Amour d'aujourd'hui

Part 17

Chapter 173,879 wordsPublic domain

C'est vers la maison de la nourrice qu'il se dirige. Il veut embrasser sa fille avant de rentrer à Paris. Comme il doit reprendre le même chemin pour aller à la gare, Renée attend qu'il revienne pour l'apercevoir encore une fois.

Et, quand il reparaît, quand il lève la tête, quand il traverse après un moment d'hésitation et qu'il sonne à la grille, la jeune femme défaille de bonheur. Il revient!... Il ne peut pas se décider à la quitter!

Malgré sa faiblesse, elle court elle-même lui ouvrir cette porte, devant laquelle il attend comme un étranger, car ce matin il a rendu les clefs.

--J'ai manqué un train, dit-il. Cela me ferait manger à une heure impossible. Si tu as une côtelette ici, je vais déjeuner avec toi.

--Oh! quel bonheur.

Elle ne peut pas croire que ce soit simplement ce qu'il dit. Il a manqué son train avec intention... Et il va lui dire que l'adieu du matin était un cauchemar affreux dont il faut se réveiller, que le baiser donné à son enfant lui a ôté la force de séparer leurs trois existences, et qu'il faut trouver un moyen de s'appartenir pour jamais.

Elle prépare elle-même le repas, ayant renvoyé de bonne heure sa femme de ménage, pour qu'une curiosité vulgaire ne pénètre pas sa douleur.

Quand ils ont fini, elle emmène Lionel dans leur chambre à coucher. Elle ouvre le coffret qui contient ses lettres et lui fait relire les plus anciennes, celles qu'il a écrites avant même de la posséder, puis les délicieuses expansions, et l'extase, et la reconnaissance qui ont suivi le premier moment de bonheur. Qu'il était tendre alors, enthousiaste, enivré! Avec quelle force et quel feu il lui dépeignait leur commun avenir, plein d'amour et de gloire.

Lionel relit ces pages les larmes aux yeux, puis il lui dit:

--Tu ne veux pas être raisonnable. On ne peut pas rester toujours monté à un diapason pareil. Ce n'est pas ma faute si je t'aime à présent d'une façon plus calme. Je t'aime encore, je t'aime sincèrement... Je désire te garder, te garder tout entière...

Renée secoua la tête avec une infinie douceur:

--Non, Lionel, tu ne me désires pas tout entière. C'est bien peu de chose, au contraire, que tu demandes de moi: un rendez-vous bien furtif, bien court, de temps à autre... Cela te contenterait; cela surtout satisferait ta vanité, qui s'excite un peu parce que je te résiste. Voilà tout. Oui, voilà tout ce que tu demandes à la mère de ton enfant.

--Eh bien, puisque c'est si peu, pourquoi donc me le refuses-tu?

--Parce que, Lionel, je ne suis pas libre de m'anéantir physiquement et moralement. Parce que j'ai trop de devoirs à remplir. Je vis de mon art et j'en fais vivre d'autres. Te voir comme tu le désires m'ôterait mon énergie. Je mourrais chaque fois de douleur en te quittant, et ma vie ne serait plus que le déchirement éternel d'un adieu...

--Eh bien, dit avec dureté le jeune homme en se levant, prononçons-le donc une fois et pour toujours cet adieu, puisque tu l'exiges.

Il l'embrassa et la quitta trop précipitamment pour la voir pâlir et défaillir. Il n'avait pas traversé le jardin qu'elle avait glissé du sofa à terre, évanouie. Il n'en sut rien, courut à Paris, et, trouvant Fabrice rue Las-Cases, lui annonça d'un air dégagé qu'il venait de rompre, que tout était fini entre Renée et lui. Cette brusque nouvelle troubla tellement M. de Ligneul qu'il ne chercha même pas à cacher les émotions diverses dont il se sentit bouleversé. D'abord un sentiment de pitié profonde pour la jeune femme, une inquiétude atroce qu'elle ne se livrât à quelque extrémité de désespoir.

--La malheureuse! fit-il. Et tu l'as laissée!... Seule!... Dans son état de santé. Elle se meurt peut-être, elle...

Lionel l'arrêta, et, ricanant:

--C'est elle qui l'a voulu.

Un singulier embarras fit monter une rougeur aux joues pâles de Fabrice:

--Elle?... murmura-t-il. Mais alors...

Il reprit:

--Mais toi? demanda-t-il. Tu ris... Tu ne l'aimes donc plus?

--Mon Dieu, dit Lionel, c'était une gentille maîtresse. Mais nous avons, elle et moi, deux personnalités trop fortes pour nous entendre. Je veux l'avoir d'une façon, elle veut m'avoir d'une autre. A lutter ainsi, l'amour s'effarouche et s'en va. Pour ma part, j'en ai assez,--conclut-il brutalement.

--Est-ce vrai? dit Fabrice. Est-ce tout à fait vrai? Es-tu sûr de ton cœur? Tu ne l'aimes plus, tu ne l'épouseras pas?

Lionel haussa les épaules.

A partir de ce jour-là, une existence morale singulière commença pour les deux jeunes habitants de l'hôtel de Ligneul. La même demeure continua de les réunir chaque jour, la table commune les replaça sans cesse l'un en face de l'autre, une préoccupation de nature semblable les rendit tous deux rêveurs et silencieux. Cependant jamais ils ne furent si éloignés l'un de l'autre.

Lionel, voyant les jours passer, sachant que Renée restait toujours à Clamart, s'irritait de l'obstination de la jeune femme et craignait que tout ne finît pas aussi aisément qu'il l'aurait voulu. Quant à Fabrice, quoi qu'il essayât de faire, il ne pouvait se sentir étranger au drame douloureux qui se déroulait si près de lui. Sa résolution était bien arrêtée: il ne retournerait plus à Clamart; il n'interviendrait pas entre Lionel et la jeune femme. Ce n'était pas son rôle, cela ne le regardait en rien. Et pourtant, il lui devenait impossible de détacher sa pensée d'une situation qui, semblait-il, aurait dû lui être absolument indifférente. Chaque fois que l'heure d'un repas le ramenait en présence de son ami, il interrogeait son visage d'une façon muette, espérant y surprendre le secret de quelque généreuse et loyale résolution. Et chaque fois qu'il se séparait de lui, après quelque conversation banale, et sans avoir rien découvert, il songeait à cette petite maison près des bois, si triste sans doute par l'automne qui s'avançait, et dans laquelle se cachait un si grand désespoir.

Cela devint chez lui une obsession. L'image de Renée ne quitta plus sa pensée. Il s'imagina d'abord que c'était là un effet de son anxiété pour cette infortunée jeune femme, qui méritait mieux que sa destinée. Puis, un beau jour, il s'aperçut qu'il souffrait de ne plus la voir, et que l'habitude des causeries et des lectures partagées avec elle laissait, par sa brusque interruption, un vide pénible au fond de son cœur. Il s'épouvanta, il se révolta lorsqu'il fit cette découverte. Il s'efforça consciencieusement d'oublier. Cela sans doute lui eût été facile s'il avait su Renée heureuse auprès de Lionel amoureux. L'idée que cette femme appartenait à un autre, la réalité de leur amour mutuel, la certitude de la félicité cherchée, trouvée par les deux amants dans une liaison irrégulière que lui, Fabrice, désapprouvait, l'eût à coup sûr éloigné, presque dégoûté. Mais le malheur même de Renée, l'incertitude où il était de ce qu'elle pensait, de ce qu'elle faisait, de ce qu'elle allait devenir, excitaient son imagination, sa sympathie, sa pitié, et du même coup, son admiration, par le contraste des qualités supérieures de la jeune femme, avec la misérable situation dans laquelle elle se débattait.

Et le moment vint où il n'y tint plus, où il partit pour aller la voir. A ses yeux, la plus élémentaire courtoisie excusait sa démarche. Après tout, rien ne s'était passé entre elle et lui qui dût interrompre les relations amicales établies autrefois. Il allait chez elle jadis par amitié pour Lionel. Maintenant qu'il appréciait la jeune femme à la mesure de sa haute valeur intellectuelle et morale, il devenait son ami personnel, à elle-même. C'est à ce titre qu'il lui rendait visite. Il voulait lui offrir ses services dans l'isolement où elle se trouvait. Il voulait aussi lui prouver à quel point elle pouvait être estimée, même par ceux qui connaissaient les secrets de sa vie.

Il la revit donc, simple, triste, indulgente et charmante comme il se la rappelait, comme il se la représentait depuis des semaines dans l'intensité d'une pensée devenue bientôt dominante. Elle se remettait à grand'peine d'une maladie de langueur où elle avait failli s'éteindre tout doucement après les grands bouleversements physiques et moraux qu'elle avait subis. Le charme mystérieux de la souffrance la poétisait singulièrement. Comme elle ne sortait jamais que pour aller à deux pas voir sa fille, elle était constamment vêtue de longs vêtements de chambre; leurs amples plis donnaient de la dignité à sa démarche et à sa taille, leurs frous-frous de dentelle, en encadrant sa tête, faisaient ressortir la finesse de ses traits et de son teint, en même temps que la jeunesse de sa physionomie. Ses lectures, ses conversations avec Fabrice recommencèrent. Ni l'un ni l'autre ne parlèrent jamais de Lionel. M. de Ligneul put croire qu'il était mort pour elle, qu'elle l'avait chassé de son cœur par mépris, sans effort de volonté.

Lui-même, il aurait voulu oublier l'existence de cet ancien ami. Bientôt il se sépara de lui. Le revoir après avoir passé une heure auprès de Renée, lui devenait impossible. Il lui abandonna momentanément sa maison de la rue Las-Cases, prétextant un voyage. En réalité, il s'installa pour quelques semaines à l'Hôtel de la Tête-Noire, à Bellevue.--«J'y resterai, pensait-il, jusqu'à ce que Renée soit assez rétablie pour rentrer chez ses parents. Quand je lui aurai rendu par mes soins la force, la santé, la confiance en elle-même, j'aurai achevé mon œuvre. Mon rôle près d'elle sera terminé. Je ne serai plus pour elle qu'un ami, au même titre que tous ceux qu'elle pourra rencontrer dans la vie, et qu'attireront à ses côtés la profondeur, la franchise de son cœur et de son caractère.

Deux mois se passèrent ainsi. La Toussaint arriva. Il devenait impossible de rester plus longtemps à la campagne, surtout dans ce chalet de Clamart, ouvert à tous les vents, difficile à chauffer. Renée se rendit à l'évidence de sa situation. La seule ligne de conduite qu'elle eût à suivre consistait à revenir prendre sa place d'autrefois entre son père et sa mère, et à effacer--si elle le pouvait--de sa vie et de sa mémoire l'année qui venait de s'écouler. Elle se sentait à bout de forces, entre la tendresse de sa mère qui la rappelait dans des lettres journalières et le silence de Lionel, dont l'abandon semblait définitif. Le plan qu'elle avait d'abord formé de vivre là, près de sa fille, et de se conserver fidèle à son ingrat amant, qui peut-être un jour, vaincu ou blessé dans un des combats de la vie, reviendrait tomber dans ses bras, ce plan romanesque, elle voyait bien à présent qu'il était impossible à accomplir. D'ailleurs l'émotion douloureuse de la séparation une fois surmontée, sa fierté se révoltait et se redressait, lui rendant toute l'énergie dont elle avait besoin. La tranquille, vaillante et discrète amitié de M. de Ligneul la soutint puissamment dans cette crise. Un jour, très maîtresse d'elle-même, remise en apparence au moral comme au physique, elle annonça au jeune homme que son retour à Paris avait été fixé de concert avec Mme Sorel, et qu'elle allait bientôt lui dire adieu, en le remerciant de son dévoûment, qu'elle n'oublierait jamais.

Le lendemain, au commencement de l'après-midi, Fabrice prit le train à Bellevue pour faire une de ses dernières visites à la jeune femme. D'étranges idées le préoccupaient depuis vingt-quatre heures. Il n'avait pas dormi de la nuit, et, en sondant bravement jusqu'au repli le plus caché de son cœur, il avait dû s'avouer que le départ de la jeune femme lui causerait un véritable déchirement.--«L'aimerais-je? se demandait-il avec effroi... Non, non, mille fois non!» Il s'indignait presque à cette question instinctivement posée et qui lui semblait monstrueuse. Cependant il fallait bien faire une concession à la vérité.--«J'étais sur la pente de cet amour, songeait-il. C'est un bonheur pour moi qu'elle s'en aille. Si ce n'était pas elle qui s'éloignait, il faudrait absolument que moi-même je partisse.»

Le jeune homme en était là de ses réflexions, et se sentait à la fois désolé, satisfait, inquiet, mais surtout irrité contre lui-même, lorsqu'il sauta de wagon à la station de Clamart. Il donna son billet à l'employé, fit trois pas sur la route. Quelqu'un courut après lui, une main s'abattit sur son épaule, une voix frémissante lui cria:

--Où vas-tu?

Il se retourna. C'était Lionel, blanc de rage, la tête rejetée en arrière, un regard mauvais et méprisant dans ses grandes prunelles foncées, plus beau que jamais du reste, et presque digne dans son effrayante colère.

--Je reviens de Versailles... dit-il, haletant presque, et étreignant toujours l'épaule de Fabrice. Je t'ai vu monter à Bellevue... Je te croyais en voyage. Alors je me suis senti sûr que tu allais descendre ici... Et tu allais tout droit là-bas?... Tu y allais!...

Il ne trouvait plus ses mots. Comme Fabrice, absolument stupéfait, ne répondait pas tout de suite, Lionel le lâcha, et murmurant:--«Ah! la misérable...» partit rapidement vers le haut du village.

M. de Ligneul ne le laissa pas aller bien loin.

--Tu n'iras pas la voir dans l'état où tu es! s'écria-t-il en le rejoignant. Je saurai bien t'en empêcher. Qu'est-ce que tu veux donc d'elle? Ne seras-tu satisfait que quand tu l'auras tuée?

Il y eut presque une courte lutte entre les deux jeunes gens. Puis, comme les commères du pays paraissaient déjà de toutes parts sur leurs portes:

--Écoute, dit Fabrice, je ne crois te devoir aucune explication, puisque tu t'es séparé de cette jeune femme et qu'elle n'est plus rien pour toi. Cependant, à cause d'elle-même, et pour que tu n'ailles pas la troubler de nouveau par tes violences, je te ferai connaître jusqu'aux moindres détails de ma conduite à son égard. Nous ne pouvons pas causer ici. Viens à Paris. Si tu n'es pas content de ce que je te dirai, eh bien, je me tiendrai à ta disposition.

Son calme finit par avoir raison de la fureur subite qui aveuglait Lionel. Ils parcoururent, partie à pied, partie en voiture, le long trajet de Clamart à la rue Las-Cases sans échanger une seule parole. Quand ils furent tous deux enfermés dans la bibliothèque:

--Allons, parle, fit Duplessier d'un air sombre.

Fabrice, en quelques phrases, hautaines et claires, décrivit son rôle tout de pitié, de respectueux intérêt, auprès d'une femme si malheureuse et si cruellement traitée.

Lionel eut un long ricanement.

--Je vois ce que c'est, dit-il. Je la connais. C'était impossible qu'elle m'oubliât... Seulement toi, avec tes idées de l'autre monde, tu lui auras promis le mariage... Et, dame, ton nom, ton hôtel... Avec sa marotte d'épousailles, cela lui aura tourné la tête.

--Tu deviens fou, dit Fabrice, dont les épaules se soulevèrent.

--Ah! ah! ah! reprit Lionel, riant d'un méchant rire. Eh bien, non, j'aurais dû laisser faire, pour voir... Elle serait devenue ta femme, et ensuite, au premier signe que j'aurais fait, elle serait retombée dans mes bras.

--Ah! par exemple, c'en est trop! cria Fabrice en se levant. Je te défends de l'insulter... Et, sache-le bien, je te défends de retourner vers elle, de la tourmenter, de l'accuser, de la faire souffrir à cause de moi. Elle recouvre à grand'peine un peu de calme, de repos d'esprit, de courage et de santé. Tu ne lui enlèveras pas cela, tant que je serai vivant pour l'empêcher!

M. de Ligneul était sincère en cherchant à protéger Renée contre de nouvelles douleurs dont il pourrait se croire la cause involontaire. Mais, dans le secret de son âme, il y avait quelque chose peut-être qu'il redoutait plus encore que les injustes reproches de Lionel, et ce quelque chose, c'était une réconciliation des deux amants. Non, certes, au matin de ce même jour, il n'aimait pas assez la jeune femme pour le lui avouer ou seulement pour se l'avouer à lui-même, mais maintenant, devant l'accès de jalousie inattendue qui avait saisi Lionel, tout à coup, voici qu'il l'aimait trop pour la revoir encore entre les bras d'un autre.

Cependant Duplessier, devenu brusquement d'une froideur suspecte, demandait avec insolence:

--Et de quel droit, s'il te plaît, te fais-tu son champion?

--Du droit, riposta Fabrice, qu'elle m'accordera, j'en suis sûr, et que je vais lui demander.

Sus ces mots, rapidement et fermement prononcés, sans qu'il y attachât peut-être toute la portée qu'y vit aussitôt son rival, il saisit son chapeau, ouvrit la porte et sortit.

Lionel demeura seul.

Il eut un moment de stupéfaction et d'incertitude. Une fois il se leva, s'apprêta à suivre Ligneul, descendit quatre à quatre la moitié de l'escalier; puis il se ravisa, remonta lentement, hésita encore, et enfin, décidément, remit son chapeau à sa place avec un geste résolu et un sourire presque de triomphe.

Pendant ce temps Fabrice retournait à Clamart.

--Eh bien, oui, le sort en est jeté. Je ferai tout, je lui dirai tout, je m'engagerai à tout, pourvu seulement qu'elle retourne dans sa famille et qu'elle me laisse arranger son avenir... notre avenir. Qu'importe les rigides traditions de ma race et l'idéal de mariage et d'existence que j'ai accepté, tout fait pour ainsi dire, de mes parents en venant au monde? Je sens bien à présent que je le poursuivrai en pure perte, cet idéal, qu'il ne m'apporterait pas le bonheur. J'ai connu autre chose, qui ne lui est pas préférable au point de vue des préjugés peut-être, mais dont je ne puis plus me passer. Après tout, je suis orphelin, je suis libre, absolument maître de ma vie et de mes affections.

Lorsque Fabrice sonna, le cœur battant de mille émotions diverses, à la grille du chalet, la femme de ménage, qui lui ouvrit, lui annonça que «madame» était de nouveau souffrante, et que peut-être elle ne pourrait pas le recevoir.

--Dites que c'est moi, fit-il, et que je suis venu pour lui parler de choses extrêmement importantes.

Un moment après, il pénétrait dans la chambre. Renée, sans le savoir, s'y tenait dans le costume et dans l'attitude où il la préférait, à demi étendue sur le sofa, et sa jolie tête touchante encadrée par la dentelle couleur d'ivoire, sous laquelle ses cheveux faisaient de chaudes ombres rousses.

--Encore malade? dit avec douceur le jeune homme en s'asseyant auprès d'elle.

--Non, presque rien, dit Renée en souriant.

--Ces violettes, j'espère, ne vous feront pas mal à la tête, dit Fabrice en posant un énorme bouquet sur ses genoux.

La jeune femme ne dit pas à son ami la vraie cause de sa langueur. Elle souffrait de tous les souvenirs si soigneusement ensevelis, et remués de nouveau à l'idée du départ. Depuis la veille, elle n'avait pas mangé, toute nourriture lui semblant insupportable. Dans la faiblesse qui l'envahissait, elle espérait presque sentir se fondre, se dissiper et s'anéantir tout son être. Elle venait de relire une des dernières lettres de Lionel et elle serrait encore le papier entre ses doigts sous le neigeux châle blanc qui la recouvrait à moitié.

Pourtant ce qui lui avait rendu un peu d'énergie, c'est que tout à l'heure on lui avait apporté sa fille. La frêle créature lui avait envoyé son premier sourire, et, passionnément, Renée l'avait serrée sur sa poitrine, jurant dans sa petite oreille, aux échos encore indistincts, qu'elle s'efforcerait de vivre pour l'amour d'elle. Puis, comme le soir s'approchait, la nourrice était venue reprendre la petite Madeleine. Elle repartait à peine quand M. de Ligneul était arrivé.

Et maintenant, voici que Fabrice, respectueusement, avec d'infinies délicatesses, abordait des sujets de confidences qui, pendant longtemps, avaient paru ne pas exister pour lui. Renée, surprise d'abord, s'enfermait dans un silence lassé ou dans des phrases vagues. Qu'importait à qui que ce fût l'état exact de son cœur? Qu'il fût guéri ou qu'il saignât pour toujours, elle ne se souciait pas de s'en expliquer? Cependant le besoin où elle était de s'affirmer bien haut certaines choses à elle-même, la fit changer de ton brusquement, et M. de Ligneul entendit à la fin les hautaines déclarations de rupture absolue avec le passé, qu'il cherchait à provoquer et dont il avait soif.

Il les crut, parce qu'on croit toujours ce qu'on désire, et parce qu'il lui semblait tout simple qu'un cœur fait comme celui de Renée n'eût plus rien de commun avec un cœur comme celui de Lionel, dès qu'il l'avait pénétré et compris.

Fabrice parla alors de l'avenir de Renée auprès de ses parents, et de la possibilité qu'il y aurait pour lui-même de se faire présenter à M. et à Mme Sorel, de devenir leur ami et de rester celui de leur fille.

Elle exprima vivement le désir qu'il en fût ainsi. Et alors lui, grisé par la grâce et la profondeur de la reconnaissance qu'elle lui montrait, et qui ressemblait presque à un autre sentiment dans les chaudes paroles émues que prononça la jeune femme, il en vint à lui parler de bonheur possible, d'oubli du passé, d'existence nouvelle. Il lui demanda si, plus tard, elle ne consentirait pas à devenir sa femme, lui promit de l'emmener bien loin, dans un pays où ils seraient seuls et l'un à l'autre, comme dans cette campagne, où depuis deux mois, il avait fini par concentrer sa vie. Seulement il trouverait un site nouveau, où rien, rien au monde, n'éveillerait jamais une image douloureuse.

Pendant longtemps il continua ainsi; et, devant le silence obstiné de Renée, il s'excitait dans son désir, il s'animait dans sa prière; il la suppliait seulement de ne pas dire irrévocablement _non_, de ne pas le désespérer. Il sentait vraiment à cette minute, que si elle lui échappait, si elle refusait de rien lui promettre, la vie pour lui deviendrait sans espoir et sans charme, sans goût et sans saveur, fade jusqu'à l'écœurement, et qu'il n'aurait pas le courage de l'épuiser jusqu'au bout.

Renée l'écoutait dans un attendrissement profond. Une mélancolie infinie l'envahissait à l'idée des erreurs étranges du cœur et de la destinée. Le bonheur eût été là pour elle, si elle eût rencontré Fabrice sur son chemin au lieu de Lionel, et, même encore aujourd'hui, si elle pouvait aimer celui qui en était si digne. Et elle ne le pouvait pas! Elle regardait ce jeune homme, beau pourtant aussi, éloquent, sincère, et si divinement délicat et tendre, et, tandis qu'il étreignait avec une ferveur passionnée les doigts de sa main droite, elle serrait dans sa main gauche cette lettre de Lionel qu'elle avait relue jusqu'à la savoir par cœur, et qui la brûlait.

Elle n'avait pas encore parlé, elle ne décourageait M. de Ligneul que de son regard, lorsque sa domestique vint frapper à la porte et entra, lui remettant une enveloppe qu'un commissionnaire venait d'apporter. Sur cette enveloppe, Renée et Fabrice en même temps reconnurent l'écriture de Lionel.

Cependant la femme de ménage tardait à quitter la chambre, demandant si madame n'avait besoin de rien, et finissant par déclarer timidement que l'heure où elle s'en allait d'habitude était passée et qu'il devenait grand temps pour elle d'aller tremper la soupe de son homme. Renée la congédia jusqu'au lendemain matin.

M. de Ligneul s'était éloigné du sofa, et se tenait maintenant debout devant l'une des fenêtres, le front contre la vitre, le regard comme fasciné par les tristesses de l'automne au dehors. Son destin sans doute tenait dans le court billet que Renée lisait en ce moment. Quelle violence, quelle ruse ou quelle fausse tendresse employait Duplessier pour triompher, pour se venger de lui, et pour briser à jamais l'infortunée qu'il sacrifiait non à son amour, mais à son infernal orgueil?

Cinq mortelles minutes s'écoulèrent, puis une voix douce, mais qui ne tremblait pas, dit:

--Monsieur Fabrice!...

Le jeune homme se retourna vivement.

Renée se tenait debout au milieu de la chambre, très pâle, les yeux brillants et secs, la contenance résolue. Elle lui tendait la main.

--J'accepte, dit-elle, l'avenir que vous m'avez généreusement offert. Je tâcherai qu'il soit heureux pour vous, et que vous n'ayez jamais à vous repentir de votre noble confiance en moi.