soupir de lassitude mortelle:

--Je te le jure.

Il se jeta sur elle et la couvrit de baisers. Délirant dans sa joie comme tout à l'heure dans sa colère, il balbutiait:

--Mon petit amour!... Ma douce petite femme!... Je t'adore!

Il lui demandait pardon de ses accusations, de ses violences. Il répétait:

--Je souffrais tant! J'étais jaloux, j'étais jaloux!

Il disait avec de grands soupirs:

--Ah! que c'est bon, que c'est bon d'être heureux!

Un moment après, il dormait les deux bras autour d'elle, la serrant parfois plus étroitement dans son sommeil, et murmurant des paroles de caresse.

Et elle...

Elle contemplait cette belle et brune tête fine qu'elle avait tant aimée, qu'hier encore elle aurait tout donné pour tenir pressée sur sa poitrine, et elle s'étonnait du navrement infini, du vide affreux, de l'isolement désespéré où elle s'enfonçait, même en retrouvant cet amour qu'elle comprenait toujours de moins en moins. Son corps, dangereusement secoué, s'engourdissait dans un repos traversé parfois d'étranges douleurs aiguës. Elle retenait un cri pour ne pas réveiller Lionel. Et son cœur arrivait à un état tout semblable: un anéantissement profond, où il n'avait plus conscience de lui-même que lorsqu'une pensée déchirante le perçait tout à coup, de part en part, ainsi qu'une flèche.

XIII

Le lendemain matin, Lionel déjeunait près du lit de Renée, et il se levait à toute minute pour l'embrasser, avec une exubérance de gaîté et une extravagance de tendresse qui finissaient par amener un des bons éclats de rire d'autrefois sur les lèvres de la jeune femme.

«Peut-être, après tout, songeait-elle, n'est-il qu'un grand enfant, volontaire, capricieux et gâté, et non pas l'homme plein de sombre égoïsme et de misérable vanité que j'ai cru parfois entrevoir, que j'essayais vainement de me cacher à moi-même.»

Elle entrait dans les folies du jeune homme, et tous deux s'amusèrent comme des écoliers qui ont fait une bonne farce de la stupéfaction mal dissimulée de leur femme de ménage. L'excellente commère flairait quelque drame. Elle n'avait pas trop cru au voyage de «Monsieur», lors du départ précipité qui avait causé tant de larmes à «Madame». Elle pensait bien ne jamais revoir «Monsieur». Et voici qu'il était de retour, plus amoureux que jamais. Et «Madame» ne parlait plus de retourner dans sa famille, comme il en avait été question. Qu'est-ce que tout cela voulait dire?

On sonna. C'était une dépêche pour Renée. Elle la lut et pâlit. Lionel saisit vivement le léger papier bleu.

La dépêche était signée _Fabrice_.

M. de Ligneul demandait à Renée si elle le réclamait encore comme protecteur et comme appui, ou bien s'il devait considérer son rôle auprès d'elle comme terminé, auquel cas il promettait de ne jamais chercher à la revoir.

Lionel fronça les sourcils. L'expression mauvaise de la veille marqua de nouveau son visage. Il passa rapidement son pardessus, saisit sa canne, son chapeau.

--Où vas-tu? demanda Renée avec épouvante.

--Répondre moi-même à Fabrice, dit-il.

--O mon ami! tu m'effraies. N'y va pas. Laisse-moi lui écrire. Je lui dirai ce que tu voudras. Songe qu'il est notre victime... Nous le brisons dans notre lutte...

--Tu as bien peur pour lui!... cria Lionel en tordant brutalement les bras qui cherchaient à le retenir.

Une seconde après il était hors de la maison.

Renée demeura plongée dans une inquiétude pleine d'angoisse. Que se passerait-il entre les deux jeunes gens? Un duel, sans doute. Son Lionel, au moment où il semblait revenir à elle pour toujours, allait-il mourir en pleine jeunesse, au seuil de son brillant avenir, et mourir à cause d'elle? Ou bien chargerait-il ses mains du sang de cet être charmant, de ce beau et blond Fabrice, à la pensée si profonde, au cœur si tendre, à l'âme si pleine d'illusions? Ce Fabrice, dont la compassion et la sympathie pour elle-même auraient été le seul crime.

Se prenant, elle aussi, en pitié, dans l'horrible supplice de ces heures d'incertitude et d'attente, qui dépassaient en intensité de douleur tout ce qu'elle avait déjà traversé, elle se demandait quelles tortures lui réservait encore son amour.

Pour oublier un peu, et faire passer plus rapidement les cruelles minutes, elle voulut essayer de s'habiller et d'aller voir sa fille. Mais, pouvant à peine se tenir debout, elle dut y renoncer, s'envelopper de son peignoir et s'étendre sur le sofa.

A ce moment, Lionel et Fabrice, dans un coupé de remise attelé d'un vigoureux cheval, accouraient à fond de train de la rue Las-Cases à Clamart.

D'abord une scène violente s'était passée entre eux. Lionel était entré dans la maison comme un ouragan, s'était précipité dans la bibliothèque où travaillait son ami, et brandissant le télégramme:

--De quel droit oses-tu, s'était-il écrié, de quel droit oses-tu parler sur un ton pareil à _ma_ femme?